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Conrad Kilian

Publié le par Christocentrix

Sorti de l'oubli par une production TV en 1983  et incarné par l'acteur Mathieu Carrière, la personnalité de Conrad Kilian a de quoi fasciner les amateurs de héros français au destin tragique. www.jmcharlier.com/tele_fou_desert.php 
Notons de suite que le destin de ce géologue-aventurier du Sahara croise celui de la France, par les chances que cet inventeur du pétrole français lui offrit de demeurer une grande puissance mondiale mais que des aveuglements, des interêts contraires, l'action de lobbies et de puissances occultes avec la complicité et la veulerie de quelques uns de nos politiciens s'ingénièrent à empêcher.


Conrad Kilian, par l'importance de ses explorations scientifiques sahariennes de 1921 à 1950 auxquelles il consacra son idéal et son souci patriotique, aurait largement contribuer à la garantie de l'indépendance énergétique (pétrole) de la France dès les années 50. Mais les enjeux, tant géo-stratégiques que financiers, étaient tels, que ces puissances occultes s'acharnaient sur la présence française en Afrique du Nord et au Sahara, intriguaient pour accélerer la désagrégation de notre présence impériale. Ces actions subversives étaient dictées soit par la rivalité sous le signe de la puissance énergétique (et donc la puissance tout court) soit par la cupidité et l'appat du gain. Ces interêts contraires aux nôtres surent certainement s'allier et trouver chez nous les services de quelques traitres, puisqu'en quelques années, la France était non seulement évincée mais remplacée.


Sur cet aspect de l'histoire, nous renvoyons à la dizaine d'ouvrages de Pierre Fontaine
http://fr.wikipedia.org/wiki/Pierre_Fontaine  qui retracent l'histoire de ses rivalités autour du pétrole, dont -La guerre froide du pétrole (1956), -Bataille pour le pétrole français, -La guerre occulte du pétrole, -Dossier secret de l'Afrique du Nord (1957), -la mort étrange de Conrad Kilian (1959), -Alerte au pétrole franco-saharien (1961), -l'Aventure du pétrole français (1967), etc... la plupart édités aux éditions les Sept Couleurs. Voir aussi les contributions de Pierre Fontaine aux revues "Défense de l'Occident" et
"Lectures Françaises"....

En 1982, au terme d'une enquête minutieuse, Euloge Boissonnade publia son étude sur "Conrad Kilian explorateur souverain", (éditions France-Empire), apportant de nouveaux indices, de nouveaux témoignages, concernant la mort étrange de Conrad Kilian. Déjà remis en cause par Pierre Fontaine dans son livre de 1959, le prétendu "suicide" auquel avait conclu l'enquête officielle, semble tout à fait improbable au terme de cette étude. Celà fait plutôt penser à
 une "liquidation" maquillée en suicide, élimination d'un idéaliste dont l'entêtement gênait l'action de certains lobbies.



Conrad Kilian a 21 ans lorsqu'il déclare : « Je vois dormir des milliards de barils de pétrole dans le vêtement de sable du désert. » Géologue de génie, il va personnifier, pendant le premier tiers du XXe siècle, la lutte impitoyable que se livreront les puissances industrielles pour la possession de l'or noir au Sahara.
« Kilian est fou !... » : la phrase revenait comme un leitmotiv sur les lèvres des pontifes du Quai d'Orsay, lorsqu'il affirmait l'existence d'hydrocarbures au Sahara, puis au Fezzan. Fou d'inquiétude, il l'était en effet, tant il craignait de voir échapper à la France ces richesses inestimables, découvertes au prix de sacrifices sans nom.
Fou certainement pas, déprimé sans doute par l'indifférence des autorités françaises, se sentant harcelé et menacé par des services étrangers. Déjà dès 1940, les allemands avaient tenté de s'emparer de ses notes...En 1943, Kilian est victime d'une tentative d'empoisonnement... En 1946, le domicile de Kilian fut de nouveau "visité" et ses dossiers soigneusement épluchés... en 1949, sous les yeux d'un ami témoin, une voiture tenta de le renverser en fonçant sur le trottoir puis prit la fuite....Kilian se savait poursuivi par l'Intelligence Service, sur qui se porteront les soupçons des familiers et amis de Conrad Kilian. Ceci fut d'ailleurs reconnu quelque temps plus tard par un major de l'Armée britannique (et agent de l'I.S en France pendant et après la guerre) lors d'une conversation qui s'est déroulée dans un salon parisien, réunissant des industriels et diplomates... La conversation portant sur le pétrole, puis la mort de Kilian, le major laissa froidement tomber : " Ah oui ! Conrad Kilian, l'homme qui a découvert le pétrole au Fezzan... l'Intelligence Service s'est occupé de lui... ce fut du travail bien fait...". Euloge Boissonnade précise dans son livre que "la conversation s'est déroulée en présence de M. Philippe Vienne, journaliste à l'Agence Internationale de France, de Grenoble...".

Il est aussi interessant de noter qu'Euloge Boissonnade, lors de son enquête, demanda à consulter les Archives diplomatiques du Quai d'Orsay. En date du 9 juin 1970, il reçu comme réponse de la part du Ministre Plénipotentiaire, Directeur des Archives Diplomatiques (Ministère des Affaires étrangères) : "Les recherches effectuées pour étudier la possibilité de vous faire bénéficier pour la période 1919-1929 d'une autorisation spéciale ont abouti malheureusement à constater que le dossier sur la frontière lybienne avait disparu avant 1946 et qu'il n'existait pas trace de la mission de Mr. Conrad Kilian dans nos archives de 1918 à 1929, pas plus d'ailleurs que pour la période 1930-1939."...
Alors ? le Quai d'Orsay dévalisé ?

Je ne veux pas tout éventer... ce livre offre d'autres développements... certains feront le rapprochement avec la disparition de Leclerc au Sahara dans d'étranges circonstances quelque temps auparavant... L'histoire de l'abandon du Fezzan est maintenant assez bien connue, et l'action de certains lobbies pour nous évincer d'Afrique du Nord commence de l'être. Les "Archives" ou les "mémoires" finiront-elles un jour par révéler toute la vérité ?

Au-delà de ce qui interesse l'histoire, c'est surtout au personnage de Conrad Kilian que j'ai voulu m'attacher pour la rédaction de cet article. On ne peut qu'admirer la noblesse du personnage et son archarnement. Il y consacrera son existence, sacrifiera son patrimoine et le grand amour de sa vie, la tendre et douce Corinne. La jeune fille comprit trop tard la passion dévorante de Kilian pour « son désert ».
Là-bas, par-delà les dunes, celui qui s'intitulait « son fiancé devant Dieu », glanait en vrac, les émeraudes garamantiques des compagnons d'Hannibal, les graptolithes, indice de présence de pétrole et savait aussi s'attirer les coeurs... Nouveau Lawrence d'Arabie, il régna sur Rhât, la cité interdite aux infidèles et refusa le trône des sultans de Mourzouk. Mêlant les traditions du Hoggar à celles de l'héraldique française, chevalier du Moyen-Age égaré en plein XXème siècle, Conrad Kilian tenta alors une entreprise désespérée : la croisade du pétrole français. Traqué, persécuté, en butte à de haineuses et sournoises machinations, il sera vaincu et périra dans des conditions tragiques, dignes d'un héros racinien.
Ce héros fut oublié. Un moment, la radio, la télévision et le cinéma se disputèrent ce paladin des sables, découvert par Euloge Boissonnade entre le massif du Hoggar et le désert du Ténéré. Fasciné par le personnage, le reporter a reconstitué ses itinéraires, de puits en puits, de medjed en medjed, jusqu'à ce petit hôtel de Grenoble où Kilian a mystérieusement terminé son odyssée terrestre.

Je terminerais cette présentation succinte par l'extrait d'une déclaration de Daniel-Rops, son ancien condisciple au lycée de Grenoble :
"Déjà lorsque nous n'avions pas encore l'âge où la vie se fixe dans ses orientations décisives, nous savions que Conrad Kilian aurait une destinée hors-série. Il l'eut. Et notre coeur se serre......cet homme aura connu dans toute sa tristesse le sort qui est ordinairement celui des pionniers, des figures d'avant-garde et ceux qui marchent trop en avance sur leur temps....Son grand rêve, il voulut le faire passer dans les faits....et ce fut une série d'intolérables épreuves....l'histoire n'est pas encore écrite de cette montée impitoyable des ténébres dans cet homme et autour de lui, qui devait aboutir à une mort demeurée énigmatique, et sur laquelle la lumière ne sera sans doute jamais faite".

