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Giovanni Gentile et la pédagogie

Publié le par Christocentrix

LES CONCEPTIONS ÉDUCATIVES DE GIOVANNI GENTILE. Entre élitisme et fascisme. (éditions l'Harmattan)

 

Cet ouvrage est une présentation des conceptions pédagogiques du philosophe italien idéaliste Giovanni Gentile (1875-1944), ami et collaborateur le plus proche de Benedetto Croce, avant d'en devenir le principal adversaire.

 

Le livre comprend trois parties. La première retrace la vie de cet intellectuel de tout premier plan très peu connu en France. La deuxième analyse ses théories éducatives, désignées sous le nom d'actualisme pédagogique. Le troisième et dernier chapitre étudie la réforme fondamentale du système éducatif italien conduite en 1923 par Gentile, devenu ministre de l'Instruction publique dans le premier gouvernement Mussolini.

Au-delà de l'aspect informatif sur des sujets peu familiers au public français, il s'agit de déterminer quels sont les desseins de l'actualisme pédagogique et, en particulier, de s'interroger pour savoir si la réforme de 1923, fruit direct de la doctrine actualiste, est bien « la plus fasciste des réformes », comme le proclamait haut et fort Mussolini.

En ce début de XXIè siècle qui connaît, comme on le répète à l'envi, une crise » de l'école, les enjeux soulevés par les thèses gentiliennes sont d'une brûlante actualité.  N'est-il pas stimulant de connaître les arguments d'un des plus brillants partisans et théoriciens de l'élitisme.

                                                                                             

 

 

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Révolution Conservatrice à la française (Nicolas Kessler)

Publié le par Christocentrix

Une révolution conservatrice à la française tel est le sous-titre de l'Histoire politique de la Jeune Droite (1929-1942) de Nicolas Kessler. (Edit. L'Harmattan, 2001). Préface de J.L Loubet del Bayle.

 

 

"Les non-conformistes des années 30" appartiennent aujourd'hui à l'historiographie politique et intellectuelle de la France du XXème siècle. Cette nébuleuse de jeune intellectuels "personnalistes ", qui, dans les années 1930-1934, eurent l'ambition de renouveler la façon de poser les problèmes politiques et sociaux du XXème siècle, s'organisa autour de trois courants Esprit, l'Ordre nouveau et ce que Mounier qualifiait de Jeune Droite, en désignant par là un ensemble de jeunes revues apparues aux marges de l'Action française. Si l'histoire de l'émergence de ces groupes dans les années 1930-1934 est relativement connue, il n'en est pas toujours de même pour leur histoire, ayant et, surtout, après ce tournant des années 30, particulièrement entre 1935 et 1940 et dans les années 40. Pour Esprit, on dispose, avec l'ouvrage que lui a consacré Michel Winock, d'une synthèse assez complète, retraçant son histoire, de sa fondation en 1932 à la disparition d'Emmanuel Mounier en 1950. En revanche, si les recherches de Christian Roy apportent des informations précieuses sur la genèse de l'Ordre nouveau, l'histoire d'ensemble de ce mouvement reste encore à écrire. La situation était un peu analogue pour la Jeune Droite, malgré un certain nombre de travaux ponctuels, comme ceux de Véronique Chavagnac sur Jean de Fabrègues ou le lire d'Étienne de Montety sur Thierry Maulnier. C'est cette lacune que vient de combler avec talent l'ouvrage de Nicolas Kessler. »

                                                                                        

                                                                                         Jean-Louis Loubet del Bayle

 

 

Né en 1969, Nicolas Kessler est agrégé et docteur en histoire. Spécialiste de l'histoire des idées politiques, il a notamment publié un essai sur le conservatisme américain (PUF, 1998). Quant à J.L Loubet del Bayle, il est l'auteur de : "les non-conformistes des années 30" édité dans la collection "points Histoire" en 2001 (1ère édit ; Seuil,1969).

On lira aussi avec interêt, sur cette période, "de la beauté comme violence, l'esthétique du fascisme français, 1919-1939 " par Michel Lacroix, édité par les Presses de l'Université de Montréal en 2004.

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avant-guerre civile et après-démocratie (Eric Werner)

Publié le par Christocentrix

L'avant-guerre civile, Eric Werner, L'Age d'Homme, coll. "Mobiles géopolitiques", Lausanne, 117 p., 1999.

 

 "L'ordre par le désordre", tel serait, selon la thèse lumineuse d'Eric Werner, le moyen choisi par le pouvoir pour n'apparaître aux yeux des populations déstabilisées, anesthésiées, que comme le seul repère immuable. Cet essai, l'auteur a dû le porter en lui longtemps avant de se décider à l'écrire, tant on perçoit à la lecture la profondeur de l'analyse philosophique qui se dégage de l'observation minutieuse des faits et idéologies du siècle ; la démonstration se double d'ailleurs de développements d'une grande érudition sur des questions politique et stratégique. Sur un sujet aussi sensible, l'auteur n'a voulu laisser échapper aucun aspect de la grande crise et, pêle-mêle, les phénomènes démographiques, d'insécurité, de désinformation, d'inversion des valeurs, d'invasion de populations musulmanes extra-européennes, d'"humanisation" de la guerre, etc., sont abordés pour nourrir la réflexion du lecteur et indiquer qu'ils confirment l'analyse de l'ouvrage. Comme l'écrit Eric Werner, "le pouvoir encourage le désordre, le subventionne même, mais ne le subventionne pas pour lui-même, [mais] pour l'ordre dont il est le fondement, au maintien duquel il concourt. Désordre politique mais aussi moral, social, culturel [...]. Autant que possible, le pouvoir s'emploie à brouiller les cartes, à priver les individus de leurs repères coutumiers. L'objectif est de les rendre étrangers à leur propre environnement [...]. Un même mouvement entraîne ainsi toute chose, seul le pouvoir échappe à l'universelle dissolution. L'individu se raccroche donc à lui comme à une bouée miraculeuse. C'est son seul recours, l'unique point fixe émergeant encore dans la tourmente" ; ou encore : "l'ordre se défait, tout est d'ailleurs mis en place pour qu'il se défasse, mais le désarroi même qui en résulte débouche paradoxalement dans une re-légitimation du pouvoir". A noter la très intéressante annexe "guerres clausewitziennes et non-clausewitziennes". Un livre d'autant plus passionnant qu'il ouvre à chaque question soulevée et étudiée, la perspective de développements ultérieurs aussi stimulants pour l'intellect .

 

 

L'Après-démocratie , Eric Werner, éditions l'Age d'Homme,  coll. "mobiles politiques", 2001.

Dans l'Avant-guerre civile, paru en 1998, Eric Werner décrivait les relations ambiguës qui se sont progressivement instituées, ces dernières décennies, entre le pouvoir et le désordre. Il reprend ici ce même thème en l'enrichissant de considérations nouvelles. Le présent ouvrage rassemble un certain nombre d'études, certaines inédites, les autres ayant déjà fait l'objet d'une première publication, mais reprises et retravaillées, toutes centrées sur la question de l'évolution actuelle du régime occidental et de sa nature profonde.

S'appuyant sur les principaux éléments de la théorie totalitaire, telle qu'elle a été formulée il y a une cinquantaine d'années par Hannah Arendt et d'autres, Eric Werner observe que nombre de ces éléments sont aujourd'hui directement applicables au régime occidental. Il souligne par ailleurs la corrélation entre le déclin actuel de la démocratie et celui de l'État-nation. La démocratie moderne est apparue en Europe à l'époque même où les États-nations commençaient à prendre forme, rien d'étonnant dès lors à ce que la fin de l'État-nation coïncide avec celle de la démocratie. Un autre type de régime s'est aujourd'hui substitué à la démocratie, peut-être mieux adapté aux exigences d'une société qu'on pourrait qualifier d'éclatée. La transition s'est d'ailleurs faite en douceur, sans heurts excessifs, grâce à l'inlassable travail d' « explication », tendant à l'anesthésie collective, des dirigeants et de leurs « communicateurs ». Résultat de cette pédagogie : aujourd'hui, au-delà des problèmes de confort et de survie au jour le jour, personne ne s'inquiète plus de rien. La réflexion de l'auteur se prolonge en fin de volume par trois études respectivement consacrées à Proust et Ernst Jünger, au travers desquelles il essaye de dessiner quelques voies de résistance pratiques.

 

 

l'auteur :

Eric Werner est diplômé de l'Institut d'Études politiques de Paris et docteur ès Lettres. Il a déjà publié, à L'Age d'Homme, Mystique et politique (1978), De la Misère intellectuelle et morale en Suisse romande (1981, avec Jan Marejko), Le système de trahison (1986), Montaigne stratège (1996) et L'Avant-guerre civile (1998).

Il a récemment publié la Maison de Servitude (2006), et tout dernièrement Ne vous approchez-pas des fenêtres (2008).

 

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la maison de servitude (Slobodan Despot)

Publié le par Christocentrix

Eric Werner : La Maison de servitude. Réplique au Grand Inquisiteur. (essai). (éditions Xénia, 2006, Suisse)

 

La Maison de servitude désigne l'Égypte pharaonique de l'Ancien Testament. Les hommes ont pour vocation de sortir de la Maison de servitude pour accéder à l'existence libre et responsable. Mais la libération est rude, angoissante. Beaucoup n'aiment pas la liberté, nourrissant même à son endroit une véritable haine. Ils en ont peur, elle est à leurs yeux un fardeau trop lourd à porter. Ils n'ont donc qu'une idée en tête : regagner la Maison de servitude.

C'est ici qu'intervient le Grand Inquisiteur. Aux déçus de l'émancipation, il fait miroiter tous les avantages de l'esclavage, en particulier la certitude d'être pris en charge pour tout et de n'avoir plus à décider de rien. Du pain et des jeux également. Bref, il leur propose de les reconduire à la Maison de servitude. Cet accompagnement rejoint ce qu'on appelle le totalitarisme. C'est une tentation permanente à notre époque, on le voit aujourd'hui par exemple avec l'islam.

La modernité, selon Eric Werner, consiste en une lutte à mort entre la liberté chrétienne, d'une part, et l'autorité rassurante du Grand Inquisiteur de l'autre. Cet essai surprenant prend le contre-pied d'une idée aujourd'hui très répandue, selon laquelle la modernité serait la mort du christianisme. Et si ce n'était pas le contraire, justement ? Si l'effondrement du cadre de vie traditionnel, loin de devoir s'interpréter comme « sortie du christianisme », n'en marquait pas, à l'inverse, l'accomplissement même ? Si les germes jetés en terre à l'époque des Évangiles n'avaient réellement commencé à porter leurs fruits qu'avec l'avènement, à notre époque, du sujet personnel et de son accession à la parole ?

Après ses essais de philosophie politique, Eric Werner livre ici un ouvrage inclassable, vertigineux, qui sonde les racines historiques de la liberté. Entre littérature et psychologie, s'appuyant tour à tour sur Tocqueville, Nietzsche, Dostoïevski, Spengler, Erich Auerbach, d'autres encore, il propose au lecteur moderne un cheminement déroutant, mais exaltant et honnête, vers l'unique promesse du christianisme, celle du salut personnel lié à la présence en nous de la parole vivante.

 

 

Préface de l'éditeur :

 

Alors qu'il avait ancré sa vie personnelle et professionnelle en Suisse romande, c'est en France qu'Eric Werner, au cours de la dernière décennie, a vu son œuvre reconnue. Non certes dans la grande presse ni dans la rumeur publique, mais dans des revues, et des cercles de lecteurs, dont la soif de comprendre n'était pas trop grevée par les restrictions mentales ou idéologiques.

Un public qu'on croirait restreint, et pourtant... Les fervents d'Eric Werner se rencontrent plus souvent que la statistique des ventes ne le laisserait espérer. Ses livres circulent de main en main, au travers ou non de l'internet, ses articles sont photocopiés et commentés. Son style retenu et ultra-concis ne décourage pas: au contraire, on lui sait gré de dissiper les vapeurs de la rhétorique ambiante - celle du pouvoir comme celles des frondes à effets de manches - pour éclairer les phénomènes d'une lumière blanche qui nous dit: voici les choses telles qu'elles sont. A vous de voir, maintenant, ce que vous allez en faire...

Dans L'Avant-guerre civile et sa suite (ou son miroir), L'Après-démocratie, Eric Werner a su trouver le ton et l'angle de vue par lesquels l'écrivain s'élève au-dessus de la mêlée des intérêts et des croyances, tout en demeurant lisible dans son style et familier dans ses préoccupations. Écrivain, dis-je, car l'effort d'objectivité hérité de sa formation universitaire se trouve tempéré, chez lui, par les apports spécifiques du lecteur et du citoyen Eric Werner.

Du lecteur, le recours croissant à des références littéraires. Nietzsche, Proust, Dostoïevski, René Girard, Auerbach sont appelés, chez lui, à éclairer des domaines relevant de la philosophie politique ou de la philosophie de l'histoire. A rebours des marxistes, qui expliquaient la littérature par la société, Eric Werner lit la société au travers de la littérature. Car la grande littérature, à ses yeux, est le point d'achèvement de l'art et de la connaissance de notre civilisation. La pensée scientifique, ainsi que Russell l'a montré, charrie une marge d'aberration imputable aux partis pris personnels du savant. Or la présence de cette aberration est en soi moins grave que le fait qu'elle est opiniâtrement niée, tant par orgueil que par principe: l'admission de l'impondérable humain dans une pensée visant un idéal de mécanicité absolue flanquerait évidemment tout le système par terre ! Si bien que les théories sur la nature et sur l'homme s'enchaînent avec une morgue imperturbable, chaque nouvelle arrivée ridiculisant les autres avant d'être à son tour reléguée par la suivante...

Or la littérature comme voie de connaissance intègre "l'impondérable humain", elle en fait même l'instrument de sa vision. En décrivant les caractéristiques de l'aberration, elle nous offre le moyen, en quelque sorte, d'y apporter les correctifs nécessaires. Reposant sur le particulier, le mystère, elle ne tend jamais à échafauder des théories. Elle laisse au lecteur le souci de tirer des conclusions et des généralisations. Elle le laisse libre d'entendre ou non, voire d'ajuster à son oreille, le message issu de l'immense labeur de l'écrivain.

Cette référence à la littérature témoigne non seulement d'une méthode, mais encore d'une éthique de la liberté. C'est ici qu'intervient le citoyen Eric Werner. Issu d'une culture protestante axée sur la responsabilité individuelle, cet élève de Raymond Aron est demeuré un libéral intransigeant, mais non naïf. Un ordre social ne mérite son respect que s'il forme des personnalités autonomes, dotées de libertés de pensée et d'initiative et des moyens de les exercer. Réaliste avant tout - au sens de l'ancrage dans le réel -, il a nuancé, ou plutôt étendu, son anticommunisme des années 70-80 à toutes les manifestations concrètes de totalitarisme dans le monde moderne ou postmoderne, quelle qu'en soit l'étiquette politique. D'où un rapprochement en apparence paradoxal, face à l'emprise du capitalisme mondialisé, avec les positions des alter- et même antimondialistes de « gauche ». D'où son désintérêt pour les positions conservatrices, attachées à un stade précis de l'évolution du monde, mais incapables d'en voir la dialectique d'ensemble. A l'heure où toutes les formes traditionnelles s'effondrent, que vaut-il mieux ? Maintenir coûte que coûte des rites et des croyances que nous respectons davantage, désormais, par sentiment du devoir que par inclination organique, et auxquelles nos enfants sont indifférents, ou tenter de se composer, sur l'esprit de nos traditions, un viatique personnel pour affronter les deux yeux ouverts le chaos qui vient ? La réponse n'est-elle pas dans ce mot lapidaire de saint Paul: «Tout ce qui n'est pas le produit d'une conviction est péché» (Rom. 14, 23) ?

