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Kosovo...Serbes

Publié le par Christocentrix

un clip serbe à découvrir :

 

 

  

Kosovo is the soul of Serbia
Hallowed ground, most Serbian
Kosovo is Faith, Hope
Land of martyrdom for the Cross
Kosovo is most Serbian
Face of the Lord
There where the soul remained
There too is our destiny
There where the heart remained
Where God's will was done
All that is there, all is Serbia

One most beautiful field
Adorned with poppies
One most sacred field
Has ascended to heaven
One faith safeguarded
Bathed in blood

When reality replaces the dream
Only an icon remains
And when Eternity counts the days
Above Serbia the sun shines
Kosovo is always Serbia

 

 

et cet extrait d'un texte de Slobodan Despot :

..."Le monastère de Tvrdoš, “place dure”, est l’un des plus anciens de la chrétienté. Il est aujourd’hui le siège d’un évêque immense, débordant de toutes parts les cadres étriqués de son temps. Mgr Athanase, théologien, pasteur de son peuple, imprécateur anticommuniste, footballeur et combattant, est l’homme qui m’a baptisé. Cette âme insoumise, qu’aucun synode ne peut contenir, aucune police bâillonner, a donné la réponse qu’il fallait donner, la seule, aux maîtres du monde qui piétinent l’humanité entière après s’être échauffés sur la Serbie.
Mgr Athanase s’est mis à genoux devant une enfant très pure, enlevée à trois ans par un éclat de bombe, alors qu’elle faisait pipi dans sa salle de bains. C’était le 17 avril 1999. Mgr Athanase a convoqué les iconographes afin d’immortaliser sur la pierre antique cet emblème de notre modernité.
Dans leur guerre de lâches contre les civils d’un pays dont ils redoutaient les soldats, les criminels de l’OTAN ont tué des centaines d’innocents comme Milica. Sur le pont de Varvarin, le 30 mai 1999, jour de la Trinité, ils ont aussi assassiné une adolescente connue pour être une mathématicienne de génie. Milica n’était pas la première, mais c’est sa mort absurde et cruelle qui a révolté le pays, c’est ce visage souriant d’un presque bébé qui l’a incité à tenir bon.
Nos maîtres peuvent s’offrir des tribunaux internationaux à leur solde chargés de les blanchir en couvrant autrui de boue. Ce n’est qu’une affaire d’argent. Nos maîtres peuvent modifier à leur gré le droit international ou local, organiser des battues médiatiques contre ceux qui les gênent, escamoter la réalité et la remplacer par une hallucination électronique. Cela coûte énormément d’argent, mais ils savent le trouver.
Mais que peuvent nos maîtres contre Milica, que leurs spadassins abrutis, partis du Minnesota ou de Hambourg, sont allés assassiner pratiquement dans son berceau? Que peuvent-ils si ce pauvre corps qu’ils ont déchiqueté est devenu un corps glorieux? Que peuvent l’ensemble des puissances du monde contre un saint?
Si les Serbes ont résisté à leur pluie de feu durant 78 jours, dans l’héroïsme et dans l’humour, alors que trois jours de semonces auraient dû suffire, c’est précisément parce qu’ils ne sont pas comme eux. C’est parce que, aussi occidentalisés, aussi soviétisés, aussi désabusés qu’ils soient, ils croient au fond d’eux-mêmes en la promesse chrétienne: la déification de l’être humain.
L’enfant Milica est plus que le député de tous les petits innocents assassinés par l’OTAN dans un jeu de massacre. L’enfant Milica déifiée et bientôt canonisée est l’icône de cette résistance inouïe. Patronne de ces 78 jours, elle apporte le 78e nom au registre des saints serbes.
Laissons de côté la foi, si elle vous irrite. Parlons géopolitique: la Serbie officielle est à genoux. Depuis qu’elle a livré son chef récalcitrant, elle ne songe qu’à devancer, haletante, les moindres désirs de ses mentors, de ceux-là même qui l’ont “renvoyée à l’âge de pierre” avec leurs bombes.
Soit. Mais il y a une autre Serbie — ou la même, à d’autres heures — qui organise sa défense et sa survie. Qui reconstruit sa réserve de modèles, de causes qui méritent le sacrifice d’une vie. Qui érige ses monticules, certes petits, mais suffisants pour voir venir l’autre tsunami, le plus dévastateur: le remplacement de l’être humain par une fiction socio-économique..."

                                                                                                  Slobodan Despot

                                                          

                                                    le texte entier sur son blog :

                          http://despotica.blogspot.com/search/label/Pri%C3%A8res

 

                                                                                ***

 

                                       le site de "Solidarité-Kosovo" : http://www.solidaritekosovo.org  

 

 

                                                                                                                                                                                                     

une vidéo :  http://www.europaegentes.com/    (EUROPAE GENTES soutient SOLIDARITE-KOSOVO)

 

 

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la Crise de l'Esprit (Paul Valéry)

Publié le par Christocentrix

Première Lettre

"Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie... ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les oeuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les oeuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables : elles sont dans les journaux.

Ce n’est pas tout. La brûlante leçon est plus complète encore. Il n’a pas suffi à notre génération d’apprendre par sa propre expérience comment les plus belles choses et les plus antiques, et les plus formidables et les mieux ordonnées sont périssables par accident ; elle a vu, dans l’ordre de la pensée, du sens commun, et du sentiment, se produire des phénomènes extraordinaires, des réalisations brusques de paradoxes, des déceptions brutales de l’évidence. Je n’en citerai qu’un exemple : les grandes vertus des peuples allemands ont engendré plus de maux que l’oisiveté jamais n’a créé de vices. Nous avons vu, de nos yeux vu, le travail consciencieux, l’instruction la plus solide, la discipline et l’application les plus sérieuses, adaptés à d’épouvantables desseins. Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. Savoir et Devoir, vous êtes donc suspects ?

Ainsi la Persépolis spirituelle n’est pas moins ravagée que la Suse matérielle. Tout ne s’est pas perdu, mais tout s’est senti périr. Un frisson extraordinaire a couru la moelle de l’Europe. Elle a senti, par tous ses noyaux pensants, qu’elle ne se reconnaissait plus, qu’elle cessait de se ressembler, qu’elle allait perdre conscience — une conscience acquise par des siècles de malheurs supportables, par des milliers d’hommes du premier ordre, par des chances géographiques, ethniques, historiques innombrables. Alors, — comme pour une défense désespérée de son être et de son avoir physiologiques, toute sa mémoire lui est revenue confusément. Ses grands hommes et ses grands livres lui sont remontés pêle-mêle. Jamais on n’a tant lu, ni si passionnément que pendant la guerre: demandez aux libraires. Jamais on n’a tant prié, ni si profondément : demandez aux prêtres. On a évoque tous les sauveurs, les fondateurs, les protecteurs, les martyrs, les héros, les pères des patries, les saintes héroïnes, les poètes nationaux...

Et dans le même désordre mental, à l’appel de la même angoisse, l’Europe cultivée a subi la reviviscence rapide de ses innombrables pensées : dogmes, philosophies, idéaux hétérogènes ; les trois cents manières d’expliquer le Monde, les mille et une nuances du christianisme, les deux douzaines de positivismes : tout le spectre de la lumière intellectuelle a étalé ses couleurs incompatibles, éclairant d’une étrange lueur contradictoire l’agonie de l’âme européenne. Tandis que les inventeurs cherchaient fiévreusement dans leurs images, dans les annales des guerres d’autrefois, les moyens de se défaire des fils de fer barbelés, de déjouer les sous-marins ou de paralyser les vols d’avions, l’âme invoquait à la fois toutes les incantations qu’elle savait, considérait sérieusement les plus bizarres prophéties ; elle se cherchait des refuges, des indices, des consolations dans le registre entier des souvenirs, des actes antérieurs, des attitudes ancestrales. Et ce sont là les produits connus de l’anxiété, les entreprises désordonnées du cerveau qui court du réel au cauchemar et retourne du cauchemar au réel, affolé comme le rat tombé dans la trappe...

La crise militaire est peut-être finie. La crise économique est visible dans toute sa force ; mais la crise intellectuelle, plus subtile, et qui, par sa nature même, prend les apparences les plus trompeuses (puisqu’elle se passe dans le royaume même de la dissimulation), cette crise laisse difficilement saisir son véritable point, sa phase. Personne ne peut dire ce qui demain sera mort ou vivant en littérature, en philosophie, en esthétique. Nul ne sait encore quelles idées et quels modes d’expression seront inscrits sur la liste des pertes, quelles nouveautés seront proclamées.

L’espoir, certes, demeure et chante à demi-voix :

Et cum vorandi vicerit libidinem

Late triumphet imperator spiritus

Mais l’espoir n’est que la méfiance de l’être à l’égard des prévisions précises de son esprit. Il suggère que toute conclusion défavorable à l’être doit être une erreur de son esprit. Les faits, pourtant, sont clairs et impitoyables. Il y a des milliers de jeunes écrivains et de jeunes artistes qui sont morts. Il y a l’illusion perdue d’une culture européenne et la démonstration de l’impuissance de la connaissance à sauver quoi que ce soit ; il y a la science, atteinte mortellement dans ses ambitions morales, et comme déshonorée par la cruauté de ses applications ; il y a l’idéalisme, difficilement vainqueur, profondément meurtri, responsable de ses rêves ; le réalisme déçu, battu, accablé de crimes et de fautes ; la convoitise et le renoncement également bafoués ; les croyances confondues dans les camps, croix contre croix, croissant contre croissant ; il y a les sceptiques eux-mêmes désarçonnés par des événements si soudains, si violents, si émouvants, et qui jouent avec nos pensées comme le chat avec la souris, — les sceptiques perdent leurs doutes, les retrouvent, les reperdent, et ne savent plus se servir des mouvements de leur esprit. L’oscillation du navire a été si forte que les lampes les mieux suspendues se sont à la fin renversées.