                                                                
                                                                                                Christocentrix

 


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Montherlant et les tramousses

Publié le par Christocentrix

dédié à l'ami Ivane , qui aime les tramousses et Montherlant....

"Le lecteur ne trouvera pas ici une vue d'ensemble, un portrait de ville. On a réuni seulement quelques images d'Alger.

Encore datent-elles de plusieurs années, et les améliorations constantes apportées à cette capitale rendent-elles certains de nos tableaux - entre autres celui du square Bresson et celui de Bab-el-Oued - singulièrement périmés.

Sur les sept ans et six mois que j'ai passés hors de France entre 1925 et aujourd'hui, j'ai passé trois ans et dix mois à Alger. Comme je n'y étais pas forcé, il faut croire que cette ville m'agréait. Le ton de ces petites esquisses, écrites pour la plupart entre 1928 et 1931..."

..."Il y a encore des paradis. Ne rougissons pas d'eux, surtout quand c'est notre pays qui nous les donne"...   (extrait de l'avant-propos datant de 1933).



"Les Français de France qui connaissent Alger sont plutôt durs pour cette ville. Ils s'étonnent que je m'y sois fixé. Ils ne comprennent pas ma préférence. Je voudrais tenter d'en donner en bref, sans développements ni ornements, des raisons positives et précises.

Quelles sont ces raisons ?

En premier lieu, bien entendu, la chaleur;

Puis : c'est une grande ville, avec ce que cela comporte à la fois de solitude (on peut vivre très longtemps inconnu à Alger ; ce n'est pas une ville « province »), et de ressources, humaines et autres (notamment de celles qui sont nécessaires à un écrivain : par exemple, des bibliothèques publiques) ;

Un port, avec ce renouvellement continu d'êtres, et cette allure délurée de l'esprit et du caractère, qu'on ne rencontre que dans les ports ;

La présence des indigènes, et ce qu'elle apporte de facilités d'ordre pratique, de pittoresque et de vitalité. Plus vifs d'esprit et plus virils que les Tunisiens, plus proches du Français que les Marocains.... les indigènes algériens sont  les plus sympathiques, à mon goût, des Musulmans de l'Afrique du Nord. Étant aussi ceux qui ont le plus souffert de nous, ils sont les plus dignes d'intérêt ;

Une grande ville où il y a côte à côte un élément nature très virulent et les commodités d'un équipement moderne ; une grande ville construite sur une pente, c'est-à-dire où, dans vos logis comme dans vos randonnées, votre regard trouve fréquemment à s'étendre ;

Une grande ville innocente. Sensuelle certes, mais pas de stupéfiants, pas de « vices », etc. Le monde musulman, si réservé sur ce chapitre, a donné le ton aux Européens en Afrique du Nord, où la rue est décente ;

L'atmosphère de jeunesse. Si l'on songe que Marseille est la ville la plus « jeune » de France, et que Marseille cependant, quand on y débarque en venant d'Alger, vous frappe non seulement par sa vétusté comme ville, mais par l'absence de jeunesse dans sa population (ah! Marseille est déjà bien la France, quoi qu'on dise!), on percevra mieux le ton de jeunesse d'Alger. Aucune autre grande ville de l'Afrique du Nord n'est aussi jeune.

La beauté et le charme de la race, au moins dans la jeunesse." .............



Un peu plus loin Montherlant dira de la jeunesse de Bab-el-Oued :

"Tout est net, fin et frais. Si net, si fin, si frais, que l'idée ne viendrait pas d'appeler ces gens des "prolétaires". Et jeune, surtout, tout est jeune. Où sont les vieux ? On dirait qu'ils ont été dévorés par tant de jeunesse. La nuit et la clarté, violemment disjointes, font plus purs les teints mats et pâles, des femmes aux face de songe, des hommes aux traits bien dessinés.

Six visages sur dix sont ravissants. Comme c'est agréable, que la plus jolie race que je connaisse soit -tant bien que mal- française!..."



Après s'être attardé auprès des jeunes filles d'Alger, l'auteur enchaine les descriptions de quelques quartiers de la ville, le Square Bresson, Bab-el-Oued, le Jardin d'Essais... et enfin nous rapporte des scènes de rue, de bistro... utilisant le "parler" pied-noir et retient quelques anecdotes de ses propres conversations, comme par exemple :

"- C'est drôle, j'ai toujours le mal de mer quand je reviens de France, et jamais quand j'y vais.

- C'est que quand vous allez, vous avez du sang d'Algérie, qui est de la force. Tandis que, quand vous revenez, vous avez du sang de France."


Henry de Montherlant, "Il y a encore des paradis...images d'Alger 1928-1931". (1933)
Réédité par Arléa (1998). 

 

 

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Bardèche, toujours présent.

Publié le par Christocentrix

La philosophie très concrète de la « personne humaine » qui s'exprime dans le Nuremberg nous renvoie immédiatement au récit publié d'abord en 1957 comme « roman », Suzanne et le taudis. Dans un réédition de 1990, la mention « roman » avait disparu, avec une préface nouvelle de Maurice Bardèche avouant enfin ce qu'il avait jusqu'alors laissé deviner sans confirmer ni le démentir : que cet ouvrage était bien un livre de « souvenirs » (A la page 204 de son volume intitulé "Souvenirs" (1993),  Bardèche indique : « j'ai raconté notre séjour de plusieurs années en cette retraite pittoresque ("le taudis") dans un petit livre, "Suzanne et le taudis", que je regarde comme l'une des moins ennuyeuses de mes oeuvres.»). C'est dans cette nouvelle préface que Bardèche, du même élan, indique que Suzanne et le taudis contient une « leçon de philosophie ».

« Est-il inconvenant de leur suggérer [aux Français] que ce petit livre contient une leçon de philosophie, car il recommande le détachement des faux biens et célèbre la paix profonde de l'écrivain qui a renoncé sans peine aux honneurs et même aux plus humbles satisfactions de la vanité littéraire ».
« Est-il permis de leur affirmer que ce petit livre est aussi fort moral puisqu'il enseigne comment le sage trouve sa consolation et même son bonheur dans les biens véritables que lui propose l'ordre naturel : le travail, l'amour conjugal, les enfants.
Tout celà est bien démodé. Mais cette nourriture n'est-elle pas bonne pour un chrétien à la manière des légumes, des oeufs, des laitages ? Et même ne peut-on dire qu'elle est parfaitement chrétienne, puisqu'il est chrétien, quand on a fait son devoir, d'accepter son sort sans grognements excessifs, après avoir témoigné sans peur pour la vérité et pour l'honneur.»


Souvent "Suzanne et le taudis" a été négligé par des fidèles de Bardèche qui n'y trouvait pas une sonorité assez "fasciste". Ils ont raison de ne l'y point trouver, elle n'y est guère, mais en quel sens et jusqu'à quel point Bardèche était-il "fasciste" ?

Jean Madiran a déjà élevé un doute semblable au sujet de Brasillach, dans un livre que Bardèche n'avait en rien désappprouvé. (Brasillach, 1955, et réédité en 1985 au N.E.L). Je ne rouvre pas ce débat. Je note seulement, comme l'a fait Madiran, que la philosophie de "Suzanne et le taudis" est bien celle de "Nuremberg" comme elle restera celle de ses "Souvenirs".


Une nécrologie signée Hélène Boucher (Figaro du 31 juillet 1998) affirme : " Si, en définitive, Bardèche ne prend pas position officiellement tout au long de la période de Collaboration, l'exécution de Brasillach, le 6 février 1945, agit comme un détonateur tragique. Il entre alors (sic) en politique."

"Mais non (dira Madiran). Il entre en prison avant d'entrer en politique. Il est persécuté, il est emprisonné, il est chassé de son métier universitaire, tout cela d'emblée, parce que l'épuration révolutionnaire menée en 1944 par le pouvoir de fait gaullo-communiste s'en prenait à la famille entière de Robert Brasillach, dont on avait arrêté aussi la mère. Lui était le beau-frère. D'ordinaire les prisonniers politiques sont des imprudents qui premièrement ont exprimé des opinions contestataires, et que secondairement, pour cette raison, on met en prison. Bardèche, ce fut l'inverse, on commençà premièrement par lui faire subir une persécution politique, avec emprisonnement, et c'est "alors" qu'il en conçut puis en exprima des opinions jugées insolentes...". Bardèche dira d'ailleurs ; "j'y gagnais (à cet emprisonnement anticipé) une certaine vivacité en quelques questions d'interêt général sur lesquelles j'avais autrefois la vue un peu basse".