 

Les préoccupations d'Eric Werner étaient avant tout civiques : comment vivre libre dans un monde de plus en plus calibré et surveillé, comment interpréter l'action à première vue erratique des pouvoirs en place, que reste-t-il du contrat social à l'ère des entités politiques comptant des centaines de millions d'individus et régies par les lois inhumaines de l'économie ? " L'ordre se défait donc, mais par là même aussi se fait, se fait dans la mesure même où il s'effiloche, se lézarde, part en poussière " écrivait-il en 1998 dans L'Avant-guerre civile. Cette remarque contient la thèse fondamentale de ses essais. Werner s'est attaché à mettre en lumière une collusion profonde entre le pouvoir moderne et les forces du chaos. Il nous peint des élites à la légitimité démocratique vacillante contractant une alliance de revers avec les ennemis de toute civilisation afin de gouverner par la peur et l'insécurité des populations harassées qui les entretiennent à contrecœur et n'espèrent plus rien d'elles - sinon, naïvement, un renforcement des mesures de police! Illustration la plus éclatante de cette stratégie, le lien de mieux en mieux documenté entre les centres de pouvoir occidentaux et le « terrorisme international » qu'ils fabriquent à volonté tout en prétendant le combattre. Un jeu d'ombres dont le seul résultat tangible est la réduction accélérée des droits individuels et des libertés des citoyens.

 

La Maison de servitude donne une suite inattendue, mais cohérente, à la réflexion sociologique d'Eric Werner. Il nous avait montré jusqu'ici le Grand Inquisiteur dans ses oeuvres, sous tous les accoutrements qu'il lui a plu adopter. Dans ce nouvel ouvrage, il organise la réplique. Et quelle réplique ! Qui commence par admettre que le pouvoir du Grand Inquisiteur est, justement, sans réplique venant d'ici-bas ! Il est démesuré et il ne fera que s'étendre avec l'emprise croissante de la technique et les régressions civilisationnelles qui l'accompagnent. C'est préoccupant, mais ce n'est pas nouveau. Donner du pain et des jeux à une masse infantilisée est une recette vieille comme les empires. Sauf qu'elle est contraire à l'esprit de la démocratie, elle-même un fruit direct de la vision du monde chrétienne. Il y a longtemps qu'Eric Werner s'interroge sur la distance - aujourd'hui béante - entre la démocratie en idée et la réalité du fonctionnement des institutions dites démocratiques. Ces institutions, selon lui, ne sont plus que des ombres de l'idéal dont elles se réclament et qu'elles servaient. Elles n'ont plus d'autre visée que de se perpétuer elles-mêmes, elles, leurs prébendes et leurs apanages, et non de servir la communauté.

Il en va de même de toutes les institutions que nous laisse la civilisation chrétienne, elle-même produit d'un mariage plutôt contradictoire entre une parole de libération individuelle et les exigences, toutes terrestres, de sa conservation et de sa propagation. Depuis les premiers siècles du christianisme, la parole a dû composer avec le pouvoir. Aujourd'hui que le pouvoir, conformément à la prémonition terrible de Dostoïevski, est devenu sa propre fin, retournant les articles de la foi contre ceux-là mêmes qui y croient encore, la Parole aussi recouvre son autonomie. Il n'y a rien à sauver, nous dit Eric Werner, l'alliance est rompue: chacun repart donc de son côté. Nous voici revenus, nu-pieds, sur les chemins de Galilée, en route vers l'inconnu !

Voici donc un livre qui marquera les esprits. Un livre libéré, entier, qu'il faudra prendre ou laisser. S'adressant à tous les « esprits de bonne volonté » qui s'accordent à admettre, par-delà leurs différences de confession (ou de non-confession), que « l'homme ne vit pas de pain seulement ».

 

Osera-t-on le suivre ? Osera-t-on s'affranchir d'un héritage millénaire, qui fut pour des générations une armure en même temps qu'un fardeau ? Cet essai subversif, d'au-delà de la morale commune et très irrespectueux à l'endroit de la métaphysique, constitue un grand exercice de sincérité et de lucidité pour un esprit s'avouant lui-même formé au scepticisme moderne. Quel que soit l'accueil qu'on lui fera, je crois profondément qu'il changera quelque chose dans la vie de tous ceux qui le liront.

                                                                               

                                                                                                         Slobodan Despot (Avril 2006)

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ne vous approchez pas des fenêtres (Eric Werner)

Publié le par Christocentrix

Ne vous approchez pas des fenêtres, indiscrétions sur la véritable nature du régime par Eric Werner (édit. Xénia, 2008, 137 pages, 14 €)

 

Eric Werner a enseigné la philosophie politique à l'université de Genève. Il est l'auteur d'essais marquants sur les voies et les paradoxes du pouvoir dans la société moderne: L'avant-guerre civile et L'après-démocratie. Après de telles considérations à quoi faut-il désormais s'attendre? Au repli total sur la sphère privée dès lors que vous ne pouvez pas vous exprimer en dehors du politiquement correct. En clair précise l'auteur c'est la dictature. Suivant les pas de Zinoviev, Eric Werner met en place au travers de scénettes dialoguées, les conditions réelles du « parler vrai » en régime de liberté surveillée. Un genre différent des précédents essais qui contribue à les éclairer d'une lumière crue ainsi que la réalité du régime dans lequel l'Europe occidentale est plongée. Ce faisant ces « indiscrétions sur la véritable nature du régime » nous révèlent un peuple de dissidents sous pseudonymes. Ces dissidents sont loin d'être des marginaux, mais ils s'entendent pour se comprendre en privé. Qui sont-ils sous les appellations l'Avocate, le Philosophe, le Colonel et d'autres, repliés dans la sphère privée cette action relève de l'autodéfense et la comparaison avec le défunt empire soviétique sur la fin n'est pas infondée. Ils sont plutôt chrétiens mais ne dédaignent pas la rationalité des lumières contre l'irrationnel de ceux qui s'en réclament, au pouvoir aujourd'hui. Une série de commentaires acides sur l'actualité d'un totalitarisme soft composée à partir de commentaires de l'auteur sur son blog, à lire sans modération.

                                                                                                                                                                          (source : OP, Monde & Vie, n°794 du 26 avril 2008)

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Henri Massis

Publié le par Christocentrix

Le 16 avril 1970 disparaissait Henri Massis (1886-1970) écrivain et académicien français. Son nom, qui avait été mêlé, pendant plusieurs décennies, à presque toutes le joutes intellectuelles, ne disait rien à la génération de mai 68. Et ses livres ne se lisaient plus où pourtant "la volonté militante, la mise en question des idées admises et des valeurs acceptées par l'idéologie officielle et par l'opinion commune" tenaient une si grande place qu'ils auraient dû lui valoir, chez quelques uns au moins des adversaires du désordre libéral, un retour de fortune. Depuis, du temps a passé encore, et qui peut voir se réveiller de profitables curiosités.

Massis fut d'abord et surtout un écrivain d'idées - non point d'ailleurs philosophe ou érudit polisseur de concept - mais plutôt propagateur et missionnaire, soldat des idées.

 

Né à Paris le 21 mars 1886, il publie à l'âge de vingt ans son premier essai (sur Zola). Présenté à Barrès, il confiera qu'il devait à ce dernier "le meilleur de lui-même". Collaborateur de différents journaux parisiens, puis secrétaire de rédaction à "l'Opinion", il s'entraine alors à utiliser l'évènement au service de ses idées. Exercice qui le conduit en 1910, à la célébrité, avec une enquête fracassante publiée avec Alfred de Tarde dans "Paris-Journal", sous le pseudonyme d'Agathon : "la Sorbonne contre la culture classique" (éditée l'année suivante au Mercure de France sous le titre : "L'esprit de la Nouvelle Sorbonne"). Attaque violente contre le scientisme et l'utilitarisme de l'enseignement supérieur, ce pamphlet provoqua un des plus beaux chambards d'avant 1914, le débat remontant jusqu'à la Chambre des députés. En 1912, nouvelle enquête d'Agathon, publiée cette fois dans "l'Opinion" : "les jeunes gens d'aujourd'hui". Définissant "le type nouveau de la jeune élite intellectuelle", les auteurs se font les interprètes des aspirations de leur génération : réalisme politique, foi patriotique, foi catholique, héroïsme, quête du sacrifice. Génération de ceux qui avaient alors entre vingt et trente ans et qui attendaient d'une guerre avec l'Allemagne une régénération morale et spirituelle. Barrès leur avait appris à réconcilier la pensée et l'action. Par sa rigueur logique, Maurras allait exercer sur eux une attraction grandissante. Maurras fut un des premiers à féliciter Massis lors de la première enquête d'Agathon. Toutefois, il faudra plusieurs années au théoricien du nationalisme intégral pour amener celui-ci dans son orbite. En effet, mettant l'accent sur la question morale, Massis lui reproche alors le "mécanisme" de sa pensée. Ce n'est qu'au terme d'une longue correspondance que Massis se laissera convaincre. pour s'opposer toujours à ceux qui "prétendent créer un ordre moral sans fondement naturel ou, pis, contre ce fondement ". Resté en dehors du mouvement néo-royaliste, il ne lui manifesta pas moins un soutien constant, notamment au moment de sa condamnation par le Vatican en 1926. Alors qu'au même moment, Maritain, puis Bernanos, quitteront l'Action Française avec fracas bour basculer dans la démocratie chrétienne. Henri Massis termine la première Guerre mondiale comme lieutenant à Alexandrie. Beaucoup de ses amis sont morts au combat (le poète Paul Drouot, Ernest Psichari...). Comme eux, il avait espéré que la guerre engendrerait une renaissance. Sa déception fut grande.

Terrible paradoxe que celui de cette jeunesse ardente et patriote qui, dans un supême élan d'héroïsme faisant appel à toutes les vertus européennes, devait contribuer par son sacrifice à sceller le déclin du continent européen.

 

Vers 1925, Lucien Dubech, critique dramatique et journaliste sportif réputé, traçait de lui un portrait qui l'exprimait à merveille : "on est entre camarades, on cause de n'importe quoi, sujets graves ou futiles. Arrive Henri Massis, jeune, élancé, sanglé dans son uniforme de sous-lieutenant aux Chasseurs à pied la première fois que nous le vîmes. Aussitôt la conversation monte, en trois coups d'aile, Massis l'a conduit sur une cime. Comme d'autres diminuent ou salissent ce qu'ils touchent, lui l'élève sans effort, par un tour naturel, car nul n'est moins poseur que lui...il vit en haut, dans les idées....il guette au tournant les idées dangeureuses, les idées fausses, les idées mortelles..." .

"Il faut éviter de vivre par reflets" disait à Massis son camarade Maurice Dusoller. Né parmi les docteurs, l'auteur d'Evocations les mit abondamment, largement à contribution dans la formation de son esprit. Il n'hésita pas à s'enquérir de ce que renfermaient leurs besaces. Ces hommes vivants - et celà avait pour lui une importance capitale - il les interrogea avec fièvre pour apprendre auprès d'eux le mot de son destin. Néanmoins, il ne leur sacrifia rien de lui-même et, au besoin, il sut les affronter et les contredire. C'est que la gratitude qu'il vouait à ses maîtres, dont plusieurs très aimés, ne se sentait prête à aucune concession quand ce qu'il estimait être la vérité était en jeu. Séduit par le Bergsonisme, il s'en détacha, en 1913, au moment de son retour à l'Eglise, pour suivre son ami Maritain sur les chemins de la scholastique. L'un des jeunes écuyers qui, au Quartier latin, portaient les couleurs de Barrès, il osera un jour, adresser à celui-ci des remontrances "dans un débat qui interessait l'essentiel". Au-delà de ces contestations, pourtant, il garda toujours, à l'égard de ces mêmes hommes qui avaient aidé à son accomplissement intellectuel, un sentiment de reconnaissance qui circule dans toute son oeuvre comme une sève bienfaisante.

"Je me demande, a remarqué Jean Madiran, s'il existe un seul écrivain qui ait composé l'héritage de Bergson, de Claudel, de Péguy, de Maurras, de Barrès, de Chesterton ; avec la moitié au moins de Maritain ; quelque chose même de Blondel ; et d'autres encore. Comme la pensée de Massis est tout le contraire d'un éclectisme, ou d'un syncrétisme, c'est un tour de force. Pourtant l'on n'apercoit aucune acrobatie ; aucune solution de continuité. C'est le premier signe, et de poids, auquel reconnaître l'originalité, dans tous les sens du terme, de la pensée d'Henri Massis."

 

Son engagement aux côtés de l'Action Française, à partir de 1920, n'effaca pas cette originalité, cette irréductibilité. S'il intégrait à sa réflexion la physique maurassienne, il restait lui-même, avec sa pente d'esprit à lui, avec son attirance pour les problèmes moraux, pour les questions d'éthique. Encore que sa fidélité à Maurras n'ait, de son propre aveu, "jamais bronché sur l'essentiel" , qu'il se soit assigné comme "devoir" de ne pas laisser altérer sa leçon, de ne pas permettre qu'on le "défigure", il s'abstint d'épouser des querelles ou des polémiques où il n'avait pas sa place, - et que peut-être il désapprouvait.

Non qu'il fût ennemi de la polémique. Ses attaques passionnées contre la Sorbonne rationaliste, la lutte opiniâtre qu'il mena contre Emmanuel Mounier et les "gens d'Esprit", sa mémorable empoignade avec Gide surtout, révèlent assez son constant souci de ne pas brûler à vide, de participer à l'évènement, de se porter aux "avant-postes". Dans tous les élans, les appels, les vérités entrevues auxquels, au temps de son adolescence, il s'était attaché, " pour surmonter son trouble ", pour "rectifier sa voie", il avait imprimé la marque de son impatience, le sceau d'une conviction incertaine mais qui se voulait déjà enseignante : "Avant même que j'eusse un dogme à formuler, expliquera t-il, on pouvait pressentir que je m'en ferai l'apôtre." De là qu'une fois assuré de ses certitudes, il n'hésita pas à s'en servir comme autant d'armes à pourfendre l'adversaire.

Sans doute Massis put-il faire l'effet, dans son rôle de critique, moins de comprendre l'oeuvre qu'il considérait que de "prononcer des arrêts du haut d'une chaise curule ou d'un banc d'inquisition ", moins de s'appliquer à scruter un auteur qu'à le "démonétisé" ou à renverser son piédestal. Mais c'est parce que ce "juge" croyait aux niveaux, aux perspectives, aux hiérarchies qui donnent signification à l'existence. Dans un si grave domaine, l'indulgence facile de celui qui ne tient à rien, la mansuétude d'autant plus généreusement consentie que nulle authenticité ne la commande, n'étaient à ses yeux, que d'assez pauvres procédés qui avilissent la littérature.

Jacques Vier l'a fort bien vu, la principale "ligne de force" de la critique de Massis, ce fut son extrême sensibilité à l'honneur des Lettres. Qu'il y ait gagné la réputation d'un contempteur de l'art, d'un "dogmatique" , çà n'est pas très surprenant. Ce dernier qualificatif, au demeurant, est-il si désobligeant ? Alain, qui l'avait eu pour élève dans sa classe de philosophie du lycée Condorcet, fera cette confidence : "j'aime Massis parce que c'est un dogmatique. Le dogmatisme l'a sauvé de la littérature qui n'est que littérature." De la part d'un homme que tout séparait, sur le plan intellectuel, des orientations monarchistes et néo-thomistes de l'auteur de Jugements, l'éloge n'est pas mince.