Ce qui donne à la crise de l’esprit sa profondeur et sa gravité, c’est l’état dans lequel elle a trouvé le patient.

Je n’ai ni le temps ni la puissance de définir l’état intellectuel de l’Europe en 1914. Et qui oserait tracer un tableau de cet état ? Le sujet est immense ; il demande des connaissances de tous les ordres, une information infinie. Lorsqu’il s’agit, d’ailleurs, d’un ensemble aussi complexe, la difficulté de reconstituer le passé, même le plus récent, est toute comparable à la difficulté de construire l’avenir, même le plus proche ; ou plutôt, c’est la même difficulté. Le prophète est dans le même sac que l’historien. Laissons-les-y.

Mais je n’ai besoin maintenant que du souvenir vague et général de ce qui se pensait à la veille de la guerre, des recherches qui se poursuivaient, des œuvres qui se publiaient.

Si donc je fais abstraction de tout détail et si je me borne à l’impression rapide, et à ce total naturel que donne une perception instantanée, je ne vois — rien ! — Rien, quoique ce fût un rien infiniment riche.

Les physiciens nous enseignent que dans un four porté à l’incandescence, si notre œil pouvait subsister, il ne verrait — rien. Aucune inégalité lumineuse ne demeure et ne distingue les points de l’espace. Cette formidable énergie enfermée aboutit à l’invisibilité, à l’égalité insensible. Or, une égalité de cette espèce n’est autre chose que le désordre à l’état parfait.

Et de quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale ? — De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. C’est là ce qui caractérise une époque moderne.

Je ne déteste pas de généraliser la notion de moderne et de donner ce nom à certain mode d’existence, au lieu d’en faire un pur synonyme de contemporain. Il y a dans l’histoire des moments et des lieux où nous pourrions nous introduire, nous modernes, sans troubler excessivement l’harmonie de ces temps-là, et sans y paraître des objets infiniment curieux, infiniment visibles, des êtres choquants, dissonants, inassimilables. Où notre entrée ferait le moins de sensation, là nous sommes presque chez nous. Il est clair que la Rome de Trajan, et que l’Alexandrie des Ptolémées nous absorberaient plus facilement que bien des localités moins reculées dans le temps, mais plus spécialisées dans un seul type de mœurs et entièrement consacrées à une seule race, à une seule culture et à un seul système de vie.

Eh bien! l’Europe de 1914 était peut-être arrivée à la limite de ce modernisme. Chaque cerveau d’un certain rang était un carrefour pour toutes les races de l’opinion ; tout penseur, une exposition universelle de pensées. Il y avait des œuvres de l’esprit dont la richesse en contrastes et en impulsions contradictoires faisait penser aux effets d’éclairage insensé des capitales de ce temps-là : les yeux brûlent et s’ennuient... Combien de matériaux, combien de travaux, de calculs, de siècles spoliés, combien de vies hétérogènes additionnées a-t-il fallu pour que ce carnaval fût possible et fût intronisé comme forme de la suprême sagesse et triomphe de l’humanité ?

Dans tel livre de cette époque — et non des plus médiocres — on trouve, sans aucun effort : — une influence des ballets russes, — un peu du style sombre de Pascal, — beaucoup d’impressions du type Goncourt, quelque chose de Nietzsche, — quelque chose de Rimbaud, — certains effets dus à la fréquentation des peintres, et parfois le ton des publications scientifiques, — le tout parfumé d’un je ne sais quoi de britannique difficile à doser !... Observons, en passant, que dans chacun des composants de cette mixture, on trouverait bien d’autres corps. Inutile de les rechercher : ce serait répéter ce que je viens de dire sur le modernisme, et faire toute l’histoire mentale de l’Europe.

Maintenant, sur une immense terrasse d’Elsinore, qui va de Bâle à Cologne, qui touche aux sables de Nieuport, aux marais de la Somme, aux craies de Champagne, aux granits d’Alsace, — l’Hamlet européen regarde des millions de spectres.

Mais il est un Hamlet intellectuel. Il médite sur la vie et la mort des vérités. Il a pour fantômes tous les objets de nos controverses ; il a pour remords tous les titres de notre gloire ; il est accablé sous le poids des découvertes, des connaissances, incapable de se reprendre à cette activité illimitée. Il songe à l’ennui de recommencer le passé, à la folie de vouloir innover toujours. Il chancelle entre les deux abîmes, car deux dangers ne cessent de menacer le monde : l’ordre et le désordre. S’il saisit un crâne, c’est un crâne illustre. — Whose was it ? — Celui-ci fut Lionardo. Il inventa l’homme volant, mais l’homme volant n’a pas précisément servi les intentions de l’inventeur : nous savons que l’homme volant monté sur son grand cygne (il grande uccello sopra del dosso del suo magnio cecero) a, de nos jours, d’autres emplois que d’aller prendre de la neige à la cime des monts pour la jeter, pendant les jours de chaleur, sur le pavé des villes... Et cet autre crâne est celui de Leibniz qui rêva de la paix universelle. Et celui-ci fut Kant, Kant qui genuit Hegel qui genuit Marx qui genuit... Hamlet ne sait trop que faire de tous ces crânes. Mais s’il les abandonne!... Va-t-il cesser d’être lui-même ? Son esprit affreusement clairvoyant contemple le passage de la guerre à la paix. Ce passage est plus obscur, plus dangereux que le passage de la paix à la guerre ; tous les peuples en sont troublés. « Et moi, se dit-il, moi, l’intellect européen, que vais-je devenir ?... Et qu’est-ce que la paix ? La paix est peut-être, l’état de choses dans lequel l’hostilité naturelle des hommes entre eux se manifeste par de créations, au lieu de se traduire par des destructions comme fait la guerre. C’est le temps d’une concurrence créatrice, et de la lutte des productions. Mais Moi, ne suis-je pas fatigué de produire ? N’ai-je pas épuisé le désir des tentatives extrêmes et n’ai-je pas abusé des savants mélanges ? Faut-il laisser de côté mes devoirs difficiles et mes ambitions transcendantes ? Dois-je suivre le mouvement et faire comme Polonius, qui dirige maintenant un grand journal ? comme Laertes, qui est quelque part dans l’aviation ? comme Rosencrantz, qui fait je ne sais quoi sous un nom russe ?

— Adieu, fantômes ! Le monde n’a plus besoin de vous. Ni de moi. Le monde, qui baptise du nom de progrès sa tendance à une précision fatale, cherche à unir aux bienfaits de la vie les avantages de la mort. Une certaine confusion règne encore, mais encore un peu de temps et tout s’éclaircira ; nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière. »

                                  extrait de la Crise de l'Esprit, Paul Valéry, 1919.

 

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essai sur la fin d'une civilisation (Marcel de Corte)

Publié le par Christocentrix

Qu'est-ce que la civilisation ?

"Vous semblez pétris de couleurs et de bouts de papiers collés ensemble." La civilisation n'est plus l'unité d'une diversité, elle n'est même plus ce qu'elle était au temps de Nietzsche : une diversité pure. Par un gigantesque effort de conscience, elle est devenue l'unité abstraite et formelle Le phénomène de la civilisation résiste énergiquement à l'analyse. Son contenu est si vaste qu'il est difficile de le saisir et de procéder à son dénombrement : religion, arts, littérature, science, moeurs, conception de l'existence, etc... se mêlent et s'entre-croisent, s'organisent et se fondent les uns dans les autres dans une immense coulée homogène. Une solidarité réciproque les relie entre eux et à un ensemble qui fuit devant la pensée dès que celle-ci tente de le prendre pour le poser devant soi. Il en est de la civilisation comme de la vie elle-même : elle constitue un tout indécomposable, non seulement par suite de son amplitude, mais en vertu d'un caractère irréductible qui fait que ce tout n'est pas équivalent à la somme de ses parties. Nous connaissons par exemple les éléments principaux de la civilisation grecque. D'innombrables recherches les ont mis à jour: l'exploration en est pratiquement terminée. Et cependant la controverse est sans fin dès qu'il s'agit de les agencer : entre l'interprétation de Winckelmann et celle de Nietzsche il y a un abîme. Il en est de même des civilisations primitives dont les sociologues de cabinet se sont faite une spécialité. Partout le chemin s'arrête au seuil....

Aussi longtemps qu'une civilisation est vivante, il est impossible de la séparer de l'homme dont elle émane, tant sa source, est profondément enfouie dans son comportement concret. Encore faut-il ajouter que cette métaphore de la source est inadéquate: il n'y a pas d'une part, l'homme et d'autre part, sa civilisation. L'image spatiale est ici déformante. C'est plutôt; celle de l'âme, principe de vie, et des organes du corps qu'elle imprègne, qu'il faudrait évoquer. De même qu'un corps organique et un corps animé sont identiques, l'homme lui-même et la civilisation qui l'imbibe ne font qu'un. Notre civilisation, c'est nous-mêmes, c'est un ensemble d'êtres humains organiquement reliés les uns aux autres et, dont les relations réciproques de toute espèce constituent précisément la civilisation. Nous ne pouvons pas plus nous en disjoindre que nous ne pouvons nous soustraire les organes de notre corps à leurs rapports mutuels et harmonieux.

