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trois sortes d'âmes, trois sortes de prières...(Nikos Kazantzakis)

Publié le par Christocentrix

"Il y a trois sortes d'âmes, trois sortes de prières" lui dit un jour le jeune Ménéghis, fantôme d'El Greco apparu en songe à Tolède....(La Lettre au Greco, bilan d'une vie....Nikos Kazantzakis) :
"Je suis un arc entre tes mains Seigneur; tends-moi afin que je ne pourrisse pas".
"Ne me tends pas trop Seigneur, je casserai."
"Tends-moi tant que tu veux Seigneur, et tant pis si je casse."
Choisis..."

autre extrait de Nikos Kazantzaki :
"tu n'es pas le peuple, toi, pour pleurer ou t'abaisser. Tu n'es pas un dieu non plus, au coeur de marbre, pour ne pas souffrir, ne pas aimer, ne pas avoir peur."
"Tu es un prince, haut en équilibre entre deux gouffres, le gouffre de l'homme et le gouffre de Dieu : tu souffres mais tu ne pleures pas, tu aimes et tu as peur, mais tu ne t'abaisses pas."
"Tu regardes le peuple et tu dis : c'est ma faute, tu regardes Dieu et tu dis : ce n'est pas ma faute, c'est la tienne, mais j'en prends la responsabilité !."

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le regard de l'Aurige (Thierry Maulnier)

Publié le par Christocentrix

"On peut croire au premier abord que l'intensité du regard par lequel nous nous sentons traversés face à l'Aurige de Delphes n'est que l'effet de la technique alors commune qui sertissait dans le marbre ou le bronze de l'oeil des prunelles de pierre dure; procédé presque réaliste, qui s'accordait à la polychromie, et dont nous ne pouvons qu'assez rarement juger le résultat, puisque ces prunelles rapportées qui vivaient d'un éclat translucide, à l'image du véritable regard humain, ont le plus souvent disparu, et n'ont laissé que la trace du double évidement destiné à les recevoir. L'Aurige a le privilège de les avoir conservées. Mais d'autres statues, de facture moins magistrale, d'époque plus tardive, les ont gardées elles aussi, et pourtant leurs yeux ne nous pénètrent pas, nous n'y lisons que le souci naturaliste de l'auteur ou, comme dans le buste du « Philosophe » du Musée National, une théâtralité pathétique et hagarde. En revanche, dans le buste "6511" du Musée de l'Acropole, la présence de l'esprit dans le regard est suscitée par le seul jeu de la lumière sur la convexité pure inscrite entre les lignes d'ombre des paupières, lignes au tracé net, austère, où rien n'apparaît encore de la mélancolie frémissante demandée par Praxitèle, dans l'Hermès d'Olympie, au « mouillé » du dessin du bord inférieur. Et ce regard nous atteint, nous sonde, poursuit sa quête au delà de nous, tout autrement que celui de l'Aurige, mais avec le même pouvoir obsédant de faire de nous un livre ouvert. Il nous tient prisonniers, nous le quittons à grand-peine, il se pose sur notre nuque et nous suit, nous revenons à lui, nous le quittons et lui revenons encore, nous ne pouvons nous arracher à lui. Ce n'est pas un artifice technique, quel qu'il soit, qui peut créer entre l'oeuvre et nous cette communication où elle se livre moins que nous ne lui sommes livrés, c'est le langage de silence que l'artiste a écrit dans la matière. Non pas peut-être en vertu d'un dessein prémédité et précis, mais au cours d'une recherche qui ne peut avoir été radicalement différente, dans son objet le plus général, de celle qui sans que nous le sachions peut-être est aussi la nôtre, et qui ne concerne pas le réel - si l'on entend par réel le système mouvant des apparences où se confine notre vie ordinaire, - mais ce qui est au delà du réel ou que nous avons le besoin de supposer au delà de lui.