 

Ce qu'il faut souligner, en tout cas, c'est que cette réputation d'un Massis éternellement tendu dans son intransigeance, d'un Massis s'étant en quelque sorte composé un personnage conforme à son emploi, et tel que l'a décrit Robert Poulet, "le col raide, la manchette intraitable, le buste en butoir de locomotive", manque d'exactitude. Brasillach, dans une belle page de "Notre Avant-Guerre" louera son "extraordinaire gentillesse d'acceuil ", son "goût de la jeunesse". Rédacteur en chef de la Revue Universelle, ne l'avait-il pas spontanément ouverte au normalien inconnu qui, au début de 1930, lui adressait un texte sur Virgile ? Et ensuite à tous ses compagnons ?

 

"A quarante-cinq ans, a dit Thierry Maulnier, comme il nous parut jeune ! Plus jeune sans doute que tels d'entre nous, par la sveltesse nerveuse, l'étincelle dans l'oeil, la promptitude de la réplique et de la pensée, plus debout qu'assis, plus marchant qu'immobile, le corps, les mains, la pensée en perpétuel éveil." Et le coeur aussi ! car pour ne pas s'exhiber, pour ne pas se répandre à tout venant, ce coeur, qui avait " tellement l'air sacrifié à l'intelligence, aux certitudes doctrinales ", ce coeur connaissait la joie et la douleur, la tristesse et l'enthousiame. Il lui déplaisait, toutefois, d'usurper un rôle qui ne lui convenait pas."Les principes d'Occident sont inscrits à la racine de notre être, ils en sont la substance et nous ne saurions les renier sans commettre un véritable suicide moral et spirituel ". La vie, l'oeuvre et l'action d'Henri massis se déduisent de cet axiome qu'il n'eut de cesse de démontrer jusqu'à sa mort.

Le titre de son ouvrage le plus célèbre, publié en 1927, traduit ce qui fut sa préoccupation constante : "Défense de l'Occident " . Par "Occident", il entendait un certain nombre d' "idées mères", personnalité, unité, stabilité, autorité, continuité, reconnaissance d'une vérité pérenne, sublimées par le Catholicisme, et opposées à l'Orient "du panthéisme, du devenir et de l'immanence ". Par "défense", il entendait exhorter ses contemporains à résister aux "ferments de dissolution" qui préparent le triomphe de l'Orient : subjectivisme, psychologisme, individualisme, nihilisme.

Journaliste, critique, polémiste, Henri Massis fut le type même de l'écrivain engagé, mettant toujours ses actes en accord avec ses écrits. Ami de Maritain et de Psichari, il devait à la faveur de la Première Guerre mondiale, se rapprocher de Maurras. Cofondateur en 1920, avec Jacques Bainville, de la "Revue Universelle des faits et des idées", il se trouva mêlé à toutes les controverses de son temps. D'ancien disciple, il passa maître, entre les deux guerres, de toute une jeunesse maurrassienne et néo-thomiste. Figure de proue, entre les deux guerres, de la philosophie néo-thomiste, Henri Massis exerce un magistère prestigieux auprès de toute une nouvelle génération nationaliste. Les deux principales cibles de Massis : les "introspections épuisantes" d'André Gide ; le germanisme, allié naturel, selon lui, de l'Orient contre l'héritage latin. Contre la "menace allemande", il plaidera inlassablement la cause d'une union latine qui rassemblerait la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Multipliant les voyages dans ces trois derniers pays, il s'y entretiendra souvent avec ses dirigeants.

Reçu en juillet 1938 par Franco au grand quartier général de Burgos, il avait, deux ans auparavant, célébré avec Robert Brasillach le sacrifice des "Cadets de l'Alcazar" de Tolède. Mais c'est avec Salazar qu'il se sent le plus d'affinités, reconnaissant en lui "un art du raisonnement formé par les grandes disciplines de la scholastique médiévale". Le revoyant après la Seconde Guerre mondiale, il réunira les entretiens qu'il eut avec lui dans un volume intitulé : "Salazar face à face".

 

Mobilisé en 1939, appelé à l'état-major de la Deuxième armée, cité à l'ordre du jour en juin 1940, Henri Massis devient, après l'armistice, un conseiller discret du Maréchal Pétain. Membre, à partir de février 1941, du Conseil national du Gouvernement, il participe à l'élaboration des grands thèmes de la "Révolution nationale". C'est lui qui rédige, en août 1944, le dernier message aux français du Maréchal. Arrêté à Vichy, transféré à fresnes, libéré quelques mois plus tard, il fera l'objet d'un non-lieu en octobre 1946. Mais il ne devait jamais se remettre tout à fait de cette période. Il fustigera souvent "l'état d'esprit et l'ignorance d'une génération pour qui la france et l'histoire commencent en 1945".

En avril 44, il avait publié "Découverte de la Russie". Analyse de la nature du bolchévisme - présenté comme l'expression la plus achevée du panslavisme-, ce livre est aussi une méditation sur la nouvelle confrontation qui ne manquera pas de naître entre Russes et Américains. Quel que soit le vainqueur, se demandait Massis, "ce que nous appellons la civilisation ne risque-t-elle pas de disparaître ou d'être profondemment atteinte dans ses éléments essentiels ? ".

Il s'engagea avec ardeur contre l'abandon de l'Indochine et de l'Algérie, contre le régime gaulliste, et contre l'autodestruction de l'Eglise.

 

A la fin de sa vie, qui avait vu ses espérances saccagées et les causes qu'il soutenait moquées ou vilipendées, Massis ne songeait plus à être " bref et dur ". Mais la bienveillance, la charité qui émanaient de lui ne l'empêchaient pas, " vieillard pauvre, modeste, affable, accablé de misères physiques et de chagrins domestiques " de rester obstinément fidèle à ses idées. " Aussi longtemps qu'aura duré la lutte...(témoignera F. Mauriac, en 1957, dans ses Mémoires intérieurs)... je me serai tenu dans le camp opposé à celui de Massis, Dieu le sait ! Mais enfin, après toutes ces sombres années, le combat s'est déplacé, et Massis, je le vois immobile à la même place du champ de bataille maintenant presque désert, dans les ténèbres commençantes, debout près de la tombe de son maître vaincu".

 

Face aux "doctrines de dissolution et de mort", aux "idéologies désastreuses", dont il constatait la progression "dans le désarroi des esprits et des coeurs" et qui laissaient "le monde se décomposer sous prétexte qu'il y a des malheurs irreparables, des chutes définitives", Henri Massis ne renonçait pas à lutter pour "l'idéal classique et chrétien" qui était le sien. "Il s'agit, répétait-il, d'aller à contre-courant puisqu'aussi bien c'est au gouffre que mène le courant". Et d'ajouter : "tout est toujours à refaire, tout est à toujours recommencer : c'est le lot de la condition humaine, de toutes les naissances, de toutes les renaissances aussi". 

Ces paroles, adressées " à ceux qui viennent " sont parmi les dernières qui soient sorties de sa plume.

 

En humaniste, c'est l'avenir de l'homme qui l'inquiétait en dernier ressort lorsqu'il écrivait en forme de testament : "la frontière de la sauvagerie et de la civilisation n'est pas inscrite seulement sur le sol. Elle partage le coeur de chaque civilisé. Freud n'a eu qu'à les appeler par leur nom pour que jaillissent des abimes les monstres et les chimères, qu'en des temps plus sages, confesseurs et pédagogues refoulaient au-delà des barrières qui protégaient les mortels de leur démon nocturne. Chaque âme a besoin d'être, comme la Cité, couronnée de remparts ".

 

                                                                                                  ***

 

-Pour cette présentation, je me suis inspiré de deux articles : un article signé Christian Brosio dans "Valeurs Actuelles" (du 30 mars 1987) et un autre signé par Michel Toda dans "le Choc du Mois" (n°31, juillet 1990)

 

-Michel Toda est d'autre part l'auteur d'un livre intitulé "Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle" paru en 1987, aux éditions de la Table Ronde. Autour de la vie et de l'oeuvre d'Henri Massis, Michel Toda, journaliste et historien, a évoqué dans ces pages une époque fiévreuse et passionnée. Tout un pan de l'histoire intellectuelle, politique et littéraire de la France. On y voit défiler presque toutes les grandes figures : Péguy et Barrès, Bergson et Maurras, Claudel et Bernanos...retracer des débats et des controverses qui constituèrent la vie culturelle française et européenne pendant plus de cinquante ans.

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le premier jour du Seigneur (2ème partie)

Publié le par Christocentrix

Et aussitôt, le jour du sabbat, Jésus étant entré dans la Synagogue se mit à y  enseigner. (Mc., I, 21)

Cet « aussitôt » tant aimé de Marc nous a conservé le fil blanc de la couture qui unit deux jours : le jour de travail, le vendredi d'avant le coucher du soleil, et le jour de fête, le samedi, en un seul - le premier jour du Seigneur.

Ce qu'était l'enseignement de Jésus, nous le saurons peut-être par le témoignage de Luc sur sa prédication à Nazareth.

Il se leva (monta sur l'arona) pour lire. On lui présenta le livre (le rouleau) du prophète Isaïe; et ayant ouvert le livre (déroulé le rouleau), il trouva l'endroit où il était écrit : l'Esprit du Seigneur est sur moi; c'est pourquoi il m'a oint pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Il m'a envoyé pour guérir ceux qui ont le coeur brisé, pour publier la liberté aux captifs et le recouvrement de la vue aux aveugles, pour renvoyer libres ceux qui sont dans l'oppression et pour proclamer l'année de grâce du Seigneur. Puis il ferma le livre (roula le rouleau), le rendit au serviteur, et il s'assit; et les yeux de tous dans la synagogue étaient fixés sur lui (Lc., I, 16-20).

Il se contenta de répéter la prophétie d'Isaïe et se tut; mais, sans doute, la répéta-t-il de telle manière que tous comprirent qu'elle s'était réellement accomplie en lui; ils comprirent aussi ou crurent seulement comprendre ces paroles, les premières que le Seigneur ait prononcées sur la terre : Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche; repentez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle (Mc., 1, 15). Ou, comme il le dira plus tard, aux derniers jours de son ministère : Tout est prêt : venez aux noces (Mt., 22, 4).

Ce qu'a dit encore Jésus en ce premier jour, Marc-Pierre l'a oublié étrangement ou n'a pas cru nécessaire de s'en souvenir, peut-être parce que pour lui l'essentiel ce n'est pas les paroles de Jésus, mais Jésus lui-même. On a l'impression que les souvenirs de Pierre sont ceux d'un homme de la foule, qu'il ne se rappelle que ce qu'il a ressenti avec elle.

On était frappé de son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes (Mc., I, 22).

Il est douteux que quelqu'un dans la communauté des premiers chrétiens ait eu l'idée de comparer le Seigneur avec les scribes, mais il est au contraire fort probable que les impressions de ses auditeurs de Capharnaüm étaient telles qu'ils pouvaient faire cette comparaison ; car c'est le même sentiment que vingt siècles après nous éprouverions ou pourrions éprouver si pour la première fois de notre vie nous entendions ces paroles, les plus vivantes, les moins livresques et par cela les plus magistrales de toutes les paroles humaines; nous ne sommes tous que des «scribes», des « savants », lui seul est le Maître.

Or, il y avait, à ce moment même dans la synagogue un homme possédé d'un esprit impur. Il s'écria : Qu'y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth... Je sais qui tu es : le Saint de Dieu! Les esprits qui sont des êtres appartenant comme lui à l'au-delà savent avant et mieux que les hommes qui il est. Mais entendant confesser pour la première fois sur la terre le Fils de Dieu par la bouche des démons, qu'a dû ressentir le Fils de l'homme? Mais Jésus le reprit sévèrement et lui dit : Tais-toi et sors de cet homme! Alors l'esprit impur, le secouant avec violence et poussant un grand cri, sortit de lui. Ils furent tous dans la stupeur (Mc., I, 23-27). Sans doute restèrent-ils figés d'effroi et il se fit un silence tel qu'on eût pu, semble-t-il, entendre contre le mur blanc où se jouaient les reflets de l'eau miroitant au soleil, le tintement des ailes cristallines d'une libellule entrée par la porte ouverte. Qu'est-ce que ceci? C'est un enseignement tout nouveau. Celui-là commande avec autorité même aux esprits impurs; et ils lui obéissent (Mc., 27), murmura soudain la foule. Qu'est-ce, qui est-ce - ils ne le savent pas encore, mais déjà ils sentent que cela ne s'est jamais vu sur terre et ils s'étonnent - s'effrayent, comme vingt siècles après, nous pourrions nous sentir effrayés, étonnés, non point par le miracle extérieur, mais par la force intérieure qui engendre des miracles - par cet enseignement tout nouveau.

Ensuite, dans chaque mot de Marc, la voix vivante de Pierre le témoin est si distincte, que, sans presque changer un seul mot à l'original évangélique, on pourrait continuer à la première personne : Dès que nous fûmes sortis de la synagogue, nous vînmes, avec André, Jacques et Jean dans ma maison. Or, ma belle-mère était au lit, malade de la fièvre; et aussitôt nous lui parlâmes d'elle. Alors il s'approcha d'elle et la prenant pur la main avec force, il la fit lever; la fièvre la quitta aussitôt et elle se mit à nous servir à souper. Ce qu'est cette fièvre, nous ne le savons pas très bien. Peut-être était-ce la malaria, fréquente dans la plaine basse de Gennizar, et tout particulièrement près des lagunes de Capharnaüm; ou encore une fièvre intermittente dont les accès passent d'eux-mêmes. Il est très probable aussi que la « force» (la prenant par la main avec force) guérissante qui émane de Jésus avait secouru la malade. Mais pour beaucoup de rabbi-guérisseurs guérir un accès de fièvre était alors chose facile. Il semble bien que la belle-mère de Simon n'est restée immortelle dans l'Évangile, comme un moucheron se conserve intact dans l'ambre, que parce que Pierre tenait à perpétuer le premier jour du Seigneur, jusqu'en son dernier trait. Ce sont précisément ces petits détails, auxquels personne n'attache d'importance et dont personne ne se souvient, excepté le témoin oculaire, qui nous inspirent la foi la plus grande dans l'authenticité intérieure, en dépit de toutes les stylisations extérieures, du témoignage de Marc. Quand le soir fut venu, après le coucher du soleil, on lui amena tous les malades et les démoniaques. On n'attendait que le coucher du soleil, la fin du sabbat, pour commencer le «travail»-- le transport des malades. Toute la ville était rassemblée devant la porte. Il guérit plusieurs malades atteints de divers maux et il chassa plusieurs démons, ne permettant pas aux démons de dire qu'ils le connaissaient (Mc., 32-34).

Il en fut ainsi au premier jour du Seigneur, il en sera de même jusqu'au dernier : si nombreux soient les malades qu'il guérit, il en vient toujours de nouveaux.

... La foule s'y rassembla encore, de sorte qu'ils ne pouvaient pas même prendre leur repas (Mc., I, 30, 20). Le peuple s'était rassemblé par milliers au point que les gens s'écrasaient les uns les autres (Lc, 12, I)....Tous ceux qui avaient quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher. Et quand les esprits impurs le voyaient, ils tombaient à ses pieds et s'écriaient : tu es le Fils de Dieu ! Mais il leur défendait sévèrement de le faire connaître (Mc., 3, I0-I2).

C'est ainsi que s'acheva le sabbat de Capharnaüm, le premier jour du Seigneur, et la nuit vint.

Le lendemain matin, comme il faisait encore fort obscur, s'étant levé, il sortit de la maison de Simon et s'en alla dans un lieu écarté; et il y priait. Simon et ceux qui étaient avec lui se mirent à sa recherche. L'ayant trouvé, ils lui dirent : Tous te cherchent. Il leur répondit : Allons ailleurs, dans les bourgs des environs, afin que j'y prêche aussi; car, c'est pour cela que je suis venu (Mc., I, 35-38).

