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le nationalisme et sa séduction (Nicolas Berdiaev) (partie 4 - écrits de 1946)

Publié le par Christocentrix

 

La séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage.  (1946)

 

"L'attrait qu'exerce le nationalisme et l'esclavage qu'il impose sont plus forts que ceux de l'Etat. De toutes les valeurs « supra-personnelles », ce sont les valeurs nationales que l'homme consent le plus facilement à accepter, et c'est au Tout national qu'il consent le plus facilement à se subordonner, grâce au sentiment qu'il a d'en être une partie. Il s'agit là, en effet, d'un sentiment profondément enraciné dans la vie émotionnelle de l'homme, plus profondément que celui par lequel il se rattache à l'Etat. Mais le nationalisme, tel qu'il est inscrit sur les drapeaux de tous les partis de droite, est déjà par lui-même un phénomène fort complexe. Nous verrons plus loin que l'idée même de nation et de nationalisme est un produit de rationalisation. Vladimir Soloviev, qui avait mené une lutte, pendant les années 80 du 19ème siècle, contre le nationalisme « zoologique » russe, établit une distinction entre égoïsme et personne. Il déclare que l'égoïsme national (c'est-à-dire le nationalisme) est aussi condamnable du point de vue chrétien que l'égoïsme personnel. On pense généralement que l'égoïsme national constitue un devoir moral de la personne et qu'il implique chez la personne l'esprit de sacrifice et l'héroïsme. C'est là un exemple très remarquable d'objectivation. Lorsque ce qui est considéré comme très mauvais de la part de l'homme individuel est accompli par des réalités collectives, le point de vue change immédiatement : le mal devient un bien, un devoir moral, une valeur idéale et supra-personnelle. Egoïsme, cupidité, présomption, orgueil, volonté de puissance, haine des autres, violence : tout cela se trouve transformé en autant de vertus dès qu'il s'agit, non plus de la personne, mais de l'ensemble national. A la nation tout est permis, on peut se livrer en son nom à ce qui, du point de vue purement humain, constitue un crime. Brève est la vie de l'homme, mais celle de la nation est longue et peut durer des millénaires. La vie d'une nation rattache les unes aux autres les périodes de temps successives, ce que ne saurait faire une vie individuelle. C'est à travers la vie de la nation que l'individu se sent solidaire des générations qui l'ont précédé. Ce qui est « national » s'impose par son enracinement dans la durée. Ici se pose la même question que celle devant laquelle nous nous sommes déjà trouvés à plusieurs reprises : où se trouve le centre existentiel, l'organe de la conscience : dans la personne ou dans la nation ? Le personnalisme nie que le centre existentiel, l'organe de la conscience réside dans la nation, ou dans une réalité collective, plus ou moins abstraite : il réside toujours dans la personne. Ce n'est pas la personne qui fait partie de la nation, mais la nation qui fait partie de la personne, qui est incluse dans la personne, comme un de ses contenus qualitatifs. Le « national » fait partie de l'homme concret. Nous avons là une application particulière de la vérité, d'après laquelle ce n'est pas la personne qui fait partie de l'Univers, mais c'est l'Univers qui fait partie de la personne. La nationalité constitue, pour ainsi dire, le milieu où s'alimente la personne, tandis que le nationalisme est une forme d'idolâtrie et d'esclavage engendrée par l'extériorisation et l'objectivation. Eros est un enfant de la pauvreté et de la privation. Le nationalisme, qui est dû à ce que l'homme a perdu contact avec l'Univers, a un caractère érotique. Il subit les impulsions de l'Eros et de l'anti-Eros et est, par sa nature, anti-éthique. Dès qu'on applique les jugements moraux à la vie d'une nation, le nationalisme devient impossible. C'est là un des conflits entre l'Eros et l'Ethos. Le nationalisme, qui n'est, au fond, qu'une attraction érotique, se nourrit de mensonge et ne peut se passer de mensonge. Or, c'est déjà un mensonge que la haute opinion qu'une nation a d'elle-même, son orgueil et sa vanité paraissent tout simplement ridicules et stupides du point de vue objectif et impartial. L'égocentrisme national, la tendance à s'enfermer en soi-même, la xénophobie nationale, ne valent pas mieux que l'égocentrisme personnel, la tendance de l'individu à s'enfermer en lui-même, son hostilité à l'égard des autres, et créent une vie fictive et illusoire. Le nationalisme est une forme idéalisée de la présomption humaine. L'amour pour son peuple (et nous verrons que le peuple n'est pas la même chose que la nation) est un sentiment très naturel et louable, mais le nationalisme exige qu'on n'ait pour les autres peuples que haine, mépris, hostilité. Le nationalisme, c'est déjà la guerre en puissance. Mais le principal mensonge engendré par le nationalisme consiste en ceci que lorsqu'on parle d'idéal « national », de bien « national », d'unité « nationale », de vocation « nationale », on pense toujours, comme au « national » par excellence, à une minorité dominante, privilégiée, et plus particulièrement à la classe des propriétaires. Par « nation », « national », on entend, non pas des hommes, des êtres concrets, mais un principe abstrait, avantageux pour certains groupes sociaux. C'est en quoi consiste la profonde différence entre la nation et le peuple qui, lui, comprend des hommes concrets. L'idéologie nationaliste se révèle toujours comme une idéologie de classe. En invoquant le sentiment national, en faisant appel au Tout national, on cherche toujours à étouffer ses parties qui se composent d'êtres vivants, capables de souffrir et d'éprouver des joies. La « nationalité » devient une idole qui, comme toutes les idoles, exige des sacrifices humains.

Les idéologues du nationalisme se vantent de représenter le Tout, alors que tous les autres courants idéologiques seraient ceux de parties, de telles ou telles classes. En réalité, rien n'est plus facile que l'escamotage qui consiste à faire passer l'intérêt de classe pour l'intérêt du Tout. En le faisant, on trompe les autres et on se trompe soi-même. Il est très intéressant de confronter sous ce rapport l'idéologie nationaliste et l'idéologie de classe. Celle-ci se présente sous un aspect qui n'est pas à son avantage et l'on peut, à force de rhétorique, remporter sur elle de faciles victoires. Un Tout national, qui existe depuis des millénaires, a une valeur infiniment plus grande qu'une classe particulière qui n'existait pas dans le passé et n'existera peut-être pas à l'avenir. Le peuple russe, français ou allemand en tant qu'entité historique, représente une réalité beaucoup plus profonde que le prolétariat russe, français ou allemand. Mais ce n'est pas par des lieux communs comme celui-ci qu'on peut résoudre le problème : il n'est même pas posé. A un moment historique donné, le problème de classe peut devenir plus aigu et exiger une solution plus urgente que le problème national, et cela dans l'intérêt même de la nation. Il peut se poser le problème de l'intégration d'une classe répudiée et sacrifiée dans la vie de la nation. Le « national » est enraciné dans la personne plus profondément que le fait de son appartenance à une classe. Je suis, moi, plus profondément russe que membre de la classe de la noblesse... Et, cependant, dans la réalité objective, l'intérêt de classe peut-être plus humain que l'intérêt « national », en ce sens que la défense de l'intérêt de classe peut être celle de la dignité humaine outragée et foulée aux pieds, de la valeur de la personne humaine, alors que l'intérêt dit « national » n'est le plus souvent qu'une généralité, sans rapport avec l'existence humaine concrète. C'est cette distinction qui peut servir de base à nos jugements sur le nationalisme et le socialisme. Le nationalisme est incontestablement d'origine païenne, alors que le socialisme est d'origine chrétienne. Le socialisme s'intéresse aux hommes, à la valeur de l'homme, alors que le nationalisme s'intéresse, non à l'homme, mais à des réalités collectives objectivées, qui représentent non une existence, mais un principe. Le « socialisme »  a plus d'attaches avec l'esprit que le « nationalisme »,  parce que le 

« social » peut impliquer la revendication de la fraternité humaine,  tandis que la vie

« nationale » peut très bien être une vie de loups. Les nationalistes ne se soucient pas de resserrer les liens qui unissent les hommes, de rendre leur vie plus humaine et plus juste. Le triomphe du nationalisme signifie le renforcement de l'Etat et sa domination sur la personne, la domination des classes riches sur les classes pauvres. Le fascisme, le national-socialisme veulent réaliser une vie plus communautaire au sein d'une nation donnée. Mais ils la réalisent mal, puisqu'ils aboutissent à un étatisme monstrueux et à une attitude d'hostilité féroce, bestiale, à l'égard des autres nationalités. On peut admettre un socialisme national, mais à la condition que ce soit l'élément social, parce que humain, qui y joue le principal rôle, et non l'élément racial et national, qui est un élément de déshumanisation. Nous aurons encore à parler du socialisme. Contentons-nous d'insister ici sur le fait de la non-identité du nationalisme et du patriotisme. Le patriotisme, c'est l'amour de la terre natale, de la patrie, du peuple dont on fait partie, alors que le nationalisme, loin d'être un amour, est un égocentrisme collectif, dicté par la présomption, par la volonté de puissance et de violence à exercer sur les autres. Le nationalisme comporte un élément réflexif, idéologique, qui manque au patriotisme. La présomption et l'égoïsme nationalistes sont aussi condamnables et absurdes que la présomption et l'égoïsme personnels, mais comportent des conséquences beaucoup plus graves. On peut en dire autant de la présomption et de l'égoïsme familiaux. L'orgueil nationaliste et messianique des Allemands affecte, même chez des hommes de génie tels que Fichte, un caractère comique, mais d'un comique intolérable. Toute objectivation du mal et du péché personnels, par leur projection sur le collectif, ne fait que porter le mal et le péché à leur maximum, ne sert qu'à renforcer l'esclavage de l'homme.".....

 

 

    texte extrait de "De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme" (Nicolas Berdiaev)

 

C'est un extrait du chapitre intitulé "la séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage. Peuple et Nation".  (manque ici la fin de ce chapitre dans lequel Berdiaev expose la différence entre peuple et nation).

 

Ce passage est à ressituer dans le contexte du livre de Berdiaev qui comporte les chapitres suivants :

 

Introduction : des contradictions de ma pensée.

La Personne.

Le Maitre, l'Esclave et l'Homme libre.

Etre et Liberté. L'homme esclave de l'Etre.

Dieu et Liberté. L'homme esclave de Dieu.

Nature et Liberté. La tentation cosmique. L'homme esclave de la Nature.

Société et Liberté. Séduction sociale. L'homme esclave de la Société.

Civilisation et Liberté. L'homme esclave de la Civilisation. Séduction exercée par les valeurs culturelles.

L'homme esclave de lui-même. La séduction de l'individualisme.

La séduction de l'État. La double image de l'Etat.

La séduction de la guerre. L'homme esclave de la guerre.

La séduction du nationalisme. Le nationalisme comme esclavage. Peuple et Nation.

La séduction asservissante de l'aristocratisme. Le double aspect de l'aristocratisme.

La séduction de la vie bourgeoise. L'homme esclave de la propriété et de l'argent.

La séduction et l'esclavage de la révolution. Son double aspect. Le collectivisme et sa séduction. Le collectivisme source d'esclavage. La séduction des utopies.Le double aspect du socialisme.

Séduction et esclavage sexuels. Sexe, personne et liberté.

La séduction et l'esclavage esthétiques. Beauté, art et nature.

Libération spirituelle de l'homme. Victoire sur la crainte et sur la mort.

La séduction de l'histoire. L'histoire source d'esclavage. Double conception de la fin de l'histoire.

Eschatologisme actif et créateur.

 

                                                                                                 Editions Aubier-Montaigne, 1963.

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nationalisme et polythéisme (Nicolas Berdiaev) (partie 3 - écrits de 1934)

Publié le par Christocentrix

"Polythéisme et nationalisme" - paru en appendice à "Destin de l'Homme", Berdiaev, 1934.

                                                (partie 3 du dossier)

                                    
 
"Le fait que c'est précisément à notre époque universaliste, planétaire, que l'on assiste à une explosion de nationalisme particulièrement violente, peut paraître extraordinaire à première vue. Il ne prouve que la polarité de la nature humaine. Toutes les interprétations trop rationnelles, trop simplistes de la vie humaine ne répondent pas à la réalité, et c'est par là que pèche surtout la théorie du progrès des XVIIIème et XIXème siècles.

Non seulement l'homme individuel, mais les sociétés passent fréquemment d'un pôle à l'autre, et c'est également très facilement qu'un mouvement humain se transforme en son contraire. Ainsi par exemple, l'internationalisme communiste peut se changer en nationalisme, et c'est ce qui se passe actuellement sous nos yeux.

Les événements politiques et sociaux de notre époque éveillent la surprise et la perplexité des hommes accoutumés à tout juger au point de vue des principes rationnels qui leur paraissent immuables. L'humanisme éclairé, que beaucoup considéraient comme quelque chose d'universel, a été renversé.


Mais que signifie au point de vue spirituel le nationalisme moderne revêtant les formes fascistes ? -- II signifie, bien entendu, la déchristianisation de la société, qui d'ailleurs, ainsi que nous l'avons vu, a commencé il y a bien longtemps, mais qui ne s'est révélée entièrement que de nos jours ; il signifie la paganisation, le retour au polythéisme, jadis vaincu et dépassé. La guerre mondiale était déjà une guerre entre dieux différents : allemand, russe, français, anglais, c'est-à-dire le triomphe d'instincts païens ayant survécu dans le subconscient collectif. La christianisation et l'humanisation n'étaient guère aussi profondes qu'elles paraissaient ; elles n'étaient souvent que l'étouffement et le refoulement de ces instincts primordiaux non surmontés.


Le nationalisme que je ne confonds pas avec la reconnaissance et l'affirmation de la valeur positive de la nationalité, avec le patriotisme, est une réaction et une révolte de la « nature» contre « l'esprit », des puissances élémentaires contre ce qui est conscient, de l'Eros contre l'Ethos, de ce qui est collectif contre ce qui est personnel.

Les nations qui tendent à réaliser leur caractère antique propre, se dressent contre une
« humanité » qui leur fut imposée de l'extérieur, elles obéissent à un principe parfaitement légitime, à savoir que « l'humanité » n'existe pas en tant que fait naturel.

« L'humain » au sens général est une abstraction prise comme valeur positive, c'est une catégorie spirituelle, une création du christianisme. L'humanité se rattache à la divino-humanité. En tant que l'humanisme affirme des valeurs universelles, et proclame la vérité chrétienne tout en la détachant de ses racines spirituelles, il la dépouille de ses bases profondes, et, par conséquent, il la défigure.


Dans l'ordre purement naturel, l'homme est destiné à avoir une existence particulariste nationale, la fraternité des peuples est irréalisable. La pacification, le ralliement, suppose la renaissance du cosmos spirituel, d'un universalisme spirituel, qui existait au Moyen âge, et dont quelques vestiges subsistèrent dans l'histoire moderne. Ni le cosmopolitisme bourgeois, ni l'internationalisme socialiste ne représentent cet universalisme, et c'est pour cela que l'un et l'autre sont si facilement renversés.

Un problème philosophique extrêmement profond est lié à ce phénomène. L'universel n'est nullement le général, car celui-ci n'est qu'une abstraction détachée de l'intégrité concrète, et c'est la catégorie du nombre qui lui est applicable ; alors que l'universel n'est pas une abstraction, et la catégorie du nombre ne lui est pas applicable. L'universel est une qualité intégrale et indivisible, qui peut être inhérente à ce qui est personnel. La personne unique et inimitable peut, en effet, contenir l'universel en tant que principe et réalisation positive. Les deux notions ne sauraient être opposées l'une à l'autre, elles ne s'excluent guère, en tant que degrés positifs de l'être. Quant au général, c'est toujours une abstraction vis-à-vis du réel, la suppression de tous les degrés individuels de l'être. L'universel est une unité positive concrète, tandis que le général est une unité négative et abstraite.

En ce qui concerne l'application de ce principe au problème national, nous pourrons dire que l'universalisme, qui affrme l'unité spirituelle de l'homme, est une entité concrète, qui embrasse toutes les individualités nationales. L'internationalisme par contre est quelque chose d'abstrait qui renie les nationalités.

Le nationalisme est le pôle opposé de l'internationalisme, et représente le même degré de mensonge. C'est la révolte du particularisme contre un universalisme qui est exclusivement conçu comme l'abstrait et le général.