Le regard de l'Aurige est différent de celui du « 6511 ». Plus différents encore sont celui de la vierge byzantine de Torcello ou du «Titus » de Rembrandt. Mais tous, ils prennent possession de nous pour nous convaincre que le grand artiste ne prend pas dans le monde ses créatures, alors même qu'il semble le faire. Il les jette dans le monde, nées dans son propre monde et non dans celui qui l'entoure, à l'intérieur de lui-même et non hors de lui-même, et cela alors même qu'il n'est pas un artiste « religieux ». Ses figures ne sont pas faites pour nous être montrées, mais pour qu'elles nous voient et pour que nous nous sentions vus par elles. La réalité dont leur créateur les déguise pour les rendre plausibles n'est que l'habillement qu'il leur donne et le décor dont il les entoure. Leur réalité ne les vêt que de leur apparence. Elles ont le regard, venu d'ailleurs, du dormeur surpris par la lumière. Elles rejoignent en nous ce qui ne se contente pas du monde où nous les voyons, tel que nous le voyons. Elles défient la « vie » et son usure parce qu'elles sont vivantes d'une autre vie qui regarde au delà de la vie dans son tourment et son sourire, et qui vient de plus loin que la vie et qui va plus loin qu'elle. Seule, les figures dégénérées de l'académisme ou du réalisme nous invitent à les regarder comme nous regarderions des choses. Harmonieuses ou poignantes, sereines ou terribles, les combinaisons de formes que nous offre l'art dans ses inspirations souveraines ne sont pas passives mais actives, elles pénètrent de toute leur puissance dans la sensibilité connaissante de celui qui se croit spectateur alors qu'il est fasciné.

Le sculpteur de l'Aurige n'était pas chrétien, et beaucoup de ceux qui viennent aujourd'hui s'arrêter devant lui ne le sont plus ou ont cessé de l'être. Mais, disait le grand Ephésien, « le Maître dont l'Oracle est à Delphes ne révèle pas, il ne dissimule pas, il signifie ». Ce que signifie le regard de l'Aurige de Delphes a échappé, pour venir jusqu'à nous sans s'arrêter à nous, à l'effritement des dogmes et à la mort des cultures. Il n'est pas inhumain, il guide ses chevaux dans le tournant de la piste avec la même attention calme et précise, que nous pouvons voir dans les yeux d'un pilote, la main sur la roue du gouvernail, à l'entrée de la passe.

Mais il est encore et d'abord, avant tout et après tout, la réponse sans question et la question sans réponse; s'il est un seuil où nous quittons le mensonge de la vie pour entrer dans la vérité, nous y accomplir ou nous y dissoudre, l'ange qui nous attend à ce seuil ne peut nous regarder venir avec un autre regard que celui-là.

Un art digne de ce nom échappe à la société qui s'y est manifestée en croyant se parler à elle-même, et se fait sans qu'elle l'ait délibérément voulu signe pour d'autres hommes par delà les frontières de l'espace et du temps. Si nous le considérons selon des perspectives plus larges que celles de l'état des techniques, des formes sociales, des tensions intérieures et extérieures, les influences, des croyances, qui lui ont fourni son moule historique, ses inspirations particulières, ses outils, tout ce qui a fait qu'il est ce qu'il est et non autre, il nous apparaît dans son intention la plus profonde comme un monde rêvé pour être plus vrai que le monde et pour se substituer à lui. Loin de nous parce qu'il contient et représente l'ensemble des rapports de l'homme à l'univers tels qu'ils furent ressentis et définis par une certaine société et une certaine culture à un moment de leur durée, ce qui fait qu'il est inimitable et à supposer qu'il puisse être égalé ne peut être reproduit, le grand style dorien à son apogée éveille en nous par sa plénitude même la conscience douloureuse d'un paradis perdu de jeunesse et de force, le souvenir d'une respiration naturelle et souveraine de l'homme dans une nature avec laquelle il se trouve accordé jusque dans le mouvement qui le détruira. L'héritage de marbre laissé sur leur terre aride par les architectes de l'absolu et par les sculpteurs qui avaient appris à fixer dans un instant de la vie sa dimension d'éternité est un peu plus séparé de nous à chaque jour qui s'écoule, non seulement parce que le temps le ronge, mais parce que nous sommes emportés par le mouvement même de l'histoire humaine vers un univers inconciliable avec celui qui nous l'a légué. Il s'éloigne de nous comme un rivage où nous n'aborderons plus, comme une planète que nous verrions insensiblement diminuer dans l'espace parce que nous l'aurions quittée pour une autre. Ce n'est pas seulement le temps où la grande création grecque fut vivante, c'est le temps où ses restes auront pu être conservés qui, au regard des centaines de milliers d'années qu'a duré et que peut durer encore l'aventure éphémère des hommes, apparaît comme un point dans la durée.
Mais peut-on considérer seulement selon la perspective de l'usure du monde ce qui est par nature même le message destiné à lui échapper? Quelque chose dans l'homme se refuse à la victoire de la mort, quelque chose veut garder cette eau fuyante au creux des mains. Toute oeuvre de l'art humain, fut-elle la plus humble et la plus maladroite, écrite, peinte, chantée, sculptée, tend à fixer ce que le vent emporte, une prière, un amour, un visage. Elle n'échappe pas à la loi de la mort mais elle retarde la condamnation. Le privilège et la raison d'être de l'oeuvre d'art ne sont pas de ne pas mourir, mais de mourir plus tard que le moment qui l'a inspirée. Ainsi affirme-t-elle sinon l'éternité à travers le temps - qu'ils le disent s'ils l'osent, ceux qui sont sûrs de l'éternité -, du moins ce besoin qui est au fond de l'homme de l'illusion de l'éternel, et témoigne-t-elle peut-être - peut-être -, pour sa réalité.