C'est d'ailleurs pourquoi le phénomène de la civilisation est strictement indéfinissable : il n'est pas en dehors de nous comme un objet sur lequel nous aurions prise, et, au même titre que notre vie individuelle, il se confond avec nous d'une manière incomparablement plus profonde. A vrai dire, personne ne s'aperçoit de la présence d'une civilisation vivante dans laquelle on se trouve englobé : quelle que soit sa qualité ou son niveau, elle est aussi imperceptible que l'air que nous respirons ou, mieux encore, que la santé dont nous jouissons, si diverses que soient notre taille ou notre force. Il en est ainsi de toute les présences dont nous ne nous détachons que si nous sommes nous-mêmes mortellement atteints, comme une fleur se flétrit lorsque sa tige se déracine. La civilisation vivante croît silencieusement par la synergie de toutes ses parties. Il en est d'elle, comme de l'amour ou de la foi dont la densité ne s'exprime point dans une prise de conscience, tant la conscience en est pleine : les vrais amants ne parlent pas de leur amour et ce ne sont pas ceux qui disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume du Père.

Cette civilisation, tellement insaisissable que nous ne pouvons l'atteindre que par des images qui la suggèrent plutôt qu'elles ne la traduisent, est cependant un fait d'expression; elle est même l'expression-type de l'homme, sa projection visible et en quelque sorte son style de vie sur la scène de l'histoire. Elle est le résultat d'une certaine poussée mystérieuse qui le travaille à s'élever au-dessus de lui-même et à dépasser le niveau où se figent tous, les autres êtres de la nature dès qu'ils apparaissent dans le monde. Alors qu'à sa naissance l'animal est tout entier animal et qu'il est doté d'un équipement d'instincts, de réflexes et d'automatismes qui se déploient avec une spontanéité, une force, une sécurité presque parfaites, l'homme n'accède que lentement et par un labeur sans cesse renouvelé à ce qu'il est convenu d'appeler l'existence humaine. L'homme est, au même titre que l'animal, un " être du monde" , mais alors que l'animal s'adapte immédiatement au monde qui l'entoure, l'homme réagit au monde en édifiant une civilisation. Sans civilisation, l'homme serait incapable de comprendre le monde, de s'insérer en lui, de nouer avec lui les relations indispensables à son existence : il serait « sans monde », perdu dans un univers hostile qui le réduirait à l'état d'animal imparfait, désaccordé, et qui l'éliminerait de son sein. Le sentiment d'angoisse qui saisit l'homme aux époques où la civilisation qu'il a bâtie menace ruine, n'a pas d'autre origine que cette obscure appréhension de la mort. De même, le raidissement et la fixité de certaines civilisations déclinantes, signifient que l'homme s'entoure inconsciemment d'une armure protectrice aussi rigide et aussi fossilisée que possible afin de surseoir à l'inévitable expulsion de son type hors de la scène du monde.

Pour autant que nous puissions déterminer l'essence de la civilisation, il semble donc qu'elle soit l'expression, parfois très complexe, de l'homme en face de la réalité où il doit vivre. Elle est l'équivalent, sur le plan collectif, du caractère sur le plan individuel. De même que le caractère est l'expression de la réaction personnelle de l'homme en présence du monde, des êtres, des choses, des événements, la civilisation est l'Expression de son attitude fondamentale en présence du réel appréhendé à un niveau de profondeur que l'indice individuel ignorera toujours. C'est sans doute la raison pour laquelle le génie, où se ramasse et se condense un mode de civilisation, apparaît paradoxalement comme le sommet de la personnalité impersonnelle : le Moi revêtu de son caractère propre - parfois d'une qualité bien suspecte - abdique ici devant l'expression d'un rapport de l'homme au monde, ramené des profondeurs de l'inexprimable et où chacun de nous se retrouve. Il est du reste indubitable que toutes les grandes civilisations du passé ont été des civilisations métaphysiques et contemplatives où la relation sui generis de l'homme à l'univers s'est exprimée à travers les fonctions essentielles qui la rendent transparentes : l'Art, la Philosophie, la Religion, puissamment articulées l'une à l'autre. Il suffit de jeter un regard rétrospectif sur les civilisations de la Chine, de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce et du Moyen Age européen pour en être convaincu. Il est évident que ces notations sont encore approximatives et noyautées d'ombre : elles sont plus éclairantes qu'éclairées. Une civilisation vivante - et même une civilisation morte, dans la mesure où nous tentons d'en ressusciter l'âme - ne laisse d'ailleurs pas d'être mystérieuse et de diffuser sur nous plus de lumière que nous n'en projetons sur elle. Mais cette structure spécifique de la civilisation nous permet précisément d'en dégager l'axe principal. Si la civilisationn nous détermine plus que nous ne la déterminons, si elle constitue, selon un mot fameux, un état dont nous recevons davantage que nous ne lui donnerions par le travail personnel de toute une existence, c'est parce qu'elle ne dépend que dans une faible mesure de la lucidité humaine et des buts que celle-ci se fixe rationnellement. En fait, l'homme travaille, peine, souffre et parfois meurt pour édifier la civilisation, mais le résultat de son effort est moins l'oeuvre de son esprit et de sa volonté que d'une exigence d'être et de vivre qui l'habite. Projeté dans le monde par sa naissance, c'est le rapport de son être au monde, c'est sa relation constitutive à l'univers qui exige en lui ce mode d'expression que nous appelons civilisation. En ce sens, la civilisation est un phénomène tout aussi naturel que la croissance d'un arbre ou le développement d'un animal. L'action de l'être universel sur son être tend invinciblement, comme toute action, à se traduire et à s'exprimer. On pourrait dire à cet égard que la civilisation est la réceptivité créatrice par excellence; elle capte les messages du monde, non pas à la manière d'un mécanisme monté par l'homme, mais à la façon d'un organisme vivant, et elle leur confère, par le pouvoir créateur de sa vitalité, une signification et un contenu humains : elle charrie vers l'homme l'essence du monde qu'elle distille. Il n'est donc pas étonnant qu'une civilisation naissante soit très proche des aspects du monde les plus immédiats et les plus sensibles: c'est en effet par la sensation que l'homme s'enracine directement dans l'univers et la civilisation où il s'exprime à ce stade a quelque chose de l'épaisseur et de l'obscurité amorphe de cette puissance d'accueil que traversent parfois des éclairs, ainsi que nous le montrent les vestiges de l'art préhistorique.

Or, expression et impression sont corrélatives. La capacité de don est équivalente à la capacité d'ouverture et plus l'homme dilate son âme en présence du monde : son prochain, la nature, la beauté, Dieu, les mille et un secrets que murmure l'être, plus il est apte à les exprimer, d'une manière quelconque, tels qu'ils sont. Celui qui se ferme, au contraire, ne tirera de soi-même qu'une émanation de soi dont l'image se superpose au réel et le masque ou l'étouffe. Le langage vulgaire est ici très significatif. Nous disons d'une parole, d'un tableau, d'un chant, d'un silence ou d'un regard qu'ils sont expressifs, non point en ce qu'ils révèlent simplement un état d'âme, mais en ce qu'ils découvrent une présence réelle et en ce qu'ils communiquent la relation que l'âme a nouée avec elle. Ces modes d'expression « disent quelque chose dans la mesure où ils ont perçu quelque chose », et l'activité qui s'exonère dans l'expression n'est pleinement créatrice que lorsqu'elle est pleine d'une certaine présence effective qu'elle a captée. Ainsi en est-il de l'expression-type que nous appelons civilisation : elle crée parce qu'elle reçoit, elle fleurit et fructifie parce qu'elle plonge dans l'univers des racines qui en ramassent les sucs nourriciers. Ces deux mouvements n'en font qu'un et, loin d'être opposés comme le haut et le bas séparés l'un de l'autre, ils sont complémentaires, et participent à la même verticale.

Dans l'univers dont la civilisation traduit le rapport à l'homme et qu'elle rend humain, se détache l'homme lui-même, uni à son semblable par des relations physiques, par des liens de sang et de parenté qu'il n'a pas créés de toutes pièces et qui s'imposent à lui avec la force irrésistible d'une évidence naturelle. Ce n'est pas l'esprit, la raison ou la volonté délibérée qui, les engendrent, mais la vie et son voeu inné d'expansion. Le rapport de l'homme à l'homme au sein du groupe familial est antérieur au rapport de l'homme au monde et s'éprouve comme la plus immédiate des données. Il est inclus dans la chair de l'être humain et il constitue l'homme tout entier. Il n'est pas un produit de l'art, de la technique ou de l'industrie, mais le jet qui jaillit de la source même de la vie, lance l'homme dans l'existence, corps et âme, avec tous ses caractères concrets, et le place en face de son semblable dans une relation absolument première au delà de laquelle ne se situe aucune autre, sauf celle qui le relie au principe même de l'être. Toutes les civilisations ont leur origine en ce rapport primitif qu'auréole un nimbe religieux. Partout, les civilisations naissantes sont associées au groupement social pris en son sens organique de communauté parentale (famille, clan, tribu, genos, gens, etc...) et au culte de la Divinité. Ce n'est point par hasard que le mot civilisation dérive de civis, citoyen, membre d'une Cité, dont on connaît, depuis les travaux de Fustel de Coulanges, le caractère familial et sacré, et que son ancienne dénomination : policie ou police - aujourd'hui symptomatiquement déchue en surveillance et en coercition -évoque le cadre social et religieux de la Polis grecque. Il en est de même des vocables voisins policé, urbanité, etc..., actuellement disparus du langage courant. Ce phénomène historique et sémantique signifie que la civilisation exprime nativement une relation sur laquelle l'homme n'a aucune prise et qu'il ne domine en aucune manière parce qu'elle le fonde et l'établit dans l'existence. C'est pourquoi tout homme est toujours, qu'il soit Grec ou Barbare, à un degré quelconque, un être civilisé: le sauvage pur, libre de toute relation, dont rêva Rousseau et dont l'image ne cesse de hanter secrètement l'esprit de nos contemporains, est un mythe ou un monstre.