Et il doit en être ainsi, car le nationalisme est un naturalisme qui ignore l'homme en tant qu'être spirituel. C'est un paganisme naturel, idéalisé et exalté, mais non spirituellement transfiguré. C'est le particularisme de l'individuel, qui cherche à ignorer le sens axiologique de la valeur spirituelle de l'universel, et qui ne connaît que les manifestations pour lui haïssables du général, du «pan-humain», de l'international, de l'abstrait, de ce qui est contre-nature et non pas supérieur à la nature. On ne saurait obliger les Allemands à se soumettre au « général », mais ils peuvent spirituellement être accessibles à l'universel.

Tel est l'aspect philosophique du problème. Le paganisme se dressera toujours contre le « général » et contre « l'abstrait », mais il peut être régénéré par l'universalité spiritualisée. Si les Français se trouvent dans une situation différente de celle des autres peuples, c'est parce que l'abstrait - les principes généraux de l'humanisme - sont inhérents à leur individualité nationale concrète. C'est la source de l'incompréhension réciproque qui existe entre ce peuple et les Allemands.


Quant à l'aspect religieux du problème, voici en quoi il consiste : le nationalisme est un polythéisme, une forme, avons-nous dit, de paganisme naturel, tandis que l'universalisme, qui affirme l'unité spirituelle de l'humanité, est un monothéisme, qui représente en même temps une incarnation du divin dans l'humain. Voici pourquoi, il ne peut y avoir d'autre universalisme que l'universalisme chrétien.

Cette catégorie spirituelle suppose une illumination et une transfiguration de l'élément naturel individualisé, et dans le cas qui nous préoccupe, de l'élément national. L'histoire présente des tendances universalisatrices et des tendances individualisatrices, toutes deux sont légitimes et ne doivent pas s'exclure mutuellement. Mais l'évolution humaine oscille continuellement entre ces deux pôles, et l'une de ces tendances triomphe tour à tour. La nationalité, en tant que degré individualisé de l'être naturel et historique, se dresse entre la personne et l'humanité, qui est une réalité et une valeur spirituelle. Lorsque l'humanité est conçue non comme quelque chose de positif, de concret et d'universel, mais comme quelque chose de négatif, de général et d'abstrait - elle devient hostile à la personne humaine, elle l'absorbe et la dépersonnalise. De même, lorsque la nationalité est considérée non comme une individualité naturelle devant être spiritualisée et illuminée, capable d'enrichir l'existence humaine personnelle, - mais comme une valeur suprême et absolue, comme une idole, alors elle absorbe et dépersonnalise cette existence. La nation est un degré placé entre la vie humaine personnelle et l'existence d'une humanité intégrale, un degré qui enrichit cette vie personnelle ; mais il peut faire éclater des éléments naturels et irrationnels, qui s'opposent aussi bien à la personne en tant qu'esprit qu'à l'humanité en tant qu'esprit. Cette révolte, c'est le nationalisme.


L'homme est un être contradictoire et paradoxal. On aurait tort de penser que tout le mal inhérent à l'existence est dû à l'égoïsme. Bien au contraire, l'être humain est capable d'un désintéressement et d'un esprit de sacrifice extraordinaires dans le mal. L'homme est un animal religieux, il porte en lui un insatiable besoin d'adorer, de vouer un culte au sacré ; même dans le mal, il adore non pas lui-même mais une idole, il est capable de se sacrifier entièrement à ces fausses images. Nous observons ce phénomène dans la formation de la religion du racisme et du nationalisme, aussi bien que dans celle du communisme. La personne humaine est la victime de sa propre idolâtrie. Au sein du nationalisme moderne, et tout particulièrement en Allemagne, les éléments de nation et de race s'enchevêtrent étroitement, alors qu'il faudrait au contraire les distinguer. La race, ainsi que nous l'avons dit, est une catégorie naturelle et zoologique ; elle appartient à la préhistoire, bien que l'histoire elle aussi ait subi l'irruption des races, entièrement transformées par la civilisation. La nationalité est une catégorie culturelle et historique, elle apparaît déjà comme le résultat d'une certaine spiritualisation de la nature. Lorsqu'aux XIXème et XXème siècles, on parle de races, de leur pureté, de leurs antagonismes, ces termes impliquent toujours la création de mythes. Gobineau fut, bien entendu, le créateur du mythe de la race aryenne. L'ethnologie et l'anthropologie modernes réfutent l'existence de races pures, et préfèrent renoncer au terme « race aryenne ». (voir par exemple les résultats généralisés de la science moderne des races dans l'ouvrage d'Eugène PITTARD, Les races et l'histoire. Introduction ethnologique à l'histoire).


Mais les mythes jouent un rôle extrêmement important à notre époque, ils sont plus agissants que les théories scientifiques préoccupées de vérité abstraite, et le mythe de la race peut être un instrument réel de l'auto-affirmation d'une nationalité. La mystique du sang fait partie du programme de la politique réelle et inspire les masses. Cela ne fait que prouver une fois de plus combien le rationalisme politique est impuissant.

Nous avons déjà montré que le nationalisme est d'origine païenne et tellurique et que les arguments rationnels dirigés contre lui ne sont pas convaincants. Le national c'est la nature devant être transformée en culture. Mais lorsque la nature est déchaînée, elle n'est guère disposée à se plier aux commandements de la raison. Sa violence, son bouillonnement intempestif, ne sauraient être vaincus que par des forces spirituelles supra-rationnelles.

L'élément national n'est pour le christianisme qu'une matière naturelle devant être travaillée et soumise par l'esprit. Saint Thomas d'Aquin proclame que la grâce ne nie pas la nature, mais la transfigure. Le christianisme ne saurait nier et ignorer les données naturelles mais il agit au dedans d'elles. L'esprit ne s'oppose pas à la nature, mais affirme que la nature réalise une autre valeur d'existence. Il importe de s'en rendre compte afin de déterminer les relations entre le christianisme et le nationalisme. Examinons, à présent, la façon dont ces relations se sont historiquement formées.

 

- Le christianisme est apparu dans le monde lorsque les religions particularistes de tribu, de sang, domestiques et nationales, avaient été dépassées et que le ralliement de l'humanité avait été réalisé par la culture hellénistique et par l'empire romain universel. Le lien entre la nationalité et la religion inhérent au paganisme, fut rompu, et le polythéisme surmonté. Aux religions des tribus et des races, des cités et des nationalités, furent opposés l'universalisme et le personnalisme chrétien qui sont parallèles l'un à l'autre. Le christianisme n'est pas une révélation destinée à une tribu ou à une nation, il s'adresse à toute l'humanité, à l'univers, à chaque âme humaine. Voici pourquoi le christianisme n'est pas seulement une victoire sur le particularisme païen, mais aussi sur le messianisme judaïque.


Le Christ fut crucifié par le nationalisme, un nationalisme non seulement juif (ainsi qu'on le prétend souvent), mais par tous les nationalismes, qu'ils soient russe, allemand, français, anglais. La personne humaine a été spirituellement libérée du lien mystico-racial, son attitude envers Dieu n'est plus déterminée qu'à travers la société spirituelle, c'est-à-dire l'Église. Les attaches naturelles sont remplacées par des attaches spirituelles.

D'autre part, le christianisme affirme l'universalisme. Il n'y a ni Juif, ni Grec. C'est là une conscience entièrement nouvelle, étrangère au paganisme et au judaïsme. Et par cela même, le christianisme proclame l'existence spirituelle de l'humanité. C'est le déclin des dieux innombrables du clan, de la tribu, de la famille, du foyer, de la cité. Dans la conscience antique juive, Jahvé fut d'abord un Dieu particulariste de la tribu ; il devint ensuite le Dieu de l'univers. Mais il demeura lié au peuple juif, imbu d'une conscience messianique. Le christianisme éleva définitivement la conscience humaine jusqu'au monothéisme et l'universalisme, qui lui sont profondément inhérents, l'unité de l'humanité n'existant que parce qu'un seul Dieu existe.

Au polythéisme correspond toujours le particularisme national ; le judaïsme qui lie la religion au sang de la race, ne fut pas un particularisme païen uniquement grâce à son messianisme qui est toujours d'essence universelle. Bien que l'antique conscience juive biblique ne soit pas du racisme, et porte un caractère spirituel et non naturaliste, le racisme relève néanmoins de la plus pure idéologie juive. Ce furent les Juifs qui précisément conservaient la pureté du sang, interdisaient les mariages mixtes, identifiaient la religion à la race. Mais les tendances actuelles racistes représentent l'idéologie juive détachée de ses racines spirituelles et ayant adopté les formes naturalistes grossières, presque matérialistes ; elles définissent spirituellement l'homme selon la forme de son crâne, la couleur de ses cheveux, etc. Ainsi, l'esprit se transforme en épiphénomène de l'anatomie et de la physiologie héréditaires. C'est un déterminisme encore plus grossier et plus extrême que la théorie du matérialisme économique, car l'économie relève quand même du milieu psychique et reconnaît que la situation des hommes dépend de la transformation de la conscience.

Le Fatum du sang est, bien entendu, incompatible avec le christianisme, qui dépasse l'idée antique du Destin inéluctable et révèle la liberté de l'esprit. Le racisme est un retour au paganisme, au polythéisme, et son pathos du Fatum du sang qui pèse sur l'humanité est un romantisme naturaliste.

Le christianisme libère la personne humaine de ce destin écrasant, du joug de l'espèce et de la race, de l'empire des démons de la nature. Il affirme autant l'universalisme que le personnalisme, et il est seul à proclamer ce dernier non pas comme une abstraction, mais comme une valeur spirituelle, embrassant tous les degrés de l'être individualisé. Il surmonte en principe la conception païenne de la nationalité et de l'État, en traçant des limites entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, jusqu'au jour de la transfiguration finale du monde. Le nationalisme et l'étatisme exigent une divinisation du royaume de César. Le christianisme assure l'émancipation spirituelle de l'homme de ce joug, il n'admet des valeurs nationales et étatistes que comme valeurs inférieures (ou secondaires), soumises à l'esprit. Dans ce monde le christianisme est dualisme, et non monisme. Voici pourquoi il est incompatible avec l'idée de l'État totalitaire, qui est une dictature exercée sur l'esprit, sur la vie intérieure et, intellectuelle, dictature non seulement politique et économique, mais dictature des idées des symboles et des mythes inspirant les masses, tyrannie de l'orthodoxie officielle.


Le christianisme ne saurait se confondre avec la souveraineté d'une nation, il reconnaît les droits sacrés de la personne humaine, indépendante de la volonté nationale et enracinée dans un ordre spirituel, et non social. Mais tel est, bien entendu, le christianisme à l'état pur, et non pas ses formes défigurées et obscurcies, qui trop souvent sont apparues dans l'histoire.

L'universalisme était inhérent au Moyen âge - c'était le double universalisme de l'Église et de l'Empire ; sa culture était dominée par une langue unique - le Latin. Les Empires sacrés de Byzance et de Russie sont également des incarnations de l'idée universelle, et on peut en dire autant du Saint Empire Germanique. Le monde médiéval ignorait le nationalisme, qui fut enfanté par l'histoire moderne. L'universalisme chrétien d'avant la Renaissance s'est décomposé et fut vaincu par le particularisme. Depuis Machiavel, l'autonomie politique adopta une attitude purement païenne envers l'Etat. En France, le nationalisme se rattache à la Révolution et à l'idée de la souveraineté de la nation. Les hommes de la Révolution s'affirmaient des patriotes-nationalistes, tandis que les représentants de l'ancien régime : le Roi, les nobles et le clergé, étaient qualifiés de traîtres à la patrie. Lorsque la foi fléchit, lorsque la société fut déchristianisée, Dieu fut remplacé par la Nation, et ce fut là une nouvelle forme d'idolâtrie. La religion nationaliste est une paganisation évidente. Mais les formes que cette religion a adoptées de nos jours présentent un caractère tout à fait spécifique.

En effet, l'ancien nationalisme était l'apanage des classes aristocratiques et bourgeoises, et ce fait contribua à développer l'internationalisme de la classe ouvrière. A présent, la situation est toute différente. Nous vivons à l'époque de la domination des masses, et de la démocratisation intense de la société. Ce phénomène apparaît dans le fascisme et le régime hitlérien, qui sont des mouvements populaires. L'idée même du fascisme est la réalisation d'une forte unité nationale populaire ; le régime doit donc revêtir par définition l'aspect d'un pouvoir s'appuyant sur le "peuple", il n'admet pas à son intérieur la lutte des classes, et il réussit plus ou moins à la supprimer ; il maintient de vastes couches de petits bourgeois, d'employés, de paysans, de classes moyennes et d'intellectuels prolétarisés, ce qui représente une proportion assez imposante du peuple. La force essentielle du fascisme consiste dans le fait qu'il s'appuie sur les ligues de jeunesse qui créent une nouvelle forme de nationalisme. La reconstruction de l'unité nationale, inspirée par la soif de la domination, s'élabore contre l'internationalisme marxiste et contre le cosmopolitisme bourgeois libéral. Ce phénomène présenterait des éléments positifs, s'ils n'étaient défigurés par l'idolâtrie, par la divinisation de la nation, de la race, de l'État, c'est-à-dire par un retour au polythéisme qui est plus apparent que jamais.


Et voici un autre trait, non moins caractéristique : jadis l'originalité nationale était liée à la culture, mais le nationalisme moderne est lié à l'absolutisation de l'État, étant déterminé par la soif de la domination. Le nationalisme est incapable de se réaliser intégralement sans un État puissant, absorbant la vie tout entière. L'idée moderne du regime totalitaire qui ne connaît aucune limitation, qui prétend organiser non seulement, la vie sociale, mais la vie spirituelle et, intellectuelle, est née du nationalisme, un nationalisme non pas contemplatif et culturel, mais politique, agissant, possédé par l'actualité, et correspondant au caractère même de l'époque. Le fascisme italien est avant tout étatisme, une idéologie de l'État absolu, qui est de source romaine. Quant au régime hitlérien, c'est une idéologie de race ; mais la race qui tend à la domination doit se servir de l'État absolu comme instrument. De même, la réalisation de l'idéal communiste ouvrier - une société non étatiste - exige comme stage préliminaire la création d'un État absolu. Tous les courants actuels, sociaux ou nationaux, sont placés sous le signe du monisme, d'un régime intégral et totalitaire, et c'est ce qui détermine leurs tendances tyranniques.

Le monde moderne est une fois de plus déchiré par le polydémonisme, dont le christianisme avait libéré le monde antique. Une fois de plus, les forces obscures de la race, du sang, de la terre, de la nationalité, du sexe, ont été déchaînées. Tout ce qui avait été refoulé dans le subconscient, a rejailli avec une violence nouvelle. On pourrait dire, contrairement à Tertullien, que l'âme humaine est naturellement païenne, et non pas chrétienne, et ce naturalisme impie se révèle aujourd'hui d'une façon extraordinaire.

Mais ce qui se déroule au sein du monde moderne est encore infiniment plus complexe, et enchevêtré ; ce monde est déchiré par les nouveaux démons - démons de la civilisation technique, de la machine, auxquels l'homme se soumet de plus en plus, démons de la haine sociale, enfantés par le capitalisme. Les révolutions de nos Jours ont pour symbole - soit la race élue, soit la classe élue ; or, l'une et l'autre sont d'essence démoniaque. Lorsque l'organisation de la société est placée sous le signe de la race ou de la classe élues, l'on assiste à une déshumanisation intense, parce que ce n'est pas la dignité de chaque homme en particulier qui est reconnue comme valeur suprême, mais celle de l'homme appartenant à une race ou à une classe donnée. La déshumanisation provoquée par la théorie raciste est la plus intense. Le déterminisme de la classe n'est pas absolu, l'homme appartenant à la classe déchue peut atteindre le salut en transformant sa conscience ; un noble ou un bourgeois peut devenir marxiste et communiste, se pénétrer de l'idée prolétarienne ; alors il est libéré du Fatum de la caste qui pesait sur lui ; il peut même devenir président du soviet des commissaires du peuple. Marx et Lénine, ainsi que l'on sait, n'étaient nullement d'origine prolétaire, ce qui ne les empêcha pas d'être les prophètes de la conscience de classe.