D'une longévité plus grande que les dominations, les peuples, les races, les cultures, l'oeuvre d'art échappe dans une certaine mesure et pour un certain temps à l'histoire, non seulement parce qu'elle emprunte leur solidité à des matières plus durables que la matière vivante, mais par son intention profonde qui est antihistorique et par la permanence, à travers les vagues successives de la vie, de ce besoin mystérieux qui ne se satisfait pas d'elle. Il n'y a de grand art que du fondamental, et le fondamental humain est d'en appeler du temps et de la mort à une instance inaccessible.

Un art est le langage profond d'une société, en ce qu'il ne l'exprime pas seulement telle qu'elle se veut, mais l'avoue telle qu'elle est sans le savoir. Il en fixe les valeurs, mais en dit aussi les angoisses et arrache des formes à sa nuit. Il écrit dans les mêmes figures ce qu'elle est et ce qu'elle ne peut être, son accord et son désaccord avec elle-même, sa nostalgie d'origines mythiques et son appel à on ne sait quelle délivrance, sa jeunesse et sa fatigue, jusqu'à cette destruction par laquelle tout être individuel et collectif est secrètement fasciné, il témoigne pour son désir le plus profond.

Le sculpteur égyptien se survit dans les veilleurs immobiles des nécropoles souterraines, le sculpteur bouddhique dans la méditation miséricordieuse et souriante où le néant est guérison de la douleur, la cathédrale rassemble autour d'un dieu sauveur son peuple de ressuscités, la grande peinture de la Renaissance célèbre par la beauté des corps et la bénédiction de la lumière sur les formes de la vie l'espoir dans une rédemption de la nature, l'artiste moderne cherche à faire voler en éclats dans une explosion totale les contraintes de la société et les mensonges du sensible, l'artiste grec classique comme l'artiste moderne et comme tous les autres affirme l'homme contre le monde, mais à la différence de l'artiste moderne il affirme l'homme non par un style de révolte mais par un style de victoire.

Les gradins et les fûts mutilés de Delphes accrochés à leur balcon dramatique, Olympie, sanctuaire de la jeunesse, dont les pierres disjointes jonchent la vallée heureuse comme des stèles funéraires, l'île de lumière, Délos, les temples démantelés au fronton des collines et les amphores brisées que les plongeurs retirent de la mer, alourdies d'une carapace de coquillages pétrifiés, l'irréfutable Parthénon dans son désert d'incendie, qui maintient, face à l'impossible, la certitude d'un accord de la pensée et du mystère, de la raison et du sacré, le massacre des statues fracassées où le regard pourtant regarde, où le sein continue de respirer et la bouche de parler avec ses lèvres de silence, tout un grand cimetière de pierres battues et corrodées par l'infatigable marée du néant, témoigne en même temps pour la victoire de la destruction et pour la victoire sur elle.

Apollon, Athéna sont morts. Mais vide d'Apollon ou d'Athéna, la statue d'Apollon ou d'Athéna ne cesse pas d'être divine. Quelque chose en elle a résisté à l'usure de la durée, à la ruine de la société humaine et à la dissolution des rapports de l'âme à l'univers dont elle avait tenu sa forme, une parole muette à jamais, qui ne fut pas dite dans notre langage, qui ne nous était pas destinée, et que pourtant nous pouvons entendre : ce qui survit dans l'homme à la mort de ses dieux."