D'autre part l'Isabelle Boucher du Figaro voit en Bardèche un " homme aux deux visages ", vivant une " contradiction douloureuse " entre ses deux entreprises, l'une qui se serait limitée à « la défense assidue de son beau-frère » (rien de plus), l'autre s'employant à « une meilleure connaissance des grands "monstres" de la littérature ». Ces « deux visages », au demeurant fort réducteurs des deux activités évoquées, ignorent le troisième, le vrai, celui de Suzanne et le taudis, qui lève la contradiction supposée, répliquera Madiran.


Dans son Nuremberg, Bardèche se dit à lui-même, page 198 : « Je ne sais pas ce que l'on pensera de tout cela dans un demi-siècle».  Nous sommes justement au-delà de ce demi-siècle accompli, puisque Nuremberg est de 1948. Nous sommes au rendez-vous. Et nous savons ce que l'on y pense de « tout cela ».


Et Madiran de conclure :

"Je crois qu'il faut lire "Nuremberg" aujourd'hui. Après « un demi-siècle » justement. Un demi-siècle de « monde clos du mensonge ». Pas seulement "la Lettre à François Mauriac". L'un avec l'autre font une forte contestation du fondement historico-politique sur lequel repose tout ce que les pouvoirs établis et leur culture de mort nous présentent aujourd'hui comme indiscutable, irréfutable, moralement obligatoire. Je ne dis pas que la contestation de Bardèche soit toujours intégralement juste, je dis qu'elle me paraît toujours salubre, et qu'elle exerce l'esprit critique, fût-ce parfois à l'égard de lui-même. Et puis, si l'on a le "Nuremberg" dans une main, et dans l'autre "Suzanne et le taudis", on va de l'un à l'autre et retour, avec cet esprit de modération, d'indulgence et de sympathie qui apparaît comme l'esprit même de Bardèche si l'on sait le découvrir sous la vivacité du ton et la splendeur vigoureuse du style".

Maurice Bardèche c'est aussi une oeuvre littéraire d'un grand prix... Elle demeure même encore une référence lorsqu'il s'agit d'étudier Balzac ou Stendhal... A la fin de ses "Souvenirs" , Bardèche suppose que cette oeuvre littéraire  «
est, par définition, périssable, comme toute oeuvre de recherche ou de critique qui vieillit avec les changements de mentalité et les nouveautés de la documentation (...). Comme il s'agit toujours d'études critiques ou de portraits d'écrivains que j'ai publiés dans la dernière partie de ma vie, ceux de Flaubert, de Proust, de Céline, de Léon Bloy, je ne crois pas qu'ils soient de nature à m'assurer une longue postérité d'admirateurs. C'est par d'autres qualités qu'on découvrira peut-être en moi tardivement un écrivain pour lequel on puisse éprouver quelque sympathie. »

Eh bien Maurice, j'ai eu récemment la preuve du contraire pour la première partie de cette supposition! J'ai constaté que dans la liste des références sur Balzac qu'on conseillait de lire à un de mes fils étudiant ( il est vrai qu'il n'est pas n'importe où) figurait en priorité le "Balzac" de Bardèche. Quant à moi, je peux dire que depuis la fin de mon adolescence Bardèche "marche à mes côtés". Et que ce n'est pas un mince plaisir que de le redécouvrir dans ma maturité.
J'aurai sans doute à revenir sur l'oeuvre littéraire de Maurice Bardèche, mais il n'est peut-être pas inutile de rappeler tout de suite le "Balzac" (biographie), "Balzac romancier" ,"Une lecture de Balzac",  "Stendhal romancier". (en plus des travaux cités plus haut: Flaubert, Céline, Proust, Bloy).
Rappelons enfin que Maurice Bardèche fut co-auteur avec Robert Brasillach, d'une "Histoire du Cinéma" et d'une "Histoire de la Guerre d'Espagne".

Il me restait à préciser que je me suis inspiré d'un article donné par Jean Madiran (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Madiran) le 11 septembre 1998, pour  le quotidien "Présent"  (http://www.present.fr/ )

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derniers moments de Robert Brasillach

Publié le par Christocentrix

 

"Ici on ne peut que citer le procès-verbal des derniers instants - parce qu'ils font partie de sa vie et de sa figure - dressé par Jacques Isorni le jour même de son exécution, le 6 février 1945. « A 8 h 30 devant les grilles du Palais de Justice se forme le cortège des six voitures noires qui doivent conduire à Fresnes les personnes requises par la loi et l'usage pour l'exécution. Tout le long du parcours, un important service d'ordre constitué par des gardiens de la paix armés de mitraillettes. Aux abords de Fresnes, le service d'ordre est beaucoup plus dense. Dans l'allée de la prison, des gardes mobiles font la haie. Nous attendons quelques instants avec les différentes personnalités devant la grille d'accès au grand couloir qui mène à la détention.
A neuf heures juste, nous nous rendons, suivis d'un peloton de gardes mobiles, à la division des condamnés à mort. Le Commissaire du Gouvernement François ouvre la porte de la cellule de Robert Brasillach et lui annonce d'une voix sèche que son recours en grâce a été rejeté.
Je pénètre à ce moment dans sa cellule avec Me Mireille Noël et l'aumônier. Robert Brasillach nous embrasse tous les trois. Puis, il demande à rester seul avec l'aumônier. Deux gardiens viennent lui retirer ses chaînes. Après sa confession et quelques minutes d'entretien avec le prêtre, il me fait appeler ainsi que Mlle Noël. Il me donne alors les dernières lettres qu'il a préparées pour sa mère, pour sa famille, pour Mlle Noël et pour moi-même.
Il me donne également les manuscrits des poèmes écrits en prison et une feuille contenant quelques lignes avec ce titre « La mort en face ». De temps en temps, il me regarde avec un bon sourire d'enfant. Il avait compris dès hier que ce serait pour ce matin.
- Vous savez, me dit-il, j'ai parfaitement dormi !
Comme il doit revêtir son costume civil à la place du costume des condamnés à mort, Mlle Noël se retire et je demeure seul avec lui.
- Oui, restez près de moi, me dit-il.
Il me montre la photographie de sa mère et celle de ses deux neveux. Il les met dans son portefeuille et m'exprime le désir de mourir avec ces photographies sur son coeur. A ce moment, il a une légère défaillance, il pousse un soupir, et des larmes coulent de ses yeux. Il se tourne vers moi et dit, comme s'il voulait s'excuser : « C'est un peu naturel. Tout à l'heure je ne manquerai pas de courage, rassurez-vous. »
Il s'habille alors tranquillement, avec beaucoup de soin refait la raie de ses cheveux devant la glace, puis, songeant à tout, retire d'une demi-boule de pain un petit canif et une paire de ciseaux qu'il y avait dissimulés et qu'il me remet. Il m'explique « Pour que personne n'ait d'ennuis. »
Il range ses affaires personnelles dans un grand sac. A ce moment il a soif. Il boit un peu d'eau dans sa gamelle. Puis il achève sa toilette. Il a le par-dessus bleu qu'il portait au procès. Autour de son cou, il a passé le même foulard de laine rouge.
Il demande à s'entretenir avec M. le Commissaire du Gouvernement Reboul.
Celui-ci s'avance. Il est raidi par l'émotion, le visage tourmenté et d'une grande pâleur.
D'une voix sourde, Brasillach lui fait alors la déclaration suivante
- Je ne vous en veux pas, monsieur Reboul, je sais que vous croyez avoir agi selon votre devoir ; mais je tiens à vous dire que je n'ai songé, moi, qu'à servir ma patrie. Je sais que vous êtes chrétien comme moi. C'est Dieu seul qui nous jugera. Puis-je vous demander un service ?
M. Reboul s'incline. Robert Brasillach continue :
- Ma famille a été très éprouvée, mon beau-frère est en prison sans raison depuis six mois. Ma soeur a besoin de lui. Je vous demande de faire tout ce que vous pourrez pour qu'il soit libéré. Il a été aussi le compagnon de toute ma jeunesse...
Le Commissaire du Gouvernement lui répond :
- Je vous le promets.
Robert Brasillach lui dit pour terminer : « Consentiriez-vous, monsieur Reboul, à me serrer la main ? »
Le Commissaire du Gouvernement la lui serre longuement.
Robert Brasillach m'embrasse une fois encore ; il embrasse également Mlle Mireille Noël qui vient de rentrer et lui dit :
- Ayez du courage et restez près de ma pauvre soeur.
Il est prêt, Il ouvre lui-même la porte de sa cellule. Il s'avance au-devant des personnalités qui attendent et leur dit : « Messieurs je suis à votre disposition ! »
Deux gardes mobiles se dirigent vers lui et passent les menottes. Nous gagnons le grand couloir de la sortie. En passant devant une cellule, d'une voix claire, Robert Brasillach crie : « Au revoir Béraud », et quelques mètres plus loin : « Au revoir Lucien Combelle ! ». Sa voix résonne sous la voûte, au-dessus du bruit des pas.
Lorsque nous arrivons à la petite cour où attend la voiture cellulaire, il se retourne vers Mlle Noël et lui baise la main, en lui disant : «Je vous confie Suzanne et les deux petits». Il ajoute : « C'est aujourd'hui le 6 février, vous penserez à moi et vous penserez aussi aux autres qui sont morts le même jour, il y a onze ans .»
Je monte avec lui dans la voiture qui va nous conduire au fort de Montrouge. Il s'est assis, impassible, en me prenant la main. A partir de ce moment, il ne parlera plus.
Le poteau est dressé au pied d'une butte de gazon.
Le peloton qui comprend douze hommes et un sous-officier nous tourne le dos. Robert Brasillach m'embrasse en me tapotant l'épaule en signe d'encouragement. Un sourire pur illumine son visage et son regard n'est pas malheureux. Puis calme, très à l'aise, sans le moindre tressaillement, il se dirige vers le poteau. Je me suis un peu détaché du groupe officiel. Il s'est retourné, adossé au poteau. Il me regarde, il a l'air de dire : « Voilà, c'est fini.»
Un soldat sort du peloton pour lui lier les mains. Mais le soldat s'affole et n'y parvient pas. Le maréchal des logis sur ordre du lieutenant essaie à son tour. Les secondes passent... On entend la voix du lieutenant qui coupe le silence : « Maréchal des logis !... Maréchal des logis !...»
Robert Brasillach est lié à son poteau, très droit, la tête levée et fière. Au-dessus du cache-col rouge, elle apparaît toute pâle. Le greffier lit l'arrêt par lequel le pourvoi est rejeté.
Puis d'une voix forte, Robert Brasillach crie au peloton :  « Courage !... » et les yeux levés : « Vive la France ! »
Le feu de salve retentit. Le haut du corps se sépare du poteau, semble se dresser vers le ciel. La bouche se crispe. Le maréchal des logis se précipite et donne le coup de grâce. Le corps glisse doucement jusqu'à terre. Il est 9 h. 38.
Le docteur Paul s'avance pour constater le décès. L'aumônier et moi-même le suivons et nous inclinons. Le corps est apparemment intact. Je recueille, pour ceux qui l'aiment, la grosse goutte de sang qui roule sur son front.»