Par contre, le déterminisme de la race est absolu; c'est le Fatum du sang. Ni la transformation de la conscience, ni l'assimilation des idées et des croyances de la race élue n'y peuvent rien changer; le sang, la structure du crâne, la couleur des cheveux, déterminent seuls la valeur de votre esprit, et cela d'une façon définitive. Si vous êtes juif ou nègre vous n'obtiendrez guère le salut en embrassant le christianisme ; le baptême est sans effet pour les enfants de la race déchue, et même si vous adoptez l'idéologie du national-socialisme, vous n'en serez pas moins damné. Déterminisme et fatalisme absolus, incompatibles avec le christianisme en tant que religion de la liberté spirituelle. Le Fatum du sang qui pèse sur l'humanité relève du paganisme impie. La théorie de race et celle de la classe sont également dues au polythéisme dans la vie sociale, incompatible avec le monothéisme, et celà est encore plus vrai de l'hitlérisme que du marxisme.

Le mythe de la race élue et de la classe élue ont fait preuve de nos jours d'un immense dynamisme, car les idéologies mythiques possèdent infiniment plus d'énergie active que la théorie scientifique. Certes, ces idéologies possèdent également certains éléments de réalité empirique, mais c'est l'élément mythique qui domine. Deux forces essentielles luttent dans le monde moderne, le nationalisme et le socialisme, et, dans certains cas, ces deux forces se combinent.


Comment interpréter la relation existant entre le « national » et le « social » ?

L'élément national est d'essence naturelle et cosmique, bien qu'il se réfracte dans la civilisation. Quant à l'élément social, il est né de la civilisation même, il implique l'idée de justice, qui a une origine spirituelle. Le « social » plonge entièrement dans le milieu psychique, et tout ce qu'il comporte de naturel a subi un travail de la part de l'homme. La lutte entre le national et le social - lorsqu'elle se déroule sur les cimes, lorsqu'elle est dépouillée des instincts et des intérêts vils - peut être conçue comme une lutte entre l'Ethos et l'Eros. Le nationalisme veut ignorer la vérité et la justice, la fraternité des hommes - il ne veut connaître que le choix érotique et la répulsion érotique, ou, ainsi que s'exprime l'idéologue du national-socialisme Karl Schmitt, la politique ne s'occupe que des « catégories d'ami et d'ennemi ». Aussi l'affirmation de l'élément national au sein du nationalisme même signifie toujours la déshumanisation et la démoralisation de la politique, l'affirmation du polythéisme contre le monothéisme.

Le socialisme peut, bien entendu, se transformer lui aussi en démonie, et se manifester dans ses méthodes de lutte comme une déshumanisation et une démoralisation. Nous voyons ce phénomène surgir dans le communisme. Mais en ce qui concerne son idée et son but, le socialisme est inspiré par le pathos de la vérité et de la justice, c'est-à-dire qu'il exige une humanisation éthique des relations. Une politique qui ne serait pas en conflit trop direct avec le christianisme, devrait être déterminée non pas par les « catégories d'ami et d'ennemi », non pas par une attraction et une répulsion érotique, mais par les catégories de justice et d'injustice, de fraternité et de non-fraternité entre hommes et entre peuples.

Le communisme se laisse lui aussi diriger par les catégories « d'ami et d'ennemi »(« ami et ennemi de classe ») et c'est pourquoi son élément social pur est défiguré, dépouillé de son caractère humain, dominé par une singulière démonie.

Dans le monde contemporain, nous assistons au rapprochement, à la combinaison des éléments nationaux et sociaux au sein du régime hitlérien ; mais c'est le premier de ces éléments qui prédomine, tandis que le second remplit un rôle auxiliaire en vue de l'organisation d'un parti puissant qui actuellement ne saurait être créé sans la participation et le soutien des masses. Dans la relation existant entre les nations et les races, le national-socialisme nie la fraternité, et la justice, et soumet la politique aux « catégories d'ami et d'ennemi », c'est-à-dire que c'est une attraction et une répulsion érotiques, et non pas un principe éthique, qui triomphent. Le nationalisme et en particulier l'hitlérisme, se heurtent non seulement au principe d'universalisme, aux valeurs de paix, d'unité, de fraternité entre les peuples, mais également au principe personnaliste.

Or le christianisme affirme précisément aussi bien le principe d'universalisme que celui de personnalisme, d'un personnalisme indépendant de toute considération de race, de nationalité ou de rang social. Voici pourquoi la seule forme de socialisme correspondant au christianisme et à l'éthique humanitaire, n'est ni le socialisme international de classe, ni le socialisme national de race, ni le socialisme d'Etat totalitaire, mais le socialisme personnaliste, syndicaliste, combinant la valeur de la personne et celle de la communauté ; cette doctrine symbolise l'humanisation et l'éthisation de la vie et des relations sociales.


Le nationalisme moderne a éclaté au sein d'une époque de technique, et c'est ce qui crée une situation extraordinaire et paradoxale. Les principes nationalistes et techniques sont absolument contraires l'un à l'autre. En effet, les bases émotionnelles du nationalisme (et n'oublions pas que celui-ci est essentiellement émotionnel) sont naturelles et telluriques, alors que le triomphe de la technique marque précisément la fin de l'ère tellurique dans l'histoire. Nous assistons donc à une technisation et à une planification rationnelle des éléments telluriques nationaux. Or, le principe même de la technique est, ainsi que nous l'avons démontré, essentiellement international, c'est le facteur d'internationalisme le plus agissant. Nous voyons la jeunesse moderne émotionnellement entraînée vers le nationalisme (si toutefois elle n'est pas attirée par le communisme) et en même temps poussée vers les réalisations techniques, auxquelles elle est prête à consacrer toutes ses forces. La jeunesse ne s'aperçoit pas de cette contradiction profonde : la technique, facteur le moins national qui soit, ayant un caractère non seulement universel, mais général et abstrait, rend les peuples impersonnels, les prive de leur vrai visage ; car la technique est la même chez les Américains, les Allemands, les Japonais, la civilisation technique est un article d'exportation, elle se transplante facilement d'un pays à l'autre, alors que la culture est toujours individuelle, et ne s'exporte pas.

Mais les nationalistes modernes aiment la technique, en sont armés, tout en demeurant indifférents à la culture. Cela s'explique par le fait que le nationalisme cherche moins l'expression de l'image plastique individuelle d'un peuple, que la manifestation de la force; or, de nos jours, la force ne saurait être conquise sans l'aide de la technique ; c'est elle qui arme les peuples pour la lutte et pour la guerre, auxquelles aspire le nationalisme. Ce dernier est indifférent à la culture, parce que celle-ci présente toujours un élément contemplatif, tandis que les tendances nationalistes ne sont nullement contemplatives, elles sont au contraire extrêmement activistes, extrêmement avides, animées de l'appétit de la vie et de la domination.

La technique, sans laquelle nulle conquête n'est possible, revêt un caractère planétaire, et finira par triompher du nationalisme, car elle affirme l'universalité des communications et des transports, qui rend toute autarchie irréalisable.

Les armements nationalistes s'appuient sur la technique la plus moderne, et ont placé le monde sous la menace de la guerre ; c'est la source émotionnelle de la guerre qui provoque à travers le monde des répulsions érotiques. Ce qu'il y a de paradoxal c'est que c'est précisément la force la plus internationale, la plus unifiante, qui rapproche le plus étroitement les mondes modernes, qui est actuellement mise au service des instincts nationaux et menace le monde du plus tragique des conflits.


Le nationalisme armé de la technique présente le plus grand danger pour l'existence même de la culture européenne, il est l'ennemi le plus implacable de cette dernière. Ce fait est caractéristique de l'ère où nous vivons, marquée de la domination des masses. Celles-ci demandent une civilisation tehnique et non pas une culture de qualité. Voici pourquoi le nationalisme moderne ne s'exprime pas dans la personne d'un génie créateur, mais d'un « chef », que seule la puissance de l'État intéresse. Les porteurs du nationalisme allemand ne sont pas des penseurs et des poètes, mais des amateurs démagogiques - Hitler, Goëring, Goëbbels. Leurs portraits ont remplacé ceux de Goethe, Schiller, Kant, Hegel, Beethoven, Nietzsche ; d'innombrables ouvrages sont consacrés à ces chefs, qui ne sont nullement les porteurs d'une culture, mais expriment la volonté des masses, leur aspiration à l'unité et à la puissance. Nous vivons à une époque de « civilisation », non de « culture », et nous assistons à un processus analogue se déroulant sous le signe du communisme, hostile semblerait-il au nationalisrne. Mais ici, de même que sous l'égide hitlérienne, le « chef » rallie les masses, s'arme de la technique, exprime les aspirations à la puissance et s'oppose à la culture en tant que phénomène aristocratique. Néanmoins, si nous comparons ce qui se passe en Allemagne et en Russie, nous verrons que des démons différents déchirent ces pays.

En Allemagne, ce sont les démons de la nature (le sang, la race élue, la nationalité, la terre) qui agissent actuellement, alors qu'en Russie, précisément parce que ce fut jadis un pays tellurique, nous voyons sévir les démons de la technique titanique, de la construction sociale : la machine, la classe élue, la révolution sociale planétaire. En Allemagne, la technique est mise au service de la race élue, en U. R. S. S. elle est soumise aux instincts sociaux irrationnels, et la construction masque les éléments subconscients du peuple russe.

L'internationalisme communiste est facilement changé en nationalisme soviétique, et le stalinisme ne diffère presque plus du fascisme. L'appel à la révolution sociale planétaire dissimule le messianisme russe, l'ancienne idée de la vocation universaliste de ce peuple. Le nationalisme est étranger à la tradition russe, mais le messianisme lui est profondément inhérent ; le XIXème siècle russe est tout pénétré d'une conscience universaliste, alors que le nationalisme de chez nous est d'origine étrangère, principalement allemande. Le bolchevisme est une transformation de l'idée russe.

Nous avons vu que les tendances nationalistes modernes sont nées à une époque universaliste, planétaire, et ce contraste leur prête une extraordinaire acuité. Le nationalisme émotionnel qui revêt par moment un caractère de vraie démence, se développe dans un siècle où l'autarchie est devenue impossible. Les sociétés européennes retournent au polythéisme, alors que le monothéisme a déjà profondément transformé les consciences.

Mais il ne suffit pas de renier purement et simplement les aspirations nationalistes de la jeunesse moderne, et les mouvements qui leur sont inhérents, en se plaçant sur le terrain de la philosophie éclairée du XVIIIème siècle, et des idées périmées de la révolution française. Keyserling ne cesse de le rappeler, tout particulièrement aux Français, qui sont portés à considérer comme universels les principes de l'humanisme français, fondés sur la catholicité de la raison latine.

Nous entrons dans une autre dimension de l'être, dans un monde auquel j'ai donné le nom de « nouveau Moyen âge ». Aussi ne saurait-on estimer les événements actuels au point de vue des principes relatifs et précaires de l'histoire dite moderne, on ne peut Ieur appliquer que des principes éternels et absolus. Or, ces principes ne se trouvent que dans le christianisme. Le nationalisme, la soif de la domination se heurtent violemment aux normes chrétiennes ; il s'agit donc de prendre conscience de ce fait essentiel. Les tentatives opportunistes faites par des chrétiens en vue d'une adaptation sont ignominieuses, et le désir d'utiliser le christianisme comme une arme en vue de la consécration du pouvoir de l'Etat est infiniment pire que la persécution ouverte contre la religion. Les chrétiens devront engager une lutte héroïque pour la liberté de leur Foi, pour l'autonomie de la vie spirituelle, contre les prétentions de l'État totalitaire qui tend à la nationalisation de l'esprit, de la conscience, de la pensée. On ne peut nationaliser et socialiser que ce qui appartient à l'homme - sa propriété matérielle, mais non pas ce qu'il est lui-même, c'est-à-dire la personne.


Il ne faudrait pas ignorer le fait que la réforme sociale qui est inéluctable, amènera probablement à un rabaissement du niveau spirituel ; rabaissement qui s'exprimera par un retour au polythéisme et au poly-démonisme. Et avant de pouvoir opérer une réforme spirituelle, il faudra résoudre le problème élémentaire de l'existence de l'homme. Mais la lutte spirituelle devra continuer. La volonté de puissance n'est pas un mal en soi, on ne saurait considérer comme un bien la faiblesse et l'impuissance. La plénitude positive de l'être est une force, une puissance, vers laquelle il s'agit de tendre. Toute la question est de savoir ce que nous entendons par force. Le goût moderne de la virilité n'est nullement le désir d'une plénitude de l'être, il en est le rétrécissement, la mutilation, et la volonté qui meut le nationalisme représente précisément cette diminution. La plénitude de l'être signifie toujours que chacun de ses degrés individualisés possède un contenu universel, en tant que valeur positive.



Nicolas Berdiaev (appendice à son ouvrage "Destin de l'Homme dans le monde actuel", 1934)

 

                                                
                                                                         ***

                                   table des matières de "Destin de l'Homme" (1934) :
          

 

CHAPITRE I. - Jugement encouru par l'histoire. La guerre.
CHAPITRE II. - Destin de l'homme dans l'histoire. Humanisme et bestialisme. Contradiction de la liberté. Capitalisme. Démocratie. Communisme. Fascisme. Dictature idéologique.
CHAPITRE III. - Les nouveaux facteurs de l'histoire mondiale. Les masses entrent dans l'arène. Les collectivités. La technique. Le chômage. Le nationalisme et le racisme. L'étatisme et le césarisme. Les peuples d'Orient.
CHAPITRE IV. - Principe aristocratique de la culture et destin des intellectuels. Jugement encouru par le christianisme et recherche d'une spiritualité nouvelle.
APPENDICE I - polythéisme et nationalisme. APPENDICE Il. - La transformation du Marxisme (Marxisme et Déterminisme). 
                         
                                

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nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme (Nicolas Berdiaev) (partie 2 - écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.

 


II. - ..."Examinons à présent une autre forme d'idolâtrie moderne. C'est avec une extrême violence que nous voyons éclater au sein de l'univers contemporain les anciens instincts raciaux et nationaux, qui déchirent l'humanité et menacent de ruiner la culture européenne ; ce phénomène ne fait que démontrer combien est fort l'atavisme dans les sociétés humaines, combien le sub-conscient est plus profond que la conscience, et combien était superficiel le processus d'humanisation.

Si dans le passé, l'affirmation et le développement des individualités nationales étaient un indice d'humanisation, le nationalisme moderne est un signe de bestialisation. Il s'agit d'un retour en arrière, d'un abandon des catégories culturelles et historiques au nom des catégories zoologiques. Il semble que nous voyons renaître la lutte antique des races et des tribus, qui précéda la formation des nationalités en tant que manifestation de la civilisation moderne ; il nous semble évoquer les débuts de l'univers médiéval.

Les résultats du processus de christianisation et d'humanisation ayant pour but de rallier l'humanité, sont en train d'être supprimés. C'est la paganisation des sociétés chrétiennes ; le nationalisme est un polythéisme qui ne saurait être combiné avec le monothéisme. Cette paganisation revêt des formes réellement tragiques en Allemagne, qui ne veut plus être une nation chrétienne, qui remplace la croix par la Swastika, qui exige des chrétiens qu'ils renoncent aux principes primordiaux de la Révélation, de la Foi, de la Morale évangélique.

La France est déchristianisée depuis longtemps, mais l'humanisme éclairé dont elle est profondément pénétrée l'empêche de devenir un pays païen. En Allemagne, où cet humanisme éclairé (aufklarung) fut de tout temps plus faible, la religion du particularisme païen cherche à renverser l'universalisme chrétien ; la conception spirituelle et personnaliste de l'homme est remplacée par une conception naturaliste et zoologique: l'organisation de la vie humaine est envisagée de la même façon que l'élevage des bestiaux. Les méthodes d'élaboration et de conservation de la race germanique pure évoquent singulièrement celles appliquées à la reproduction des chiens et des chevaux. Le racisme allemand est un naturalisme romantique qui embrasse le sang, la terre, l'âme du peuple, c'est-à-dire des forces telluriques, qui réagissent contre l'empire de la technique. Néanmoins, le racisme assimile la technique, et imite les procédés soviétiques. La stérilisation, l'eugénique, l'interdiction des mariages mixtes, l'intervention de l'État dans la vie personnelle, etc., ne sont certes pas des manifestations de la vie naturelle ; c'est la civilisation la plus planifiée, la plus technique et la plus déshumanisée qui soit.