Tout cela paraît simple. Mais si nous regardions de plus près cette simplicité, pareille à la surface lisse de l'eau, nous la verrions peut-être parcourue d'un frissonnement à peine perceptible à l'oeil, venant de quelque chose d'énorme qui se meut sous l'eau. Dès les premiers mots, où l'heure est indiquée avec tant de précision « le matin, comme il faisait encore fort obscur », on sent l'étonnement qu'éprouvent à leur réveil tous les gens de la maison en s'apercevant que le rabbi Jeschua n'est pas là. Sans rien dire à personne, en cachette, il s'en est allé, s'est enfui : où et pourquoi, personne ne le sait. Mais il y a plus que de l'étonnement -- il y a de l'anxiété dans le mot grec, «coururent à sa recherche». Quant aux trois mots de Simon: « tous te cherchent », on y sent trop clairement cette question anxieuse : « pourquoi t'es-tu sauvé? » pour que Jésus ait pu ne pas l'entendre. Il l'entend, mais ne répond pas, car « allons ailleurs, dans les bourgs des environs, » n'est pas une réponse, mais une dérobade montrant qu'il ne veut pas ou ne peut pas répondre. Et il est probable qu'à ce moment Simon n'y a rien compris; il ne le comprendra pas davantage lorsque plus tard il s'en souviendra : il nous transmet le mystère de la fuite du Seigneur, tel qu'il l'a reçu -- impénétrable.

Pour voir plus clairement encore qu'il y a là un mystère, il suffit de comparer deux versets de Marc, le 38ème : « allons ailleurs, dans les bourgs des environs », et le 45ème :  Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville; mais il se tenait dehors dans des lieux écartés.

Ce qui s'est passé à Capharnaüm, se passera aussi dans toutes les autres villes : dès qu'il entre dans une ville, il sent qu'il ne peut y rester, qu'il doit s'en aller, fuir. Il en fut ainsi au premier jour de son ministère, il en sera de même à tous les autres, jusqu'au dernier : il va vers les hommes et il s'éloigne d'eux, les fuit. On dirait que deux forces égales luttent en lui - l'attraction vers les hommes et la répulsion.

Seuls la vie de Jésus, tout l'Évangile, si nous les comprenions comme il faut, pourraient nous apprendre ce que cela signifie.

Le Fils de Dieu appelle ses « frères » les fils des hommes (Jn., 20, 17), il aime les hommes comme jamais personne ne les a aimés, et il sait, comme jamais personne ne l'a su, qu'il y a parmi les hommes des non-hommes, parmi les êtres, des non-êtres, de l'ivraie dans le froment, des « fils du diable», des « anthropoïdes », des araignées qui, mêlées aux hommes, vont et viennent parmi eux et enveloppent tout de leur toile gluante. Il sait, comme personne ne le sut jamais, les reconnaître, surtout dans les foules humaines.

Alors Jésus, étant sorti de la barque, vit une grande multitude, et il eut pitié d'eux, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont point de berger (Mc., 6, 34).

Il en eut également pitié ce soir à Capharnaüm, où devant la maison de Simon une telle foule s'était rassemblée que « les gens s'écrasaient les uns les autres », comme des brebis accourant vers leur Pasteur. Alors pour la première fois il se mêla à ce troupeau d'hommes et d'araignées confondus, il y entra et lui, l'Intrépide, trembla et s'enfuit. Les hommes l'avaient chassé de Nazareth; à Capharnaüm, c'est de lui-même qu'il se sauve loin des hommes : cette fuite-ci est plus effrayante que l'autre. Race incrédule et perverse, jusqu'à quand serai-je avec vous? Jusqu'à quand vous supporterai-je? (Mt., 17, 17) dira-t-il encore, lui, le Patient entre les patients.

O gens sans intelligence et d'un coeur lent à croire! (Lc., 24, 25). Cela, il l'avait peut-être pressenti dès son passage à Capharnaüm. En voyant ils ne voient pas et en entendant ils n'entendent... car le coeur de ces gens s'est appesanti (Mt., 13, 13-15).

C'est peut-être dès ce jour-là que le coeur du Seigneur fut blessé par l'endurcissement des hommes. Plus tard il acceptera toutes les blessures, mais celle-ci, la première, le fit fuir.

Peut-être entendit-il dès alors, à travers les cris des démons : « Tu es le Fils de Dieu », le « Tu es possédé d'un démon » (Jn., 8, 52).

L'oeil humain est un miroir concavo-convexe, déformé par le diable : le Fils de l'homme y regarda, s'y vit et s'enfuit.

Les hommes donnent des nausées au Fils de Dieu :« Je te vomirai de ma bouche », aurait-il pu dire à l'humanité tout entière (Ap., 3, 16).

Lazare, notre ami, s'est endormi; mais je vais le réveiller (Jn., 11, 11), cela aussi il aurait pu le dire à l'humanité; mais avant de le réveiller, il entendra ces mots : Seigneur, il sent déjà (Jn., 11, 39).

« Son nom est le « Lépreux » , nomen ejus Leprosus »; et son autre nom est le «Nuageux» dira plus tard le Talmud, en parlant du Messie, peut-être sous l'influence du Christianisme.

Il semble bien que ces deux noms nous révèlent inconsciemment la contradiction la plus mystérieuse du coeur du Seigneur : le combat des deux forces - de l'attraction vers les hommes et de la répulsion.

« Nuageux », Blanc, Pur, Solaire, Étincelant de blancheur comme un nuage dans l'azur du ciel, il descendra du ciel sur la terre vers Job le lépreux - vers toute l'humanité; il se couchera à côté de lui sur son fumier, l'étreindra, se serrera contre lui corps à corps, bouche à bouche.

Ce sont nos maladies qu'il portait; c'est de nos douleurs qu'il s'est chargé (Js., 53, 4), de notre lèpre. Mais auparavant, il se verra en nous. Le Pur se verra impur, le Nuageux se verra lépreux et pris d'effroi il s'enfuira loin de nous - loin de soi.

Père, délivre-moi de cette heure, c'est avec ce cri qu'il s'enfuit. Mais c'est pour cela même que je suis venu jusqu'à cette heure, c'est en disant cela qu'il revient (Jn.,12, 27).

Oh, si nous connaissions mieux l'Inconnu, si nous aimions mieux l'Inaimé, nous comprendrions peut-être pourquoi il vient toujours vers nous et pourquoi toujours il s'en éloigne, s'enfuit!

Il n'y a que deux journées du Seigneur qui nous soient entièrement connues: la première, celle de Capharnaüm, la dernière, celle de Jérusalem; toutes les autres ne nous sont connues que partiellement, en quelques points particuliers. Toute la vie publique de Jésus tient entre ces deux journées et en les comprenant nous comprendrons toute sa vie.

Vingt-quatre versets du témoignage de Marc-Pierre sur le sabbat de Capharnaüm correspondent au vingt-quatre heures de la journée du Seigneur. Rappelons-nous l'ordre des heures : en marchant le long de la mer de Galilée, il voit les pêcheurs, les appelle; il entre à Capharnaüm et enseigne dans la Synagogue; il guérit le possédé; il se rend dans la maison de Simon, y guérit la belle-mère de celui-ci, prend part au repas; après que le soleil s'est couché, il vient à la porte de la maison, où toute la ville s'est rassemblée; il guérit les malades; à la nuit, il rentre dans la maison; de bon matin il s'en va, s'enfuit.

Telle est, pas à pas, heure à heure, la journée du rabbi Jeschua; tout se déroule sous la plus éclatante lumière historique, dans les souvenirs personnels de Pierre-le-témoin; nous entendons avec ses oreilles, nous voyons avec ses yeux, et nous pouvons être tranquilles : celui-ci ne trompera pas, n'oubliera rien; il se souviendra comme jamais personne ne s'est souvenu; il dira la vérité comme jamais personne ne l'a dite, parce qu'il aime comme jamais personne n'a aimé. Et les deux mille ans sont comme s'ils n'avaient point été : tout est tel qu'hier - tel qu'aujourd'hui.

Trouvera-t-on rien de comparable dans l'histoire? Et n'est-il pas miraculeux que cette première journée du Seigneur, nous nous la rappellions, la voyions, ou pourrions la voir, nous la rappeler, avec plus de netteté que toute autre grande journée de l'humanité - et peut-être même que la journée que nous avons vécue hier.


                                                                                            Dimitri Merejkovsky
 

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le premier jour du Seigneur (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

Au début du printemps, sans doute aux premiers jours de mars, en la 16ème année du règne de César Tibère, la 28ème ou la 29ème année de notre ère, l'ancien maître constructeur, le futur rabbi Jeschua, descendit du bourg de Nazareth pour se rendre au village des pêcheurs, le « village de Naum », Kafar-Naum, sur le lac de Génézareth. L'authenticité de cet événement de la vie de l'homme Jésus n'est pas moins historique que le fait de sa naissance à Bethléem et de sa mort à Jérusalem.

Or, Jésus ayant appris que Jean (le baptiste) avait été mis en prison se retira dans la Galilée. Il quitta Nazareth et vint demeurer à Capharnaüm, ville proche de la mer (du lac), rapporte Mathieu (4, 12-13); Luc en parle un peu autrement, plaçant la première journée du Seigneur non pas à Capharnaüm, mais à Nazareth. Il vint à Nazara (Nazareth), où il avait été élevé. Selon sa coutume, il entra le jour du Sabbat dans la Synagogue et il se leva pour lire (l'Ecriture).

Suit le récit dont voici le sens général:  Jésus avait gardé le silence pendant trente ans, se cachant des Nazaréens si bien que nul d'entre eux n'avait pressenti à qui ils avaient affaire; lorsqu'enfin il parla, ils en furent d'abord surpris : N'est-ce pas le fils de Joseph? et même ravis, moins sans doute par le sens du discours, trop obscur pour eux, que par la manière dont Jésus parlait; mais ensuite, la seule pensée que le Messie avait pu être envoyé non seulement au peuple de Dieu, Israël, mais aussi aux païens, aux «chiens», les rendit si furieux qu'ils le menèrent jusqu'au sommet de la montagne sur lequel leur ville était bâtie, pour le jeter en bas (Lc., 4, 16-29), le tuer. Jésus ne fut sauvé que par miracle sans doute se trouva-t-il dans la foule des gens raisonnables qui le défendirent et lui permirent de fuir. Dans ce témoignage, ou, n'ayons pas peur des mots, dans cet « apocryphe » de Luc, les inexactitudes historiques sont flagrantes : la ville de Nazareth n'est pas bâtie sur le sommet, mais sur le versant de la montagne, et il n'existe à proximité de la ville aucune hauteur d'où l'on puisse tuer un homme en le précipitant; quant à emmener Jésus au loin, la foule furieuse n'en avait nul besoin : elle pouvait selon l'usage juif le lapider sur place. Au surplus Marc (6, 1- 6) et Matthieu (13, 54-58) placent la prédication de Jésus à Nazareth non pas aux premiers jours du ministère du Seigneur, mais beaucoup plus tard. Pourtant si, en dépit de toutes ces inexactitudes extérieures, le témoignage de Luc recèle une vérité intérieure sur la rupture définitive, passée ou future, entre Jésus et sa terre natale. En vérité, je vous le dis, aucun prophète n'est bien reçu dans sa patrie (Lc., 4, 24), le IIIe Évangile éclaire alors d'une lumière nouvelle le témoignage du Ier Évangile.

«Il quitta Nazareth», signifie: « il s'enfuit », et il « vint demeurer à Capharnaüm »: signifie « il s'y établit », ce qui est confirmé du reste par le IVe Évangile : Il descendit à Capharnaüm, avec sa mère, ses frères et ses disciples (Jn., 2, 12).

C'est donc qu'en fuyant Nazareth, Jésus avait probablement compris que son berceau pouvait facilement devenir son tombeau, et que son premier pas vers les hommes pouvait être le dernier. Dès son premier jour, il sut que ses jours étaient comptés.

 Jésus vint dans sa ville (Capharnaüm) dira Matthieu, parlant d'un des nombreux voyages du Seigneur (9,10). Non, ce n'est pas non plus sa ville, mais une ville étrangère; sa seconde patrie ne vaut pas mieux que la première. Le Fils de l'homme sera un éternel exilé, un vagabond de grands chemins qui « n'a pas un lieu pour reposer sa tête», et n'a pas plus de demeure sur la terre que les chacals des steppes et les oiseaux du ciel.

Il « descendit », et non il vint de Nazareth à Capharnaüm, disent Jean et Luc (2, 12; 4, 31), dessinant exactement d'un seul trait, comme cela arrive souvent aux Évangélistes, tout un événement de la vie extérieure et intérieure de l'homme Jésus.

« Jésus descendit directement du ciel à Capharnaüm », dira le docète Marcion : du ciel du silence, du mystère, des trente années de calme nazaréen. Cette descente historique du Fils de l'homme à Capharnaüm correspond à la descente éternelle du Fils de Dieu sur la terre.

Le lac de Génézareth se trouve à une dizaine d'heures de marche au nord-est de Nazareth. Le voyageur qui, comme le faisait probablement Jésus, suivait le plateau de Turan, au-dessus de la gorge d'Arbeel, découvrait soudain, tout au fond, parmi de sombres rochers de basalte, un lac long et étroit, d'un bleu aérien au printemps entre ses rives verdoyantes, d'un vert aérien en automne entre ses rives jaunissantes : on aurait dit le ciel descendu sur la terre.

Peut-être Jésus y était-il déjà venu, lorsqu'il allait avec son père, le charpentier Joseph, chercher du travail, mais il est probable qu'il contemplait maintenant ce lac comme s'il le voyait pour la première fois : il comprenait que c'était ici qu'il allait accomplir la volonté de son Père, annoncer le royaume de Dieu.

 « La région de Génézareth est d'une beauté indescriptible rapporte Josèphe. Les terres y sont si fertiles et l'air y est si doux que les plantes les plus diverses, depuis le noisetier du nord jusqu'aux palmiers du midi, y croissent ensemble : toutes les saisons semblent rivaliser. Les figuiers et les vignes, à côté d'autres fruits, y restent mûrs pendant dix mois.» Il semble que là mieux qu'en tout autre lieu de la terre les hommes pouvaient entendre la Bonne Nouvelle : Tout est prêt, venez aux noces (Mt., 22, 4).

 Le lieu saint entre tous où le royaume de Dieu descendit du ciel sur la terre est, tel le visage de l'homme Jésus, simple, très simple, ordinaire, comme tous les lieux de la terre, et en même temps extraordinaire, unique, sans pareil. C'est la même sérénité, la même paix, le même calme qu'à Nazareth; mais on dirait que là la terre s'élève vers le ciel, et qu'ici le ciel descend sur la terre. Deux berceaux : l'un, celui du Roi, l'autre, celui du Royaume. Deux frontispices à l'Évangile, miraculeusement conservés jusqu'à nos jours, non point tracés sur le parchemin par la main d'un scribe, mais sur la terre par Dieu, l'un pour l'enfance du Seigneur - Nazareth; l'autre pour le royaume de Dieu - Génézareth.