S'il est vrai, comme le dit Hölderlin, que « la naissance décide en majeure partie », l'origine des civilisations constitue un témoignage capital sur leur nature: elle signifie que la civilisation est l'expression de la vie humaine, au sens d'expérience vécue d'un rapport vivant que l'homme est incapable de transcender, sauf par subterfuge, en dénaturant son essence d'être civilisé ou en voie de civilisation. L'homme ne peut dépasser sa propre naissance que d'une façon strictement imaginaire, en se scindant en deux parts dont l'une, volontairement méprisée, dépend de son origine, mais végète, et dont l'autre, volontairement construite par l'esprit, oriente son action vers un monde qui n'est plus que matière à transformer selon son schéma. En d'autres termes, l'homme peut toujours nier sa naissance pour transcender le rapport fondamental qui l'astreint, mais il est alors réduit à se construire une civilisation imaginaire qui n'est plus qu'expression sans contenu et sans vie.
Ce caractère vital de la civilisation qui alimente sans cesse sa croissance aux principes de l'existence est inaccessible à l'esprit : il ne peut être pensé qu'en tant que préalablement vécu.
La relation fondamentale de l'homme au monde précède la connaissance et la volonté humaine dont le rôle se borne à l'affirmer en y participant par la contemplation et l'action, ou à la nier en se créant des images de l'être authentique et en les projetant dans une vie exsangue et diminuée.

Tout le développement ultérieur de la civilisation, en ses formes spirituelles les plus hautes, est basé sur une insertion de plus en plus profonde dans la vie originelle dont elle tente d'exprimer l'inépuisable archétype là où une civilisation grandit; il n'est pas difficile de discerner les énergies sociales et religieuses qui nourrissent son épanouissement et pénètrent ses réalisations les plus nobles. Le passé est suffisamment évocateur à cet égard.

Si obscure et quelque irritante que soit pour l'esprit cette identité entre civilisation et expression de là vie originelle, elle ne laisse d'illuminer le phénomène singulier du polymorphisme, des civilisations que l'humanité a connues. Dans son Outline of History, Arnold Toynbee signale que les temps historiques ont vu naître vingt-trois types distincts de civilisation, dont cinq seulement subsistent encore aujourd'hui, pour la plupart gravement atteints dans leurs oeuvres vives. Pourquoi donc y a-t-il des civilisations, et non pas la Civilisation élaborant un type unique et universel d'hommes ? Pourquoi l'expansion d'une civilisation en hauteur et en étendue est-elle toujours un signe de dégénérescence ? Le témoignage de l'histoire est probant : l'appel à l'universalité est pour une civilisation l'appel de la mort. Ces deux faits connexes n'ont d'autre cause que le contraste, sinon l'antinomie qui ne cesse d'opposer l'une à l'autre, en dépit de leur complémentarité, l'expression de la vie et la vie elle-même. Saisie en sa substance, la vie est incommensurable à l'expression, car elle est débordante, et l'expression exige la forme qui en limite les contours. Par elle-même, la vie aspire incessamment à faire éclater les catégories du temps et de l'espace et, selon l'expression bergsonienne, à culbuter la mort. Mais la vie s'exprime, et la vie humaine en particulier se coule, comme toute vie, dans des modèles et dans des structures qui la façonnent et lui imposent une configuration spatio-temporelle que démontre l'expérience la plus élémentaire aussi bien que la morale du fabuliste. Au delà d'un certain point de croissance et de maturité, toute forme vivante s'altère. Ainsi toutes les formes vivantes sont bornées et par conséquent multiformes, toutes les perfections imparfaites et par suite distinctes. Seul l'Être qui est la Vie s'exprimant par la Vie elle-même et qui est le Verbe de Vie triomphe de l'espace et du temps. La Forme ou l'Expression du rapport fondamental de l'homme au monde en contracte nécessairement l'ampleur, et ses limites mêmes offrent place à d'autres formes et à d'autres expressions. L'action qui traduit ce rapport passe dans le temps et se soumet, comme toute action vivante, au rythme de la naissance et du déclin. Au surplus, la vie foisonne et diversifie et, si la civilisation est bien ce qui permet à l'homme de vivre dans le monde, elle doit être à son tour vivante, bigarrée, multiple. C'est d'ailleurs pourquoi, notons-le en passant, il n'y a pas et il ne peut y avoir de civilisation chrétienne, au sens propre du mot, malgré l'abus qui est fait aujourd'hui, à des fins politiques, de cette expression : le christianisme étant surnaturel par essence et les civilisations étant naturelles, il ne peut exister qu'une diversité de civilisations chrétiennes. La Foi chrétienne est indépendante de la structure des civilisations qu'elle surexhausse. La preuve en est livrée par l'histoire et par la géographie : le christianisme n'a pas sauvé la civilisation romaine décadente et s'est adapté à la nouvelle civilisation barbare qui allait donner le Moyen Age; s'il réalisait son voeu oecuménique, ni l'Inde ni la Chine n'auraient la même civilisation que l'Europe. Mais nous avons une propension invincible à mêler la civilisation actuelle, née en Europe, et le christianisme, non seulement en raison d'un vague souvenir du Moyen Age où le ferment de foi a pénétré la respublica christiana occidentale, mais surtout parce que la civilisation moderne défaillante, où nous sommes englobés, parasite confusément la religion chrétienne dont elle espère le salut, sans adopter ses exigences, et parce que le christianisme à son tour craint l'écroulement de ses états traditionnels vermoulus.


Civilisation et vie.

Puisque la civilisation est la forme de la vie pour l'homme, elle a, comme la vie, ses vicissitudes, son rythme, « ses hauts et ses bas », son cours irrégulier et ses méandres. Il serait vain de vouloir découvrir dans une civilisation vivante quelconque un élément de régularité, une série linéaire, ou mieux encore ce que l'esprit moderne appelle « un progrès indéfini ». Une civilisation ne se développe pas selon un enchaînement rigoureux de théorèmes ni d'après une dialectique de concepts. La vertu essentielle de la vie est son imprévisible faculté de rebondissement, sa capacité d'invention, sa soudaine générosité. Or cette vertu se disperse si la forme ne la saisit pas. De ce point de vue, la dualité entre l'expression du rapport vital et le rapport lui-même qui fait en un sens la faiblesse de toute civilisation, en fait également la force. La forme ou l'expression constituent en effet de puissants accumulateurs de vie latente : en elles se déposent et s'amassent des énergies qui semblent sommeiller, mais dont le niveau montant les porte peu à peu à la perfection. Contemplée dans son ensemble, une civilisation apparaît comme une tradition qui, à un certain moment, atteint le sommet d'une courbe où la relation de l'homme au monde s'exprime d'une manière éminente et parfois souveraine. Sans cette longue permanence antérieure de la forme, sans tradition, jamais la civilisation ne parviendrait à exprimer humainement le monde. Une civilisation qui méprise la tradition perd les réserves de vie qui lui permettent ses reprises, ses réfections et, dans la suite onduleuse que constitue vue de près sa courbe ascendante, son pouvoir de mûrissement. L'unité de la forme vivante fait du reste l'union des générations successives, favorise la pénétration intuitive de l'univers par des hommes qui savent se comprendre à travers l'espace et la durée, affermit la relation vitale et lui ouvre la voie vers une expression majeure. Tout dépend ici du niveau de la vitalité humaine et de l'aptitude de l'homme à s'insérer dans le monde qui en détermine la vigueur par sa présence effective. Pourquoi en est-il ainsi ? Il n'est point de réponse à pareille question, il faut bien l'avouer : c'est le mystère de la civilisation comme de l'individu. De même qu'il existe des individus dont la vitalité puissante, le feu, le coloris, la lumière sont en harmonie avec la vie universelle, et des individus moralement chétifs, malingres, sans rayonnement, il existe des civilisations gonflées de sève et des civilisations stagnantes. La loi de la vie et de l'être est l'inégalité concrète : tel arbre de la forêt dépasse son voisin qui puise dans la même terre, telle civilisation s'élève au-dessus des autres dans la mesure où les racines de l'homme qui la crée sont plus profondément et plus vitalement enfouies dans l'expérience du réel. La vie ne dispense pas ses richesses selon un plan uniforme. Dans un cas, la tradition de la forme et la continuité de l'expression seront semblables à la persistance organique d'une santé sans défaut, qui dure en s'ignorant elle-même, avec des alternances rythmées d'activité et de repos, des facilités dans l'effort, des moments d'allégresse créatrice dans un autre, elles ne seront que routine, répétition mécanique, régime immuable, qui maintient dans une existence précaire une vitalité croulante. Ici régnera une stérilité chronique, là une féconde disponibilité. Il convient, donc de distinguer nettement - car nos yeux myopes ne l'aperçoivent plus - entre la réitération monotone qui est un indice d'épuisement (le bois mort se répète, disait Péguy) et le style traditionnel qui est l'ensemencement, renouvelé à chaque saison, d'une puissance germinative continue. La même unité vivante de l'expression qui s'observe dans les civilisations authentiques diversifie également les individus qui la partagent. Ici encore les analogies avec la vie sont frappantes. Les feuilles d'un même arbre ne sont point identiques elles sont seulement semblables. Aucune d'entre elles ne recouvre adéquatement une autre à la manière de deux mêmes figures géométriques ou de deux objets façonnés dans le moule d'une machine. La différence entre les feuilles, les fleurs, les fruits, les branches, le tronc, les racines est encore plus sensible. Tous les éléments de l'arbre participent cependant à l'unité organique de l'ensemble. Tous sont solidaires et agissent synergiquement à travers la même expression de la vie végétale. Le propre d'une civilisation véritable est de rassembler organiquement, dans une unité différenciée, des individus qui, sans sa présence; seraient voués à l'identité dans la séparation. Plus le niveau d'une civilisation s'élève, plus nous voyons ses fonctions sociales, politiques, religieuses, intellectuelles, esthétiques et morales se diversifier en augmentant les relations qui les unissent, plus nous constatons que les individus qui les exercent sont inégaux et associés à une même tâche. Encore une fois, le rapport vécu et exprimé de l'homme au monde n'est pas uniforme, mais symphonique, car la vie et son expression engendrent partout la différenciation : la relation fondamentale, pleinement assumée, se multiplie avec une sorte de prodigalité foncière en d'autres relations dont les termes sont distincts et unis, exactement comme la semence de l'arbre ou l'embryon d'un organisme supérieur.