 


Des instincts zoologiques, idéalisés dans un esprit romantique et transformés en mystique nationaliste, se sont armés de tous les artifices de la science moderne. L'explosion du nationalisme et du racisme, à laquelle nous assistons aujourd'hui, apparaît paradoxale, parce que nous vivons à une époque universaliste, qui sous bien des rapports rappelle l'époque hellénistique. Tout atteint actuellement une échelle planétaire. Le particularisme nationaliste et raciste acquiert une acuité très grande précisément parce qu'il se présente sur le fond de cet universalisme. Il n'y a plus de monde entièrement fermé, plus d'autarchies rigoureusement isolées, tout se déroule sous les yeux du monde entier. La technique a un caractère universel, elle est la même pour toutes les nationalités, dont aucune ne possède d'originalité organique.

Ainsi par exemple, le nationalisme des peuples d'Orient n'est autre chose qu'une imitation de l'Europe, et l'assimilation des conquêtes techniques d'Occident. Le goût de la jeunesse nationaliste pour la technique et le sport, revêt un caractère mondial, on peut dire, international. En histoire, nous voyons deux tendances : la tendance vers l'individualisation et la tendance vers l'universalisation. Toutes deux sont inéluctables et légitimes dans l'évolution cosmique. Mais la combinaison harmonieuse de ces deux forces n'a jamais été atteinte ; l'une ou l'autre a toujours prédominé. Une fusion de l'individualisation et de l'universalisation n'a jamais été réalisée, de même que rien ne fut jamais effectivement parachevé dans l'histoire de notre monde déchu. Tout a été défiguré par le péché, la concupiscence et l'idolâtrie. Le nationalisme et l'internationalisme détruisent au même degré l'humanité intégrale. Le nationalisme moderne, de même que l'étatisme de nos jours, est une forme d'idolâtrie.

La vérité chrétienne qui proclame qu'il n'y a ni Juif ni Grec (n'étant pas bien entendu la négation du fait même de l'individualité nationale) -cette vérité est repoussée avec colère et violence, et les peuples retournent à l'attitude païenne et antique. L'unité de l'humanité, dont le processus de christianisation nous ralliait les uns aux autres, ne serait-ce qu'en principe - est une fois de plus dénoncée et corrompue. Cela prouve que l'union naturelle de tous les hommes est impossible, qu'elle n'est réalisable que dans l'ordre spirituel. - L'Unité de l'humanité est la divino-humanité.

 


Le nationalisme idolâtre transforme la nationalité en une valeur suprême et absolue, à laquelle la vie tout entière est soumise. La nation remplace Dieu. Aussi, le nationalisme ne peut éviter de se heurter au christianisme, à l'universalisme chrétien, à la Révélation, qui affirme qu'il n'y a ni Juif ni Grec, et que tout homme a sa valeur propre, une valeur inconditionnée. La doctrine nationaliste transforme tout en sa propre arme, en sa propre puissance, ne voit partout que son épanouissement original propre. Elle n'envisage l'Église que comme une catégorie historique et nationale. Le Russe doit être orthodoxe, non pas parce que l'Orthodoxie est une Vérité, mais parce qu'elle fut un facteur historique et national, elle a formé l'État russe, et sa culture. De même, un Polonais doit être catholique, un Allemand, luthérien, un sujet britannique, anglican, un Turc, mahométan. Cette conception mène inéluctablement au polythéisme, au particularisme païen. Au cours de la guerre, nous vîmes que le dieu allemand, le dieu russe, français et anglais se combattaient. Le nationalisme refuse d'accueillir la vérité religieuse universelle, sa conscience demeure au niveau de l'époque pré-chrétienne, du judaïsme, en tant que celui-ci incarnait la religion de la tribu juive, qui n'était pas encore devenue une religion universelle - ou de l'âge païen, antérieur à l'idée philosophique d'un seul dieu. L'universalisme chrétien du Moyen âge ignorait le nationalisme ; celui-ci est né de l'histoire moderne qui a perdu le sens de l'unité et qui tendait vers le particularisme.

 

Le nationalisme français est issu de la Révolution et de l'idée de la souveraineté de la nation. L'ancienne France aristocratique et monarchique ignorait ces aspirations, elles ne se sont formées qu'aux XIXème et XXème siècles.

La nationalité est un degré de l'individualisation de l'être, et représente une valeur positive certaine, car la culture a toujours un caractère propre et des racines qui plongent au sein d'un peuple donné. Une culture internationale est impossible, car elle ne serait qu'une culture de commis-voyageur. Seule la technique ne se rattache pas à tel ou tel pays, et représente un facteur d'internationalisation. Mais nous avons vu d'autre part que le nationalisme est privé de racines chrétiennes. Ses sources sont toutes différentes, et il entrera toujours en conflit avec le christianisme. Ce dernier n'est pas, bien entendu, synonyme d'internationalisme, qui est un appauvrissement de l'être, la négation de ses degrés individuels, et l'affirmation d'une unité non pas concrète, mais abstraite.

L'internationalisme représente le général et non pas l'universel, qui est quelque chose de concret et d'unique, n'étant, pas soumis à la notion de quantité. C'est le christianisme qui est oecuménique, qui incarne cette unité concrète, qui absorbe toutes les individua-lisations de l'être purifié et transfiguré.

 

Quant au nationalisme, il s'agit là avant tout d'un phénomène émotionnel, et aucune argumentation rationnelle ne saurait l'influencer. On raconte l'anecdote suivante, qui rapporte, sans doute, un fait réel, et qui a en tous cas un sens philosophique : Un jour que certaines personnalités françaises, dont plusieurs politiciens, étaient réunies, l'une d'elles s'indigna de ce que les Anglais se considèrent comme le premier peuple du monde, revêtu d'une mission grandiose, et refusant de reconnaître sa parité avec les autres peuples. Un des interlocuteurs fit observer, non sans esprit d'à-propos :
« Pourquoi vous indigner ?... Les Français pensent exactement la même chose en ce qui les concerne. »  Et l'autre de répondre : « Oui, mais ça c'est vrai... »

Toutes les querelles nationales finissent par des propos de ce genre, et cette attitude est déterminée par le fait que la nationalité provoque avant tout une sensibilité, un choix érotique. Notre peuple, notre terre, nous sont chers comme le visage de la femme aimée. Mais le nationalisme oppose un eros à un ethos, il transforme un penchant naturel pour sa propre nationalité, en un principe et une doctrine suprêmes ; il n'affirme qu'une attitude érotique, et renie l'éthique. Voilà pourquoi il se heurte inéluctablement non seulement au christianisme, mais à la morale humaniste.

Ni la nationalité, ni l'homme, ni aucune autre valeur ne saurait être traitée au point de vue uniquement érotique - ils appellent une attitude éthique liée à la dignité de la personne, ils exigent non seulement l'eros, mais aussi l'ethos, et c'est ce que nie le nationalisme. Si ce dernier signifie l'amour de ce qui lui appartient, il signifie aussi la haine de ce qui est à autrui, la haine envers les autres peuples, et celle-ci est généralement un facteur plus puissant que l'amour.

Le nationalisme prêche ou bien l'isolement, - une attitude renfermée, repliée à l'égard des autres peuples, des autres cultures, la suffisance, le particularisme, ou bien l'expansion aux dépens des autres nations, la conquête, l'asservissement, la volonté impérialiste. Dans les deux cas il est en contradiction avec la conscience chrétienne, renie entièrement et pour toujours la fraternité des peuples et des hommes. Il s'oppose profondément à l'éthique personnaliste, il nie la valeur suprême de la personne humaine, il déshumanise et exige l'abandon de toute pitié. C'est toujours le même processus, qu'il s'agisse du nationalisme ou du communisme: le monde intérieur de l'homme est étouffé par le collectivisme national ou social.

 


Le nationalisme et le socialisme (au sens le plus large de ce mot) représentent des principes différents dans le monde moderne, des principes qui s'entrechoquent et se combattent, mais qui peuvent aussi se combiner et s'enchevêtrer de la façon la plus singulière. Dans sa forme classique marxiste, le socialisme est non seulement hostile au nationalisme, au national, il est lié à l'internationalisme qui marque le point critique où le principe social et le principe national se heurtent avec le plus de violence. Marx a proclamé que les ouvriers n'ont pas de patrie : « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! »  Les classes qui sont cruellement exploitées et humiliées par les hommes issus de la même race qu'eux, ne peuvent éprouver à leur égard un sentiment de fraternité et de solidarité. Elles se sentent plus proches des masses opprimées appartenant à d'autres nations. La solidarité sociale, la conscience de classe s'opposent à la solidarité nationale. Les alliances, et les luttes humaines se présentent en coupe verticale et non pas horizontale. Marx fut accusé d'avoir corrompu et détruit la notion de patrie ; mais il serait plus juste de dire que Marx ne fit que refléter ce qui existait réellement. Le sentiment patriotique et national fut détruit au sein de la classe ouvrière par le capitalisme et par des injustices sociales criantes ; l'internationalisme des travailleurs est aussi compréhensible, il s'explique aussi bien au point de vue émotionnel, que leur athéisme. Car le patriotisme et le nationalisme ont trop souvent servi à masquer les intérêts des classes dirigeantes, de même que ces intérêts furent camouflés par la religion et l'Église. Ce fait ne résoud nullement le problème national ou le problème religieux. Marx ne s'est pas rendu compte de la profondeur de l'une ou de l'autre de ces questions ; il attribua aux instincts nationaux (qui du reste se sont éveillés chez les ouvriers eux-mêmes au cours de la guerre) une importance bien inférieure à celle qu'ils possèdent en réalité.

Et, pourtant, l'internationalisme n'est que la conséquence logique du monde capitaliste et de la civilisation technique, qui ont arraché l'homme aux bases naturelles telluriques de son existence. Les industriels, qui fabriquent des gaz asphyxiants, se dissimulent généralement derrière le masque patriotique et appellent à grands cris la guerre jusqu'au bout ; mais ils sont essentiellement internationalistes. Les critiques dirigées par le socialisme contre « les marchands de canon » sont justifiées; dans le conflit entre ces deux camps, l'équité est plus souvent du côté du social ; c'est le conflit entre l'eros et l'ethos, bien que l'attitude érotique soit également possible à l'égard de la justice sociale. On peut aimer son peuple et sa terre, mais exiger une existence humaine digne de ce nom et la réalisation de la vérité dans la vie. La transformation sociale du nationalisme est très caractéristique de notre époque ; il cesse d'être l'apanage exclusif des classes bourgeoises, il se transmet aux masses populaires. Le nationalisme moderne porte un cachet populaire, démocratique ; ce sont les petits bourgeois, les éléments prolétarisés ou déclassés qui en sont les porteurs, ainsi que la classe paysanne proche de la terre, si bien que de nos jours, le mouvement nationaliste présente une physionomie permettant de croire que c'est le peuple en tant qu'entité qu'il symbolise. Ce processus ne fait aucun doute, et cela permet la création de régimes tels que le national-socialisme, qui combine, ainsi que son nom l'indique, les deux éléments décrits plus haut. En réalité, l'élément socialiste est écrasé par l'élément de race, mais on ne saurait nier le caractère populaire de ce mouvement, de même que celui du fascisme. La combinaison de forces sociales, liée à la prolétarisation de vastes couches du peuple allemand, et de forces nationalistes agressives, fut déterminée par la situation de l'Allemagne dans l'arène mondiale. Le peuple germanique s'est senti humilié, et s'est solidarisé à cause même de cette humiliation, car après la guerre il fut réduit à une situation de prolétaire parmi les autres peuples, et c'est pour cela qu'il est devenu national-socialiste ; ce régime se présente en même temps comme une défense sociale, mais d'un caractère surtout démagogique. La révolution nationale qui a été proclamée ne va pas jusqu'à une réforme concrète. On peut dire que Roosevelt a tenté une expérience beaucoup plus radicale que Hitler, qui se sert des émotions sociales et nationales principalement comme instrument démagogique. La doctrine socialiste a perdu le caractère idéaliste qu'elle avait au XIXème siècle, et le nationalisme moderne porte la marque plébéienne, présente un rabaissement spirituel, qui apparaît d'ailleurs dans toutes les manifestations de notre époque. Le mouvement nationaliste se sert d'une symbolique raciste, et c'est sous ce signe, et non pas sous le signe de la classe, qu'une révolution populaire devient possible.


Mais qu'est-ce que le racisme ?- En Allemagne, cette tendance prend la forme d'une manie religieuse collective. La révolution allemande a éclaté sous l'égide d'une symbolique de race, de même qu'elle s'opéra en Russie sous l'égide d'une symbolique de classe. Mais il ne faut pas accepter à la lettre la symbolique des révolutions et des mouvements populaires ; elle est toujours conventionnelle, et des processus fort semblables peuvent s'exprimer par des mots d'ordre différents. Ce qui est essentiel, c'est que l'explosion des masses populaires exige toujours un symbole qui sert à les rallier et à les cimenter ; tous ceux qui s'écartent de l'orthodoxie sont accusés d'hérésie. A notre époque, ces catégories d'orthodoxie et d'hérésie sont devenues des facteurs sociaux extrêmement importants. Ajoutons d'ailleurs qu'elles représentaient de tout temps un phénomène social, et ont été déterminées par la collectivité. L'hérésie, c'est le fait de s'écarter de la conscience collective.

De nos jours, cette conception, se rattachant à la domination des masses qui écrasent la conscience personnelle, devient une fois de plus une force déterminante de la politique. Et c'est là, bien entendu, une régression.

En Russie, nous voyons, intronisée depuis de longues années, l'orthodoxie tyrannique du marxisme, d'un marxisme qui n'est nullement conforme à la doctrine initiale de son auteur ; et c'est au nom de ce dogme que la vie humaine est soumise à la mutilation.

En Allemagne, c'est l'orthodoxie raciale qui triomphe; ses positions sont plus difficiles à défendre, car elle s'appuie sur une argumen-tation beaucoup plus faible. Mais cette doctrine, elle aussi, porte atteinte à la vie humaine, elle va plus loin que le marxisme, car elle mutile jusqu'à l'organisme vivant, en prescrivant la stérilisation forcée au nom de la race pure et vigoureuse.

Cette doctrine s'appuie-t-elle sur des bases scientifiques ou philosophiques ? - Il n'en n'est rien ; elle s'inspire moins des sciences exactes, que de la mythologie, qui d'ailleurs anime tous les mouvements collectifs. Et notre époque, fière de sa science et de sa technique, est toute imbue de mythes ; la science et la technique sont elles-même devenues des mythes.

Le nationalisme allemand fut d'ailleurs toujours lié au racisme bien plus étroitement que celui des autres peuples, que le nationalisme français par exemple, qui ignore totalement les instincts de race. Ni le culte du sang pur, ni l'anti-sémitisme ne sont un phénomène nouveau en Allemagne, c'est un mal fort ancien qui frappe l'esprit germanique, et qui démontre que le christianisme n'a pas suffisamment pénétré et transfiguré les couches profondes du paganisme. La pensée allemande du XIXème siècle laisse entrevoir l'idée impérialiste, la conscience d'une grande mission, un sentiment d'orgueil national. La philosophie et la science germaniques en sont profondément imbues. Fichte fut un des premiers annonciateurs du pangermanisme militant, mais c'était en même temps un humaniste et un admirateur passionné de la révolution française ; il considérait, donc l'Allemand tout d'abord et essentiellement comme l'homme par excellence et la culture allemande comme l'incarnation monopolisée de l'humanisme. Fichte était également antisémite, et refusait aux Juifs les droits de l'homme ; il exprima cette pensée dans un article consacré à la Révolution française, écrit à l'époque la plus révolutionnaire de sa vie de penseur.

La philosophie de Hegel détermina également la mission exclusive du peuple allemand. Il envisageait l'État prussien comme l'incarnation de l'Esprit Universel. On retrouve chez la plupart des romantiques l'expression émotionnelle de cette tendance. Hitler s'est inspiré de Wagner, dont l'oeuvre est pénétrée de missionisme militant allemand ; c'était un raciste et un anti-sémite pur, un des créateurs de cette idéologie.