Aujourd'hui encore, comme au premier jour du Seigneur, une brume dorée enveloppe le lac, pareille à la « Gloire de Dieu », au nimbe d'or des vieilles icones; pointues comme des ailes d'hirondelle, les voiles blanches des barques de pêcheurs se détachent sur le lac bleu, et les troupes serrées de pélicans blancs et roses voguent sur l'eau en îlots flottants, tandis que, debout sur les pierres du rivage, les cormorans noirs guettent dans l'eau transparente les poissons, prompts à fondre sur eux; comme jadis, assis dans les barques près de la rive, les pêcheurs réparent leurs filets, ainsi que le faisaient les fils de Zébédée, lorsque le Seigneur les appela, ou les lavent, comme Pierre, et les étendent ensuite sur des perches pour les sécher; comme jadis, les eaux chaudes et salutaires des sept Fontaines (l'Heptopygon) se déversant dans la lagune près de Capharnaüm et attirant par leur saveur et leur tiédeur tant de poissons qu'on peut les prendre à la main, évoquent la pêche miraculeuse où Pierre prit une telle quantité de poissons que ses filets se rompaient et que les deux barques étaient pleines à enfoncer (Lc., 5, 6-7). L'odeur d'eau tiède et de poisson se mêle toujours par les midis d'été aux parfums des fleurs de citronniers et d'orangers qui s'exhalent des jardins riverains de Bethsaïda où les lauriers-roses trempent leurs fleurs dans l'eau bleue. Le voyageur qui marche au bord du lac sent craquer sous ses pieds comme sous les pas du Seigneur, une multitude de petits coquillages de calcaire blanc mêlés au sable noir. Et l'on croirait qu'au bord des anses la foule vient de s'assembler en demi-cercle pour écouter la voix distincte du rabbi Jeschua enseignant du haut d'une barque. Et par les nuits de tempête, sur le lac, les crêtes écumeuses des vagues, éclairées par la lune à travers les nuages, évoquent encore le vêtement blanc du Seigneur marchant sur les eaux.

Cette terre, Kinnezar-Kinneret, était consacrée depuis une immémoriale antiquité au dieu Cinyre-Adonis, qui meurt dans la terre et ressuscite dans le grain de blé. Le souvenir du dieu s'était éteint chez les hommes, mais de même que sur les collines de Nazareth rougeoyaient aux pieds de Jésus les fleurs de l'anémone, du « sang d'Adonis », de même pleurait ici, lugubre comme le bruit du vent nocturne dans les roseaux du lac, le cinnor, la flûte pastorale du dieu Cinyre mourant :

lls regarderont vers celui qu'ils ont transpercé...Et ils sangloteront sur lui comme sur un fils unique...Et ils s'affligeront comme on s'afflige du premier-né... (Zach., 12, 10)

 On dirait que la terre d'ici savait par Qui elle serait foulée. Si toute beauté terrestre voile une tristesse non terrestre, cela est vrai ici plus que partout ailleurs, tout y exhale un doux appel, une plainte qui déchire le coeur : Le festin de noce est prêt, mais personne n'est venu.

A partir des gorges d'Arbeel le chemin que suivait Jésus traversait la plaine de Ginnesar pour se diriger ensuite vers le village riverain de Magdala, et de là vers Capharnaüm, longeant le bord du lac où les montagnes toutes proches, tombant parfois presque à pic, ne laissent qu'un étroit passage pour la route : celle-ci doit être aujourd'hui ce qu'elle était au temps du Seigneur et les hommes pourraient y baiser encore la trace ineffaçable de ses pas.

C'était la veille du Sabbat, au moment où d'après la loi de Moïse commence le repos sabbatique, aussitôt après le coucher du soleil; il faisait encore jour puisque sur le lac les pêcheurs jetaient leurs filets. La rive occidentale que suivait Jésus était déjà dans l'ombre, mais la rive opposée avec l'escarpement de Gadara rougeoyant comme le fer surchauffé, restait toute ensoleillée. Vers le sud, au delà de Magdala, jaillissant tout droit de l'eau bleue, telles des fleurs aquatiques, rosissaient les tours blanches de Tibériade, la capitale d'Hérode Antipas nouvellement bâtie, et le toit d'or de son palais flamboyait comme de la braise. Plus loin encore vers le sud, les eaux du Jourdain, sortant du lac par la gorge de Tarikea, étaient illuminées par le soleil couchant comme par la gloire du Seigneur.

Comme il marchait le long de la mer de Galilée il vit Simon et André, son frère, qui jetaient le filet dans la mer, car ils étaient pêcheurs (Mc., I, 16).

Tel est le premier instant du premier jour du Seigneur. Ici commence pour nous le témoignage oculaire de Pierre : nous verrons de ses yeux, nous entendrons de ses oreilles Jésus depuis cet instant jusqu'à celui où il s'élèvera du mont des Oliviers.

Jésus aperçut la barque de Simon avant d'arriver à Capharnaüm, peut-être près des Sept Sources, abondantes en poisson : là, non loin du rivage sans doute, Simon et son frère André, comme le font encore de nos jours les pêcheurs du lac de Génézareth, jetaient les filets debout dans la barque, ou dans l'eau jusqu'à la ceinture, à un endroit peu profond.

Dès le premier mot :« comme il passait devant », dit non pas du point de vue de Jésus lui-même, mais de celui des pêcheurs qui, dans la barque ou debout dans l'eau, le voyaient marchant sur la rive, on entend, à travers la voix de Marc, la voix de Pierre, de même qu'on l'entend dans ce terme de pêcheur : « jeter en cercle des deux côtés »: on n'ajoute pas ce qui est jeté, parce que tout pêcheur sait qu'il s'agit des filets. Le filet circulaire des pêcheur actuels de Génézareth, chabakah, le même sans doute qu'aux jours de Pierre, est enroulé autour du bras gauche; saisissant de la main droite le bout du filet qui pend, alourdi par des plombs, le pêcheur le déploie rapidement et l'étale sur l'eau. Les deux frères travaillent, Simon d'un côté, André de l'autre. Tout est tracé avec la merveilleuse exactitude d'un film. Pour décrire ainsi la scène il faut l'avoir vue.

Jésus leur dit : suivez-moi et je  vous ferai pêcheurs d'hommes. Aussitôt, laissant leurs filets, ils le suivirent ( Mc., 1, 17-18).

Rappelons-nous les témoignages évangéliques - celui du IVe Évangile, rapportant que Simon et André, anciens disciples du Baptiste, le quittèrent pour suivre Jésus (I, 40, 42); celui du IIe Évangile, affirmant que la renommée du nouveau prophète de Nazareth s'était déjà répandue dans toute la Galilée (4, 14), --et nous comprendrons que tout ne s'est peut-être pas passé aussi subitement que Marc, selon sa coutume, le représente; il condense toute une série d'expériences intérieures successives, concentre en un point l'effet soudain de ce dynamisme de Jésus que Simon, comme tous ceux qui en éprouvent l'action, trouve miraculeux et qui, comme toute expérience religieuse première, « contact avec d'autres mondes », est, en effet, merveilleux. «Désormais tu seras pécheur d'hommes» (Lc., 5, 10) - cette parole illumine comme un éclair toute la destinée future du Prince des Apôtres et projette sa lumière sur cet instant à jamais mémorable pour lui, où debout dans l'eau, à demi-nu, le filet enroulé autour du bras, considérant attentivement le visage du rabbi Jeschua qui se tenait sur la rive, il entendit l'appel mystérieux. Cet instant deviendra éternité non seulement pour lui, mais pour toute l'humanité chrétienne : Pierre fut, est et sera jusqu'à la fin des temps pêcheur d'âmes humaines.

 

Étant allé un peu plus loin, il vit Jacques, fils de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient assis dans une barque, raccommodant leurs filets. Il les appela aussitôt; et, laissant Zébédée leur père, dans la barque avec les ouvriers, ils le suivirent (Mc, I, 19-20 ). Ils réparent en vue de leur prochaine pêche les grands filets, mebatten, destinés aux grands fonds : voilà de nouveau tout un tableau, dans un seul trait instantané. Frappés comme par la foudre par l'appel du Passant inconnu, les deux fils quittent leur vieux père, sans même lui dire adieu. De nouveau tout cela est si raccourci, si précipité, si conforme à l' « aussitôt », de Marc-Pierre, si «miraculeux», si étonnant, que là aussi on ne peut pas ne pas voir une « stylisation » , préconçue ou involontaire, simplifiant la réalité historique, de même que dans le parallélisme trop évident de deux vocations presque identiques : la barque, les filets, les deux frères pêcheurs, l'appel du Seigneur, la soudaineté de la décision - tout se répète comme le refrain dans la chanson et l'accord dans la musique.
 

Ensuite, ils se rendirent à Capharnaüm (Mc., I, 21).

A en juger par les pierres trouvées dans les fondations en ruine du mur d'enceinte qui forment un quadrilatère long de mille pas et large de cinq cents, la ville était une petite bourgade, un jouet. C'était seulement à cause de sa situation aux confins des provinces de deux tétrarques, les frères Hérode, Antipas et Philippe, près de la grande route militaire et commerciale qui allait de Jérusalem à Damas, le long de la rive septentrionale du lac, qu'il y avait dans la ville une douane, telonium, où l'on percevait les impôts de ceux qui passaient la frontière ou venaient de la Decapole en traversant le lac; il y avait également un poste romain, commandé par un centurion.
Dans les ruelles étroites et ombreuses, tout imprégnées d'une odeur de poisson salé, où le passant avance prudemment, de peur de se prendre le pied dans les filets étendus par terre ou de glisser sur des écailles de poissons, les maisonnettes de pêcheurs sont faites du même basalte noir que toutes les collines et montagnes environnantes. Seule la synagogue, érigée par le centurion romain (« il aime notre nation, et c'est lui qui nous a fait construire notre synagogue », diront à Jésus les anciens des juifs de Capharnaüm. (Lc., 7, 5), est toute bâtie en calcaire blanc, semblable à du marbre : dominant l'amas des maisonnettes sombres, elle étincelle de blancheur et se voit de loin. Les délicats chapiteaux des colonnes et les architraves d'ordre ionique, ainsi que des figures de centaures, de lions, d'aigles et de dieux-enfants couronnés de fleurs, peut-être même des pampres de Bacchus, tout rappelait un temple hellène et semblait annoncer cette langue grecque commune, koïné, dans laquelle sera écrit l'Évangile.

 

L'intérieur de la synagogue de Capharnaüm était le même que celui de Nazareth, mais tout y était plus riche et plus grand : une rangée de colonnes à chaque étage, celles du rez-de-chaussée d'ordre corinthien, celle du premier étage d'ordre dorique; des murs blancs et nus; des bancs de bois pour les fidèles; une estrade de pierre, arona, avec une petite armoire à deux portes, « l'arche de Noé » où l'on enfermait les rouleaux de la Loi. Les portes de l'entrée principale étaient orientées, comme toujours, vers Jérusalem; ici, elles donnaient directement sur le lac d'un bleu aérien comme le ciel qui étincelait au soleil et dont le reflet se mouvait sur les murs blancs en vagues ondoyantes.
On a trouvé dans les ruines de Tell-Khoum des pierres, provenant peut-être du perron de l'entrée principale de la Synagogue; là encore, comme sur la route longeant le lac, les hommes pourraient baiser les traces des pas de Jésus.


Et aussitôt, le jour du sabbat, Jésus étant entré dans la Synagogue se mit à y enseigner (Mc., I, 21).

                                                                                                         

                                                       (à suivre....dans la deuxième partie)

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Cana en Galilée

Publié le par Christocentrix

«Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous- convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle» (Mc., I, 15).

C'est par ces mots que Jésus, comme il se rendait en Galilée venant du désert montagneux de Judée où le démon l'avait tenté, commençait sa prédication; trois jours avant sa mort, à Jérusalem il l'achevait ainsi : «Le royaume de Dieu est semblable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler ceux qui avaient été invités aux noces, mais ils ne voulurent pas venir» (Mt., 22, 2-3). Jésus se souvint-il en ces derniers jours de ce premier jour où il vint apporter aux hommes la Bonne Nouvelle du royaume de Dieu. Si l'essentiel, dans toute oeuvre, est le commencement et la fin, à en juger par un tel com-mencement et une telle fin, l'essentiel dans l'oeuvre du Seigneur, c'est le royaume de Dieu, le festin nuptial où la Terre-Mère est l'épouse et le Fils de l'Homme est l'époux. Si chez les synoptiques, le festin nuptial s'exprime par la parole, dans le IVè Evangile il s'exprime par l'action, le «miracle-signe».

Béthabara-Béthanie, première manifestation de sa gloire et aussitôt après, la seconde - Cana en Galilée; après le baptême d'eau, le changement de l'eau en vin. Ceci est lié à cela non seulement extérieurement, par le temps, mais encore intérieurement, par le sens; ceci s'oppose à cela : le jeûne au festin, la douleur à la joie, l'eau au vin, la loi à la liberté. Jésus lui-même s'oppose à Jean-Baptiste : « Les lois et les prophètes ont duré jusqu'à Jean; depuis lors le royaume de Dieu est annoncé (Lc., 16, 16).
A qui donc comparerai-je cette génération? Elle ressemble à des enfants assis dans les places publiques qui crient à leurs compagnons et qui disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé; nous vous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés. En effet, jean est venu ne mangeant ni ne buvant et l'on dit : il a un démon. Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant et l'on dit : Voilà un glouton et un ivrogne.»(Mt., II, 16-19).

Il ne faut pas adoucir la grossièreté blasphématoire des deux derniers mots. Certes, le Seigneur sait ce qu'il fait lorsqu'il les évoque, avec sans doute quel sourire triste et indulgent pour la bêtise humaine! « Il eût mieux valu que ce miracle d'ivrogne n'ait jamais figuré dans l'Évangile », se disent, en pensant à Cana, les gens que l'on appelle moraux, sobres, «secs» de vin, mais non de ce sang qu'hier ils versèrent à la guerre comme de l'eau, et qu'ils verseront encore demain. Parmi ceux qui aujourd'hui se disent chrétiens beaucoup, s'ils étaient plus sincères avec eux-mêmes et s'ils lisaient l'Évangile avec des yeux moins aveuglés par l'habitude, penseraient de même. Et il faut bien l'avouer : le récit de ce « miracle d'ivrogne » semble fait exprès pour que les gens «sobres» pensent ainsi.

Dans la salle du festin il y a des vases destinés «aux purifications des juifs », au lavage des mains et des pieds avant le repas. Six énormes récipients de pierre, contenant chacun trois mesures (Jn., 2, 6). La mesure de liquide, metret, chez les Grecs, bath, chez les juifs, est d'environ 40 litres : chaque vase contenant deux ou trois mesures, soit 80 à 120 litres, les six vases contiennent 500 à 700 litres. Les serviteurs les remplissent d'eau « jusqu'au bord » (Jn., 2, 7) : le narrateur rappelle ce détail, heureux sans doute de renforcer l'impression de plénitude et de générosité du don.
Les festins de noce duraient, selon l'usage juif de l'époque, au moins trois et parfois jusqu'à huit jours. A en juger d'après l'énorme quantité d'eau contenue dans les six vases et suffisante pour les ablutions d'une multitude d'hôtes, la maison était grande et riche; la provision de vin devait être également abondante. Elle fut pourtant épuisée entièrement et si brusquement qu'il n'y eut pas de vin pour les nouveaux hôtes venus avec Jésus (et il était probablement impossible d'en acheter dans un petit bourg, presque un village). C'est donc qu'on avait beaucoup bu pendant les jours précédents.