Devance toute séparation, comme si elle était derrière toi, semblable à l'hiver qui à l'instant s'en va. Car parmi les hivers, il en est un sans fin, tel que, l'ayant surmonté, ton coeur en tout survivra.
C'est le début d'un des Sonnets à Orphée de Rilke. Devance toute séparation... ton coeur en tout survivra. Oui, ce lot des élus de la mort précoce, c'est celui de Robert Brasillach. Certains ont voulu discuter, qui les romans, qui le théâtre, qui les chroniques. Mais c'est d'une oeuvre unique qu'il s'agit et, telle celle d'Orphée, sa voix continuera à monter et à se faire entendre, impossible à confondre avec quelque autre. Ni criminel, ni traître. François Mauriac a réglé ce problème une fois pour toutes. Et comme le dit Jean Anouilh, l'auteur d'Antigone, dans sa préface des Œuvres complètes : « Quand la salve inutile éclate, l'homme qui a signé la sentence s'écroule, commençant sa putréfaction et promenant son cadavre glorieux et bruyant - pour un temps ridiculement court. Le petit garçon qui regardait la mort en face reste debout et intact - éternellement... Cet enfant nu a pris sa place à jamais parmi les premiers écrivains de langue française. »
Oui, comme la mort a nourri sa vie, la vie nourrira sa mort et le chant d'Orphée continuera à monter pour célébrer la beauté des deux règnes.
Oui, quiconque approchera de cette oeuvre entendra toujours, avec cette voix unique, les mêmes thèmes battre comme le sang dans le coeur : le temps qui passe, le bonheur, l'été, la plage émerveillée, les jeunes filles, le feu aux joues, l'amour toujours mordant. Et ces clefs de toute poésie : la jeunesse et la mort."

Extrait du livre "Brasillach" par Bernard George, éditions Universitaires, Classiques du XXème siècle n° 94, 1968.

 

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Bardèche, toujours présent !

Publié le par Christocentrix

La philosophie très concrète de la « personne humaine » qui s'exprime dans le Nuremberg de Maurice Bardèche nous renvoie immédiatement au récit publié d'abord en 1957 comme « roman », Suzanne et le taudis. Dans un réédition de 1990, la mention « roman » avait disparu, avec une préface nouvelle de Maurice Bardèche avouant enfin ce qu'il avait jusqu'alors laissé deviner sans confirmer ni le démentir : que cet ouvrage était bien un livre de « souvenirs » (A la page 204 de son volume intitulé "Souvenirs" (1993),  Bardèche indique : « j'ai raconté notre séjour de plusieurs années en cette retraite pittoresque ("le taudis") dans un petit livre, "Suzanne et le taudis", que je regarde comme l'une des moins ennuyeuses de mes oeuvres.»). C'est dans cette nouvelle préface que Bardèche, du même élan, indique que Suzanne et le taudis contient une « leçon de philosophie ».

« Est-il inconvenant de leur suggérer [aux Français] que ce petit livre contient une leçon de philosophie, car il recommande le détachement des faux biens et célèbre la paix profonde de l'écrivain qui a renoncé sans peine aux honneurs et même aux plus humbles satisfactions de la vanité littéraire ».
« Est-il permis de leur affirmer que ce petit livre est aussi fort moral puisqu'il enseigne comment le sage trouve sa consolation et même son bonheur dans les biens véritables que lui propose l'ordre naturel : le travail, l'amour conjugal, les enfants.
Tout celà est bien démodé. Mais cette nourriture n'est-elle pas bonne pour un chrétien à la manière des légumes, des oeufs, des laitages ? Et même ne peut-on dire qu'elle est parfaitement chrétienne, puisqu'il est chrétien, quand on a fait son devoir, d'accepter son sort sans grognements excessifs, après avoir témoigné sans peur pour la vérité et pour l'honneur.»


Souvent "Suzanne et le taudis" a été négligé par des fidèles de Bardèche qui n'y trouvait pas une sonorité assez "fasciste". Ils ont raison de ne l'y point trouver, elle n'y est guère, mais en quel sens et jusqu'à quel point Bardèche était-il "fasciste" ?

Jean Madiran a déjà élevé un doute semblable au sujet de Brasillach, dans un livre que Bardèche n'avait en rien désappprouvé. (Brasillach, 1955, et réédité en 1985 au N.E.L). Je ne rouvre pas ce débat. Je note seulement, comme l'a fait Madiran, que la philosophie de "Suzanne et le taudis" est bien celle de "Nuremberg" comme elle restera celle de ses "Souvenirs".


Une nécrologie signée Hélène Boucher (Figaro du 31 juillet 1998) affirme : " Si, en définitive, Bardèche ne prend pas position officiellement tout au long de la période de Collaboration, l'exécution de Brasillach, le 6 février 1945, agit comme un détonateur tragique. Il entre alors (sic) en politique."

"Mais non (dira Madiran). Il entre en prison avant d'entrer en politique. Il est persécuté, il est emprisonné, il est chassé de son métier universitaire, tout cela d'emblée, parce que l'épuration révolutionnaire menée en 1944 par le pouvoir de fait gaullo-communiste s'en prenait à la famille entière de Robert Brasillach, dont on avait arrêté aussi la mère. Lui était le beau-frère. D'ordinaire les prisonniers politiques sont des imprudents qui premièrement ont exprimé des opinions contestataires, et que secondairement, pour cette raison, on met en prison. Bardèche, ce fut l'inverse, on commençà premièrement par lui faire subir une persécution politique, avec emprisonnement, et c'est "alors" qu'il en conçut puis en exprima des opinions jugées insolentes...". Bardèche dira d'ailleurs ; "j'y gagnais (à cet emprisonnement anticipé) une certaine vivacité en quelques questions d'interêt général sur lesquelles j'avais autrefois la vue un peu basse".