Nietzsche occupe une place à part ; mais certaines de ses conceptions inspirèrent la volonté impérialiste allemande, le culte de la virilité et de la force brutale. Chez Marx lui-même on découvre des aspirations analogues, par exemple dans son mépris pour la Russie et le monde slave ; lui aussi, est imbu d'anti-sémitisme. During, ce singulier anarchiste, fut également, un anti-sémite fervent. On peut encore citer Langben (l'auteur d'un livre consacré à Rembrandt), Chamberlain, Woltman. Certains savants essayèrent de formuler une pseudothéorie de la race, de trouver une expression systématique du mythe aryen. Mais le fondateur véritable du racisme fut le français Gobineau, penseur raffiné du type aristocratique, qui était certes fort éloigné d'un anti-sémitisme grossier, de même que de toute autre forme de brutalité. Ce fut, néanmoins, le créateur du mythe de la race aryenne élue et de la grande mission des Germains, quoique ceux-ci avaient cessé, selon cet auteur, d'être une race pure. A ses yeux, la théorie de l'inégalité des races servait avant tout de fondement à l'idée aristocratique, à la justification de la culture de l'élite. A l'encontre des racistes allemands de nos jours, Gobineau était un pessimiste et annonçait la décadence inéluctable des races et des cultures. En France, ses idées ne connurent point de vogue, mais elles portèrent leurs fruits en Allemagne, où elles subirent une vaste vulgarisation. Quant à Chamberlain, qui recueillit son héritage, il fut un penseur encore doué d'un certain raffinement, bien que l'on ne puisse rien trouver de plus médiocre, et même de plus ridicule que ses tentatives faites pour démontrer que le Christ n'était pas juif. Le processus de vulgarisation grossière alla en s'accentuant de plus en plus, et, de nos jours, cette théorie -- aristocratique à ses débuts -- s'est transformée en une idéologie toute plébéienne qui met les peuples et les masses en mouvement.

La science moderne considère la théorie des races comme de la mythologie, elle n'estime pas qu'il soit possible de considérer sérieusement la « race aryenne ». La race pure n'existe pas ; il n'y a pas bien entendu de germanisme pur, car le germanisme est le résultat d'un mélange de races.

Les Juifs sont peut-être le seul peuple ayant conservé sa pureté raciale. La conception même du racisme est quelque chose de précaire et d'instable, elle est fondée sur la confusion de ce qui se rapporte à la zoologie et de ce qui se rapporte à l'histoire humaine. La race est, en effet, une catégorie zoologique et se distingue par cela même de la nationalité, qui est catégorie historique et culturelle. Le racisme est un matérialisme grossier, ayant revêtu un caractère mystique, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus néfaste ; il fait dépendre l'esprit de la forme du crâne et de la couleur des cheveux. C'est le déterminisme naturaliste le plus absolu, hostile à tout ce qui est spirituel -- l'esprit étant avant tout liberté. En somme, la doctrine raciste est une forme de matérialisme plus grossière encore que le matérialisme économique, car le social relève du monde psychique, il est moins matériel que le biologique et le zoologique. Aux yeux des théoriciens racistes, l'homme est un animal déterminé biologiquement par le sang et la constitution anatomique. Ces théoriciens affirment le Fatum de l'hérédité. Mais dans l'histoire, on ne saurait plus trouver de races au sens naturaliste, zoologique, de ce mot - elles relèvent de la pré-histoire. Nous trouvons des nationalités qui sont le résultat d'un processus historique et culturel extrêmement complexe. Les Français sont considérés comme des Latins, non pas à cause de leur sang - (qui n'est presque pas latin) - mais parce qu'ils ont assimilé la culture latine et se sont formés sous son égide. Il serait d'ailleurs vain de parler d'une race latine. Quant aux Russes, le fait qu'ils représentent la race slave est encore plus douteux. On trouve chez les Russes du sang finnois, tatare, et dans les couches supérieures formées sous Pierre le Grand, du sang allemand. Les Russes sont en réalité des Scythes. Ils sont moins slaves que les Polonais et les Tchèques. La Prusse est un ancien pays slave et les Prussiens ont une dose considérable de sang slave dans les veines.

 


Que représente au point de vue religieux cette nouvelle doctrine allemande qui menace si gravement le christianisme ? - C'est une idéologie purement juive, car la seule forme réellement classique de l'idée de race dans l'histoire se retrouve chez le peuple juif. Ce fut le judaïsme qui se préoccupait, ainsi que nous l'avons dit, de conserver la pureté de la race, qui s'opposait aux mariages mixtes et cherchait à demeurer dans les limites d'un monde refermé sur lui-même. Il attribuait une signification messianique au sang, confondant l'élément religieux et l'élément national. La conscience messianique d'un peuple est toujours une manifestation de l'idée judaïque qui professait de tout temps l'exclusivité, la fidélité à soi-même et aux siens.

On pourrait dire des anti-sémites qu'ils sont des « judaïsants ». Ainsi, s'il nous arrive de parler de la « race aryenne » au sens conventionnel et symbolique de ce mot, nous ne devons pas oublier que c'est précisément à nous autres «Aryens » qu'il ne convient guère de prêcher un nationalisme exclusif, un messianisme national quel qu'il soit. Les « Aryens », tels que les Indous ou les Grecs, sont imbus d'individualisme au sens antique de ce mot, ils estiment bien plus l'âme, l'esprit ou la plastique, que le destin d'une collectivité populaire, ils ignorent le fanatisme, l'exclusivité, l'intolérance. Si le racisme juif comporte une justification, il n'en existe point lorsque cette théorie se développe sur le sol chrétien. Le « paragraphe aryen » ne mérite même pas la discussion au point de vue chrétien, bien que ce soit précisément aux chrétiens qu'il fut proposé. L'anti-sémitisme raciste se transforme inévitablement en anti-christianisme, et c'est ce qui arrive en Allemagne. Le christianisme germano-aryen est le reniement du Christ et de l'Evangile. L'ancien conflit religieux du christianisme et du judaïsme - conflit qui existe en réalité - revêt à notre époque des formes tellement obscures et enchevêtrées que l'anti-judaïsme militant est transmué en lutte contre ce qui est chrétien.

Lorsque le christianisme est anti-judaïsme, il combat non pas l'Ancien Testament et la Bible, mais le Talmud et les Rabbins, c'est-à-dire des formes qui sont nées après que le peuple juif eut rejeté le Christ. Si l'anti-judaïsme se transforme en antisémitisme raciste, il devient, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de l'anti-christianisme, car les sources humaines du christianisme sont juives. Les juifs orthodoxes peuvent être « racistes » à leur manière, et se montrer hostiles aux chrétiens « aryens »; mais ceux-ci n'ont aucune sanction religieuse pour professer une doctrine inverse, en combattant les juifs. Et c'est la grande supériorité du christianisme.

La théorie raciste apparaît au point de vue chrétien et même au point de vue simplement humain, beaucoup plus néfaste que la théorie de classe, la déshumanisation y est beaucoup plus profonde. En effet, dans la doctrine marxiste, l'homme qui appartient aux bourgeoises condamnées à périr, peut néanmoins obtenir le salut par la transformation de la conscience, il peut acquérir l'idéologie marxiste, un communiste, et même un commissaire du peuple. Mais, dans la théorie raciste - point de salut : si vous êtes juif ou nègre, aucune transformation spirituelle, aucune conviction nouvellement acquise ne peut vous sauver. Vous êtes irrémédiablement damné. Si un juif devient chrétien et national-socialiste, il n'en est pas moins perdu ; on n'est «aryen» que par naissance, de même que l'on ne peut appartenir à la race juive que par le sang, dont le Destin pèse sur l'humanité. C'est le fatalisme et le déterminisme le plus absolu, en comparaison desquels ceux qui relèvent de la théorie de classe ne sont que relatifs. Sans parler du fait, qu'au point de vue chrétien, l'hitlérisme est plus dangereux que le communisme, parce que celui-ci lutte ouvertement contre les religions, tandis que l'hitlérisme cherche à obtenir par la contrainte une déformation à l'intérieur du christianisme, la défiguration de la loi elle-même au profit de la théorie raciste et de la dictature du « Troisième Reich ».

 


Le nationalisme et le racisme sont étroitement liés à l'étatisme ; la réalisation de la grande mission de la Nation et de la race, de leur volonté impérialiste, exige la force et la puissance. Le nationalisme ne peut s'accomplir que par l'intermédiaire de l'État dont il cherche à s'emparer; car, sans le pouvoir, il ne demeure qu'à l'état émotionnel, et c'est à cause de cette nécessité qu'il se montre de nos jours beaucoup plus apparenté à l'État qu'à la culture, cette culture qu'il n'estime que médiocrement et qu'il renie, même lorsqu'elle a des sources nationales. L'hitlérisme trahit les meilleures traditions culturelles allemandes, il ne souhaite nullement que son peuple soit un peuple de philosophes et de poètes. La liberté de la science, le respect de la valeur intrinsèque de la connaissance ont de tout temps existé en Allemagne ; mais le nationalisme moderne cherche à détruire ces anciennes moeurs intellectuelles, il s'inspire non pas de la volonté d'atteindre la Vérité, mais de la volonté d'exercer le pouvoir. « A bas la vérité, nous ne désirons que la force !» C'est le mot d'ordre de Hitler, un mot d'ordre qui exige un gouvernement fort.

L'ancien nationalisme russe n'a jamais, lui non plus, tenu en estime la culture russe ; il n'estimait que la puissance politique, ses héros étaient les généraux, les ministres, les administrateurs, et non pas les savants, les peintres, les philosophes, les réformateurs et les prophètes. De même, le nationalisme russe moderne, surgi au lendemain de la guerre et de la révolution, recherche avant tout le pouvoir et place l'État au-dessus de la culture. Le nationalisme, sans étatisme, sans absolutisation de l'État, ne saurait exister. Le pouvoir politique est l'objectivation du nationalisme. Mais la vraie culture nationale n'admet pas la contrainte ; on ne peut pas créer consciemment et sur commande un art ou une philosophie nationale, il faut aimer la vérité, la connaissance, la beauté pour elles-mêmes. La philosophie peut être nationale, en ce qui concerne le caractère des problèmes qu'elle embrasse, en tant que style... Mais elle risquerait de disparaître le jour où les philosophes ne chercheraient pas la Vérité avant tout. L'esprit de nationalité exprimé dans la culture est un processus inconscient, organique, et non pas une attitude de commande. La politique d'État peut être décrétée, et revêtir par contrainte un caractère national, ou plus exactement - nationaliste - mais nous ne voyons pas que cette doctrine moderne ait accompli quoi que ce soit dans le domaine de la culture ; elle peut néanmoins opérer à sa guise dans le domaine de l'État et c'est la seule arène réservée à la volonté nationale agissante.

Le nationalisme est non seulement le culte païen de la race, mais aussi une dévotion idolâtre envers le pouvoir, et cela même au cas où ce dernier n'est pas considéré comme un but en soi, mais comme instrument de la race. De nos jours, le nationalisme est lié à l'idée de l'Etat totalitaire, et comme l'étatisme lui-même, il est basé sur une éthique anti-personnaliste. Les masses organisées veulent vivre dans les États absolus, elles ne tiennent plus à la vie personnelle et indépendante, elles n'estiment pas la création culturelle, produit de l'Esprit libre. Tout despotisme est un communisme primitif transformé. L'idée de l'Etat totalitaire est un mensonge, parce que la totalité, l'intégrité ne se trouvent que dans l'homme, et non pas dans l'Etat. La totalité est irréalisable dans un monde déchu, elle n'est concevable que dans le royaume de Dieu.

 


III. - Le monde entre dans une période de Césarisme qui d'ailleurs, comme tous les régimes de ce genre, aura un caractère plébéien extrême. Il représente la révolte de la plèbe contre le principe aristocratique de la culture. Le « chef » moderne peut être le prédécesseur d'un nouveau César, c'est l'entraîneur suprême des masses populaires, il symbolise au point de vue psychologique la volonté de la collectivité. Le «chef » gouverne à l'aide de la démagogie, sans laquelle il serait absolument impuissant ; bien plus, il n'eut jamais atteint le pouvoir s'il n'avait eu recours à cet instrument. Le « chef » dépend entièrement des masses qu'il gouverne en despote, il est dépendant de leurs émotions, de leurs instincts ; son pouvoir s'appuie sur le subconscient qui joue toujours un rôle extrêmement important dans l'exercice de toute domination.

Mais ce qui est frappant, c'est que dans l'univers moderne, le pouvoir basé sur le subconscient et l'irrationnel, a recours aux méthodes d'une rationalisation et d'une mécanisation extrême de la vie humaine, il s'appuie sur un régime planifié non seulement dans le domaine économique, mais également dans le domaine de la pensée et de la conscience, et même dans celui de la vie sexuelle et érotique. Ainsi que nous l'avons vu, cette rationalisation moderne est placée sous l'empire des instincts subconscients -- instincts de violence et de domination. Il en est ainsi en Allemagne et en Russie soviétique. Mais l'étatisme moderne, les prétentions du royaume de César à la prépondérance absolue, entrent en conflit avec le christianisme. C'est là, sans doute, l'axe spirituel des événements actuels. L'État absolu, idéocratique et totalitaire en arrive logiquement à nier la liberté des consciences en matière religieuse, la liberté du chrétien dans sa vie spirituelle. L'État cherche à devenir Église, les limites tracées entre le royaume de César et le royaume de Dieu sont constamment oblitérées dans notre monde déchu, et cela veut toujours dire que l'un cherche à absorber l'autre. En Allemagne, cette lutte se révèle avec une extraordinaire acuité. La négation d'un dualisme nécessaire dans un univers déchu, c'est-à-dire la négation de la coexistence du règne de Dieu et du règne de César, de l'Esprit et de la matière, de la liberté et de la nécessité, de la personne et de la société - est la source même du despotisme et de la tyrannie. La victoire véritable remportée sur ce dualisme, signifierait la transfiguration spirituelle de l'univers, un nouveau ciel et une nouvelle terre. Mais le règne de César, qui subit à travers l'histoire de nombreuses métamorphoses, cherche à surmonter le dualisme dans un sens démoniaque et tyrannique. Le nationalisme est un des moyens adoptés dans le but d'établir la primauté de César sur l'esprit. Mais seules la fin de la souveraineté des États et la tendance vers une fédération universelle peuvent supprimer cette tyrannie. Ce sont précisément les cultures, qui devraient garder un caractère national, et non pas les États, - proposition contraire à celle qu'avance le nationalisme. Mais il est probable que le monde ne parviendra à ce régime que lorsqu'une partie considérable de l'humanité aura été détruite. Pour le moment, le monde vit sous le signe du meurtre, du sang, de la violence et de l'État-despote. L'économisme, le technicisme, le communisme, le nationalisme, l'étatisme, le césarisme --- s'abreuvent de sang et se nourrissent de haine.


Enfin, une nouvelle force a fait son apparition dans l'histoire et menace les assises même de la culture européenne. Les peuples d'Orient, les races de couleur veulent jouer un rôle actif au sein de l'humanité, ils refusent d'être simplement objet, et aspirent à devenir sujet. C'est la fin de l'Europe, en tant qu'elle représentait une partie du monde détenant le monopole de la culture. Orient et Occident agissant actuellement l'un sur l'autre, influence réciproque qui avait cessé de s'exercer depuis la Renaissance.

A côté des explosions du nationalisme militant, nous assistons à l'universalisation de l'humanité. Le réveil des peuples d'Asie, le brusque développement de mondes qui étaient envisagés exclusivement comme des colonies, ont porté à l'Europe un grand coup économique. Le capitalisme poursuivait une politique coloniale, mais les colonies ne veulent plus être l'objet de l'exploitation des blancs. Les peuples chrétiens d'Occident n'ont pas observé une attitude chrétienne à l'égard des infidèles ; ils ont compromis l'oeuvre évangélique, et créé à ce sujet des associations extrêmement pénibles. Certes, il y eut des missionnaires qui firent preuve d'héroïsme et de vraie sainteté, mais dans leur majorité les représentants de la culture européenne n'ont pas agi comme des chrétiens envers les peuples de couleur, et ce n'est pas l'Evangile qu'ils leur ont apporté. En tant qu'elle demeure chrétienne, l'Europe occidentale devra montrer à l'Orient un autre visage que celui d'exploiteur. La race blanche ne pourra plus jouer le rôle de fier civilisateur ; les peuples d'Orient, Japonais, Chinois, Hindous, ont commencé d'assimiler la culture européenne, ils deviennent matérialistes, ils ont hérité du nationalisme d'Occident. Mais ils ont assimilé dans une très faible mesure la lumière du Christ, ils ne la voient guère. On n'assiste qu'à la décomposition de leurs propres croyances religieuses ; les Hindous eux-mêmes qui faisaient preuve d'une spiritualité beaucoup plus grande que les Européens embourgeoisés et voués au matérialisme, sont en train de perdre cette spiritualité et d'acquérir la civilisation européenne, au pire sens de ce mot. C'est ainsi que d'immenses masses, dont le nombre dépasse de beaucoup celui des Occidentaux, sont entrées dans l'arène historique, et cela au moment même où ces masses de couleur ont assimilé les défauts et les tares de la civilisation.