Tout homme donne d'abord le bon (fort) vin, et ensuite le moins bon (le moins fort), après qu'on a bu abondamment. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant (Jn., 2, 10), dit en plaisantant, avec cette gaieté excessive qui sent l'ivresse, l'architriklin, le chef des serviteurs (ils sont si nombreux qu'il faut un chef : encore un signe de richesse). Par conséquent, le jour où Jésus vient aux noces, les hôtes ont déjà beaucoup bu; et voici six nouveaux vases, six tonneaux pleins jusqu'au bord, pour que le festin ne s'arrête pas. Ce « miracle d'ivrogne », ne sera jamais compris par les hommes «sobres», mais peut-être le sera-t-il par des saints enivrés du vin du Seigneur, tels que saint François d'Assise ou Séraphin de Sarov.
Dieu donne l'Esprit sans mesure (Jn.3,-34). C'est de sa plénitude que nous avons tous reçu grâce sur grâce (Jn., I, 16), joie sur joie, générosité sur générosité, ou, comme auraient dit ceux qui s'enivrèrent aux noces de Cana, « mesure sur mesure ». Oui, il faut s'être enivré soi-même pour comprendre ce miracle d'ivrogne.

Souvenons-nous des prosélytes hellènes qui vinrent voir Jésus six jours avant le Golgotha et entendirent de sa bouche ces paroles sur le mystère le plus sacré des Mystères d'Eleusis : "Si le grain de froment ne meurt après être tombé dans la terre, il demeure seul; Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits" (Jn., 12, 24).

Souvenons-nous que la langue populaire grecque « commune, Koiné», dans laquelle est écrit l'Évangile, est aussi la langue des mystères qui « unissent le genre humain » selon le mot de Prétextat , la langue de deux unificateurs, du dieu Dionysos et d'Alexandre le Grand; souvenons-nous que Paul, l'apôtre des gentils, et après lui, toute l'Église jusqu'à nos jours se sert pour désigner les choses les plus sacrées du même mot que l'on employait dans le sanctuaire d'Éleusis : mysteria. Souvenons-nous de tout cela, et nous comprendrons peut-être pourquoi dans le plus « commun » koiné, et le plus universel des quatre Évangiles, les noces de Cana, première cène du Seigneur, avec le changement de l'eau en vin, de même que la dernière avec l'Eucharistie, le changement du vin en sang, sont les deux « miracles-signes » les plus universels, dans lesquels Jésus, unissant le genre humain, réellement « manifesta sa gloire ».

Confondre le Christ avec Dionysos, c'est blasphémer grossièrement et faire preuve d'une lourde ignorance. Mais si, selon le mot profond de saint Augustin, «la chose même qu'on appelle maintenant religion chrétienne n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du genre humain jusqu'à ce que le Christ lui-même soit venu en la chair», c'est peut-être dans les mystères de Dionysos que l'humanité préchrétienne atteignit le point culminant et le plus proche du Christ. En ce sens, tout le paganisme est une éternelle Cana en Galilée, un festin lugubrement gai; les convives ont beau boire, ils ne parviennent pas à s'énivrer, soit que le vin manque, soit qu'il se change en eau. « Ils n'ont pas de vin » (Jn., 2, 3), dit au Seigneur la Terre-Mère miséricordieuse, de même que le dira la Vierge Marie, la mère de Jésus. Ils n'ont pas de vin et ils n'en auront pas, tant que le Seigneur ne sera pas venu.
Bien des siècles avant Cana en Galilée les hommes ont déjà soif du vrai miracle qui change l'eau en vin, et les faux miracles ne les désaltèrent plus. Dans le choeur des Bacchantes d'Euripide Bacchus crie « Evohe! » et la terre fait couler dans les sources du vin au lieu d'eau. (Une ménade frappe le rocher de son thyrse, l'eau en jaillit; une autre jette sa férule contre terre, le vin en ruisselle). Mais Euripide croit-il lui-même à ce miracle de Bacchus, comme Pline le Naturaliste croyait au prodige de l'île Andros où l'eau de la source qui coulait dans le temple de Dionysos se changeait en vin, aux nones de janvier, c'est-à-dire, selon le calendrier chrétien, le jour même où l'église primitive évoquait, en même temps que l'Épiphanie, le miracle de Cana en Galilée ?

A sa première cène publique, à Cana en Galilée, le Seigneur change l'eau en vin, et à sa dernière cène, secrète, il changera le vin en sang.
"Je suis le vrai cep et mon Père est le vigneron. je vous ai dit ces choses afin que...votre joie soit parfaite " (Jn., 15, I, II).
Quelle est cette joie et pourquoi les deux portes de l'Evangile, à l'entrée et à la sortie, sont-elles tapissées d'une même vigne, aux grappes également rougissantes -- jamais cela ne sera compris par ceux qui sont humainement sobres, par ceux qui ignorent quelque chose d'essentiel sur eux, sur le monde et sur Dieu : seuls le comprendront ceux qui sont divinement enivrés, parce qu'ils savent, ou sauront un jour, que la faible et grossière ivresse par le vin terrestre qui n'étanche pas la soif, n'est que l'image, le signe d'une autre ivresse par un autre vin qui, lui, étanche toute soif.
"Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits; car, hors de moi, vous ne pouvez rien faire " (Jn., 15, 5).
Ils savent, ou sauront un jour, que l'homme doit « sortir de lui-même » pour entrer en Dieu; qu'il doit « perdre », « faire périr » son âme pour la « trouver », la « sauver ». C'est en ce point suprême que l'ombre touche au corps, Dionysos au Christ. Il est sorti de lui-même, (Mc., 3, 21), diront de Jésus, du seul qui soit divinement ivre, les gens sobres, usant du même mot que pour les initiés des mystères de Dionysos.
Elles étaient saisies de crainte et hors d'elles-mêmes (Mc.,16, 8), dira Marc-Pierre en parlant des femmes «qui s'étaient rendues de grand matin, comme le soleil venait de se lever » au tombeau du Seigneur ressuscité (Mc., 16, 2). Sans cette « exaltation », cette « sortie de soi », cette extase, elles n'auraient pas su, n'auraient pas vu que le Christ était ressuscité.

« Baise la terre et aime insatiablement...recherche cette extase et cette exaltation...et n'en rougis pas; chéris la, car c'est un grand don de Dieu...» dit le starets Zosime à Aliocha Karamazov, et dans sa vision merveilleuse auprès du cercueil du vieillard, Aliocha se rappelera ces paroles : « Cana en Galilée...Le premier, le gentil miracle ! C'est la joie humaine et non la douleur que le Christ a visitée. En accomplisssant son premier miracle, c'est la joie humaine qu'il a aidée...»
 

« Cela fut-il ou non? »
Poser cette question à Aliocha et, après l'avoir entendu répondre : « oui, cela fut. Quelqu'un a visité mon âme », décider néanmoins: « c'était une hallucination», quel laquais  Smerdiakov il faut être pour agir ainsi, si savant, si érudit soit-on, et armé de la « Critique de la Raison pure » ! Mais ne faut-il pas être un laquais cent fois pire pour demander à l'Évangéliste Jean : « cela fut-il ou non? ». « Tout ce qui est écrit là est un mensonge», une « pure invention » - celui qui en décida ainsi et en reste là, celui-là connaît très mal l'histoire, et ignore tout de l'âme humaine. Comment ces critiques ne comprennent-ils pas que pour « inventer » une telle chose il faudrait être non pas l'évangéliste Jean -- peu importe qu'il s'agisse du « disciple que Jésus aimait » ou du Presbytre Jean- mais un mélange de sceptique raffiné du IIème siècle et de cynique grossier du XXème, c'est-à-dire une chimère entre toutes fabuleuse?
Non, les noces de Cana, ne sont pas une « invention ». Quelque chose s'y est passé réellement qui a donné naissance au récit évangélique. Mais quoi précisément? Il va de soi que nous ne le saurons jamais avec exactitude. Ce qui rend surtout difficiles les recherches, c'est le trait commun à tous les témoignages historiques du IVème Évangile. Maître à jamais inégalé de ce que les peintres appellent le « clair obscur», chiaroscuro, Jean mêle la lumière la plus éclatante à l'ombre la plus profonde en des chatoiements si insaisissables à l'oeil que plus nous les regardons moins nous savons si ce que nous voyons est réel ou fantastique.

 

Marie-Madeleine se rendit au tombeau de grand matin comme il faisait encore obscur (Jn., 20, 1). Dans tout le IVème Evangile nous retrouvons cette obscurité du grand matin. Il y a quelque chose de semblable dans la peinture de Vinci. Peut-être dans la vivante Mona Lisa n'aurions-nous pas reconnu celle du portrait, ce qui pourtant ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas eu de vivante; de même de ce que nous ne reconnaissons pas l'historique Cana en Galilée dans celle de l'Évangile, il ne s'ensuit nullement qu'elle n'ait pas existé.
Jean confond, ou unit à dessein, deux ordres : l'Histoire et le Mystère, de sorte que tout son témoignage est une demi-histoire, un demi-mystère; il confond, ou unit à dessein, la réalité avec le songe prophétique, avec ce qu'il appelle le « signe », et que nous appelons le «symbole», « la similitude », de sorte que chez lui tout est demi-réalité, demi-songe. Il ne faut pas l'oublier pour pouvoir comprendre ce qui s'est passé à Cana en Galilée.

C'est à des traits introuvables, inimaginables pour nous, tels que ceux-ci : « Ils n'ont plus de vin » dit la Mère, et le Fils répond : «Femme qu'y a t-il entre toi et moi.» (Jn., 2, 34) qu'on saisit le mieux la solidité historique du corps caché dans le témoignage de Jean. On aura beau vouloir en adoucir la rudesse tranchante, on n'y arrivera pas. Il faut accepter cette parole telle qu'elle est : écouter cette « fausse note », pareille au bruit crissant du fer sur du verre, non pas avec une oreille qu'a rendue sourde l'habitude bimillénaire, mais comme si nous l'entendions pour la première et non la millième fois; il faut nous sentir « saisis jusqu'au bout de stupeur et d'effroi » : alors comprendrons nous peut-être que pour atteindre à une harmonie supérieure, la musique divine, l'Evangile, a comme notre musique humaine besoin de dissonances.
Venant d'entendre à Béthanie la voix de sa Mère Céleste, de l'Esprit : «Tu es mon Fils bien-aimé, je t'ai engendré aujourd'hui» , Jésus n'aurait pas pu dire à sa mère terrestre : «Mère», pas plus qu'il n'aurait pu appeler : « Père » son père terrestre; il ne pouvait nommer ainsi que sa Mère Céleste et son Père Céleste.
Et c'est pour cela aussi que dans la parole d'amour la plus tendre qui ait jamais été dite sur terre, lorsque, pendu sur la croix, le Fils montrera des yeux à sa mère son disciple préféré, son frère d'élection - il ne l'appellera pas « mère ». Femme! Voilà ton fils (Jn., 19, 26).
Aurait-il pu l'appeler ainsi s'il ne savait pas que le secret le plus sacré de son coeur - l'amour dans lequel il les unissait toutes les deux, la terrestre et la Céleste, lui avait été révélé à elle aussi?
Voilà dans quelle profondeur du coeur du Seigneur nous plongeons notre regard à travers le « clair-obscur » de Jean comme à travers la limpidité sombre des eaux nous le plongeons dans leur profondeur insondable; voilà pour quelle harmonie divine il faut cette dissonance humaine.

"Jean buvait en secret au sein du Seigneur."  (Ex illo pectore in secreto bibebat) dira saint Augustin. Seul « celui qui était couché sur son coeur » pouvait y boire comme les abeilles boivent le miel des fleurs. « Femme », au lieu de « mère », c'est dans le langage humain de l'absinthe amère, et dans le langage des anges le miel le plus doux du coeur du Seigneur.
De bon matin, alors qu'il fait encore sombre, et que le sommeil est particulièrement fort et doux, la mère réveille son Fils endormi, parce qu'elle sait que son heure est venue, que le Soleil du royaume de Dieu se lève, que le festin de noces est prêt, mais le dormeur ne veut pas s'éveiller, la supplie de ne pas l'éveiller : « Femme! qu'y a-t-il entre toi et moi? » Pourtant lorsqu'il dit « Mon heure n'est pas encore venue », il sait qu'elle est déjà venue.
« Père! délivre-moi de cette heure » (Jn., 12, 27), dira-t-il aussi parlant à son Père Céleste, à la veille du dernier jour, comme il parle à cette veille du premier jour, à sa mère terrestre.
S'il parle de son heure à sa mère terrestre, c'est sans doute que celle-ci aussi sait ce qu'est cette heure pour lui. On s'en aperçoit rien qu'à entendre Marie ordonner aux serviteurs: «Faites tout ce qu'il vous dira» (Jn., 2, 5).
La mère sait-elle que non seulement l'eau se changera en vin, mais encore le vin en sang? Et si elle le sait, est-ce pour cela qu'elle réveille le dormeur, qu'elle le presse, comme si elle le poussait à cela de ses propres mains?
On croit voir ces deux visages rapprochés si semblables l'un à l'autre, celui du Fils et celui de la Mère; on croit entendre leur colloque mystérieux, presque muet, rien qu'en regards rapidement échangés. Et de nouveau, c'est le clair-obscur des profondeurs insondables, la discordance terrestre de l'accord céleste, la dissonance humaine de l'harmonie divine; l'absinthe humaine - le miel angélique.
Si nous connaissions mieux l'Inconnu, si nous aimions mieux l'Inaimé, peut-être comprendrions-nous qu'il importe peu que celui que nous appelons l'évangéliste Jean ait été ou non à Cana en Galilée; il a tout vu comme de ses yeux, tout entendu comme de ses oreilles; il était couché sur le coeur du Seigneur et «buvait en secret à son sein».

Le premier canevas historique du témoignage de Jean sur les noces de Cana est probablement un naïf récit populaire, ou, n'ayons pas peur des mots, une « légende » de ces prosélytes hellènes, fort nombreux dans la Galilée « païenne », qui avaient été initiés aux mystères dionysiaques. Ils se rappelaient encore le miracle, auquel ils avaient cessé de croire, et qui n'étanchait plus leur soif, du changement de l'eau en vin, en sang de cep (Dionysos est le Cep), et ils venaient de s'adresser à Jésus. Il est très probable que dans cette légende aussi nous pourrions saisir le corps solide de l'Histoire.

Cana en Galilée - on l'appelait ainsi pour la distinguer des localités du même nom, situées en dehors de la Galilée, et cette précision géographique est un indice de plus qu'il ne s'agit pas là d'une «pure invention», - Cana en Galilée, probablement le village actuel de Kephar Kenna, à cinq kilomètres au nord-est de Nazareth sur le chemin de Capharnaüm, voilà le lieu de l'action, et cela se passe le premier jour du ministère du Seigneur ou à la veille de ce jour. Il n'y a aucune raison pour douter de l'exactitude historique de ces deux témoignages. Allant de Nazareth à Capharnaüm, Jésus pouvait réellement passer par Cana et être invité aux noces avec sa mère et les disciples qui avaient quitté Jean-Baptiste pour le suivre. Ceci est confirmé par un autre témoignage du IVème Évangile: Après cela, il descendit à Capharnaüm avec sa mère et ses disciples (Jn., 2, 12).

Mais ce qu'il y a de plus précieux pour nous dans le noyau vraisemblablement authentique du récit, ce n'est pas son côté extérieur, mais son côté intérieur. C'est la joie terrestre, simple, accessible aux simples gens, aussi physiquement enivrante que le vin de leurs vignes, du premier jour du Seigneur. Ce sont «les doux hommes de la terre», les Amaharéens, les purs de coeur, les pauvres d'esprit qui les premiers ont vu quelque chose dans le visage de rabbi Jeschoua, ont compris en lui quelque chose, sinon par l'intelligence, tout au moins par le coeur, qui les fait se réjouir si fort qu'ils « sortent d'eux-mêmes», et qui leur fait comprendre - voir le miracle de l'Extase qui change l'eau en vin.