                              Thierry MAULNIER (extrait de "La Grèce où nous sommes nés", 1964)


 

 

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la Beauce grecque n'a pas de Chartres (Thierry Maulnier)

Publié le par Christocentrix

"La Beauce grecque n'a pas de Chartres. Peut-être parce qu'elle fut rasée par Alexandre furieux, sa capitale, un des plus vénérables berceaux de la légende humaine, la soeur et l'égale d'Argos aux origines de la tragédie, la ville d'Œdipe et de l'énigme, de l'inceste et de la pitié, Thèbes, Thèbes n'est qu'un marché paysan, une petite cité boutiquière et rustaude où les cafetiers et les marchands racolent à grands cris les touristes à l'escale de l'autocar, où les habitants, par les nuits trop chaudes, tirent leurs lits sur les trottoirs et dorment dans la rue. Pas un temple n'a laissé ici le sceau de ses fondations imprimé sur la terre, pas une colonne perdue, dernière sentinelle, n'y veille sur le passé enseveli. Entre les montagnes et les montagnes, entre la sécheresse presque immatérielle de l'Attique et la Phocide prophétique, la Béotie est un passage de prose, une longue route droite entre les cendres noires des chaumes brûlés sur place pour enrichir le sol, les champs jaunes piqués d'oliviers et de fruitiers tous semblables dans leur rondeur sans imagination.

Est-ce parce que cette terre trop plate et trop grasse semble assoupie, ruminante, dédaignée des dieux et des aigles, qu'un certain mépris, au temps de la Grèce radieuse accabla ses citoyens ? Le fait est que les Béotiens du Vème siècle semblent se résigner à leur destin pataud. Ils ne se font admirer ni comme navigateurs et colonisateurs, ni comme poètes ou philosophes, ni comme bâtisseurs, ni comme athlètes du civisme et de la guerre à la manière des Spartiates, ni par leur science du plaisir à la manière des Corinthiens et des Corinthiennes. Thèbes n'est pas pour la Grèce une citadelle, elle n'est pas un sanctuaire, elle n'est pas un musée. Face à l'invasion asiatique, elle ne joue qu'une partie médiocre de second rôle. Quand s'engage la bataille pour la prééminence entre Athènes et Sparte, elle compte les coups, vend et se vend tour à tour à l'une et à l'autre, ou digère dans son coin.

Mais voici qu'Athènes tombe devant Sparte. L'étroite société aristocratique et guerrière de Laconie, la cité que Lycurgue a organisée en ordre combattant selon les seules valeurs de la discipline civique, de la sélection des forts, de la pauvreté volontaire, de l'ascétisme et du mépris de la mort, a prévalu sur la métropole marchande, sur la démocratie bavarde et brouillonne qui dilapidait sa puissance dans ses plaisirs, préférant les arts aux armes et la parole à l'acte, tuait ou exilait ses meilleurs serviteurs, disséminait aux quatre vents en folles entreprises les tributs de ses cités sujettes, les fruits de son empire de la mer. Telle est du moins l'apparence, tel est le thème qu'offre l'apparence aux déclamations des Caton et des Jean-Jacques de tous les siècles contre les effets corrupteurs de la civilisation. Il se peut que les choses n'aient pas été si simples. Les superbes meutes de combat de l'élevage spartiate ne remportèrent la victoire sur l'adversaire athénien qu'au prix de plusieurs dizaines d'années de luttes indécises. Elles ne s'assurèrent l'avantage que sur une Athènes trahie par certains de ses chefs et épuisée par la folle expédition qui avait fait de la Sicile le cimetière de son armée. Je sais bien que les trahisons étaient imputables aux divisions intérieures, qu'Alcibiade fut le premier modèle de ces raffinés de décadence qui croient plus élégant de travailler à la défaite de leur pays qu'à sa victoire. Il reste qu'Athènes témoigna de vertus militaires comparables à celles de sa rude rivale -, le serment de ses Ephèbes, qui juraient de transmettre leur patrie plus grande et plus glorieuse qu'ils ne l'avaient reçue, était d'ailleurs digne de Sparte, - et que la journée qui décida de sa défaite fut une bataille navale, où les alliés maritimes que Sparte avait pu gagner eurent plus de part que ses propres hommes, qui n'aimaient point l'eau. Admettons pourtant que la victoire de Sparte ait été obtenue et méritée par une éducation plus virile, par une vertu supérieure, et par le dédain où la ville de Lycurgue tenait les activités débilitantes. La chute d'Athènes a lieu en 404; en 371 c'est Leuctres, en 361 c'est Mantinée. Cette prééminence que Sparte avait si longtemps désirée et si durement obtenue, qu'elle n'avait acquise sans conteste que par l'imprudence de sa dangereuse ennemie, ne lui a été accordée que pour le temps d'une génération. Etait-elle épuisée par sa victoire, ou déjà rongée elle-même par le vieillissement, rouillée aux jointures, cette implacable et splendide communauté militaire devant qui tout avait cédé? La volonté de dénuement et de rigueur qui avait renoncé à engendrer des Eschyle, des Sophocle, des Aristophane, des Ictinos, des Phidias, des Platon, qui ne laissait en héritage à l'univers ni une colonne, ni un poème, n'était payée que par un sursis de trente ans. Sparte mourait un peu plus tard qu'Athènes, mais elle mourait toute, tandis que dans Athènes morte Athènes allait survivre.

