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Abel Bonnard et le Parthenon

Publié le par Christocentrix

... "A la fin, dompté et soumis, j'ai accepté de n'y arriver que par le chemin banal. J'ai suivi les longues rampes qui passent près du théâtre et qui s'élèvent au-dessus de l'Odéon. J'ai gravi le roide escalier. Je suis arrivé aux Propylées, hautains et purs comme un rempart de la beauté. Debout sur l'azur, le marbre chantait.
Faire des pas qu'on ne sent plus. Laisser fondre en soi tout l'accidentel. Se dire que l'entrevue in­signe arrive trop tôt, qu'on n'y était pas assez pré­paré, et sentir avec bonheur que ce regret reste vain, qu'on ne peut plus se soustraire à l'attrait irrésistible. Arriver enfin et contempler à travers des larmes l'immortel sourire.
D'abord je me livre au temple, je jouis de l'immense augmentation de le voir. Sans former aucune pensée distincte, je reçois de lui la substance de mille pensées et, sans agir, la vigueur d'actes sans nombre. Cette force essentielle dont il me comble, je ne sais l'occuper qu'à faire, çà et là, quelques pas que je ne conduis plus et qui ne m'éloignent pas de lui. Je revois en esprit les rui­nes éparses autour de la Méditerranée, le mâle tem­ple de Paestum, ceux que les monts de Sicile tien­nent comme des lyres, Palmyre qui promène, au bord du désert, son immense procession de co­lonnes. Mais ici je suis au centre. Les autres édifices ont penché vers un sentiment, ils ont opté pour l'orgueil ou pour la douceur. Seul le Parthénon n'accepte pas d'être enfermé dans dans une expression particulière. Je ne pouvais essayer de le qualifier, par quelque mot que ce fût, sans qu'il me fallût aussitôt revenir de cette louange excentrique à son impartiale excellence. A peine m'étais-je dit son immortelle vigueur que je m'étonnais de voir com­ment sa grâce dévore sa force. D'abord il me sem­blait avoir formé le carré contre les siècles. Mais à peine l'avais-je vu résister, je le voyais consentir. J'admirais comment, supérieur aux choses, il leur reste aussi sensible, avec quelle condescendance il laisse mourir sur ses bords la douceur de l'heure, et une fraîcheur me descendait alors dans l'esprit, en me souvenant qu'on avait adoré ici, en même temps que la Déesse Poliade, Pandrosos, Déesse de la rosée. Il semble avoir passé en trois pas du pri­mitif à l'essentiel, et en le contemplant, j'aperce­vais encore la figure rudimentaire de la première hutte, à travers l'ordonnance de la demeure suprême. Mais, dès que je m'étais avoué sa simpli­cité, je sentais aussitôt la pointe de tous les raffinements qui gardent à son pur dessin le ren­flement secret de la chair. A peine avais-je affirmé sa nudité et son évidence, il me fallait rendre té­moignage à sa discrétion et à sa pudeur. Dire seu­lement qu'il commande, c'est le faire trop impé­rieux. Dire qu'il persuade, c'est lui prêter un effort qui est au-dessous de lui. En l'appelant seulement sublime, je le jetais trop loin et trop haut, je faisais tort à son exquise mesure. Si je ne signalais que cette modération qui le laisse au milieu de nous, je ne montrais plus la sérénité qui flotte sur ses frontons et, pour dire qu'il est l'ami des hommes, j'oubliais de dire qu'il est celui des étoiles. Comment l'exprimer? Il n'appelle aucun de ceux qui restent en bas, il admet tous ceux qui sont montés jusqu'à sa hauteur. Il n'affecte rien, il préside, il est, il n'a d'autre orgueil et d'autre dédain que celui qui tombe nécessairement de l'oeuvre par­faite.
Tandis que je le contemple, un souvenir me re­vient, celui d'un petit fait qui me paraît si à propos que je le laisse voltiger à travers mon extase abs­traite. Lorsque Athènes tout entière s'occupait à bâtir le temple, un des ouvriers les plus zélés, tomba d'un échafaudage et se fit grand mal. Les médecins ne savaient pas le guérir. Alors Athéna apparut en songe à Périclès et l'instruisit d'un remède qui rétablit cet homme en peu de jours. Que cette histoire est caractéristique! En face, dans l'Italie voisine, je connais vingt petits ta­bleaux de primitifs qui représentent un accident du même genre, la chute d'un maçon, un enfant foulé par un cheval. Aussitôt un saint se précipite du ciel et bouscule l'ordre universel pour secourir son protégé, en étonnant les voisins. La Déesse fut bien plus discrète : elle intervint sans rien trou­bler et son miracle irréprochable éclaire bien sa de­meure; c'est ici le temple des Lois.