Tout cela accroît singulièrement l'acuité de la crise mondiale, et ouvre devant nous des perspectives pleines de menaces. Le monde est entré dans une période d'anarchie et de décomposition, et en même temps, jamais la manie de l'organisation, de la planification, de l'unité forcée de l'État ne fut plus grande. Les racines profondes de ce phénomène doivent être recherchées dans le domaine spirituel, dans la crise du christianisme et de la conscience religieuse, - en un mot, dans la décadence spirituelle. Et la véritable guérison ne peut être apportée que par une spiritualité nouvelle, qui n'est pas encore devenue une force déterminée et déterminante."

                                                                                                   (fin du chapitre)

         extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev,1934.

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nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme (Nicolas Berdiaev) (partie 1- écrits de 1934)

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.



- commençons par le paragraphe III extrait du chapitre II - voir en fin de cet article la table des matières du livre afin de le ressituer dans le contexte du livre.
- l'article qui suivra (que je laisse sous le même titre) est dans le livre de Berdiaev le paragraphe II extrait du chapitre III .
- Le "dossier"  sur ces questions se terminera  par un troisième article qui reprendra l'appendice I intitulée "polythéisme et nationalisme" figurant dans la table des matières du même livre. Ce troisième article  du "dossier" sera sous le même titre que les deux précédents.
- Rappellons que ce "dossier" regroupe les écrits de Berdiaev dans "Destin de l'Homme" (1934) , "De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme" (1946) et" Royaume de l'Esprit et Royaune de César" (1952). 


                                                                                                     ***

 



III. - Le communisme russe et le fascisme sont nés de la guerre, et peuvent être considérés comme une transmutation de cette dernière. Le fascisme est de plus une réaction contre le communisme. Les sources émotionnelles du fascisme sont moins positives et créatrices que négatives. Quant au fascisme germanique ou national-socialisme, il est le fruit du malheur et de l'humiliation du peuple allemand. Le fascisme et le communisme, dont la morphologie sociale présentent de si grandes ressemblances, se dressent dans un élan légitime, contre la dégénérescence de la liberté formelle, qui porte la marque du scepticisme, de l'indifférence, vis-à-vis de la vérité ; mais ni l'une ni l'autre de ces doctrines sociales ne sont parvenues à la vraie liberté de l'homme en tant qu'être intégral et spirituel, en tant que producteur et membre de la cité ; elles sont passées à une négation réelle et formelle de ces valeurs. Elles ont quitté la sphère de l'économie capitaliste, et de la vie bourgeoise, qui opprime l'homme --la sphère du régime inhumain de l'État et de la guerre, pour créer de nouvelles formes d'oppression unifiée et applicable à tous. Mais ce n'est là que le prolongement de ce processus de déshumanisation dont nous avons parlé plus haut. La liberté et la personne sont reniées, non pas au sens "bourgeois" » (ainsi que se plaisent à le déclarer les démagogues), mais au sens éternel et spirituel. Une immense trahison à l'égard de l'homme est en train de s'opérer! L'être humain a cessé d'être une valeur spirituelle ; il a été remplacé par d'autres valeurs, qui lui sont non pas supérieures, mais inférieures. Notre époque pose le problème de savoir si l'homme continuera à exister ou s'il sera remplacé par un être tout différent, qui sera dressé à l'école de la classe, de la race et de l'État. Le fascisme italien et le national-socialisme allemand, ne diffèrent que par le style et la symbolique. Le fascisme est fondé sur le mythe de l'État -- être suprême et valeur essentielle, il cherche à perpétuer la tradition romaine et revêt un caractère classique. En fait, il est meilleur, moins tyrannique que le régime nazi, bien que son culte de l'État soit un retour flagrant au paganisme. Le national-socialisme est basé sur le mythe de la race, et se plaît à exalter l'âme du peuple, la terre, la valeur mystique du sang -- son style est romantique. Sous ce régime, l'Etat n'est que l'instrument de la race, mais ce système atteint l'homme plus profondément que l'idéologie fasciste de l'étatisme. L'élaboration d'une race pure et forte, se transforme en une idée fixe, qui incite à faire la psycho-analyse de tout un peuple, plongé dans un état de démence collective. Pourtant, il faut ajouter que les peuples d'Europe, ayant conservé leur santé et leur équilibre, n'ont sans doute pas le droit de juger le peuple allemand, dont les malheurs ont été provoqués par la politique internationale, le traité de Versailles, et les soucis égoïstes des nations qui firent passer leurs appétits pour une recherche de l'équilibre européen, etc. Il faut dire également, que le fascisme, de même que le national-socialisme frappé de maladie, présentent néanmoins certains éléments positifs. Il faut voir ces éléments dans la critique de la démocratie politique formelle, dont les organes sont atteints d'un mal mortel ; il faut reconnaître encore cette preuve de santé dans la tendance à créer une représentation réelle, corporative et syndicale, qui incarnerait les intérêts économiques et professionnels du peuple, et même dans le besoin d'un gouvernement fort pour réaliser ces réformes. Il faut la voir enfin dans cet appel à une action réelle et directe, exprimant la vie populaire et opposée à l'activité fictive des partis parlementaires.

C'est là un passage du formalisme au réalisme social. L'ancien socialiste Mussolini, qui déteste aujourd'hui le mot "socialisme" est en train d'élaborer un programme syndicaliste social assez radical. Le socialisme nazi est d'un caractère beaucoup plus douteux, bien que le régime hitlérien ait tenu à conserver ce terme. Ceci ne fait que prouver combien l'emploi des mots dans la vie sociale, est une question de convention. Le Führer n'a jusqu'ici presque rien entrepris en vue de réformer la société, et semble même s'appuyer sur les milieux capitalistes et financiers. Il offre au peuple allemand, non pas du pain, mais des spectacles, des mises en scène wagnériennes, à une échelle historique.

On a l'habitude d'opposer le fascisme à la démocratie. On cherche à lutter contre le fascisme en recourant aux armes du démocratisme. C'est un point de vue bien superficiel. On ne saurait se représenter la démocratie au point de vue statique ; il faut pénétrer sa dynamique. Le régime fasciste est un des résultats extrêmes de la démocratie, la mise à jour de sa dialectique. Le système mussolinien ne s'oppose qu'au libéralisme ; dans son livre, le Duce déclare que le fascisme est une démocratie, mais une démocratie autoritaire.

Bien qu'une telle position puisse choquer les adeptes des formes politiques périmées, on peut affirmer que le régime fasciste est le résultat de la doctrine de la souveraineté du peuple de J.-J. Rousseau ; cette doctrine qui correspond à l'appellation «démocratie», n'offre en elle-même aucune garantie de liberté à la personne humaine. Rousseau croyait que la volonté du peuple souverain est sacrée et infaillible, c'est un mythe qu'il a créé, et qui est analogue au mythe marxiste de la sainteté et de l'infaillibilité du prolétariat.

En réalité, le peuple souverain, de même que le prolétariat souverain, peut suspendre toute liberté, et écraser définitivement la personne humaine, il peut exiger qu'elle abjure jusqu'à sa conscience. Ayant pris possession de l'État, le peuple tout puissant peut considérer cet État comme une Église, et organiser la vie spirituelle. Toute «idéocratie», dont le prototype se retrouve dans la République de Platon, envisage l'État comme une Église, en lui attribuant des fonctions sacerdotales.

La démocratie jacobine est en principe une idéocratie tyrannique, qui renie la liberté de l'esprit. L'idée des droits subjectifs immuables de la personne a des origines toutes différentes, elle est infiniment plus chrétienne. Mussolini affirme que lorsque le peuple unifié prend le pouvoir entre ses mains, lorsque l'État devient définitivement son État à lui, le pouvoir n'a plus de limites, il devient absolu.

La tyrannie de l'Etat fut combattue, par la personne opprimée, par les groupes sociaux ployés sous le joug, par la bourgeoisie, l'intelligentsia, les ouvriers - qui tour à tour essayèrent de poser des limites à sa toute-puissance. Mais lorsque la lutte des castes, des classes, des groupes sociaux, aux intérêts contradictoires sera supprimée, lorsque le peuple deviendra entièrement homogène, et que les différentes couches sociales n'existeront plus, alors le peuple s'identifiera avec cet État qui sera divinisé. Il n'est point nécessaire que les masses expriment leur volonté sous la forme d'une démocratie libérale, dotée d'un parlement. Elles peuvent s'affirmer sous la forme d'un régime autoritaire dirigé par un chef investi d'un pouvoir suprême.

Nous voyons que l'apparition d'un dictateur est possible, même sous un régime prêt à conserver les anciennes formes démo-cratiques. C'est le cas d'un Roosevelt dont l'avènement a été provoqué par la nécessité d'opérer des réformes radicales, qui exigent toujours un pouvoir uni-personnel, de l'initiative, le courage de prendre des responsabilités. En somme, au point de vue sociologique, Mussolini proclame les mêmes principes que Marx, affirmant que le conflit entre la personne et la société existait parce qu'il y avait lutte entre les classes que ce conflit ne faisait que masquer. Lorsque les classes disparaîtront, lorsqu'il n'y aura plus d'exploiteurs et de lutte sociale, ce conflit cessera de lui-même. Pour Mussolini, c'est l'État qui devient absolu, pour Marx c'est la société. Mais le principe est le même l'un et l'autre renient le combat tragique entre la personne et la société, la personne et l'Etat, tous les deux ignorent les droits spirituels de l'homme.

La vérité se trouve dans la proposition contraire. Le conflit des classes et des groupes sociaux ne fait que masquer la lutte éternelle entre la personne et la société, entre la personne et l'État. Et lorsque les classes n'existeront plus, lorsque la société ne formera plus qu'un seul bloc, alors cette tragédie primordiale apparaîtra dans toute sa profondeur. C'est le grand problème de l'avenir. Mais les sociétés humaines seront sans doute condamnées à subir cette tentation de l'idéocratie, cette absolutisation de l'État, de la nation ou de la société, cette négation de la liberté de l'esprit humain. Les démocraties libérales ne sauraient se maintenir. Le parlementarisme, avec son régime des partis, avec son pouvoir de l'argent, est en train de se décomposer. Les anciennes normes démocratiques empêchent la transformation radicale de la société ; nous assistons à la création de nouvelles formes de la démocratie, plus flexibles, plus dynamiques, capables d'une action rapide, répondant aux instincts des masses et de la jeunesse.

Le fascisme est une de ces formes transitoires, nées dans l'atmosphère de la guerre et de la crise mondiale. L'univers est apparemment appelé à subir le joug de ces dictatures qui disparaîtront lorsque la réforme radicale de la société sera parachevée. On ne saurait éviter ces régimes de la force et leurs conséquences tragiques que grâce à une renaissance morale et à la manifestation d'un élan spirituel créateur. Les anciens partis socialistes sont impuissants, ils ont perdu leur enthousiasme, se sont éventés, bureaucratisés, et sont incapables d'action. Le destin de la social-démocratie allemande est très caractéristique à cet égard. Nous voyons approcher une époque véritablement tragique pour la personne humaine, pour la liberté de l'esprit, pour la culture. Et l'on en vient à se poser la question : les dictatures peuvent-elles demeurer des régimes exclusivement politiques et économiques, ou devront elles se métamorphoser inévitablement en dictature idéologique, c'est-à-dire en une négation des valeurs spirituelles et de la libre création ?

En principe, la première de ces issues n'est pas impossible, mais c'est la seconde qui se réalise sous nos yeux, à la suite de la décadence de la foi chrétienne.

C'est une lutte spirituelle qui s'annonce. Elle apparaît dès aujourd'hui au sein du christianisme allemand, mais elle s'étendra bientôt à l'univers tout entier. Il s'agit de combattre le monisme, d'affirmer le dualisme et le pluralisme, la différence entre le domaine spirituel et le domaine naturel et social, entre le monde existentiel et le monde objectivé, entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, entre l'Église et l'État.

Il est frappant que, ainsi que nous le disions plus haut, le monisme absolu, l'idéocratie totalitaire, se réalisent sans une unité de foi véritable. Aucune société, aucun État ne possède actuellement une foi unique. Le caractère d'une unité obligatoire est déterminée par une obsession affective collective. L'unité est réalisée par la dictature d'un parti qui s'identifie avec l'État. Il est extrêmement intéressant de constater au point de vue sociologique que la liberté décroît dans le monde, non seulement par comparaison aux anciennes sociétés libérales et démocratiques, mais même par comparaison aux anciennes sociétés monarchiques et aristo-cratiques, qui comportaient dans un certain sens une autonomie beaucoup plus grande, tout en présentant une unité religieuse plus profonde.

Dans les anciennes sociétés, une liberté relativement étendue était affirmée dans un cercle social limité, elle représentait un privilège aristocratique. Lorsque le cercle fut élargi et que la société devint plus homogène, on assista non pas à une extension de la liberté, mais à celle de l'esclavage, c'est-à-dire à un asservissement de tous à l'État et à la société.

La différenciation sociale conservait une certaine liberté pour un cercle choisi. La liberté est un privilège plutôt aristocratique que démocratique. Tocqueville envisageait la démocratie comme une menace à la liberté. C'est le problème posé par Marx et Mussolini et illustré par de nombreux exemples. L'univers entre dans une période où la liberté de l'esprit agonise ; l'homme est ébranlé jusque dans les bases primordiales de son être par la déshumanisation. Son idéal s'est obscurci. Il s'agit là, ainsi que nous l'avons dit, d'une époque transitoire, époque infiniment douloureuse. Peut-être l'homme devrat-il être crucifié et mourir, pour ressusciter à une vie nouvelle. Ni le communisme, ni le fascisme, ne représentent cette vie régénérée ; ce ne sont que des formes intermédiaires, dans lesquelles des éléments de vérité se mêlent à des éléments de mensonge monstrueux. Ces formes transitoires ont été enfantées par le malheur et la misère, elles ne sont pas nées d'un excès de puissance créatrice. Toutes les anciennes valeurs se sont effondrées, et le monde est menacé d'anarchie. Des forces nouvelles sont entrées dans l'arène, y ont fait irruption, elles ont pris le monde par surprise. Ces forces ont surgi à un moment où l'unité de la foi religieuse était perdue, lorsque le scepticisme avait rongé et corrompu les anciennes sociétés.

Mais ces forces nouvelles que sont-elles au juste ? "....


[suite dans prochain article, reprenant le paragraphe II du chapitre III....]

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Henri Massis

Publié le par Christocentrix

Le 16 avril 1970 disparaissait Henri Massis (1886-1970) écrivain et académicien français. Son nom, qui avait été mêlé, pendant plusieurs décennies, à presque toutes le joutes intellectuelles, ne disait rien à la génération de mai 68. Et ses livres ne se lisaient plus où pourtant "la volonté militante, la mise en question des idées admises et des valeurs acceptées par l'idéologie officielle et par l'opinion commune" tenaient une si grande place qu'ils auraient dû lui valoir, chez quelques uns au moins des adversaires du désordre libéral, un retour de fortune. Depuis, du temps a passé encore, et qui peut voir se réveiller de profitables curiosités.

Massis fut d'abord et surtout un écrivain d'idées - non point d'ailleurs philosophe ou érudit polisseur de concept - mais plutôt propagateur et missionnaire, soldat des idées.