Ce fut l'exploit de nos Béotiens. Il suffit à cette bourgade de culs-terreux, dont les enfants ne semblaient pas plus doués pour lire les philosophes et pour tailler la pierre que pour se laisser manger le ventre par les renards en silence, d'engendrer un de ces météores de l'intelligence stratégique, de l'audace, de la rapidité dans l'action, de l'instinct organisateur, dont la seule valeur personnelle suffit à bousculer l'histoire. Epaminondas paraît, - encore un nom de matou, - et l'empire de Sparte s'effondre, et voici Thèbes souveraine, gagnante d'une partie qui ne s'est pas livrée en trois siècles de montée patiente vers la domination, mais en deux batailles heureuses. Est-ce enfin l'heure de la vérité, la preuve donnée par l'événement que le dernier mot appartient aux obscures, aux humbles énergies paysannes, amassées dans les coulisses du théâtre du monde pour apparaître un jour sur la scène et d'un coup d'épaule, jeter les orgueilleux premiers rôles à bas des tréteaux? Non pas même. La grandeur de Thèbes, elle aussi, est un château de cartes, déjà à demi effondré quand va surgir le Macédonien.
C'est ainsi que la Grèce, modèle de l'Europe pour le meilleur et pour le pire, nous offre une image analogique, resserrée dans le temps comme dans l'espace, de l'histoire qui sera celle des nations européennes, acharnées dans leur lutte pour la prépondérance au point d'y méconnaître et d'y compromettre leur parenté d'origine et de culture et leur unité de destin, capables l'une après l'autre, au prix de longs efforts ou par l'effet d'une fortune momentanée, de conquérir la première place, mais non de s'y maintenir."

Thierry Maulnier (extrait de "la Grèce où nous sommes nés", 1964).

(photo : monument restauré commemorant la bataille de Cheronée, sous son socle furent découverts les ossements de 254 combattants, attribués au Batailllon Sacré de Thèbes.) 

Il y a comme une suite à ce texte, plus particulièrement consacré au regard de l'Aurige de Delphes.....) 

 

 

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entretiens avec théo angelopoulos

Publié le par Christocentrix

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Nouvelles oubliées (Dino Buzzati)