De quelque côté que nous nous tournions, la civilisation apparaît comme un foisonnement de rapports qui surgissent eux-mêmes d'un rapport antérieur, extraordinairement mystérieux, qui est ressenti d'une manière inconsciente et qui ressortit à la sphère de l'expérience vécue. L'être civilisé se meut à l'aise dans le monde qu'exprime son type de civilisation et, s'il est brusquement transplanté dans un autre domaine, il éprouve le sentiment aigu d'un manque de correspondance : une certaine harmonie primitivement imperceptible est désormais rompue. Il est dorénavant seul, étranger. C'est avec une intuition remarquable de cette situation que les Grecs appelèrent barbaroi, étrangers, tous ceux qui ne participaient pas à leur mode de vie et à leur expression de l'expérience vécue du monde.

Le cycle de la civilisation.

L'aisance, la facilité, l'absence d'effort - qui n'excluent point le labeur inhérent à tout travail d'expression - voilà qui caractérise l'attitude de l'homme dans son aire de civilisation : l'être humain se trouve au niveau du monde qui correspond à sa vitalité, il est avec un univers qu'il reconnaît dans les formes construites par son type de vie ; il coexiste à l'être vers lequel se porte sa relation congénitale et qui s'exprime directement à lui ; tout revêt pour lui un caractère familier, amical, prochain ; l'angoisse d'être seul lui est inconnue ; à travers tous les remous de la vie individuelle ou collective qui sont le lot de l'humanité, il a toujours « quelque chose » à quoi « s'accrocher » ; si dure, si démunie qu'elle soit, son existence a un sens. Lequel ? La plupart du temps, il n'en sait rien ou peu. Mais il sent, il éprouve, il vit cette signification : elle lui apparaît consacrée, dédiée à une réalité qui le dépasse et le constitue, qu'il tente de définir et d'exprimer parce que toute vie se meut, agit, prend forme, et qu'en fin de compte il traduit dans la polyvalence plus ou moins étendue de sa civilisation. Celle-ci à son tour oriente son action vers le terme qu'il pressent, et ainsi de suite dans un cycle sans fin : toutes ses manières d'être et d'agir, depuis la plus humble technique jusqu'aux rites des multiples religions naturelles, en passant par l'art, la morale, la science, la sagesse de vie, la philosophie, etc... subissent cette double aimantation. Les manifestations de son être émanent de son expérience vécue et lui font retour dans un circuit vital qui amplifie l'emprise du monde sur son existence. et son voeu réciproque de la déceler. La civilisation l'englobe comme une âme dans son rythme.

Tel est le moment lumineux d'une civilisation. Mais toute vie est promue à la mort : « Nous autres, civilisations, nous savons que nous sommes mortelles... » Bien avant Paul Valéry, témoin désabusé, l'homme le devine confusément. C'est pourquoi les civilisations à niveau vital supérieur jettent leurs derniers feux, les plus brillants de tons, avant d'entrer dans la longue période de déclin qui annonce leur chute définitive. Ainsi font toutes les formes de la vie : l'instant de la maturité, le plus bref de ceux qui composent l'existence, rassemble les énergies dans une ultime floraison. Ce qu'on a nommé le siècle de Périclès, ou celui d'Auguste, ou celui de Louis XIV - tant les noms semblent éternels -, est en fait un laps de quelques années : dernier moment d'une résistance à la mort où la vie triomphe dans une sorte d'élan que rien ne fait prévoir et qui est aussitôt suivi des premiers signes manifestes d'épuisement.

Ce phénomène capital du déclin des civilisations éclaire remarquablement leur nature, à la manière de la maladie qui dégage par contraste l'essence concrète de la santé. Aussi longtemps que l'expérience vécue du rapport de l'homme à l'univers déborde, pénètre et enveloppe ses divers modes d'expression, une civilisation se maintient et prospère: la vie l'alimente sans l'épuiser. Sa forme enserre toujours du réel parce que le réel ne cesse de dépasser les limites. Une continuité sans fissure s'établit entre les différents aspects du style de l'existence humaine et la relation fondamentale. Des échanges se nouent qui les fortifient mutuellement : ainsi l'art, la philosophie, la religion, traduisent la situation de l'homme dans le monde et cette situation à son tour confère aux formes exprimées toute leur densité. Rien en elles ne sonne creux tant que cette liaison persiste.

Comment la fêlure se produit-elle ? Comment la forme se déleste-elle de la relation, se vide de sa substance et se transforme en un moule qui s'imprime dans une réalité appauvrie avec une sorte d'automatisme ? Cette dégradation du vital en mécanique que le génie du paysan Péguy et celui de l'intellectuel Bergson ont parallèlement mise au jour est un processus très simple que révèle l'expérience immédiate. On s'étonne un peu qu'elle n'ait pas été plus souvent décrite tant elle est manifeste. Peut-être faut-il voir là le tenace empire de cette illusion qui nous masque la présence de la mort et qui caractérise toujours les ultimes moments d'une civilisation.

L'expérience vécue de la relation fondamentale, avons-nous dit, s'exprime : et c'est, avec le niveau de la vitalité, toute la civilisation. Or, précisément parce que l'expérience du rapport de l'homme au monde est vécue, elle envahit du dedans au dehors l'être humain tout entier : l'homme vit et exprime d'une manière compacte sa relation à ce qui le touche intimement, ses proches, la terre, la présence obscure du divin épars dans la nature. Les premières civilisations sont à cet égard patriarcales, agricoles, religieuses. C'est à ce fond où se recueillent les puissances telluriques, que les civilisations nouvelles viennent puiser lorsque disparaissent celles qui les ont précédées, comme s'appuient sur lui les civilisations branlantes en période de crise. Les formes les plus hautes de la civilisation sont encore immergées ici, parfois même engluées, dans une expérience de l'être qui laisse en dehors d'elles un surplus permanent dont l'ubiquité transcende l'homme et lui communique l'impression constante de son appartenance organique au réel. L'esprit, l'intelligence, le vouloir, l'imagination, dont l'activité fabrique sans trêve des expressions de l'être, sont solidaires de la vie qui leur apporte son indéfinissable et concrète participation à l'existence. Ils dépendent étroitement de cette chaleur intérieure et rayonnante qui est la marque même de toute expérience vécue, stimule leur développement et les rend authentiques. Plus ils s'ouvrent à la vie et à l'être, plus ils s'incarnent en eux pour recevoir leurs influx et leur conférer une forme. Une civilisation croissante s'épanouit ainsi du dedans au dehors, sans solution de continuité entre le réel, l'homme et l'expression de leur rapport, comme le fait toute espèce de vie. Elle se soumet au rythme essentiel de toute existence, qui est la participation à l'être et la subordination à sa loi de l'échange organique.

Or voici où s'insinue la faille: toutes les expressions du rapport fondamental, quelles qu'elles soient, peuvent, en tant même qu'elles sont expressions, se détacher de l'homme, comme la feuille morte de l'arbre. Elles se réalisent en effet dans d'innombrables formes matérielles langage, couleurs, figures, nombre, droit, code, législation, rites, conventions, etc... qui constituent les intermédiaires entre l'homme et le monde, et par où passe, tel un courant de vie, la relation rendue désormais visible et palpable. Ainsi les mots que nous employons dans les rapports sociaux ou dans le poème. Sur tous ces moyens pèse la menace de la mécanisation qui les rend étanches et interrompt le flux vital, pour autant que l'esprit qui le crée et les agence refuse de s'incliner devant le primat de la relation qu'il n'a ni créée ni agencée, et qui s'impose à lui. En d'autres termes, la négation du geste religieux dans tous les domaines déclenche l'automatisme. L'esprit se retire, lui et ses productions, hors du champ relationnel où gravite l'être humain. La conséquence s'ensuit, inéluctable : les formes de là civilisation ne participent plus à l'être, et l'être lui-même, au lieu de se définir comme un centre de communion et comme un noeud d'échanges, se transforme en une « matière » plastique, prête à subir une empreinte qu'aucune vie n'anime plus. La civilisation est alors remplacée par une technique de domination du monde où l'homme, identifié à l'esprit coupé de toutes ses attaches, se pose comme transcendant à l'univers. Elle ne tarde pas à dégénérer dans la mesure où la vitalité humaine, se heurtant à des formes artificielles qui la stérilisent, trouve de moins en moins d'ouverture où s'exprimer. L'homme, armé de ses expressions dévitalisées, pétrit, broie, malaxe et machinise désespérément toute existence et la sienne, afin de subsister...