 

Né à Paris le 21 mars 1886, il publie à l'âge de vingt ans son premier essai (sur Zola). Présenté à Barrès, il confiera qu'il devait à ce dernier "le meilleur de lui-même". Collaborateur de différents journaux parisiens, puis secrétaire de rédaction à "l'Opinion", il s'entraine alors à utiliser l'évènement au service de ses idées. Exercice qui le conduit en 1910, à la célébrité, avec une enquête fracassante publiée avec Alfred de Tarde dans "Paris-Journal", sous le pseudonyme d'Agathon : "la Sorbonne contre la culture classique" (éditée l'année suivante au Mercure de France sous le titre : "L'esprit de la Nouvelle Sorbonne"). Attaque violente contre le scientisme et l'utilitarisme de l'enseignement supérieur, ce pamphlet provoqua un des plus beaux chambards d'avant 1914, le débat remontant jusqu'à la Chambre des députés. En 1912, nouvelle enquête d'Agathon, publiée cette fois dans "l'Opinion" : "les jeunes gens d'aujourd'hui". Définissant "le type nouveau de la jeune élite intellectuelle", les auteurs se font les interprètes des aspirations de leur génération : réalisme politique, foi patriotique, foi catholique, héroïsme, quête du sacrifice. Génération de ceux qui avaient alors entre vingt et trente ans et qui attendaient d'une guerre avec l'Allemagne une régénération morale et spirituelle. Barrès leur avait appris à réconcilier la pensée et l'action. Par sa rigueur logique, Maurras allait exercer sur eux une attraction grandissante. Maurras fut un des premiers à féliciter Massis lors de la première enquête d'Agathon. Toutefois, il faudra plusieurs années au théoricien du nationalisme intégral pour amener celui-ci dans son orbite. En effet, mettant l'accent sur la question morale, Massis lui reproche alors le "mécanisme" de sa pensée. Ce n'est qu'au terme d'une longue correspondance que Massis se laissera convaincre. pour s'opposer toujours à ceux qui "prétendent créer un ordre moral sans fondement naturel ou, pis, contre ce fondement ". Resté en dehors du mouvement néo-royaliste, il ne lui manifesta pas moins un soutien constant, notamment au moment de sa condamnation par le Vatican en 1926. Alors qu'au même moment, Maritain, puis Bernanos, quitteront l'Action Française avec fracas bour basculer dans la démocratie chrétienne. Henri Massis termine la première Guerre mondiale comme lieutenant à Alexandrie. Beaucoup de ses amis sont morts au combat (le poète Paul Drouot, Ernest Psichari...). Comme eux, il avait espéré que la guerre engendrerait une renaissance. Sa déception fut grande.

Terrible paradoxe que celui de cette jeunesse ardente et patriote qui, dans un supême élan d'héroïsme faisant appel à toutes les vertus européennes, devait contribuer par son sacrifice à sceller le déclin du continent européen.

 

Vers 1925, Lucien Dubech, critique dramatique et journaliste sportif réputé, traçait de lui un portrait qui l'exprimait à merveille : "on est entre camarades, on cause de n'importe quoi, sujets graves ou futiles. Arrive Henri Massis, jeune, élancé, sanglé dans son uniforme de sous-lieutenant aux Chasseurs à pied la première fois que nous le vîmes. Aussitôt la conversation monte, en trois coups d'aile, Massis l'a conduit sur une cime. Comme d'autres diminuent ou salissent ce qu'ils touchent, lui l'élève sans effort, par un tour naturel, car nul n'est moins poseur que lui...il vit en haut, dans les idées....il guette au tournant les idées dangeureuses, les idées fausses, les idées mortelles..." .

"Il faut éviter de vivre par reflets" disait à Massis son camarade Maurice Dusoller. Né parmi les docteurs, l'auteur d'Evocations les mit abondamment, largement à contribution dans la formation de son esprit. Il n'hésita pas à s'enquérir de ce que renfermaient leurs besaces. Ces hommes vivants - et celà avait pour lui une importance capitale - il les interrogea avec fièvre pour apprendre auprès d'eux le mot de son destin. Néanmoins, il ne leur sacrifia rien de lui-même et, au besoin, il sut les affronter et les contredire. C'est que la gratitude qu'il vouait à ses maîtres, dont plusieurs très aimés, ne se sentait prête à aucune concession quand ce qu'il estimait être la vérité était en jeu. Séduit par le Bergsonisme, il s'en détacha, en 1913, au moment de son retour à l'Eglise, pour suivre son ami Maritain sur les chemins de la scholastique. L'un des jeunes écuyers qui, au Quartier latin, portaient les couleurs de Barrès, il osera un jour, adresser à celui-ci des remontrances "dans un débat qui interessait l'essentiel". Au-delà de ces contestations, pourtant, il garda toujours, à l'égard de ces mêmes hommes qui avaient aidé à son accomplissement intellectuel, un sentiment de reconnaissance qui circule dans toute son oeuvre comme une sève bienfaisante.

"Je me demande, a remarqué Jean Madiran, s'il existe un seul écrivain qui ait composé l'héritage de Bergson, de Claudel, de Péguy, de Maurras, de Barrès, de Chesterton ; avec la moitié au moins de Maritain ; quelque chose même de Blondel ; et d'autres encore. Comme la pensée de Massis est tout le contraire d'un éclectisme, ou d'un syncrétisme, c'est un tour de force. Pourtant l'on n'apercoit aucune acrobatie ; aucune solution de continuité. C'est le premier signe, et de poids, auquel reconnaître l'originalité, dans tous les sens du terme, de la pensée d'Henri Massis."

 

Son engagement aux côtés de l'Action Française, à partir de 1920, n'effaca pas cette originalité, cette irréductibilité. S'il intégrait à sa réflexion la physique maurassienne, il restait lui-même, avec sa pente d'esprit à lui, avec son attirance pour les problèmes moraux, pour les questions d'éthique. Encore que sa fidélité à Maurras n'ait, de son propre aveu, "jamais bronché sur l'essentiel" , qu'il se soit assigné comme "devoir" de ne pas laisser altérer sa leçon, de ne pas permettre qu'on le "défigure", il s'abstint d'épouser des querelles ou des polémiques où il n'avait pas sa place, - et que peut-être il désapprouvait.

Non qu'il fût ennemi de la polémique. Ses attaques passionnées contre la Sorbonne rationaliste, la lutte opiniâtre qu'il mena contre Emmanuel Mounier et les "gens d'Esprit", sa mémorable empoignade avec Gide surtout, révèlent assez son constant souci de ne pas brûler à vide, de participer à l'évènement, de se porter aux "avant-postes". Dans tous les élans, les appels, les vérités entrevues auxquels, au temps de son adolescence, il s'était attaché, " pour surmonter son trouble ", pour "rectifier sa voie", il avait imprimé la marque de son impatience, le sceau d'une conviction incertaine mais qui se voulait déjà enseignante : "Avant même que j'eusse un dogme à formuler, expliquera t-il, on pouvait pressentir que je m'en ferai l'apôtre." De là qu'une fois assuré de ses certitudes, il n'hésita pas à s'en servir comme autant d'armes à pourfendre l'adversaire.

Sans doute Massis put-il faire l'effet, dans son rôle de critique, moins de comprendre l'oeuvre qu'il considérait que de "prononcer des arrêts du haut d'une chaise curule ou d'un banc d'inquisition ", moins de s'appliquer à scruter un auteur qu'à le "démonétisé" ou à renverser son piédestal. Mais c'est parce que ce "juge" croyait aux niveaux, aux perspectives, aux hiérarchies qui donnent signification à l'existence. Dans un si grave domaine, l'indulgence facile de celui qui ne tient à rien, la mansuétude d'autant plus généreusement consentie que nulle authenticité ne la commande, n'étaient à ses yeux, que d'assez pauvres procédés qui avilissent la littérature.

Jacques Vier l'a fort bien vu, la principale "ligne de force" de la critique de Massis, ce fut son extrême sensibilité à l'honneur des Lettres. Qu'il y ait gagné la réputation d'un contempteur de l'art, d'un "dogmatique" , çà n'est pas très surprenant. Ce dernier qualificatif, au demeurant, est-il si désobligeant ? Alain, qui l'avait eu pour élève dans sa classe de philosophie du lycée Condorcet, fera cette confidence : "j'aime Massis parce que c'est un dogmatique. Le dogmatisme l'a sauvé de la littérature qui n'est que littérature." De la part d'un homme que tout séparait, sur le plan intellectuel, des orientations monarchistes et néo-thomistes de l'auteur de Jugements, l'éloge n'est pas mince.

 

Ce qu'il faut souligner, en tout cas, c'est que cette réputation d'un Massis éternellement tendu dans son intransigeance, d'un Massis s'étant en quelque sorte composé un personnage conforme à son emploi, et tel que l'a décrit Robert Poulet, "le col raide, la manchette intraitable, le buste en butoir de locomotive", manque d'exactitude. Brasillach, dans une belle page de "Notre Avant-Guerre" louera son "extraordinaire gentillesse d'acceuil ", son "goût de la jeunesse". Rédacteur en chef de la Revue Universelle, ne l'avait-il pas spontanément ouverte au normalien inconnu qui, au début de 1930, lui adressait un texte sur Virgile ? Et ensuite à tous ses compagnons ?

 

"A quarante-cinq ans, a dit Thierry Maulnier, comme il nous parut jeune ! Plus jeune sans doute que tels d'entre nous, par la sveltesse nerveuse, l'étincelle dans l'oeil, la promptitude de la réplique et de la pensée, plus debout qu'assis, plus marchant qu'immobile, le corps, les mains, la pensée en perpétuel éveil." Et le coeur aussi ! car pour ne pas s'exhiber, pour ne pas se répandre à tout venant, ce coeur, qui avait " tellement l'air sacrifié à l'intelligence, aux certitudes doctrinales ", ce coeur connaissait la joie et la douleur, la tristesse et l'enthousiame. Il lui déplaisait, toutefois, d'usurper un rôle qui ne lui convenait pas."Les principes d'Occident sont inscrits à la racine de notre être, ils en sont la substance et nous ne saurions les renier sans commettre un véritable suicide moral et spirituel ". La vie, l'oeuvre et l'action d'Henri Massis se déduisent de cet axiome qu'il n'eut de cesse de démontrer jusqu'à sa mort.

Le titre de son ouvrage le plus célèbre, publié en 1927, traduit ce qui fut sa préoccupation constante : "Défense de l'Occident " . Par "Occident", il entendait un certain nombre d' "idées mères", personnalité, unité, stabilité, autorité, continuité, reconnaissance d'une vérité pérenne, sublimées par le Catholicisme, et opposées à l'Orient "du panthéisme, du devenir et de l'immanence ". Par "défense", il entendait exhorter ses contemporains à résister aux "ferments de dissolution" qui préparent le triomphe de l'Orient : subjectivisme, psychologisme, individualisme, nihilisme.

Journaliste, critique, polémiste, Henri Massis fut le type même de l'écrivain engagé, mettant toujours ses actes en accord avec ses écrits. Ami de Maritain et de Psichari, il devait à la faveur de la Première Guerre mondiale, se rapprocher de Maurras. Cofondateur en 1920, avec Jacques Bainville, de la "Revue Universelle des faits et des idées", il se trouva mêlé à toutes les controverses de son temps. D'ancien disciple, il passa maître, entre les deux guerres, de toute une jeunesse maurrassienne et néo-thomiste. Figure de proue, entre les deux guerres, de la philosophie néo-thomiste, Henri Massis exerce un magistère prestigieux auprès de toute une nouvelle génération nationaliste. Les deux principales cibles de Massis : les "introspections épuisantes" d'André Gide ; le germanisme, allié naturel, selon lui, de l'Orient contre l'héritage latin. Contre la "menace allemande", il plaidera inlassablement la cause d'une union latine qui rassemblerait la France, l'Italie, l'Espagne et le Portugal. Multipliant les voyages dans ces trois derniers pays, il s'y entretiendra souvent avec ses dirigeants.

Reçu en juillet 1938 par Franco au grand quartier général de Burgos, il avait, deux ans auparavant, célébré avec Robert Brasillach le sacrifice des "Cadets de l'Alcazar" de Tolède. Mais c'est avec Salazar qu'il se sent le plus d'affinités, reconnaissant en lui "un art du raisonnement formé par les grandes disciplines de la scholastique médiévale". Le revoyant après la Seconde Guerre mondiale, il réunira les entretiens qu'il eut avec lui dans un volume intitulé : "Salazar face à face".

 

Mobilisé en 1939, appelé à l'état-major de la Deuxième armée, cité à l'ordre du jour en juin 1940, Henri Massis devient, après l'armistice, un conseiller discret du Maréchal Pétain. Membre, à partir de février 1941, du Conseil national du Gouvernement, il participe à l'élaboration des grands thèmes de la "Révolution nationale". C'est lui qui rédige, en août 1944, le dernier message aux français du Maréchal. Arrêté à Vichy, transféré à fresnes, libéré quelques mois plus tard, il fera l'objet d'un non-lieu en octobre 1946. Mais il ne devait jamais se remettre tout à fait de cette période. Il fustigera souvent "l'état d'esprit et l'ignorance d'une génération pour qui la France et l'histoire commencent en 1945".

En avril 1944, il avait publié "Découverte de la Russie". Analyse de la nature du bolchévisme - présenté comme l'expression la plus achevée du panslavisme-, ce livre est aussi une méditation sur la nouvelle confrontation qui ne manquera pas de naître entre Russes et Américains. Quel que soit le vainqueur, se demandait Massis, "ce que nous appellons la civilisation ne risque-t-elle pas de disparaître ou d'être profondemment atteinte dans ses éléments essentiels ? ".

Il s'engagea avec ardeur contre l'abandon de l'Indochine et de l'Algérie, contre le régime gaulliste, et contre l'autodestruction de l'Eglise.

 

A la fin de sa vie, qui avait vu ses espérances saccagées et les causes qu'il soutenait moquées ou vilipendées, Massis ne songeait plus à être " bref et dur ". Mais la bienveillance, la charité qui émanaient de lui ne l'empêchaient pas, " vieillard pauvre, modeste, affable, accablé de misères physiques et de chagrins domestiques " de rester obstinément fidèle à ses idées. " Aussi longtemps qu'aura duré la lutte...(témoignera F. Mauriac, en 1957, dans ses Mémoires intérieurs)... je me serai tenu dans le camp opposé à celui de Massis, Dieu le sait ! Mais enfin, après toutes ces sombres années, le combat s'est déplacé, et Massis, je le vois immobile à la même place du champ de bataille maintenant presque désert, dans les ténèbres commençantes, debout près de la tombe de son maître vaincu".

 

Face aux "doctrines de dissolution et de mort", aux "idéologies désastreuses", dont il constatait la progression "dans le désarroi des esprits et des coeurs" et qui laissaient "le monde se décomposer sous prétexte qu'il y a des malheurs irreparables, des chutes définitives", Henri Massis ne renonçait pas à lutter pour "l'idéal classique et chrétien" qui était le sien. "Il s'agit, répétait-il, d'aller à contre-courant puisqu'aussi bien c'est au gouffre que mène le courant". Et d'ajouter : "tout est toujours à refaire, tout est à toujours recommencer : c'est le lot de la condition humaine, de toutes les naissances, de toutes les renaissances aussi". 

Ces paroles, adressées " à ceux qui viennent " sont parmi les dernières qui soient sorties de sa plume.
En humaniste, c'est l'avenir de l'homme qui l'inquiétait en dernier ressort lorsqu'il écrivait en forme de testament : "la frontière de la sauvagerie et de la civilisation n'est pas inscrite seulement sur le sol. Elle partage le coeur de chaque civilisé. Freud n'a eu qu'à les appeler par leur nom pour que jaillissent des abimes les monstres et les chimères, qu'en des temps plus sages, confesseurs et pédagogues refoulaient au-delà des barrières qui protégaient les mortels de leur démon nocturne. Chaque âme a besoin d'être, comme la Cité, couronnée de remparts ".

 

                                                                                                  ***

 

-Pour cette présentation, je me suis inspiré de deux articles : un article signé Christian Brosio dans "Valeurs Actuelles" (du 30 mars 1987) et un autre signé par Michel Toda dans "le Choc du Mois" (n°31, juillet 1990)

 

-Michel Toda est d'autre part l'auteur d'un livre intitulé "Henri Massis, un témoin de la droite intellectuelle" paru en 1987, aux éditions de la Table Ronde. Autour de la vie et de l'oeuvre d'Henri Massis, Michel Toda, journaliste et historien, a évoqué dans ces pages une époque fiévreuse et passionnée. Tout un pan de l'histoire intellectuelle, politique et littéraire de la France. On y voit défiler presque toutes les grandes figures : Péguy et Barrès, Bergson et Maurras, Claudel et Bernanos...retracer des débats et des controverses qui constituèrent la vie culturelle française et européenne pendant plus de cinquante ans.