Pour eux c'est un miracle, mais pour nous?
Les dix versets évangéliques sur Cana en Galilée sont autant d'énigmes, de « clairs-obscurs». Jean connaît trop bien les Synoptiques (aucun critique n'en doute) pour avoir oublié la Tentation. « Changer la pierre en pain », et « changer l'eau en vin », ce sont là miracles identiques; si le Seigneur a repoussé le premier comme une tentation du diable, pouvait-il accepter l'autre comme la volonté de son Père?
Pour échapper à cette contradiction il faudrait supposer que les deux miracles se déroulent dans deux ordres différents : celui des pierres-pains dans l'Histoire, celui de l'eau-vin dans le Mystère. Pour l'Évangéliste lui-même Cana n'est pas un miracle, theras, mais un «signe», sêméïon, et il en est de même d'ailleurs pour tous les « miracles » du Seigneur. C'est là peut-être que se trouve la clé de tout.
Entre le «miracle» proprement dit, et le « miracle-signe », il y a une différence essentielle. Le premier ne s'accomplit qu'en dehors de l'homme, le second, en dehors et en dedans. Le miracle est la violation des lois de la nature; le signe peut ne pas l'être. Tout phénomène qui laisse transparaître ce qui est derrière lui devient un « miracle-signe ».
Le point que l'expérience intérieure affine et rend translucide dans l'épaisseur de l'expérience extérieure est comme une fente que le prisonnier a creusée dans la muraille; un signe-appel adressé de l'autre monde, un éclair jaillissant dans la nuit, voilà ce qu'est un « miracle-signe ». Tout phénomène naturel qui tombe sous la lumière de cet éclair peut devenir un tel « miracle ».
Expliquer le miracle par le rationalismus vulgaris, c'est réjouir les vieux démons stupides, chagriner les sages enfants, les anges. Un miracle, c'est comme un coeur vivant : l'expliquer, c'est le mettre à nu, le tuer.
Il est facile de conjecturer « qu'ils n'ont plus de vin » veut dire : « Le vin va manquer ». Il n'est pas encore complètement épuisé, il en reste peut-être un peu dans quelques-unes des six énormes jarres ou dans d'autres vases. On peut aussi facilement conjecturer que « remplissez les vases d'eau » peut vouloir dire : « Ajoutez de l'eau », et que les invités qui n'étaient pas seulement ivres de vin ont bu ce vin mouillé comme s'il était pur. Mais toutes ces suppositions du rationalisme vulgaire passent à côté du «miracle-signe» évangélique.

Est-ce dans des vases morts que l'eau se change en vin, ou dans des coeurs vivants? Seuls peuvent le demander des êtres aussi malheureux, aussi sobres que nous, et non pas ceux qu'enivra le vin du Seigneur.
«Le même qui a changé l'eau en vin dans les vases de Cana en Galilée le change dans les vignes; mais nous ne nous étonnons pas de ce miracle, parce que nous y sommes habitués », enseigne saint Augustin, donnant du miracle une explication qui ne vient certes plus du simple rationalisme.
Le coeur du monde, le coeur du Seigneur, change partout et toujours l'eau en vin et le vin en sang. La force qui change la mort en vie et dont nous appelons «Évolution » le faible reflet, voilà le mystère éternel du Fils dans le Père, du Logos dans le Cosmos. C'est ce mystère qui fut révélé aux hommes à Cana en Galilée, au premier jour du Seigneur et qui leur sera peut-être révélé à nouveau le dernier jour : Je vous le déclare : désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu (Lc.,22, 18).

Les hommes se grisent même de petites joies, comment pouvaient-ils ne pas être enivrés par la joie la plus grande qui ait jamais été sur terre - par la Bonne Nouvelle annonçant l'avènement du royaume de Dieu? Si secs, si sobres que nous soyons, si le Seigneur en personne prenait place à notre Cène, peut-être notre eau se changerait-elle aussi en vin et ne songerions-nous plus à demander si ce miracle-signe s'est accompli dans des vases morts ou dans des coeurs vivants.

Quelques-uns d'entre nous se rappellent encore avec quel effroi joyeux ils sentaient dans leur enfance, en s'approchant de la coupe du Saint-Sacrement, que ce pain était réellement son corps, ce vin réellement son sang. Celui qui, enfant, a éprouvé cela l'éprouvera encore à l'heure de sa mort; alors il entendra peut-être au-dessus de lui la douce voix : -- Vois-tu notre Soleil?... Il se réjouit avec nous, il change l'eau en vin, pour ne pas interrompre la joie des invités et cela pour les siècles des siècles.
Il l'entendra, s'éveillera du sommeil de mort et il verra à Cana en Galilée le premier jour du Seigneur.

                                                                                       
                                                                                 Dimitri Merejkovsky 

       

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Dom A. Guillerand : élévations sur le prologue de Jean - Au seuil de l'abîme de Dieu.

Publié le par Christocentrix

Au commencement était le Verbe (Jean, 1, 1).

Voilà le premier trait de la divine physionomie que l'évangéliste a contemplée et qu'il veut nous peindre pour que nous puissions la contempler nous aussi ... et l'aimer comme il l'a aimée : elle est éternelle.

Jésus, Verbe incarné, Verbe éternel avant de s'incarner, déborde notre temps; il le précède; il précède toutes les choses que notre temps mesure; il est avant elles, il est plus grand qu'elles. Quand elles ont commencé, « Il était ».

Quand ont-elles commencé? Qui le dira jamais? Les savants cherchent à le savoir; ils multiplient les études, les recherches ... Peut-être il y a des milliers et des milliers de siècles? Peu importe! Si nombreux qu'ils soient, ces siècles, d'un coup d'aile l'évangéliste se reporte - et nous reporte avec lui - par delà, au tout premier, au début de tout, à la première lueur de la première aurore, au premier mouvement des mondes, et nous dit : « Celui dont j'ai à vous parler était là! »

« Il était », il ne commençait pas. Notre temps ne le mesure pas; sa durée n'est pas notre durée; son mouvement n'est pas notre mouvement.

Je suis dans un monde tout nouveau, où rien ne commence, ni ne continue, ni ne finit. Réalité étrange dont je ne puis même pas avoir une idée précise! Autour de moi, en moi, tout est régi par la durée successive parce que tout se succède, tout est présent, passé ou avenir; tout se meut le long de cette ligne ou de ce que je me représente comme une ligne; tout est compris dans un avant et un après qui le limitent.

Le Verbe est en dehors; il ne se meut pas; il demeure: « Il était. » Pour lui, ni passé ni avenir; il est tout entier au présent, mais à un présent qui n'est pas le nôtre, si ténu et insaisissable. De là cet imparfait: « Il était. » Il ne désigne pas une imperfection en lui, mais en moi, dans ma pensée impuissante, dans mes mots trop courts. Il est plus grand que je ne puis dire ou concevoir ... Je me lasse vainement à poursuivre une telle grandeur; je ne puis que croire, abîmer mon esprit devant elle ... écouter, dans cet abîme et ce silence, la Parole qui ne commence pas et par laquelle tout a commencé, entrer avec elle dans l'immensité où elle retentit, qui est sa demeure, où elle veut que je demeure avec elle et que je dise ce qu'elle dit!

Au commencement était le Verbe et le Verbe était tourné vers Dieu (Jean, 1, 1).

Celui que Jean a connu et aimé, par lequel il a été connu et aimé, avec lequel il a eu pendant trois années des rapports intimes, dont le continuel souvenir et l'incessante contemplation sont toute sa vie depuis qu'il est remonté au ciel, Celui qui précède toutes choses et qui «était» quand elles ont commencé d'être, c'est le Verbe: « Au commencement était le Verbe.» Le Verbe! C'est-à-dire la parole de «Celui qui est», la parole de l'Etre infini. Car l'Etre parle; il s'exprime; il se dit éternellement à lui-même ce qu'il est; il produit une image qui reproduit ses traits et les lui montre. L'Etre est esprit; il l'est nécessairement; il l'est autant qu'il est; il est l'Esprit infini comme il est l'Etre infini.«L'Etre qui est» est infiniment déterminé; c'est le sens du mot "parfait". Il est parfait parce qu'il est complètement fait. Il est tout ce qu'il peut être, il a tout ce qu'il peut avoir. Il n'y a donc pas de matière en lui; il est immatériel, il est esprit, pur esprit. Or un esprit possède une propriété caractéristique : il réfléchit; c'est un miroir. Il reproduit l'image de ce qui est en face de lui. S'il se regarde lui-même, il reproduit ses propres traits. C'est ce que nous appelons sa pensée ou son verbe.

Le Verbe, c'est la parole de l'Esprit, la parole sans mots, la parole intérieure et ailée. Les mots sont une traduction extérieure et sensible pour les esprits qui sont plongés dans la matière. « L'Etre qui est », le pur esprit, n'emploie pas de mots. Sa parole est toute spirituelle, comme lui; elle est son image parfaite qui le reproduit tel qu'il est, qui l'exprime tout entier et l'égale. Voilà ce qui était au commencement : l'Esprit infini qui se parlait, et se disait éternellement ce qu'il est, qui se voyait en lui-même, dans sa Pensée, son Verbe, qui reproduisait ce Verbe pour se voir en lui, qui était tout et qui se voyait tout dans ce Verbe.

Un esprit est une demeure; plus il est esprit, plus il a un dedans et plus il y demeure. L'Esprit pur, l'Esprit infini procède de lui-même et s'y achève. Eternellement il produit en lui une image de lui-même qui est son Verbe. Eternellernent il la pose en face de lui, il la voit, il la regarde, il l'engendre; éternellement l'image demeure là et reproduit Celui qui la produit. Eternellement le Verbe se tient dans cette demeure, dans ce foyer, dans ce sein paternel, recevant le souffle spirituel qui l'engendre, et, animé de ce souffle, rentrant et restant dans l'immensité infinie qui est son principe.

Il y a donc là, dans cette demeure (apud Deum) qui est du Père (in sinu Patris) un mouvement mutuel qui égale l'Etre communiqué, qui est cet Etre même et cette demeure, qui comme d'un principe, qui se reproduit infiniment une image parfaite, infinie, égale au principe, et qui, communiqué à l'image, reçu par elle, lui fait accomplir le don de soi qui est l'acte infini du principe. Le principe la voit en lui-même, il se contemple en elle, il se connaît par elle; il voit qu'il lui donne tout ce qu'il est, que se donner c'est son être; il le voit parce qu'il voit son image se donner; il voit le mouvement qu'elle accomplit et qui est son mouvement; il jouit de se donner et du don d'elle-même qu'elle lui fait; il jouit de cet amour, il jouit d'être cet amour et de le répandre en lui; il jouit de communiquer cette jouissance et de la jouissance de celui auquel il la communique. L'image se tient toute tournée vers le Père, toute en face de lui, pour accueillir cet amour, ce souffle qui devient son être, son amour, sa vie et sa joie, et pour les reproduire, afin que le Père les retrouve en elle, en soit heureux et glorifié. Elle reçoit le mouvement qui procède du Père, qui la fait Fils, et qui procède d'elle pour faire en elle et par elle ce qu'il fait dans le Père.

Une immense circulation d'amour anime donc cette demeure, est cette demeure et, dans cette demeure qui est l'Etre même, se communique à trois termes, les unit de l'unité la plus complète, l'unité de l'Etre, et les distingue en même temps de toute la grandeur de cet Etre qui s'oppose. Ces trois termes sont trois Personnes; ce sont des esprits; elles sont uniquement spirituelles; leurs actes sont des actes uniquement spirituels; elles connaissent et elles aiment; elles ne font que cela: se connaître et s'aimer. La connaissance et l'amour, c'est le mouvement même de leur être, et ce mouvement est infini comme leur être, il est leur être, il est leur être même, mais leur être qui se meut pour se donner. Or se donner, c'est leur être : elles ne sont l'une et l'autre qu'amour et don de soi. Elles se donnent infiniment l'une à l'autre cet être qui n'est que mouvement et amour. Eternellement elles se le communiquent; éternellement, dans le sein du Père, il va du Père au Fils et du Fils au Père; éternellement l'Esprit procède du Père par le Fils et les unit de ce don de soi qui est leur don de soi mutuel. Eternellement ils contemplent ce don de soi, et ils jouissent de se donner, d'être l'un dans l'autre, l'un par l'autre, l'un pour l'autre. Nulle mesure, nulle restriction dans ce don de soi qui est l'Etre même et qui se donne comme il est; nulle étroitesse, nul égoïsme, nulle limite. C'est l'Océan infini qui se répand en lui-même, grâce à sa spiritualité infinie, en se reflétant dans une image qui le reproduit tout entier et qui se répand elle-même dans le même lit sans rivage.

Notre esprit à nous reste ébloui devant cette réalité; l'idée qu'il s'en fait, les comparaisons qu'il peut tenter restent à une distance proprement infinie. Je songe à une famille: un père, une mère, un enfant, dont les âmes d'une délicatesse parfaite, affinées, dégagées, spiritualisées, vivent dans la plus complète intimité qui se puisse concevoir, les pensées de l'un sont les pensées des deux autres, leurs vouloirs, leurs sentiments, leurs impressions se communiquent sans cesse, s'accordent, s'unifient en tout; tout ce qui constitue leur vie d'âme est commun; les mots, les gestes, l'expression de physionomie, les mouvements se sont peu à peu identifiés, les corps eux-mêmes - au moins dans tout ce qui peut devenir reflet du dedans - participent à cette unité spirituelle. Tout enfermés dans ce cercle et dans cette intimité, isolés de tout et de tous par leur amour qui les unit, ils goûtent, si rien du dehors ne les atteint et si leur sensibilité échappe aux heurts fatals de la vie, une paix et une joie profondes, ils en son baignés et emplis; leur amour est comme une demeure; ils y vivent, ils s'y déploient comme dans les murs d'une maison; il les inonde et les enveloppe; c'est un mouvement d'âme qui va sans cesse de l'un à l'autre, dans lequel chacun s'écoule, s'exprime, se communique et reçoit tout ce qu'il donne. je pourrais prolonger longtemps la comparaison. Hélas! la comparaison d'une part est irréelle; elle fait abstraction du corps, des sensibilités, de tout ce qui diversifie et sépare fatalement les âmes les plus unies. D'autre part elle n'est qu'une comparaison; elle part du fini pour donner l'idée de l'infini; l'idée qu'elle me donne me laisse à une distance infinie de l'infini. L'infini est par delà, dans cette lumière que l'Ecriture nomme si justement « inaccessible », la lumière où nous n'avons pas accès. Le « chez Dieu » où le Père profère éternellement sa Parole en lui communiquant son Esprit d'amour qui est tout son être et tout son acte, où le Fils lui répond éternellement par la même communication du même acte et du même soulfle, et se donne comme il se donne, où ce don mutuel, égal, infini, immuable, les plonge et les retient dans l'unité de ce même Etre et de cet unique Amour; c'est là un sanctuaire réservé où tout effort pour entrer est vain, que seul peut nous ouvrir Celui qui est venu nous en révéler la merveille toute simple, mais sans nom.

Et le Verbe était Dieu (Jean, 1, 1).

C'est la conclusion de ce qui précède. En Dieu, il n'y a que Dieu. Dieu est à lui-même sa demeure. L'image, le Fils, la pensée qu'il produit en lui, c'est lui-même. Il ne peut produire que lui-même. Seule une image infinie peut représenter l'infini. Seul un Fils parfait peut procéder d'un Père qui est toute perfection. L'Etre parfait accomplit un acte parfait, et le terme de son acte, le fruit de sa génération est parfait comme lui.