Nous connaissons d'ailleurs des périodes de l'histoire où la civilisation enveloppait l'homme jusqu'en sa racine comme une âme, et d'autres où elle pesait sur lui comme une chape de plomb. Tantôt, elle s'intégre à la substance concrète de l'homme, émerge et fleurit de son être, sinue en lui comme une sève montante faillie de sa force ; tantôt, elle n'est plus qu'un'ordre extérieur à l'homme, plaqué sur sa vie esseulée, sorte d'entité hypostasiée qui empoigne son être et l'absorbe en sa forme propre. Là, elle est immanente à l'homme concret et constitue la trame de son existence ; ici, elle se détache des êtres humains, plane au-dessus d'eux et le dirige, semblable à une maléfique Idée platonicienne. Songeons un instant à l'attitude du Grec au temps de Périclès et à l'époque alexandrine, ou à celle du Romain pendant la prospérité de la République ou aux derniers siècles de l'Empire. Dans le premier cas, l'homme s'insère dans le monde par la civilisation, dans le second, il tend sans cesse à s'évader hors du réel et à se diluer dans le mécanisme de la civilisation qu'il a monté. Tout se passe comme si l'homme, à certains moments de son histoire, avait assez d'énergie pour produire une civilisation qui ne fasse qu'un avec lui et le mette en relation visible avec le monde, tandis qu'à d'autres, épuisé, anémié, sans vitalité et sans force, il s'abandonne au courant d'une civilisation qui n'est plus elle-même irriguée de l'intérieur par la présence active d'une source humaine et l'arrache du monde. L'analyse philosophique confirme cette observation.


Conscience et universalité

C'est précisément ce phénomène de l'absence du monde qui produit la conscience de la crise que traverse la civilisation. Celle-ci est un processus absolument naturel, avons-nous dit. Or toute activité normale qui s'interrompt ou menace de disparaître engendre immédiatement l'intuition aiguë et lucide de sa nécessité. Ainsi en est-il de nos fonctions physiologiques élémentaires: nous ne prenons conscience de notre estomac qu'au moment où son rythme s'alourdit. Il en est de même de l'insertion organique de l'homme dans le monde qui fait la civilisation. La conscience du drame qui l'embrase nous saisit dans la mesure où la civilisation sort hors de ses gonds, où l'homme qui en bénéficie se déracine. Les éléments mystérieux grâce auxquels l'homme adhérait religieusement au monde pour en exprimer le caractère humain, se dissolvent au bénéfice de la « prise de conscience ». Leur fonctionnement se transpose du plan de la vie au plan de l'esprit, du vécu au pensé, du vital au conceptuel. Dans un dernier sursaut, la conscience essaie de combler les brèches dont elle est issue, en fabriquant en toute hâte des produits de remplacement. Nous en sommes aujourd'hui tellement saturés que seul le nouvel ersatz nous paraît original ; nous sommes devenus insensibles à cette atmosphère factice où nous faisons semblant de vivre...

Le premier signe visible, mais aussi le plus inaperçu, du déclin de la civilisation est la conscience que nous en avons. Avec la lucidité parfaite du malade qui connaît son mal, nous en suivons le cheminement. Nous voyons l'une après l'autre les fonctions de la vie civilisée : les moeurs, l'art, la science, la philosophie, la politique, la société, la religion, atteintes par un implacable processus de décadence. Notre conscience s'élargit à la mesure du mouvement qui les décompose et qui la libère. Notre esprit se dilate en proportion du néant qui nous envahit, qu'il domine et qu'il peuple désormais de ses créations autonomes, sans être asservi par rien. Nous en éprouvons une jouissance secrète : nous savons que le mal est là, présent, méthodique, dédoublant en quelque sorte notre être en deux parties, dont l'une se dissout et dont l'autre, projetant sa conscience jusqu'aux plus subtils méandres du désordre, les canalise par ses artifices. Nous sommes capables aujourd'hui d'organiser la désorganisation dans une vue d'ensemble, analogue au plan de l'architecte, qui en recompose les éléments épars. Mais nous ne sommes capables que de cela. La conscience de l'unité de la civilisation croît avec son effritement, et l'action qui la ressemble ne s'opère qu'au niveau de ce que nous appelons, dans notre fatuité, « l'esprit », lui-même aidé par ce qui lui est proche : le langage abondant et stérile, la ruse insidieuse, la force qui violente. Car la vie est silencieuse; franche et désarmée.

S'il est vrai qu'un organisme meurt lorsque sa cohérence interne disparaît, la civilisation moderne en est arrivée à ce stade. Mais Nietzsche n'écrirait sans doute plus aujourd'hui : "je suis venu auprès de vous, vous les hommes actuels, je suis venu dans le pays de la civilisation... Et que m'est-il arrivé ? Malgré la peur que j'ai eue, j'ai dû me mettre à rire. Mon oeil n'a jamais rien vu d'aussi bariolé !... Le visage et les membres peinturlurés de cinquante façons : c'est ainsi qu'à mon grand étonnement je vous voyais assis, les hommes actuels. Et avec cinquante miroirs autour de vous, cinquante miroirs qui flattaient et imitaient votre jeu de couleurs !... Et si l'on savait scruter les entrailles, à qui feriez-vous croire que vous avez des entrailles ? ....d'une multiplicité sans cohésion d'êtres identiques, se contemplant dans le seul miroir de « la conscience humaine tenue pour la plus haute divinité ». Nous baignons dans un continu spatio-temporel de pensées qui se réduisent de plus en plus à un seuls, et même commun dénominateur « spirituel » et nous vivons dans une discontinuité morbide. Si nous prenons un à un les grands courants «doctrinaux » qui interfèrent dans la civilisation actuelle et si nous les considérons moins dans leurs différentes sources que dans l'espèce de delta marécageux où ils aboutissent, nous éprouvons l'impression navrante de la similitude dans la pauvreté. Marxisme, capitalisme et un certain christianisme convergent à l'envi vers la domination du monde par « l'esprit » humain. Mais ce monde n'est plus qu'une terre abstraite, grise, uniforme : on y cherche en vain la terre des hommes en chair et en os. C'est une expression algébrique où nous ne rencontrons personne, où le prochain sensible et concret est disparu, dilué dans la conscience de l'humanité. Pour ces systèmes, les hommes ne sont plus organiquement reliés entre eux par un je ne sais quoi, impossible à décrire, qui les contraint, à travers bien des heurts et des vicissitudes, à s'articuler dans la chaude présence de petites communautés où chacun rencontre et comprend chacun sans effort. Tout se passe comme si dans les divers organes de ce vaste corps qu'est l'humanité, le cerveau., les reins, le coeur, les entrailles - mais à qui feriez vous croire que vous avez des entrailles? -, les diverses espèces de cellules avaient perdu leurs parois protectrices et s'étaient transformées en atomes similaires, sans liens, juxtaposés par la froide présence - entrecoupée de quelques sursauts « .mystiques » - de « l'esprit» qui les surplombe. La civilisation n'a plus devant elle que des atomes humains qu'elle désintègre et dont elle espère tirer des énergies psychiques inconnues qui renouvelleront la face de la terre sous la direction de « l'esprit » que celui-ci soit spirituel ou matériel, politique ou économique, gnostique ou scientifique, peu importe, il est là, dirigeant la pauvre humanité saignante vers son « bien ». Après chaque désastre, après chaque descente d'un degré des valeurs humaines concrètes, cette civilisation proclame par la bouche de ses interprètes les plus qualifiés, qu'un « esprit » de justice, de charité, d'accession de tous aux biens terrestres diffusés par une technique grandiose, superorganisant la matière, travaille invinciblement le monde pulvérisé. Plus la vie authentique s'écoule, plus la conscience imagine une vie nouvelle dans un monde nouveau synchronisé à sa dévitalisation.

Voici donc le drame de la conscience ou de l'esprit dans les moments de crise profonde de la civilisation ; le rapport fondamental de l'homme au monde n'a plus d'autre existence que pensée, en fait imaginée, étant donné la rareté effective de la pensée proprement dite dans l'espèce humaine. La compénétration et la sympathie réciproques de l'homme et du monde abolies, le monde ne parle plus silencieusement à l'homme par mille voix qui se glissent dans son inconscient et l'informent de ses secrets ; l'homme ne lui répond plus par la même affection silencieuse. Leur dialogue amical est interrompu qui imprégnait telle ou telle aire géographique civilisée d'un caractère familier. Une distance s'insinue entre la conscience humaine et sa situation dans l'univers, qui les rend incommunicables l'un à l'autre sur un plan fraternel. Par la prise de conscience qui colore d'une manière plus ou moins nette les fins de civilisation, l'homme s'avoue incapable de Participer au réel et à inscrire son action dans un ensemble organique limité: il fuit tout ce qui est, il fuit son être et il fuit l'être pour se concentrer dans l'idée ou dans l'image qu'il se fait de soi-même et de la réalité. Au lieu de vivre la relation, l'homme la rêve... Le religieux dans sa cellule qui disserte du mariage, des rapports conjugaux, des réformes de structure, etc... sans en avoir la moindre expérience concrète, le politicien qui reconstruit la société, le savant de laboratoire qui trace les plans de la cité future, l'ingénieur qui traite l'homme comme il fait de la machine, l'artiste qui oeuvre selon une théorie de l'art, chacun de nous qui portons en tête une idée préconçue de tel ou tel aspect de la vie, nous sommes emportés par ce courant qui nous sépare de l'être, d'une manière insidieuse ou brutale. La plupart des hommes d'aujourd'hui s'avèrent incapables de vivre leur vie : la civilisation moribonde leur trace sans se lasser d'innombrables itinéraires de fuite. L'homme actuel se réfugie dans l'abstraction qui siège dans l'esprit parce qu'il a brisé le pacte nuptial que la civilisation avait conclu avec la nature et qui l'insérait dans la présence concrète d'un monde adapté à sa taille et à sa puissance d'incarnation.