Publié le par Christocentrix

Dino Buzzati (1906-1972) est l'un des auteurs majeurs du XXème siècle européen. Sa production littéraire et artistique se caractérise par son étendue comme par sa diversité. Pour ne parler que de la seule littérature, Buzzati a abordé des genres très différents : du roman à la nouvelle en passant par le théâtre, la poésie, la bande dessinée. Cette oeuvre littéraire a su séduire le public français, qui demeure attaché à cet écrivain : c'est ce qu'a montré l'accueil réservé aux publications récentes, commémorant le centenaire de la naissance de l'écrivain. À cette occasion, les Éditions Robert Laffont ont voulu rééditer l'intégralité des oeuvres narratives publiées par Buzzati de son vivant. Publiées... et traduites ? Une pièce manquait au puzzle.
Nouvelles oubliées. Le volume qui porte ce titre est un recueil de nouvelles inédites en français. Il n'a pas d'équivalent dans l'édition italienne, et il n'avait donc pas, non plus, de titre. "Nouvelles oubliées" est celui qu'on lui a donné, d'abord par commodité. Puis le temps a passé, et le titre est resté. Sans doute parce que Buzzati ne l'aurait pas renié, lui qui fait évoquer à l'un de ses personnages le cauchemar du temps qui passe, qui court, qui file. Ces nouvelles oubliées sont un triomphe, modeste, sur le temps qui anéantit l'homme mais auquel les textes résistent : les plus anciens d'entre eux ont été proposés pour la première fois aux lecteurs italiens il y a plus de soixante-cinq ans. Mais ces textes n'avaient pas encore franchi la barrière des Alpes et n'avaient pas encore accédé, en France, à cette nouvelle vie offerte par la traduction.


On sait pourtant que le public français a toujours fait bon accueil à l'oeuvre de Buzzati et ce depuis 1949, l'année où il découvrait son roman le plus célèbre, Le Désert des Tartares. Les Éditions Robert Laffont sont restées fidèles à Buzzati et ont publié une très grande partie de son oeuvre en traduction française : les romans d'abord, puis les recueils de nouvelles à partir de 1960. Pour les volumes de nouvelles les plus tardifs, les éditions françaises ont suivi de quelques années les éditions italiennes, en reprenant la structure des recueils originaux (Le K, Les Nuits difficiles, Le régiment part à l'aube).

Restent les premiers titres. Comparons :

- en Italie, I sette messaggeri (1942), Paura alla Scala (1949), Il crollo della Baliverna (1954), Sessanta racconti (1958), soit quatre recueils ;

- en France, Les Sept Messagers (1969), Panique à la Scala (1989), L'Écroulement de la Baliverna (1960), soit trois recueils.

Manque Sessanta raconti et c'est ici que se trouve la clef de l'énigme.
Comme l'indique le titre Sessanta racconti comporte en effet soixante récits dont certains sont repris des recueils précédents et d'autres paraissent en volume pour la première fois.

Or, c'est en fait ce dernier recueil qui a été traduit en français, en trois volumes plus minces auxquels ont été donnés les titres des trois premiers volumes italiens (Les Sept Messagers, Panique à la Scala, L'Écroulement de la Baliverna), sans pour autant qu'il y ait concordance dans les tables des matières... Paradoxalement, c'est donc Sessanta racconti qui a été traduit, quand les trois premiers volumes ne l'étaient que partiellement, puisque dix-neuf textes furent « oubliés » par la traduction.

Les choses, on l'aura compris, sont complexes. Et davantage encore si l'on ajoute qu'à ces dix-neuf textes sont venues s'adjoindre huit nouvelles issues du recueil Esperimento di magia (1968), elles aussi inédites en France...

Aujourd'hui, ces textes sont enfin disponibles pour le plaisir des lecteurs français. En rassemblant tous les textes narratifs parus en volume du vivant de l'auteur et non traduits en français, ces Nouvelles oubliées apportent au puzzle la pièce qui manquait.......


extrait de la préface de Delphine GACHET (Janvier 2009) à "Nouvelles oubliées" de Dino Buzzati. Collect. "Pavillons". Robert Laffont, 2009.

on peut aussi voir ce lien : http://jeanraspail.free.fr/buzzati.htm

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le régiment part à l'aube (Dino Buzzati)

Publié le par Christocentrix

“Le seul doute qui subsiste est de savoir quand nous verrrons émerger de ces milliards de signaux celui que chacun de nous pourra immédiatement reconnaître pour sien” .

Avis de départ, par Guido Piovene, préface au recueil de nouvelles de Dino Buzzati Le régiment part à l’aube, Robert Laffont, pavillons poche.

” Il n’y a pas d’autre échappatoire que cette stupidité qui pousse l’homme politique à s’occuper des siècles à venir et de la destinée de l’humanité, et l’avocat, le médecin, le banquier, le tisserand, l’épicier sont convaincus que leur travail ou leurs affaires ou leurs petites combines sont ce qu’il y a de plus important au monde et dureront une éternité et chacun d’eux s’aime et adore à la passion ses propres choses, sa propre maison, ses propres enfants en oubliant complètement le but final, dont la pensée devrait pourtant gouverner tous les jours de son existence alors que quand l’appel lui parvient enfin il se met à hurler comme un cochon qu’on égorge”.