D'autre part l'Isabelle Boucher du Figaro voit en Bardèche un " homme aux deux visages ", vivant une " contradiction douloureuse " entre ses deux entreprises, l'une qui se serait limitée à « la défense assidue de son beau-frère » (rien de plus), l'autre s'employant à « une meilleure connaissance des grands "monstres" de la littérature ». Ces « deux visages », au demeurant fort réducteurs des deux activités évoquées, ignorent le troisième, le vrai, celui de Suzanne et le taudis, qui lève la contradiction supposée, répliquera Madiran.


Dans son Nuremberg, Bardèche se dit à lui-même, page 198 : « Je ne sais pas ce que l'on pensera de tout cela dans un demi-siècle».  Nous sommes justement au-delà de ce demi-siècle accompli, puisque Nuremberg est de 1948. Nous sommes au rendez-vous. Et nous savons ce que l'on y pense de « tout cela ».


Et Madiran de conclure :

"Je crois qu'il faut lire "Nuremberg" aujourd'hui. Après « un demi-siècle » justement. Un demi-siècle de « monde clos du mensonge ». Pas seulement "la Lettre à François Mauriac". L'un avec l'autre font une forte contestation du fondement historico-politique sur lequel repose tout ce que les pouvoirs établis et leur culture de mort nous présentent aujourd'hui comme indiscutable, irréfutable, moralement obligatoire. Je ne dis pas que la contestation de Bardèche soit toujours intégralement juste, je dis qu'elle me paraît toujours salubre, et qu'elle exerce l'esprit critique, fût-ce parfois à l'égard de lui-même. Et puis, si l'on a le "Nuremberg" dans une main, et dans l'autre "Suzanne et le taudis", on va de l'un à l'autre et retour, avec cet esprit de modération, d'indulgence et de sympathie qui apparaît comme l'esprit même de Bardèche si l'on sait le découvrir sous la vivacité du ton et la splendeur vigoureuse du style".

Maurice Bardèche c'est aussi une oeuvre littéraire d'un grand prix... Elle demeure même encore une référence lorsqu'il s'agit d'étudier Balzac ou Stendhal... A la fin de ses "Souvenirs" , Bardèche suppose que cette oeuvre littéraire  «
est, par définition, périssable, comme toute oeuvre de recherche ou de critique qui vieillit avec les changements de mentalité et les nouveautés de la documentation (...). Comme il s'agit toujours d'études critiques ou de portraits d'écrivains que j'ai publiés dans la dernière partie de ma vie, ceux de Flaubert, de Proust, de Céline, de Léon Bloy, je ne crois pas qu'ils soient de nature à m'assurer une longue postérité d'admirateurs. C'est par d'autres qualités qu'on découvrira peut-être en moi tardivement un écrivain pour lequel on puisse éprouver quelque sympathie. »

Eh bien Mr Bardèche, j'ai récemment constaté que dans la liste des références sur Balzac qu'on conseillait de lire à un de mes fils étudiant ( il est vrai qu'il n'est pas n'importe où...) figurait en priorité le "Balzac" de Bardèche. Quant à moi, je peux dire que si depuis la fin de mon adolescence je m'étais plutôt attaché à vos écrits non-conformistes et "insolents",  ce n'est pas un mince plaisir que de découvrir plus tardivement d'autres aspects de vos talents. Il est donc encore des lieux et des familles pour "transmettre"....des doigts sur des claviers pour parler de vous.... et si avec quelques "clics" on se procure nombre de vos écrits, il n'est point facile de les trouver tous.

Rappelons l'oeuvre littéraire de Maurice Bardèche:  son "Balzac" (biographie), "Balzac romancier" ,"Une lecture de Balzac",  "Stendhal romancier". (en plus des travaux cités plus haut sur Flaubert, Céline, Proust, Bloy).
Rappelons enfin que Maurice Bardèche fut co-auteur avec Robert Brasillach, d'une "Histoire du Cinéma" et d'une "Histoire de la Guerre d'Espagne".

Il me restait à préciser que je me suis inspiré d'un article donné par Jean Madiran (http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Madiran) le 11 septembre 1998, pour  le quotidien "Présent"  (http://www.present.fr/ )

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Amitié et non-conformisme

Publié le par Christocentrix

Michel Déon/André Fraigneau, une longue amitié...Lettres. (édition établie par Alice Déon, La Table Ronde, 1995)
Si cette correspondance s'étale de 1948 à 1991 et témoigne d'une intimité et d'une fidélité jusqu'à la mort, l'ouvrage fait la part la plus belle aux années 1948-1968. Et bien qu'il s'agisse là de l'amitié Fraigneau-Déon, de leur goût commun pour les voyages (si ces deux hommes n'avaient pas tant aimé le voyage, il n'y aurait pas ce porte-feuille de lettres), c'est aussi un mine de renseignements sur l'évolution personnelle de ces deux écrivains, leur production littéraire et la manière dont ils se positionnaient dans les années d'après-guerre puis dans le tourbillon littéraire des années 50. (pour cette période, on le lira avec profit en complément de "Au galop des Hussards" de Ch. Millau). Il y a d'autres bonnes raisons de lire cet ouvrage, mais éclate avant tout cette fraternité cruciale de plus de quarante ans... ce bel exemple de générosité et de désintéressement. Quand l'un voyage, il écrit à l'autre. Quand il rentre au port, ils se voient dans les plus brefs délais. Et cette générosité qui rayonne autour, s'étend à d'autres...
S'en dégage l'importance de l'amitié dans la vie et l'oeuvre de ces écrivains..."on boit, on sort, mais on parle aussi de littérature, de ses propres manuscrits. Les premiers lecteurs seront les amis"...dira Fraigneau. "C'est grâce à l'hospitalité de Blondin, alors que j'étais dans la dêche, que j'ai pû écrire Je ne veux jamais l'oublier" dira Déon. Au même moment, dans la chambre voisine, mitaines au mains, Blondin écrivait l'Europe buissonnière dont il dira dans la dédicace, "que s'il l'a terminé, c'est grâce à Déon". etc...


Tout celà n'est pas sans évoquer d'autres amitiés... disons d'une époque précédente, et cette photo que je trouve très sympathique.... où l'on retrouve entre autres, les frêres Bardèche, Brasillach, Maulnier, Blond...















Mais au fait, aujourd'hui, avec qui pourrions-nous illustrer ce thème ?



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Au galop des Hussards (Christian Millau)

Publié le par Christocentrix

Au début des années 50, la France littéraire s'ennuie.
Tout ce qui n'est pas au garde-à-vous devant le Parti communiste, tout ce qui échappe à la gauche morale d'un Camus ou à l'engagement sartrien passe pour «réactionnaire ».

Un jeune écrivain surdoué, Roger Nimier, à la tête d'une petite revue nommée Opéra, va entreprendre de faire des étincelles. Autour de lui, Antoine Blondin, Jacques Laurent, Michel Déon, Félicien Marceau et bien d'autres, différents par le style, l'inspiration ou même les idées - sauf une : la littérature ne doit obéir à personne. Et surtout pas à l'idéologie ni à la politique.


Jeune journaliste, avant de devenir un chroniqueur gastronomique mondialement connu, Christian Millau a participé à l'aventure de ceux que l'on appela ensuite les Hussards. Il la ressuscite avec la fougue et le mordant d'un livre d'action, dans des pages où l'on croise aussi Mauriac et Céline, Marcel Aymé, Cendrars et Chardonne, et , qui constituent un irremplaçable témoignage littéraire.
Millau se souvient des enfants terribles qui partirent sabre au clair pour tuer l'ennuyeux moralisme de l'après-guerre.



C'est l'histoire d'une chevauchée romanesque dans une époque où des publications comme Opéra, Carrefour, Arts, La Parisienne devinrent des bastions de jeunesse, de camaraderie, de liberté de l'esprit.

 





-extraits de commentaires au moment de la sortie du livre en 1999 (édit. de Fallois). Il existe aussi une édition en "Livre de poche".