Le second signe qui marque toute fin de civilisation en dérive : la tendance à s'universaliser. Toute abstraction est en effet universelle : transcendant l'espace et le temps, elle est toujours et partout semblable à elle-même. Déjà le marxisme, le capitalisme et le christianisme qui se partagent l'orbis terrarum, atténuent sur bien des points leurs oppositions factices, sympathisent obscurément et se préparent à une sorte de fusion cosmique sous l'effet d'un courant unique, à haute tension, de « spiritualité collective ». Sans doute les systèmes et les dogmes se heurtent-ils encore avec violence, sans doute aussi le christianisme se défend-il, par la voix des garants de l'orthodoxie, de pactiser avec les idées que condamne la foi, mais le moraliste qui se penche sur les moeurs et la mentalité des hommes d'aujourd'hui ne peut pas ne pas remarquer, dans les « élites» comme dans la masse, une orientation marquée vers le syncrétisme : pour autant d'ailleurs que le christianisme se désincarne et qu'il n'est plus qu'une transe religieuse analogue à celle que procurent les théosophies, ou un code superficiel dont l'influence ne descend pas plus bas que le cerveau, il n'échappe pas à l'irrésistible fascination qu'exercent sur lui les formes désincarnées de la conscience contemporaine. Bref, l'humanité expérimente son affinité planétaire et change de dimension, par une prise de conscience plus intense de sa promotion à l'universel : un brassage gigantesque est en train d'effacer toute différence entre les hommes.

Ces deux indices se retrouvent inconstestablement dans la civilisation antique agonisante. Toute civilisation qui déserte le rapport fondamental, toujours concret, de l'homme au monde, pour se complaire dans les prestiges et dans les paradis artificiels de l'abstraction, est marquée du sceau de la mort. Toute civilisation qui s'universalise et franchit les limites que lui impose l'expression, toujours définie et circonscrite, de la vie et des échanges organiques abandonne ses racines et sa profondeur.

Mais ce qui différencie la conscience et l'universalité modernes des notes antiques parallèles, c'est leur pesanteur et, si l'on osait dire, leur puissance inédite d'emboutissement d'un type humain uniforme. L'image spectaculaire que l'homme contemporain s'est forgée de lui-même se transforme en réalité, constituant un cyle qui part de l'homme pour faire retour à l'homme sans passer par les exigences qui le font participer à l'être. L'homme devient sa propre transcendance, en payant le prix de sa tentative : la suppression de la diversité organique, la déification du « gros animal » platonicien, le nivellement de toute personnalité dans une « conscience collective » planétaire, privée de vie et de pensée véritables. Car la relation de l'homme au monde ne peut être vécue et pensée par une collectivité elle est l'apanage de la personne. Mon rapport organique à ma famille, à mon groupe social, à toutes les formes de la civilisation qui l'expriment; est irréductiblement personnel : un autre est incapable de le saisir, de l'éprouver, de le comprendre, sauf de l'extérieur et d'une manière purement abstraite. Nul ne peut prendre ma place dans l'univers. Nul n'est interchangeable, à moins que tous ne soient réduits à, l'état de robots. Que l'on appelle maintenant cette situation "fin de querelle entre l'homme et la nature" avec Marx, domination de la terre par la technique et l'industrialisation avec le capitalisme privé ou avec le capitalisme d'État, primauté de l'esprit sur la matière selon la formule ambiguë d'un christianisme dévirilisé que fascine le mythe d'un nouveau Paradis terrestre, ces distinctions n'ont de sens que verbal. Elles se recoupent et s'identifient en un même point effectif : l'homme est la mesure du « monde » qu'il crée ; l'homme édifie une civilisation qui ne lui sert plus à s'incarner dans le réel en participant à ses lois ; semblable au démiurge, il malaxe la pâte fluide et inconsistante que constitue désormais pour lui l'être, il y imprime sa propre image, terne et divinisée. Nos contemporains sont en proie à la plus étrange des idolâtries: celle de la civilisation. Alors qu'elle se meurt de consomption interne, les adversaires qui se combattent en surface, se réconcilient spontanément à l'entour de l'effigie de leur être qu'elle leur présente à l'échelle mondiale, pour la « défendre », la « sauver », la « promouvoir », la « répandre », la « purifier », etc... Comme les médecins de Molière, ils sont en désaccord sur les moyens, les remèdes et les purges nécessaires; mais tous aspirent unanimement à son renouveau. C'est la tragi-comédie d'aujourd'hui.

Abstraite et universelle, la civilisation moderne offre un dernier caractère : elle n'est plus l'expression du rapport de participation de l'homme au monde, elle n'est plus qu'expression séparée, se développant selon ses propres règles, en dehors des hommes concrets, contre les vestiges d'organicité qu'elle rencontre, au-dessus de l'espace et du temps vécus.
D'où ses deux notes subsidiaires, souvent aperçues, mais rarement rattachées à leur principe générateur.

Tout d'abord, la « civilisation » doit, pour parvenir à ses buts, réduire en poussière le vieux monde, bâillonner les voix impuissantes qui montent encore du coeur de tant d'êtres vivants, opérer une radicale transmutation des valeurs. Elle dessèche et brise les cadres traditionnels que l'homme avait patiemment sécrétés de sa propre substance au cours des millénaires, afin de rassembler le monde à l'entour de soi et de le rendre davantage présent à son être dans la proximité vivante de ses composants. Elle ne reconnaît plus les hommes, les choses, les paysages, qui l'enveloppaient de leur mystérieuse transparence et qu'elle atteignait, naguère encore, jusqu'au coeur même de leur coexistence réciproque. Partout, « la civilisation » de l'homme déraciné procède par effraction pour dissocier le monde. Ce n'est point par hasard que des facteurs apparemment disparates se rencontrent aujourd'hui dans une commune obstination à disjoindre, les éléments du monde et de l'homme afin de les rassembler dans une proximité morte et mécanisée. Citons en vrac : la psychoanalyse, le divorce, le «collage », un art vulgaire ou raffiné, spécialisé dans le déclenchement du choc nerveux ou de l'onde cinesthésique, l'intrusion de la politique dans tous les recoins de la vie et particulièrement du métier, le viol des foules par la propagande, les grandes cités tentaculaires dont chaque habitant est une cellule étanche, les destins hors série des agitateurs, les psychoses agressives des journaux et des illustrés, le décloisonnement opéré dans la vie commune par les meetings, les démonstrations spectaculaires, les réunions épisodiques en des lieux de rencontres aussitôt défaites et refaites, l'action du cinéma, des affiches, des réclames, des étalages, des lumières violentes, du bruit, l'extrême facilité des moyens de locomotion qui détourne l'attention de la présence des hommes et des choses, le chaos discontinu du monde de la radio, la dilacération et le brassage des guerres, l'euphémisme affreux des displaced persons; le gangstérisme individuel et collectif, les essais de thérapeutique sociale opérés sur l'homme in vivo, le culte généralisé de la haine et, pour clore provisoirement la série, la fission atomique et ses succédanés. Dans une telle perspective qui se vulgarise de plus en plus et qui se prolonge jusque dans les champs, les montagnes, la forêt et la mer, où la reprise du contact entre l'homme et la nature devient une prostitution de l'une et de l'autre, n'importe quoi équivaut à n'importe quoi, les êtres et les choses sans relation durable, juxtaposés, sans coexistence dans la durée ou dans l'espace, ébranlés jusqu'en leurs fondements, se diluent peu à peu dans une vaste coulée inorganique, terriblement morne et composée de purs instants successifs.

D'autre part, il faut voir dans la conquête de tout espace disponible effectuée par la civilisation moderne le résultat du désir qui la travaille et la pousse à s'affranchir des conditions imposées par la qualité des lieux, des atmosphères, de climats, et par la présence des autres civilisations éparses sur la planète. Ainsi que le montre trop bien la colonisation actuelle, la civilisation moderne ne s'adapte pas aux autres formes qu'elle rencontre, elle n'établit avec elles aucun échange vivant, aucune symbiose, de manière à constituer un type hybride, tel que le tenta jadis l'Espagne dans son empire d'outre-mer. La civilisation moderne s'impose du dehors à tous les milieux où elle s'incruste, comme si elle méprisait les modalités de l'existence terrestre à la façon de l'esprit pur. Nul obstacle spatial ne l'arrête. Elle se répand et elle enveloppe, mais elle ne prend pas racine parce qu'elle en est incapable. Elle forme une croûte qui entoure les latitudes et les longitudes, et qui vampirise les réserves organiques çà et là encore subsistantes. Elle transcende l'espace pour n'être qu'elle-même et pour absorber les pays, les races et les âmes dans une sorte d'âme mécanique du monde. Pareillement, elle nie le temps. Il est inutile d'insister sur son mépris du facteur essentiel de toute civilisation vivante : la tradition. Elle n'a aucun souvenir de l'expérience des siècles et celle même du passé immédiat est refoulée dans l'oubli quotidien qui est sa mesure. Elle vit dans l'instant présent en dilapidant l'avenir. La civilisation moderne étend ainsi son ordre nouveau - aux essais eux-mêmes renouvelés dans une ligne invariable et repris à pied d'oeuvre après échec -hors du temps concret qui rythme les battements du coeur de l'homme. Placée en face d'un monde et d'une humanité dont les affinités réciproques sont actuellement épuisées - elles se refont invariablement dans le secret de l'histoire pour organiser une autre civilisation - elle tente néanmoins une entreprise, qui n'a jamais eu d'exemple : rapprocher le monde et les hommes dispersés, en fonction de leur dispersion même, sans se soucier de rénouer sur des espaces restreints les liens concrets et affectifs qui les assemblaient naguère encore. Il s'agit pour elle de trouver un commun dénominateur aussi vague et aussi vide que possible, capable de rassembler cette multiplicité chaotique et de construire, degré par degré, de haut en bas, les moules échelonnés qui lui conféreront une cohésion. Oeuvre d'un «esprit.» projetant ses schèmes dans un monde et dans une humanité sans substance, elle diffuse partout l'artifice. Ce n'est plus l'homme et le monde qui s'organisent dans une interaction mutuelle et qui produisent au cours de l'histoire les cadres sociaux, économiques, politiques, esthétiques et religieux, correspondant à leur croissance et à leur amicale compénétration. L'homme qui a laissé pourrir ses racines et sa faculté de pénétration concrète dans le monde, est désormais voué à « organiser » l'univers dans l'intemporel, à partir de théories et de plans abstraits, situés eux-mêmes hors du temps. Il est mis en face d'une monde qui a perdu son visage humain.