Après je ne sais combien de temps, le chef-d'oeuvre m'a permis de détacher mes yeux de lui et d'accorder à ce qui l'entoure des regards que sa beauté enivrait encore. J'ai vu la tribune de l'Erechtéion et l'Erechtéion lui-même. Celui-ci se laisse prendre par l'adjectif. Le Parthénon est au­-dessus des dimensions, la grandeur et la petitesse gisent également à ses pieds, comme deux victimes sacrifiées. De l'Erechtéion, il est permis de dire qu'il est petit, comme l'amant le dit à sa maîtresse, pour le plaisir de mieux l'envelopper et de la choyer tout entière. Il inspire une admiration moins respectueuse et déjà chargée de tendresse. L'encadrement de la porte rappelle à l'esprit la floraison des jardins, les volutes de ses chapiteaux ioniques font penser aux spirales des coquillages. Cette descente de l'admiration s'achève au petit temple de la victoire Aptère, dont la beauté est voluptueuse.
Ainsi ramené vers les choses, j'ai fini par accepter de les voir. Cela commençait par une petite plante qui rampait sur le stylobate du Parthénon, avec une fleur où j'ai reconnu le câprier sauvage, une corolle d'un blanc teinté de mauve et qui osait être la favorite de l'instant, au pied de ces colonnes qui sont les favorites des siècles. Alentour erraient quelques visiteurs, qui me paraissaient touchants à force d'insignifiance. La ville, en bas, se répan­dait au hasard, une voile tachait la mer. C'est tout cela que les Barbares d'aujourd'hui appellent la vie, car ils réservent ce nom à ce qui est sans cesse en train de mourir, à tout ce qui n'atteint pas à la véritable existence. Mais au delà de ces vains dé­tails, le paysage redevenait d'une certitude admi­rable. Le ciel intense et pur où le soleil déclinait n'admettait pas l'erreur ni la fantaisie d'un seul nuage. La masse de l'île d'Égine surgissait dans une poudre violette. L'Hymette revêtait lentement une tunique couleur de rose. On sentait, sous le contour du Pentélique, la fermeté de son échine de marbre. Toutes les choses semblaient vouloir être dignes du temple qui les achevait. Nulle part je n'ai vu un monument aussi étroitement associé que le Parthénon au site auquel il préside. C'est la cons­cience du paysage. Il en ramasse l'harmonie éparse, pour la concentrer dans un ordre sans hasard. Les lignes des montagnes viennent abjurer dans ses frontons ce qu'elles gardaient encore d'errant et d'incertain. Ses colonnes purifient en elles la forme des corps. Que m'importaient les jeunes gens que je voyais en bas jouer et courir, les jeunes filles qui, à cette heure-là, se promenaient dans la ville? Toutes les beautés éphémères, je pouvais à la fois les oublier et les posséder en le regardant : il ré­sume tout, sans rien raconter; à la fois complet et pur, il offre à la raison le butin du monde. C'est pourquoi d'autres monuments peuvent frapper da­vantage, aucun ne satisfait comme lui. Tandis que je le contemplais encore, je voyais ma canne, que j'avais laissée sur ses degrés, et je n'avais point envie de la reprendre, comme si je n'avais pas dû repartir. Alors une petite épigramme, pareille à celles de l'Anthologie, s'est faite en moi toute seule, et je la transcris :
Le voyageur n'offre pas à la Déesse de victime, ni même de fleurs. Mais il lui consacre le bâton qu'il emportait toujours dans ses courses, car ici, pour la première lois, depuis qu'il marche à travers le monde, il s'est senti arrivé".
.......
Abel Bonnard (extrait de "Le Bouquet du Monde" édité en 1938, mais les voyages en Grèce ont été effectués entre 1923 et 1927.)

Abel Bonnard et le Parthenon

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