Mais ce fruit se distingue de Celui qui engendre. Le Fils n'est pas le Père. Il peut avoir le même être, il peut accomplir le même acte, il peut occuper le même lieu, il peut posséder la même perfection, il peut lui être égal en tout, il peut ne faire qu'un avec lui, mais il n'est pas lui; il est nécessairement distinct de lui. Distinct ne veut pas dire différent. Plus un être est, plus il se distingue de tout autre. Un homme distingué est un homme qui ne se confond avec aucun autre; il possède la même humanité, mais il a sa manière à lui de la posséder. Le Père et le Fils possèdent la même divinité, le même être infini, mais ils ne le possèdent pas de la même façon. L'un le donne sans le recevoir; l'autre le reçoit et le donne. Le Père engendre, le Fils est engendré. Voici ce qui les distingue. Et voilà ce qui les unit. Ils sont unis dans cet être qu'ils se donnent mutuellement : c'est l'Etre infini ... et il ne peut y avoir qu'un infini. Ils sont unis dans cette unité infinie. « Le Verbe était Dieu », parce que le Père est Dieu et comme le Père est Dieu. « Et Deus erat Verbum. »

Il était donc au commencement tourné vers Dieu (Jean, 1, 2).

Jean se répète; il reprend sa formule; il éprouve le besoin de rester un instant sur ces hauteurs, en face de cette réalité qui pour lui est tout. Car il vit ce qu'il écrit; son Evangile, c'est sa vie. C'est son âme qu'il exprime; il contemple Celui qu'il aime, en même temps qu'il en parle; il le regarde longuement dans la demeure où il l'a introduit; il sait que ce regard prolongé qui procède de l'amour engendre la lumière et rentre dans l'amour où il s'achève. De là le mouvement si spécial de sa pensée : elle avance lentement; parfois elle s'arrête; elle semble même reculer de temps en temps, et comme revenir en arrière pour mieux prendre possession de son objet et en jouir. Mouvement circulaire qui part d'un centre comme d'un foyer, qui s'y déploie et y reste; mouvement de vie qui ne s'écarte pas de son principe, mais s'y unit et le développe de son propre développement et de cette union à lui. Nos esprits rectilignes en sont tout d'abord déconcertés. Nous croyons qu'avancer c'est aller d'un point à un autre ... et cela est vrai quand le point initial est néant ou indigence. Quand c'est l'Etre même, le développement ne peut se faire qu'en lui, dans la communication de plus en plus accueillie de son être. Voilà pourquoi Jean reprend sa pensée, et la répète, et nous redit sans se lasser, sans crainte de nous lasser, pour nous entraîner après lui et à la suite du Verbe lui-même - sur la route d'amour:« Il était là dès le commencement chez Dieu. » Il était l'hôte de Dieu, il était là dans la demeure qui est Dieu même; et il était cette demeure, comme il était Dieu ... Car il était l'lmage parfaite qui reproduisait parfaitement la perfection infinie. Il était ce qu'elle est; il faisait ce qu'elle fait; il l'exprirnait; il était sa Parole, son Verbe. Cependant, il ne se confondait pas avec elle; il s'en distinguait autant qu'il était, il s'en distinguait par tout son être. C'est cet être qui s'opposait, c'est-à-dire qui se posait en face de lui même, et qui se répandait de l'un à l'autre, les tenait en face l'un de l'autre. En lui, ils étaient unis et ne faisaient qu'un. Par lui, ils étaient districts et opposés; par lui, ils se regardaient et se donnaient mutuellement. Regard éternel, union éternelle, unité parfaite et infinie, et néanmoins (ou mieux à cause de cela) distinction éternelle et parfaite, opposition éternelle et parfaite, position éternellement opposée, face à face, pour se regarder, se donner, s'unir. Je me répète moi aussi ... et je ne crains pas de le faire. Avec Dieu il faut le faire. Dieu ne dit qu'une chose; il ne fait qu'une chose; il se répète sans fin. Quand un mot dit tout, on ne peut que le répéter. Quand on se donne tout dans un acte, on ne peut que refaire cet acte.

Tout a été fait par lui (Jean, 1, 3).

Jean nous a dit la grandeur du Verbe dans le sein de l'Etre infini qui l'engendre ... et ce qu'il y fait. Il est égal à lui, infini comme lui; il est son Image parfaite; il le reproduit comme un miroir sans bornes et d'une transparence absolue ... mais un miroir vivant, un miroir qui est l'Etre et la Vie même. Le Père se reflète en lui et s'y contemple; il voit ce qu'il est; il voit ce qu'il fait; il voit qu'il est la Lumière qui aime et se donne, et il se connaît dans cette lumière et cet amour.

Le disciple aimé va nous dire maintenant ce que le Verbe fait hors de ce sein, de cette Lumière et de cet Amour. « Hors de l'Etre? » Mes mots de plus en plus sont insuffisants, jusqu'à n'avoir plus de sens. Qu'y a-t-il et que peut-il y avoir hors de l'Etre? Il n'y a et il ne peut y avoir que le néant. C'est là que le Verbe exercera son activité, reproduira son acte éternel et unique, exprimera l'Etre qui est : cette expression extérieure, c'est la création. La création est le prolongement hors de Dieu du mystère de sa vie; il y répète ce qu'il dit en lui; il y profère le même Verbe, dans le mouvement du même amour.

Et c'est pourquoi le monde est grand! Chaque découverte que nous faisons --elles sont innombrables-- recule presque à l'infini ce que nous croyions être ses bornes, révèle des immensités, des variétés, et en même temps une unité, des rapports intimes qui passent de beaucoup l'imagination.

Tout celà, ce qu'on sait et ce qu'on ignore, ce qui est, ce qui a été et ce qui sera, même si Ie monde avait commencé il y a des milliers de milliers de millénaires, et s' il devait durer plus encore . . . tout cela est ou sera I'oeuvre du Verbe, procède de lui, trouve en lui seul sa source, son être, sa réalité idéale, le modèle selon lequeI il est ou sera fait, sa raison d'être et son explication.

En lui était la Vie, et la Vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Jean avance dans sa description; ses phrases brèves ont une plénitude à laquelle je n'ose même pas songer ... tant elles me dépassent.

Celle que je viens d'écrire enferme un triple mystère, le mystère de la vie en sa source divine, le mystère de cette vie répandue hors de sa source, et le mystère de lumière qui procède de cette vie. Je passerai mon éternité à contempler ces mystères sans les pénétrer pleinement. Que puis-je espérer des quelques heures d'ici-bas consacrées à les méditer?

Le mystère de la vie divine, c'est ce que l'évangéliste a décrit en commençant: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était chez Dieu. » La vie est un mouvement, c'est le mouvement qui part des profondeurs de l'être, qui s'y développe et s'y achève sans en sortir. Plus il est intérieur plus il est « vie ». Le vivant par excellence c'est l'Etre même, « l'Etre qui est », dans lequel tout est, auquel il ne manque rien. Il n'a pas à sortir de lui-même pour s'entretenir ou se développer. Il a tout, il est tout ... et tout est en lui; il y demeure.

Dans cette demeure cependant il se meut. C'est ce mouvement que Jean a décrit au premier verset de son Evangile : « Au commencement était le Verbe, il était tourné vers Dieu et il était Dieu. » Le Verbe est le terme de ce mouvement et il le reproduit.

 La vie est un don supérieur de l'Esprit, distinct et nouveau. Ce qui la caractérise, c'est l'intériorité. Ce don se fait tout entier au-dedans de l'être vivant. Nous n'en percevons pas le mystère. Nous ne voyons que ce qui précède et suit. Nous voyons la graine jeter dans le sol ses racines et dans l'air sa tige, puis ses branches. Ce ne sont là que les mouvements extérieurs du vivant. Le mouvement propre de la vie est beaucoup plus profond, mais insaisissable. C'est une communication de forme.

Ce n'est que la première image de la vie. Elle est dans le Verbe: « En lui était la Vie. » Mais elle y est sous une forme beaucoup plus haute et parfaite.

Dans le Verbe, nulle recherche au dehors d'éléments étrangers pour se constituer. La vie en lui n'a pas à se faire, elle est faite. Elle ne devient pas, elle est. Le Verbe est la Vie même. En lui tout est mouvement plein, tout est forme; tout est acte, tout est esprit. Eternellement il est, il agit, il se donne.

Et cette vie était la lumière des hommes (Jean, 1, 4).

Vie et lumière en saint Jean sont toujours unies. Evidemment, ce sont des vues profondes avec lesquelles il faut se familiariser; il faut regarder longuement, souvent, avec toute son âme, ces réalités qui, pour le disciple aimé, étaient devenues l'unique spectacle intérieur et l'unique pensée.

La vie est le mouvement de la lumière; la lumière est la manifestation de la vie. La vie se montre en se mouvant; c'est son mouvement qui la fait voir. Vivre c'est se mouvoir; en se mouvant on se montre. Lumière et vie sont donc intime-ment liées, et en définitive ne font qu'un. Ce sont les divers aspects de l'Etre.

L'Etre est unique, mais dans cet Etre unique des termes distincts peuvent exister, s'opposer, se donner, avoir des relations mutuelles qui sont leur vie. Ils peuvent se mouvoir l'un vers l'autre pour se connaître et s'aimer. Nous pouvons, nous devons comprendre cela. Le mystère n'est pas dans ces rapports, que nous trouvons en nous; il est dans le caractère personnel de ces termes. L'esprit créé qui se connaît et s'aime reste un seul esprit et une seule personne. Pourquoi en Dieu trois Personnes?

Je ne sais, je n'ai pas de termes de comparaison. Je suis dans un autre monde dont je ne puis ni juger ni parler. Mon impuissance à le faire n'exclut pas sa réalité. Je dois dire:

« Je ne comprends pas. » Je ne puis pas dire: « Cela n'est pas. » Et si une clarté supérieure m'arrive des hauteurs, bien loin de la repousser je dois l'accueillir avec une reconnaissance sans bornes, et dire: « je ne comprends pas, mais je crois. » Je ne comprends pas, parce que comprendre c'est voir dans ma propre lumière, et que le fait la dépasse. Mais je crois, parce que croire c'est voir dans une lumière supérieure qui éclaire ces régions plus hautes.

« La Vie est dans le Verbe, et c'est cette vie même qui éclaire les hommes. »

Le Verbe se meut et en se mouvant montre cette vie - la vraie vie, la seule vraie vie - qui est en lui. Le mouvement de vie -- et la lumière qui le montre -- part du Père, du principe qui parle le Verbe et qui l'engendre en parlant. Ce mouvement de vie c'est le don de lui-même qu'il fait au Verbe. Eternellement il l'aime, il se donne à lui, il lui montre tout ce qu'il est; et ce mouvement est la Vie, la vie en sa source pleine, et qui dans cette source se répand, va du Père au Fils, engendre le Fils en se répandant du Père en lui.

Ce mouvement du Père communique la vie, mais ne la montre pas. C'est le mouvement du Fils qui montre le mouvement du Père. Le Père voit ce qu'il est, ce qu'il fait, dans l'Image parfaite à laquelle il se communique tout entier. Cette image est ce qu'il est, elle fait ce qu'il fait. Il l'engendre en se contemplant dans le miroir infini de son être infiniment pur pour se voir en elle. Il voit qu'il est l'Etre infini parce qu'elle est l'Etre infini; il voit qu'il est l'Amour et le don de soi, parce que l'Image aime et se donne.

Ils ne font qu'un, et cette unité fait que connaître l'un c'est connaître l'autre. Mais ils sont distincts; ils sont deux termes du même Etre et qui font le même mouvement dans le même Etre. L'un et l'autre se regardent, s'aiment, se donnent, se connaissent l'un dans l'autre, l'un par l'autre ... et cet amour, ce regard, ce don mutuel, c'est leur vie, et cette vie unique est la lumière qui les fait voir. Voir la Vie c'est donc voir le Verbe qui la montre en reproduisant le mouvement du Père, en se donnant au Père comme le Père se donne à lui. Et c'est ce que Jésus ne cessera de répéter pendant sa vie publique, et ce que ne cesse de rappeler saint Jean dans toute son oeuvre.

Et la Lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue (Jean, 1, 5).

Pour pénétrer tout ce Prologue - comme aussi bien tout ce quatrième Evangile - il faudrait être entré dans l'âme de saint Jean, il faudrait s'être laissé transporter par lui dans ces profondeurs de la vie divine où on sent si nettement qu'il avait, lui, sa demeure et sa vie.

Pour lui Dieu est Lumière. La vie de Dieu, c'est la manifestation de cette lumière. Elle est faite éternellement par le Père au Verbe; et c'est ce qu'il vient de nous dire: « Au commencement était le Verbe; il avait sa résidence en Dieu, il était Dieu; il était la Vie; toute vie, tout être, tout mouvement d'être est en lui, et il était aussi la lumière des hommes. »

Voilà le monde divin; voilà, en quelques mots, le tableau de ce monde: un principe qui est océan, source. Là, tout être, toute vie. De là, toute manifestation d'être et de vie, donc toute lumière.

Hors de là, les ténèbres. Les ténèbres ne sont pas; les ténèbres, c'est l'absence de lumière. Mais la Lumière peut se donner aux ténèbres. Elle peut se répandre hors d'elle-même. Cette expansion extérieure n'est pas une nécessité pour elle. Rien ne lui est nécessaire qu'elle-même; elle est tout, elle trouve tout en elle-même. Pourtant, elle aime se répandre, car elle n'est rien autre que l'Etre qui est. Or, l'Etre se donne autant qu'il est. L'Etre essentiel est le don de soi essentiel. La Lumière ne veut et ne peut qu'éclairer. Dans la mesure où elle le fait, les ténèbres reculent.

La lumière dont parle ici saint Jean est la divine Lumière dont il a été le disciple et l'ami, qu'il a contemplée, aimée, accueillie dans sa manifestation terrestre. Les ténèbres ce sont les âmes fermées à ce divin rayon. Nous sommes là sur le terrain spirituel et surnaturel. Tout le quatrième Evangile nous y tient sans cesse: « Je suis la lumière du monde, dit le Maitre aimé du disciple aimant ... Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12). La lumière qui l'éclaire, c'est la Lumière qui est Vie, c'est la Lumière qui rayonne pour se donner, qui se donne pour qu'on la voie, et qui vivifie en se montrant.

Mais tous ne le voient pas. Il y a des demeures qui se ferment. Celles qui l'accueillent deviennent lumineuses; la Lumière s'enfante en elles; elle y reproduit son éclat et sa chaleur qui sont ses traits; elles deviennent « fille de lumière ». Les autres restent dans la nuit: ce sont les « filles des ténèbres ». Les premières s'ouvrent à la Vie, les secondes à la mort. Les unes et les autres se donnent et vivent de ce don. Mais les premières se donnent à la vraie vie et vivent vraiment, et les secondes se donnent à des ombres et n'ont que l'ombre de la Vie.

Les longs siècles qui ont précédé la venue de Jésus sont en ce court verset. Pour saint Jean, une seule chose compte, et il a raison : l'attitude que l'on prend à l'égard de la Lumière. On l'accepte ou on la refuse; si on l'accepte on la voit, on voit qu'elle se donne, on se donne comme elle se donne, et c'est la vie. Si on la refuse on reste dans les ténèbres, on ne voit que ce qui n'est pas: on s'unit à ce qui n'est pas ... et c'est la mort.

La littérature chrétienne, tous les Pères de l'Église, les théologiens, les auteurs spirituels, ne peuvent que redire cela, sans jamais atteindre à la profondeur des mots si brefs du disciple au regard d'amour.

 

Extrait de "Au seuil de l'abîme de Dieu : élévations sur l'Evangile de Jean" . Dom Augustin Guillerand. Chartreux. (Ecrits Spirituels, éditions Bénédictines de Priscilla, Rome, 1966-1967) . (P.S :  depuis la mise en ligne de cet article, ce livre a été réédité aux éditions "Parole et Silence", en 2009) .

 

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