Or c'est là que la civilisation moderne trouve son commun dénominateur : dans un monde qui n'est plus que matière et dont tous les éléments concrets : la beauté, la grandeur, la noblesse, la profondeur ontologique, le mystère, le reflet de Dieu ont été effacés. Car la matière, comme le montrent les plus hautes philosophies, est par essence indétermination, vacuité, potentialité indéfinie, aptitude à prendre toutes les figures : la forme séparée qu'est la civilisation moderne ne pouvait pas ne bas être attirée par la matière, son «esprit » devait être matérialiste, dès qu'elle voulait surseoir à son inévitable expulsion hors de la scène du monde, et proposer à tous les hommes un terme de même nature que son universalité abstraite, anonyme, inorganique. La matière qui attire toutes les convoitises et pourvue d'une infinie divisibilité répond à son voeu inné de dissolution.

Nous assistons ainsi au paradoxe le plus déconcertant de la situation actuelle : le rapport de l'homme au monde n'est plus guère que matériel, tandis que l'esprit humain, de plus en plus artificiel, exigeant de lui-même un nombre croissant de subterfuges, progressivement glorieux de la science et de la technique qui lu, permettent de dominer et « d'organiser » le chaos, élabore sans trêve les cadres nouveaux, aujourd'hui à l'échelle mondiale, qu'il lance en cette poussière volcanique afin de l'amalgamer. Toujours en éveil, « l'esprit » de la civilisation actuelle est acculé à une prise de conscience redoublée. A la moindre défaillance, c'est l'écroulement dont tant de guerres et de révolutions nous ont donné le sinistre présage. Sans cette prise de conscience, accessible à quelques initiés qui règnent sur « le gros animal » privés de vie et de pensées authentiques et qui réalisent le vieux rêve méphistophélique : Un seul cerveau suffit pour mille bras, sans les princes de ce monde qui établissent malgré eux, poussés par la nature des événements, leur domination sur l'univers: princes de la finance, princes de la politique, auprès desquels les princes de l'art et de la science ne sont que des subalternes, la civilisation moderne se serait déjà écroulée. Leur prise de conscience n'est que son ultime raidissement. Tout recommencera par quelques petits groupes d'hommes qui s'aimeront et qui referont une civilisation terrestre sous le regard de Dieu.


Tout ce qui est humain est cyclique

Car la faillite d'une civilisation, si longue et si pénible qu'elle soit, ne contraint que les âmes veules et faibles au désespoir et à la violence. Les civilisations sont pareilles à des générations multiséculaires et, semblables à celles-ci encore, elles se succèdent, selon le mot du poète, comme les feuilles des arbres. Tout ce qui est humain est régi, en tant qu'humain, par le principe corruptio unies generatio alterius, dont l'antique sagesse grecque et orientale a eu l'intuition profonde. Tout ce qui est naturel est soumis, en tant que naturel, au rythme de la vie et de la mort dont l'alternance est l'imitation de l'éternité. Or les civilisations sont des phénomènes naturels.

Cette notion ésotérique du cercle, que l'Occident a , malheureusement perdue, est d'une importance capitale pour comprendre le destin des civilisations. Nous sommes tellement envoûtés par la conviction inconsciente que notre civilisation moderne échappe à cette loi, parce qu'elle est l'oeuvre intemporelle d'une raison divinisée, que nous ne voyons même plus que le mouvement de la nature est partout circulaire : sans parler ici de l'univers astronomique, il suffit de se rappeler les cycles du jour et de la nuit, de l'été et de l'hiver, du flux et du reflux marins, du sommeil et de la veille, de l'inspiration et de l'expiration, de la croissance et du déclin, de la naissance et de la mort, et leur succession indéfinie. Ajoutons-y l'hérédité, les circuits sanguin et nerveux, les arcs réflexes, le battement de la marche, du vol, de la nage, de la danse, la période musicale, la cadence poétique, la rime, le refrain, le rythme qui apparaît dans tous les arts et jusque dans ceux qui paraissent les plus statiques, le continuel retour aux principes sur lequel se base toute connaissance vivante, l'incessante alternance de l'unité et de la dualité qui scande les élans affectifs, l'universelle croyance à l'existence d'un monde sorti de Dieu et revenant à lui après d'innombrables vicissitudes. De Job qui clame dans sa prière : Minus tuae fecerunt me et Plasmaverunt me totem in circuitu, à Gérard de Nerval :"le temps va ramener l'ordre des anciens jours", en passant par le Yang et Yin chinois, l'éternel retour des Grecs et de Nietzsche, toute l'histoire de la nature et de l'homme individuel ou collectif se développe en une série de systoles et de diastoles, nglobées elles-mêmes dans des pulsations plus amples et, à la limite, dans le cycle fondamental de la vie et de son mystère insondable.

Sans doute, nous est-il impossible de bâtir une théorie objective du cycle parce que nous y sommes inclus et que nous ne pouvons nous soustraire à sa présence pour le poser devant nous à la manière d'une chose : le cycle n'est pas une chose, il est la vie elle-même. Par là, il échappe à la science positive qui ne mord sur l'être qu'en le réduisant à des éléments dépourvus de toute relation polaire et, en fin de compte, comme l'a montré Meyerson, au néant. Il est extrêmement significatif à cet égard que la science soit incapable d'orienter ses investigations, ses découvertes, ses systèmes et ses prises de vue sur la nature d'une autre façon que linéaire : son action suit la ligne droite et horizontale. L'idéal de mathématisation, les théories de l'évolution et du progrès indéfini qui constituent ses asymptotes, en sont des exemples. C'est que la science n'atteint l'essence de la nature qu'à un niveau superficiel. L'expérience qui la nourrit est sans épaisseur et ne rassemble de l'être qu'une seule dimension : celle de la ligne qui relie les antécédents et les conséquents des phénomènes. L'expérience de la: vie est inséparable du temps vécu, irréductible à la quantité, et qui se rejoint sans cesse lui-même en formant cercle. Loin d'être rectiligne et de s'orienter à tout prix vers le nouveau, elle se concentre sur soi et se retrouve perpétuellement semblable à elle-même : nihil novi sub sole ! La sagesse de vie se retrouve en s'enrichissant et s'enrichit en se retrouvant. Mais parce qu'elle est vivante, elle a, comme toute vie, ses limites, et elle le sait partout, elle se heurte à l'infranchissable mystère. Étant bornée, elle peut et elle doit mourir : c'est là le dernier mystère auquel touche son destin. C'est pourquoi, la sagesse humaine, si dense et si pleine qu'elle soit, est tristesse: la douleur et, derrière la souffrance, la mort sont sa substance. La science, au contraire, se prévaut d'une vision de triomphe et de joie: elle avance en ligne droite vers la nouveauté. Mais, par une compensation immanente, elle ne nous dit rien: elle est tangente à la vie qui exige confusément plus que cette mince connaissance objective et qui ne l'obtient jamais parce qu'elle est soumise au rythme polaire qui débouche sur la mort. Aucune science n'a pu étancher la soif de l'homme, à moins que l'homme n'ait perdu le désir des sources de la vie. Dès lors, une civilisation vivante, accumulatrice de sagesse, est aimantée, elle aussi, par la mort, mais pour renaître, comme la sagesse elle-même dans une incarnation ultérieure. Une civilisation, telle que la nôtre, qui se calque de plus en plus sur le progrès scientifique pour échapper à sa destinée mortelle et pour se prolonger ad in finitum, par une suite de défis, en d'incessantes nouveautés, ne se libère point de cette norme imprescriptible, car elle ne se conserve qu'en refusant d'être vivante et de faire vivre l'humanité. Elle est déjà une civilisation morte avant d'être balayée par le mouvement cyclique de l'histoire. Tout ce qui vit en elle prépare l'avenir d'une autre civilisation. Le vernis de science qu'elle possède couvre une barbarie dont les sursauts en font craquer la couche.

Il faut donc se résigner à laisser mourir cette civilisation moderne dont nous pouvons à peine nous disjoindre tant nous sommes encore happés en son processus. Elle meurt comme toutes celles qui l'ont précédée. Rien ne la sauvera, parce, que sa tentative de se soustraire au rythme de la vie et de la mort par les artifices de la technique et de la science est encore une intégration anticipée dans le cycle qui affecte tout ce qui est humain. Rien ne la sauvera, pas même le christianisme. Ne nous leurrons pas d'espoirs. Le christianisme ne sauve que l'éternel en l'homme, et le cycle n'est que l'image lointaine de l'éternité. L'homme n'échappe au cycle qui règle la nature que par le surnaturel ou par le désespoir absolu : le cercle n'est ouvert que par en haut ou par en bas. En cette fin de civilisation, il s'agit d'assurer le salut de ce qui ne périt pas, de ce qui se rapproche le plus de l'éternel : le rapport fondamental de l'homme à la Création et, au delà de celle-ci, au Créateur, en le vivant le plus possible en lui-même et en ses ramifications essentielles.


                           Extraits de : Essai sur la fin d'une civilisation
- Marcel de Corte,1949.

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