                                                 Dino Buzzati, Pourquoi, Venise, 3 septembre 1970.

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Frédéric Mistral

Publié le par Christocentrix

 

A travès de la Crau, vers la mar, dins li bla, 
Umble escoulan dou grand Oumèro,
Iéu la vole segui. Coume èro
Rèn qu' uno chato de la terro,
En foro de la Crau se n'es gaire parla.

Emai soun front noun lusiguèsse

Que de jouinesso, emai n'aguèsse
Ni diadèmo d'or ni mantèu de Damas,
Vole qu'en glori fugue aussado
Coume uno rèino, e caressado
Pèr nosto lengo mespresado,
Car
cantan que pèr vautre, o pastre e gènt di mas.

Tu, Segnour Diéu de ma patrio,

Que nasquères dins la pastriho,
Enfioco mi paraulo e douno-me d'alen!
Lou sabes : entre la verduro,
Au soulèu em'i bagnaduro,
Quand li figo se fan maduro,
Vèn l'ome aloubati desfrucha l'aubre en plen.

Mai sus l'aubre qu'éu espalanco,

Tu toujour quihes quauco branco
Ounte l'orne abrama noun posque aussa la man, Bello jitello proumierenco,
E redoulènto, e vierginenco,
Bello frucho madalenenco
Ounte l'aucèu de l'èr se vèn leva la fam.
léu la vese, aquelo branqueto,
E sa frescour me fai ligueto!

Iéu, vese au ventoulet, boulega dins lou cèu

Sa ramo e sa frucho inmourtalo...
Bèu Diéu, Diéu ami, sus lis alo
De nosto lengo prouvençalo,
Fai que posque avera la branco dis aucèu!

(Je chante une jeune fille de Provence. - Dans les amours de sa jeunesse, - à travers la Crau, vers la mer, dans les blés, - humble écolier du grand Homère, - je veux la suivre. Comme c'était - seulement une fille de la glèbe, - en dehors de la Crau il s'en est peu parlé.

Bien que son front ne resplendît - que de jeunesse, bien qu'elle n'eût - ni diadème d'or ni manteau de Damas, - je veux qu'en gloire elle soit élevée - comme une reine, et caressée - par notre langue méprisée, - car nous ne chantons que pour vous, ô pâtres et habitants des mas.

Toi, Seigneur Dieu de ma patrie, - qui naquis parmi les pâtres, - enflamme mes paroles et donne-moi du souffle! - Tu le sais : parmi la verdure, - au soleil et aux rosées, - quand les figues mûrissent, - vient l'homme, avide comme un loup, dépouiller entièrement l'arbre de ses fruits.

Mais sur l'arbre dont il brise les rameaux, - toi, toujours tu élèves quelque branche - où l'homme insatiable ne puisse porter la main, - belle pousse hâtive, - et odorante, et virginale, - beau fruit mûr de la Magdeleine, - où vient l'oiseau de l'air apaiser sa faim.

Moi, je la vois cette branche, - et sa fraîcheur provoque mes désirs! - Je vois, au souffle des brises, s'agiter dans le ciel - son feuillage et ses fruits immortels...

- Dieu beau, Dieu ami, sur les ailes - de notre langue provençale, - fais que je puisse aveindre la branche des oiseaux! )


                                      Mistral et Alphonse Daudet....

"je suis tellement écoeuré de ce que je vois, qu'il m'arrive de me dire : à quoi bon ?  pour qui travaillons-nous ? est-ce que ce monde bas, est-ce que cette humanité, qui se croit divine, mérite que pour elle nous nous retournions le sang et nous mettions les doigts dans les yeux !
Jérusalem, Jérusalem,
Plus nous allons, moins nous valons.
Ah que je suis heureux d'avoir gardé la foi de mon enfance, d'être resté catholique ! maintenant je comprends comme il se fait que, depuis deux mille ans tant d'hommes et de femmes soient aller s'enfermer dans des cloîtres"....
                
(Correspondance Daudet-Mistral, Histoire d'une amitié, J.H  Bornecque, Julliard, 1979).

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