"Lorsqu'on évoque le nom de Christian Millau, on pense au critique gastronomique. Mais ce que l'on sait moins c'est que, jeune journaliste de 20 ans, il fit ses premières armes dans la presse littéraire. Au galop des Hussards raconte les années bouillonnantes pendant lesquelles Christian Millau s'est retrouvé, par un concours de circonstances, engagé par Roger Nimier dans la revue Opéra. L'année 1951 marque en effet un tournant dans sa vie de jeune chroniqueur. Il se retrouve alors au cœur d'un des mouvements littéraires fondamentaux des années 50, qu'on appelle depuis lors celui des Hussards. Plus de quarante ans sont passés et Christian Millau se rappelle… Les souvenirs se bousculent, ses rencontres inoubliables avec les "ancêtres" : Léautaud, Céline, Cendrars, Jouhandeau, puis avec ceux de sa génération, Laurent, Blondin, Marceau, ses escales à Hong-Kong où il fait la connaissance de Bodard et d'Orson Wells. La galerie de portraits ne manque pas de saveur, surtout parce qu'elle est jalonnée d'anecdotes assez amusantes, comme celle des bananes tièdes que Millau était chargé de livrer à Léautaud pour sa guenon, ou encore l'astuce de Nimier pour présenter ses amis au Docteur Céline, résolument misanthrope, en les faisant passer pour des malades atteints de priapisme et autre maladies peu courantes... Le plus intéressant est sans doute le portrait qui se dégage de l'auteur lui-même, s'effaçant délibérément pour exécuter une fresque dont les figures ne sont autres que celles d’hommes qu'il a profondément admirés et avec lesquels il a lié des amitiés sans failles. La grande humilité de l'auteur, son écriture agréable et ses formules parfois cinglantes, parfois nostalgiques, donnent l'impression de rentrer soudainement dans l'intimité de ces fameux Hussards, à la fois passionnés et profondément désenchantés."
(Manuelle Calmat)

 

"Un homme enfonce d'un coup d'épaule la porte de l'année 1999. Il est d'une jeunesse qui ne passe pas, et Français d'une France idéale, qui n'existe peut-être pas. Sa gaieté est aussi vive que sa tristesse. Il court d'un journal à l'autre, Opéra, Arts, Carrefour, toutes feuilles tombées depuis à l'automne de la presse. Il redresse en passant quelques torts, il lave des crachats sur des statues déboulonnées, s'agenouille devant des vaincus. Leur fait l'offrande de couronnes, qui resteront. Cet homme surgi du blanc et noir des fifties se nomme Roger Nimier. Un livre de Christian Millau, Au galop des Hussards, porte le souvenir de cette comète prodigue en amitié jusqu'aux portes de notre temps. Un souffle d'air entre avec lui. Dans cet air flottent des bulles de champagne, un parfum de monsieur Jadis, et un drapeau avec un cœur qui bat sur l'azur de l'esprit, un azur englanté de fables. Six romans et un chapelet de chroniques ont suffi à Nimier pour conquérir Paris. Sitôt qu'il paraît, Chardonne, Jouhandeau et Morand pensent avoir trouvé un fils à aimer. Des femmes se répètent son prénom sur l'oreiller, le soir, en s'endormant. Son éditeur, Gaston Gallimard, lui offre une Aston-Martin, qu'il baptise «Gaston-Martin». Et quelques centaines de lecteurs s'abritent sous le manteau de ses articles. Ils ont reconnu un ami pour les aider à vivre. Il faut dire que Nimier n'oublie jamais d'amuser la galerie. L'envoi de messages apocryphes, signés Sartre ou Cocteau, est l'une de ses spécialités. Au lendemain de la mort de Gide, en février 1951, il envoie à François Mauriac le télégramme suivant: «Enfer n'existe pas. Stop. Tu peux te dissiper. Stop. Préviens Claudel.» Signé: Gide.
Autour de Nimier se forme une compagnie de talents dessoclés ou à venir. Ce qui vient s'appelle Déon, Blondin, Laurent ou Félicien Marceau. Quant aux vieux messieurs qui avaient plus ou moins perdu de vue le visage de Liberté chérie, ils le regardent tous comme s'il était leur avenir. Lui ne regarde que leurs livres. .....Les plumes du groupe Nimier se retrouvent dans la revue de Sartre catalogués sous la bannière des «Hussards», avec une étiquette dans le dos: «fascistes». Terme choisi par «commodité», poursuit l'auteur: «Les fascistes aiment les femmes, les voitures et l'alcool.»...... C'est aussi cette tranche de France libérée, retournée à ses mensonges et à ses guéguerres civiles que nous restitue le livre de Millau....." (Daniel Rondeau)


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Poèmes du Sagittaire

Publié le par Christocentrix

 

Il y a plus de 25 ans, je croisais le chemin d'un poète...un vrai poète. Il me fit l'amitié de m'offrir et de me dédicacer un recueil de sa composition. Je le relis souvent... J'en connais certains passages par coeur...
Ce poète était aussi un homme de Dieu : un moine bénédictin. Il resta toujours fidèle à la messe de son ordination et à ses idées légitimistes.
Il s'est éteint récemment, fort avancé en âge. Je compte aujourd'hui un ami de plus au ciel... et c'est un honneur pour moi de vous faire connaître quelques uns de ses poèmes.
En son temps, ce recueil a obtenu un prix de l'Académie française (1970 ou 1971). Il a été édité avec un mot de François Mauriac que je reproduis ci-dessous.

Mon cher et révérend Père,

J'ai lu avec beaucoup d'émotion vos poèmes. Même si aucune lettre ne les avait accompagnés j'aurais senti à travers eux que nous sommes frères en Maurice de Guérin. C'est à travers moi que vous l'avez découvert et vous ne me séparez pas de lui dans votre coeur. Il est vrai que les Guérin continuent de vivre dans un petit nombre de coeurs, mais intensément. Et vous, vous vivez tout près du Cayla...
Je garderai précieusement ce manuscrit qui ne ressemble à aucun autre et je le relirai souvent.
Veuillez croire, mon cher et révérend Père, à mes sentiments très affectueux.

                                                                                              François Mauriac (le 16 juillet 1968)

                                                                                                           
 

Invisible dédale où s'égare mon âme,

Où sans chercher remède à me désespérer

Je me calme en secret et rêve d'une flamme

Fragile d'être humaine impossible à celer !


Dans la puissance ailée qui m'entraîne et m'élève,

Trop sûr de retomber dans mon infirmité

Je pressens et maudis cette ardeur que soulève

L'attirance d'amour qui me porte à vibrer.


Loin des yeux loin du coeur muré dans ma nature

Je me reproche en vain d'aimer ce que je fuis

Ignorant que se cache au vif de ma blessure

Le secret d'éblouir l'absolu de ma nuit.

                                                                                                           



L'expression concrète de la vie, en art, l'attirait ; non pour elle-même, mais pour une satisfaction intérieure toute gratuite, et sans qu'il pût faire autre chose, de prime abord, qu'abstraire, interpréter des signes soumis à leurs lois propres et s'ordonnant en une composition souverainement autonome, où le sujet, largement dépassé, n'était plus qu'un prétexte.....
...Et cependant, bien au-delà de l'analyse, bien au-delà des signes, par un retour au sujet, mais purifié, transfiguré, il avait bien la sensation d'entrer, suprême récompense, au coeur même de l'oeuvre.
Quelle poésie en effet, quel dépaysement !... L'arrière-plan était d'un bleu très pur, très profond, avec cette crudité et ces contrastes que, seule, la lumière atténuée de l'arrière-saison peut donner parfois aux couleurs. L'épais tapis vert invitait à atteindre le sommet de la falaise, pour abaisser, de là, un regard de contemplation sur l'agglomération châtelaine qui étincelait dans la même lumière bleue, et dont les tours, flèches et clochetons, au-dessus de la ligne ajourée des remparts, évoquaient une mélodie dont les notes, poussées à l'aigu, auraient échappé à la portée.
Au registre supérieur, spectralement immergé dans un camaïeu bleu de nuit, le char du Soleil paraissait d'autant plus figé dans sa course que les chevaux menaient, silencieusement, un train d'enfer. Le Scorpion, lui, se hâtait vers son terme, et le Sagittaire, immobilisé dans son galop, criblait l'éther de ses flèches.   (extrait)

                     
                                                                               

PSAUME DE L'EQUINOXE

 

Ta lumière éclatait alors
O terre de sang
Les automnes luisaient comme des armures
Ruisselaient d'or parmi les sables
Et les panoplies du sommeil
Irradiaient des braises de soie
Je cherchais mes amis
Dans des rêves de solitude
Ma nuit ardente enfantait des aurores de feu
Quand pourrai-je revêtir
La parure des oiseaux de fête
Reculer les limites des cieux
Laisser couler des fleuves d'albâtre
Dans la pureté de mes mains lucides
Anéantir les échos de la soif
Et grandir dans l'ombre démesurée
Nous marcherons haletait le cantique inspiré
A la clarté de tes flèches
A la lueur des éclairs de ta lance
Nous ravagerons le désert
L'angoisse me saisit
La terreur de l'espérance
Roulé vivant
Dans l'ouragan de ta chevauchée
Aveugle dans ton tourbillon
Jusqu'au jour où les coursiers
Atteindront les limites infranchissables
Se cabreront dans l'éparpillement de leurs crinières
Au déchaînement sourd des orgues des falaises
Devant la puissance en arrêt des flots
La chevelure rebroussée des vagues
Le rivage qui pèle
La mer seule est illimitée

 


CANTIQUE DU SOLSTICE

 

Pour toi Soleil unique mon amour
Ma joie ensorcelée s'éveille
Les nuages se lèvent comme un rideau de théâtre
Ta victoire m'empourpre le coeur
Comme elle est loin cette ferveur d'hiver
Emprisonnée dans sa brume de silence
Enchassée dans mon âme
Orient Soleil levant du déclin de décembre
D'un tel enfantement
Seulement la préfiguration
Mais maintenant serai-je jamais sûr
De la réalité de la nuit
Si mince pellicule entre deux crépuscules
Il gravit son triomphe pour un règne sans fin
Une éternité d'amour
Ses chevaux échevelés se fixent au zénith
Sa course est immobile
Il résume l'univers dans l'extase
L'obscurité se désintègre aux cuivres de son orchestre
Jamais plus l'univers en rupture d'équilibre
Bien loin des cieux d'où je partis
Je clame ma déshérence
La musique de sa lumière
Se répand dans ma chair s'écoule dans mes os
Je partirai je le rejoindrai
J'emporterai la terre dans mon coeur
Dans l'âme
Un océan de fidélité à la mesure de sa grâce
O Toi mon amour
Ma nuit enfin se déverse et fond dans ta lumière.

 

                                                                                        
                      Dom Hugues PORTES. Osb. (extraits de "l'horizon intérieur")


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Abel Bonnard, amitié et sagesse

Publié le par Christocentrix

"La plupart des hommes ont eu quelques compagnons, étreint et gâché quelques femmes, après quoi ils ne doutent pas d'avoir connu l'amitié et l'amour. Cependant, où leur vie finit, c'est là que la vie commence. Il faut partir du rivage où ils se sont arrêtés, pour connaître non seulement des raffinements, mais des simplicités mêmes dont ils n'ont pas eu l'idée. Alors, peut-être, nous obtiendrons un de ces bonheurs isolés dont chacun est une exception unique ; même si nous devons errer en vain sur les flots, c'est quelque chose encore de jouir des illusions de la mer et de regarder, le soir, ces nuages qui imitent si bien les terres lointaines. Laissons donc les autres croire qu'ils vivent et pensons à vivre. Partons pour les îles."



"Si important qu'il soit, pour chacun de nous, de mener sa vie le moins follement ou le moins sottement possible, nous sommes surtout poussés, dans l'action, par nos qualités instinctives ; la sagesse succède à nos actes elle ne les a pas dirigés ; c'est un épilogue, une fête qui ne sert plus à rien. Alors, dans ces conversations des amis, il n'est aucun de leurs souvenirs qui ne tourne au profit de leur esprit. Une ancienne passion, avec ses mois de tourment, fournit une brève maxime. Le récit d'une négociation longue et difficile leur donne l'occasion de noter un trait curieux de la nature humaine. Même l'imbécile le plus vaste et le plus monstrueux qu'ils aient connu, échoué maintenant sur les plages sereines de leur mémoire, est comme une de ces baleines que les marins dépècent tranquillement, pour en tirer beaucoup d'huile. Ceux qui prennent part à de pareils entretiens y goûtent un plaisir de féerie mêlé à la volupté de l'intelligence. Chaque observation en appelle une autre, chaque remarque est corrigée ou complétée par une plus fine ; ils aperçoivent à la fois plusieurs vérités différentes; ils traversent en un clin d’œil l'espace qui les sépare ; ils abordent à leurs sommets, sans avoir eu la peine d'en gravir les pentes. On est amants dans l'ivresse de tout oublier, mais on est amis dans la joie de tout connaître."



 

"Celui qui a pratiqué les hommes peut encore être peiné de leur conduite, mais il perd le droit d'en être surpris, car, s'il a vraiment connu leur nature, leurs actes ne font qu'illustrer cette connaissance ; ou plutôt, il ne peut avoir de surprises que favorables, et il nous arrive ainsi d'éprouver un émerveillement sincère, quand des âmes dont nous savons la médiocrité, déployant, dans un moment d'émotion, de sympathie ou d'amour et, pour ainsi dire, d'infidélité à elles-mêmes, des sentiments qui n'ont pas, sans doute, beaucoup de réalité, mais dont nous admirons même l'apparence. C'est ainsi qu'après avoir visité une petite ville aux tristes recoins, le voyageur s'étonne de la voir, la nuit venue, tirer de son sein obscur un feu d'artifice, qui, tout modeste qu'il est, n'éblouit pas moins, avec ses soleils tournoyants, ses serpenteaux qui craquent en l'air, ses fusées jetées aux étoiles.
«Eh quoi, se dit-on, cette sous-préfecture!»

"Il est en nous des qualités que les gens vulgaires ne pourront jamais y connaître, parce qu'ils ne nous donneront jamais lieu de les leur montrer. On ne saurait être à soi seul, gai, poli, enjoué, galant, tendre, délicat, spirituel ; il y faut quelque encouragement et quelque réponse. Ce dont nous remercierons toujours nos amis, c'est de nous avoir donné l'occasion d'être nous-mêmes. Tandis qu'ils admirent les sentiments que nous dépensons, nous savons que nous n'aurions point trouvé en nous ces trésors, s'il ne s'était agi de les leur offrir, ou que nous en sentions l'embarras, avant de les répandre pour eux. Il y a dans toutes les affections supérieures un tel entre-croisement d'échanges et de bénéfices que ceux qui les ont formées ne peuvent jamais savoir où ils en sont. Chacun s'entête à être celui qui a plus reçu que donné. Ils n'en démordent pas, aucun ne veut céder, ils refont impatiemment leurs calculs pour prouver l'énormité de leur dette ; cette contestation merveilleuse n'aurait pas de terme, si ceux qui s'aiment ne prenaient enfin le parti de jeter et de brûler les comptes de leur reconnaissance dans le foyer de leur amour."


"A mesure qu'on s'éloigne de la jeunesse et pour peu qu'on n'ait pas laissé les jours passer vainement, on apprend à vivre avec soi, et même de soi : ce n'est pas du tout la même chose que d'être seul, ou plutôt il s'agit là d'une solitude raffinée où il ne reste rien de la rudesse et de la maussaderie qui caractérisaient la sauvagerie primitive. La plupart des gens ne sauraient rentrer en eux-mêmes avec plaisir, soit parce que leur âme est trop simple, soit parce qu'elle est trop laide ; ou bien c'est une chambre nue, ou c'est un réduit plein de rats. Le progrès véritable consiste, au contraire, à multiplier en nous les plans d'une vie que rien d'extérieur ne peut plus gâter ni atteindre. Certains états de notre nature, par nous connus et fixés, deviennent alors comme ces kiosques où des princes d'Asie allaient retrouver leur âme et qui étaient dédiés à la musique, ou à la lecture, ou à l'admiration des nuages. Ainsi nous nous retirons dans le pavillon de la mélancolie sereine, ou dans celui de la gaieté sans cause, ou dans celui de la rêverie absolument calme et nous avons enfin si bien aménagé, varié, cultivé, approfondi notre solitude, que nous nous apercevons à peine que nous sommes seuls. De ce qui n'était qu'un désert nous avons fait un empire. Nous causons avec nous-mêmes, nous nous promenons dans notre pays."

"L'avantage d'avoir commencé par de grands désirs, c'est qu'on garde au moins de grands rêves. D'ordinaire, ils planent sur notre vie sans y exercer d'influence, mais pour peu qu'elle leur oppose une surface moins agitée ou moins insensible, ils laissent tomber un reflet de leurs nuances dans ce qui n'aurait été, sans eux, qu'une minute incolore. Nos amis sont là, ils se taisent et le silence, qui efface la présence des indifférents, enrichit à ce point la leur que nous pouvons croire à l'amitié. La jeune femme que notre cœur s'obstine à choisir laisse fondre, soudain, un caractère auquel nous nous sommes heurtés tant de fois, pour n'être plus qu'un adorable fantôme qui penche vers nous toute la douceur de l'amour, et un sourire plus beau que ceux qui montent de son cœur vient se poser sur ses lèvres. Ces moments où la réalité s'interrompt nous étonnent par une perfection qui ne leur ôte pas leur inanité, sans que nous discernions toujours que ce sont des présents que nous nous faisons à nous-mêmes. Il a suffi que notre vie s'adoucît un peu et qu'elle se vidât de ce qu'elle contient, pour que notre âme prît cette occasion de la remplir, un instant, de tout ce qu'elle ne contient pas. Le loisir n'est beau que lorsqu'il devient le miroir d'un rêve. C'est ainsi que les lacs semés dans les paysages, comme des espaces d'oisiveté, peuvent devenir des jardins d'extase, et, quand le rameur flottant sur leurs eaux s'étonne de leur splendeur pâle et vaine, il lève la tète, et il voit les nuages."



"Il est un art de vivre et on peut l'apprendre. Mais s'il consistait vraiment à se préserver des déceptions et des peines en se rendant insensible, on aurait horreur de le savoir. En vérité, il ne s'agit pas d'endurcir notre cœur, mais seulement de le protéger. C'est la généreuse étourderie de la jeunesse de se livrer sans réserve et aveuglément à toutes les occasions qui lui sont offertes. Il serait aussi fâcheux de n'avoir pas commencé par là qu'il deviendrait ridicule de continuer de la sorte. Il ne convient pas de laisser aux sots et aux méchants le pouvoir de nous atteindre aisément ; une secrète magie nous permet de les éloigner, et celui même qui se croit aux prises avec nous ne se doute pas qu'il passe à peine à notre horizon, où nous le lorgnons avec une curiosité flegmatique. Qu'un homme qui a appris la vie ait un air de calme et de froideur, qu'il recoure tour à tour, pour écarter le vulgaire, à la politesse ou à l'ironie, il ne fait qu'user de ses droits. Mais prendre pour sa nature ce qui n'en est que les défenses, ce serait la même erreur que de ne pas distinguer une ville de ses remparts. La question n'est pas, pour nous, de ne plus jamais être fous, mais de réserver notre folie pour les occasions qui en sont dignes. Qu'un être paraisse qui, par quelques signes, nous donne à croire qu'il est de la race supérieure, nous déploierons, pour l'accueillir, un enthousiasme qui dépassera infiniment celui de nos premiers temps, car comment comparer la fougue instinctive d'un jeune homme avec la hautaine imprudence d'un homme qui n'ignore rien des dangers auxquels sa folie l'expose et qui trouve sa volupté à les affronter en les connaissant?

Tout le drame de la vie est dans la recherche des êtres, plus fougueuse en amour et plus attentive en amitié. Ici encore, il convient que notre expérience nous instruise sans nous accabler. Si nombreux que soient les gens médiocres, il ne faut pas qu'ils aient le pouvoir de nous faire douter de ce qui les dépasse, et, pleinement convaincus du peu que valent tant d'hommes, nous ne devons jamais oublier ce qu'un homme peut valoir. Ainsi nous ne nous détachons de la foule que pour nous offrir à l'élite ; nous ne diminuons le nombre de nos occasions d'aimer que pour en augmenter l'importance : l'expérience que nous acquérons ne nous sert qu'à concentrer notre foi. Un côté de notre âme est défense, mais l'autre est accueil. Cette attente des êtres inconnus est d'un charme immense. Au-dessous de l'agrément des relations faciles, au-dessous du léger libertinage qui porte un homme vers toutes les grâces des femmes, c'est cette recherche sourde, sérieuse, et toujours naïve qui justifie le commerce que nous entretenons avec les autres.

Si fort que nous nous appliquions à nous ennoblir et à nous enrichir par nous-mêmes, il y a une douceur, une grâce, une modestie à ne pas refuser, à admettre, à solliciter l'aide du hasard. Cherchons à nous accomplir, sans prétendre nous achever; car nous avons bien le pouvoir de développer à nous seuls ce que nous avons de plus haut, mais non pas celui de vivifier ce que nous avons de plus profond. Il est certains printemps de nous-mêmes que nous ne pouvons connaître que par l'intervention d'un autre être et, autour des palais que nous avons bâtis, il est divin, alors, de voir éclater des jardins qu'il ne dépendait pas de nous de faire fleurir. Qu'un philosophe stoïcien se vante de se suffire : il ne s'aperçoit pas qu'il s'est desséché. La vraie poésie, au contraire, c'est de toujours nous accroître, sans nous suffire jamais, c'est de nous enfoncer en nous sans nous exclure de l'Univers, c'est d'être toujours prêts à recevoir, au bord d'une âme sans cesse agrandie, ceux qui y feront jaillir des sources que nous n'aurions pas pu éveiller. A la volonté de nous ennoblir, nous ajoutons le miracle de les aimer. Après nous être augmentés par notre effort, il est doux de nous enrichir par leur magie. Après nous être retirés aux circonstances, il est doux de rester encore, pour les rencontres que nous espérons, les sujets de la fortune, comme le joueur qui risque tout sur un coup de dés, comme le marin qui a besoin d'un bon vent. Après avoir étendu notre âme jusqu'à en faire un vaste royaume, il est doux de la laisser attendre le lever d'un être, comme les grands pays noyés d'ombre, le soir, attendent la lune.

Il est bien vrai qu'un homme ne prouve sa force que par la façon libre, sereine, élégante dont il supporte la solitude. Mais cette solitude n'aurait pas son prix, si l'on y arrivait trop facilement. Il faut avoir commencé par avoir eu tous les besoins. Alors même qu'un homme se trouve porté par le progrès de sa nature à un point où il n'a plus de vraie société qu'avec soi, il faut, une fois encore, distinguer absolument cet état d'avec la misanthropie. Le misanthrope s'aigrit et se rabougrit ; le solitaire se déploie et se purifie. Le misanthrope se barricade contre les hommes, tout en restant parmi eux. Le solitaire s'élève et ne s'enferme pas. Son âme n'est pas une maison gardée par les ronces : c'est un palais sur la hauteur, mais toujours ouvert, et qui, si personne ne s'y présente, n'en reste pas moins hospitalier. Qu'un festin soit servi, chaque soir, pour ces magnifiques seigneurs qui doivent venir se réjouir avec nous. Que tout soit prêt, jusqu'au luxe intime de sa chambre, pour cette dame qui s'est mise en chemin et qui tarde un peu, parce qu'elle vient de très loin. Même si cette fête ne devait être peuplée que de celui qui la donne, elle n'en aurait pas moins été offerte à l'Amitié et à l'Amour. L'art de vivre est d'apprendre à se passer de tout, en restant capable de tout accueillir."
                                                                          
                                                                   Abel Bonnard (extraits de "l'Amitié")


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propos sur l'amitié (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

[précédé d'un exposé de Fraigneau sur l'amitié Wilde-Douglas et Verlaine-Rimbaud].....

..."C'est le tragique du coeur actuel. L'amitié est l'aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C'est la grandeur de ces couples de l'avoir tentée. L'amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l'extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu'on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu'on s'est arraché soi-même à l'emprise de la calomnie qui comme une force d'envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c'est au principe de l'union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L'amitié est impossible dans le siècle comme l'amour, parce que comme l'amour et plus que lui c'est un sentiment désintéressé. Chacun s'efface : c'est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu'on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l'amitié est de tout donner à qui l'on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l'effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l'amour, et la défaite par la trahison à l'intérieur, comme une fois tout organisé pour l'exécution de l'œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine." (1926)


[ailleurs...] Amitié - Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd'hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu'un ami souffre, c'esr comme si j'avais le doigt pris dans une porte.

L'amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l'un dans l'autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s'établissant. Mais s'ils n'avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n'auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l'amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926)


extraits de "Papiers oubliés dans l'habit" Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.


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