-Ce texte était déjà dans les archives de mon blog, mais le message précédent donnait  l'occasion de le réafficher.
                                                                                                                                                                          (Christocentrix)

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la pensée de Barrès (Henri Massis)

Publié le par Christocentrix

 

 

"En 1896, Jean de Tinan rendit à Maurice Barrès l'hommage de sa génération. Il écrivit :
« Les jeunes gens sur lesquels M. Barrès a agi n'ont pas parlé de lui encore. Il a été mieux que le lettré, l'idéologue, l'écrivain que l'on a discuté, il y a une demi-douzaine d'années, - il a été notre éducateur, il a été notre professeur d'énergie... ensuite nous avons fait de cette énergie ce que nous avons pu -- ou nous en ferons ce que nous pourrons... Mais il a su être notre maître sans rien nous prendre de notre initiative, - et nous ne lui en aurons jamais assez de reconnaissance ». - Belles paroles de disciple! Mais quoi de plus propre à émouvoir que cette anecdote qu'il me plaît de reproduire ici. « Un journal s'occupait de faire élire, par des littérateurs, le plus digne d'entre eux. Dans son lit, de moribond, exactement la veille de son agonie, Jean de Tinan demanda une plume et traça sur son bulletin de vote le nom de Maurice Barrès. »

Plusieurs de ces jeunes gens, qui doivent à Barrès le meilleur d'eux-mêmes, ont tracé de leur maître des images nobles et sincères.

Voici un nouvel essai qui ne veut être qu'une manière de guide du barrésisme. Il est dangereux de réduire à une abstraite unité les vivantes démarches d'un tel esprit. Délibérément, nous avons laissé de côté quelques-uns de ses aspects les plus curieux. Nous savons l'insuffisance de cette glose, et nous nous en réjouissons. Maurice Barrès n'est pas de ceux que l'on épuise. On le découvre sans cesse. Aussi pas plus que nous, ce commentaire à fleurde texte ne satisfera ceux à qui son oeuvre est familière.

Il y a, pour toute doctrine, un point de vue d'où on la saisit comme vraie et comme complète. En interrogeant les livres de Barrès, nous allons essayer de faire apercevoir au lecteur en quel sens il a raison. Pour ce qui est de montrer en quel sens il a tort, nous laisserons ce soin à de plus habiles et il n'en manquera point. Nous pensons, avec Goethe, que « toute oeuvre qui a un caractère de grandeur nous forme, dès que nous savons voir en elle ce qui est grand ».

Maurice Barrès est le romancier d'un seul personnage, le sien. Son oeuvre est une longue analyse du moi indéfiniment reprise et creusée, devenue presque instinctive. Il ne s'occupe que d'exprimer et de livrer son âme. Cet analyste est bien de la famille sentimentale des mystiques, de ces solitaires de Port-Royal, de qui la piété se complaisait à se décrire. Comme eux, il n'éprouve de satisfaction qu'à reproduire son monde intérieur. Ses livres, perpétuelles confessions qu'il orne de ses rêves, composent la collection des résultats de son existence ; ils marquent les divers instants d'une conscience qui se forme. Nous pouvons les interroger comme l'histoire de son propre développement.

Etre de sentiment et d'imagination, doué d'une sensibilité presque maladive, toujours en quête d'enthousiasme et replié orgueilleusement sur soi ; - possédant une volonté ardente et désabusée, une force d'émotion rare, et avec cela, l'esprit naturellement froid et détaché ; au fond sceptique, épris d'argumentation et d'analyse, - tel nous apparaît Maurice Barrès à travers son oeuvre.

Entre cette intelligence trop lucide et ce tempérament passionné, un conflit s'éleva qui ne devait s'apaiser que le jour où sa pensée découvrit et accepta ses propres limites.

Parti de l'égotisme systématique, Barrès traversa, dès l'abord, une longue crise d'anarchie intérieure, Avec une clairvoyance vite alarmée, il s'appliqua à échapper au nihilisme stérile qui le guettait. Tout son désir se tendit à inventer la destination de sa carrière, à donner un fondement réel à son activité. Il chercha une raison de vivre et une discipline. Après d'inquiètes démarches, de pénibles alternatives, il trouva dans son coeur, averti par certains sentiments de vénération, une certitude féconde que la logique et les systèmes avaient été impuissants à lui fournir. Il reconnut d'une manière sensible que le moi individuel est supporté et nourri par la société qui le précède. Barrès reprit alors le chemin des ancêtres et nous y montra notre véritable grandeur, qui est d'accepter les lois de la vie. Ainsi l'analyste subtil et épris de dialectique est devenu l'un des plus fervents défenseurs de la tradition. Cette attitude sincère fut généralement mal interprétée et suscita chez quelques-uns de ses premiers disciples une irritation qui dure encore. Elle lui valut, en revanche, la sympathie d'esprits que son individualisme avait scandalisés. Mais peu nombreux furent ceux qui comprirent et aimèrent la belle unité de cette oeuvre.

C'est la continuité profonde du développement de Maurice Barrès que nous voudrions faire ressortir ici, tout en suivant la courbe de ses agitations. M. Barrès « n'est pas allé sur la vérité comme la flèche sur la cible. Toute pensée procède par étapes ». Il y eut d'inévitables erreurs. Mais son douloureux apprentissage, ses fausses méthodes, loin de nous scandaliser, peuvent nous édifier. Elles nous révèlent la qualité d'une âme qui ne simule jamais rien."....

                                                                    Henri Massis, La Pensée de Barrès.

 

 

 

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à propos de la "gnose"

Publié le par Christocentrix

L' ESPRIT gnostique est tellement éloigné de l'esprit de foi qu'il n'est pas dangereux quand il se présente tel qu'il est. Par exemple, aucun chrétien traditionnel n'aurait l'idée d'emboîter le pas à la gnose de la Franc-Maçonnerie.

Malheureusement il existe tout une frange de néognostiques, qui se présentent le plus souvent comme de fervents chrétiens et qui font des efforts prodigieux afin d'acquérir droit de cité dans l'intelligentsia du traditionalisme. Pour servir de vecteur à la pénétration de leurs doctrines, ils ont inventé le mythe de la BONNE GNOSE.

Et ils suggèrent d'utiliser désormais, dans le langage ecclésiastique courant, le mot de gnose pour désigner la SCIENCE DE DIEU. Ce serait, disent-ils, combler une LACUNE dans la terminologie de l'Église latine. Car l'absence de ce mot empêche l'Eglise de cultiver les trésors qui sont en elle et qu'elle ne connaît plus.

Répondons tout de suite qu'il n'y a absolument pas de lacune à combler. La chose, et le terme pour la désigner, existent depuis toujours dans l'Eglise d'Occident : la "Science de Dieu" n'est rien d'autre que la vieille théologie. C'est elle qui formule, en langage explicatif humain, ce que l'Écriture exprime en langage condensé divin. Cette science de Dieu, ou théologie, est certes nécessaire pour rendre accessible à l'esprit des fidèles des vérités révélées mystérieusement exprimées dans l'Écriture et dans la Tradition apostolique. Mais, encore une fois, cette science divine, élaborée sous l'autorité du Magistère, n'a pas attendu les néo-gnostiques pour être formulée dans l'Eglise latine.

Que l'Église grecque, pour sa part, utilise le mot gnose pour la désigner, rien n'est plus naturel puisque c'est le mot grec qui signifie science. Mais ce mot grec n'a jamais été utilisé couramment dans l'Église latine pour désigner la théologie (sauf quelquefois, à titre de synonyme, par quelques rares stylistes désireux d'éviter les répétitions).

Le cas le plus probant est celui de saint Jérôme qui a établi la traduction latine, dite « Vulgate », de l'Écriture. Quand il s'est trouvé dans la nécessité de transposer le mot "gnosis", fréquent chez saint Paul, il s'est bien gardé de le conserver tel quel dans le latin et il l'a traduit par "Scientia". A telle enseigne que ni le mot gnose ni le mot "gnosis" ne se trouvent dans les dictionnaires de concordance. C'est bien la preuve qu'ils n'étaient pas utilisés dans le latin ecclésiastique du temps de saint Jérôme. Son adoption à l'heure actuelle serait le type même de l'innovation sous couleur d'archaïsme. C'est l'un des procédés des modernistes.

Il serait même extrêmement dangereux d'utiliser ce mot pour désigner la science divine, ou théologie, et cela pour deux raisons,

A) D'abord à cause du contenu notionnel de la gnose historique que le terme ne tarderait pas à entraîner avec lui. Il véhiculerait toute la mythologie valentinienne et néo-platonicienne, comme par exemple : les éons, la Sophia, le Démiurge, la tripartition, le « Père-Silence », etc. Nous n'avons vraiment pas besoin de tout cet apport au moment où l'identité doctrinale de l'Église se dilue déjà bien assez dans le marécage oecuménique.

B) Et puis aussi, le mot est dangereux, indépendamment du contenu notionnel historique qu'il véhicule, et voici pourquoi. Dans la littérature néo-gnostique actuelle, le mot de gnose est Polyvalent ; il a plusieurs significations. Si donc il était adopté dans l'Église latine, il serait employé dans plusieurs sens, ce qui ajouterait à sa malfaisance.

Voici les sens qu'on lui trouve sous la plume des néo-gnostiques, lesquels les emploient d'ailleurs indifféremment, passant de l'un à l'autre sans avertir :

 

1 - Gnose peut signifier d'abord la science de Dieu, au sens livresque et discursif du terme. C'est le sens théoriquement innocent sous lequel on voudrait nous le faire adopter.                                                                                                                                             

 

2 - Gnose peut signifier encore la connaissance intuitive de Dieu, celle que procure l'expérience mystique personnelle. Et l'ambition des néognostiques est précisément de faire, de cette connaissance expérimentale, une des sources de la doctrine. Ce serait, en somme, reconnaître l'exequetur entre la Révélation publique et la révélation privée.
 

3 - Gnose peut désigner aussi le Salut par la connaissance. Ce qui procure le salut, ce ne sont plus les « oeuvres de la foi », c'est la connaissance. On est jugé, non plus sur sa conduite, mais sur sa connaissance. Et comment obtient-on cette « connaissance salvifique » : tout simplement par l'initiation. On dit alors : « Un tel a acquis la gnose libératrice ».
 

4 - Gnose désigne également une attitude intellectuelle particulière en face des mystères de la Révélation. C'est une attitude d'éducation à tout prix. Ni la création, ni même la vie intérieure de Dieu ne comportent de mystères que l'esprit humain (lui-même divin d'ailleurs) ne soit capable de comprendre. Cette attitude d'esprit est tout à fait étrangère à l'Église, laquelle enseigne que les mystères, ne sont pas faits pour être compris, mais pour être contemplés. Telle est la vraie sagesse.
 

5 - Gnose désigne enfin, dans un sens tout à fait général, la Théologie de la religion universelle à laquelle les sociétés de pensée et les sociétés initiatiques travaillent mondialement. Dans ce sens, gnose est alors synonyme d'ésotérisme.


Comment ne pas voir que ce malheureux mot servirait finalement à faire pénétrer, dans notre « Science de Dieu », toutes sortes de données provenant de la fausse mystique et de l'ésotérisme le plus hétérodoxe ? C'est tellement évident que l'on se demande si tel n'est pas précisément le but de la manoeuvre. Une telle adoption serait aussi désastreuse pour la doctrine que le « nouvel Ordo Missae » l'a été pour le culte. II est d'ailleurs vraisemblable que la Bonne Gnose et le Nouvel Ordo sortent du même bocal. Jean VAQUIE , dont je me suis inspiré pour le début de cet article, affirme "qu'il a été suffisamment démontré que ce bocal est maçonnique".

En 2003, Paul Sermine faisait paraître une étude intitulée "la paille et le sycomore" - à propos de la "gnose".....dans laquelle il entreprend une analyse approfondie et sereine de cette nouvelle notion de "gnose" qui ont été  la matière des travaux de Jean Vaquié et d'Etienne Couvert (Cahiers de la Société Augustin Barruel, ses ouvrages publiés par les éditions de Chiré, etc... dans les années 70/80).
P. Sermine confronte cette nouvelle notion de "gnose" aux enseignements du Magistère de l'Eglise catholique romaine, aux écrits de ses théologiens et à l'histoire ecclésiastique. Au terme d'un exposé rigoureux, il démontre que cette nouvelle notion ("En toute erreur passée, présente ou avenir, il y aurait une clé, et ce serait la "gnose" ) constitue un mythe, historiquement faux et intellectuellement absurde.

Dans une toute autre direction, Alain Besançon expose dans ses essais une notion de  "gnose" comme un intermédiare entre la foi et l'idéologie, dont il a été largement rendu compte sur ce blog.

Pour l'étude de la notion de gnose et de ses contenus, on se rapportera, entre autres, à :
-Irénée de Lyon, Contre les Hérésies...,
-H. Leisegang, La Gnose (P.B.Payot, 1971), 

Du côté orthodoxe, je ne connais pas d'études sur la question accesssibles en français; seulement des allusions que j'ai pû relever dans des écrits de l'Archimandrite Sophrony, du Père Alexandre Men, ou encore dans des écrits de Saint Nicolas de Jitcha (Nicolas Vélimirovitch). 

 

 

 

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Assaut de la vraie culture

Publié le par Christocentrix

Contribue à aggraver la situation, malheureusement, l'attitude d'un certain nombre d'hommes de la Tradition qui, souvent dégoûtés avec raison par la friperie intellectualoïde que la subversion s'efforce de faire passer en contrebande sous l'étiquette de « culture », adoptent l'attitude psychologique de sortir leur revolver dès qu'ils entendent prononcer le mot culture, voulant ainsi manifester symboliquement une intolérance instinctive à l'égard de tout le « culturel » plus ou moins engagé. Cette attitude de certains traditionalistes, même si on peut l'expliquer comme une sorte de réflexe conditionné qui, provoqué par une nausée légitime devant une pseudo-culture en putréfaction, aboutit à s'insurger aussi quand il s'agit simplement de culture en général, cette attitude ne peut pourtant pas être justifiée ou excusée ; elle trahit en fait une réaction non pas sereine et détachée, mais au contraire impulsive et irrationnelle, donc dénuée d'efficacité et même nocive, dans la mesure où elle finit pas confondre dans le même dégoût le sain et le pourri. Elle conduit seulement à un anti-intellectualisme général et non précisé, qui ne fait qu'avaliser imprudemment les suggestions imposées par la subversion, prive la Tradition de son principal et plus formidable instrument d'affirmation (le rayonnement de sa propre Weltanschauung) et se limite en définitive à fournir des alibis commodes à la confusion et à la médiocrité des idées, non moins qu'à la paresse mentale.

La forme juste de réaction ou, mieux, d'action (car, en principe, il ne faut pas du tout attendre la pression de l'adversaire pour prendre l'initiative) consiste au contraire dans la claire discrimination entre vraie et fausse culture, en mettant tout en oeuvre pour le plus grand renforcement possible de la première, afin de poser les bases idéales pour la construction d'un nouvel ordre spirituel et humain. Ce serait vraiment trop commode pour la subversion si le monde opposé de la Tradition, dans une sorte de silence indigné, lui laissait la voie libre pour sévir partout, en infectant tout ce qu'elle touche. Ce trouble espoir doit au contraire être enlevé en rallumant et en faisant flamboyer la culture traditionnelle ; et, à cette tâche, il faut se mettre sans délai.

A cette révolte se sont pourtant opposées jusqu'à présent la propension et parfois même la complaisance de quelques traditionalistes pour les attitudes de Götterdämmerung, de Crépuscule des Dieux, - cultivant des états d'âme de « citadelle assiégée », de « dernier carré » -, et selon lesquels les circonstances historiques actuelles ne permettraient que de se défendre à l'extrême et de tomber avec honneur. A part le fait que ces attitudes se traduisent habituellement par des velléités stériles, en apparaissent suspectes les racines psychologiques chaque fois que lesdites attitudes se résolvent dans la jouissance esthétisante et morbide de la récitation des persécutés, de ceux que le monde mauvais ne comprend pas et contrarie. Contre ces langueurs d'âme décadentes, il faut réagir une fois pour toutes avec une résolution intransigeante, afin qu'elles soient définitivement brûlées, sans laisser de scories. De même, doit être tranchée cette tendance qui voudrait, consciemment ou non, confiner la culture traditionnelle dans un travail de rhapsodes qui se contentent de chanter la geste d'un passé qui - ah ! - n'est plus. Il faut tailler court avec cet arrière-plan psychique, en utilisant la faux du courage et de la vérité, pour ne pas faire cadeau à la subversion d'une patente d'espérance, de vitalité, de confiance dans l'avenir à laquelle elle n'a absolument pas droit, elle-même devant être préoccupée par les germes d'auto-dissolution qu'elle porte et qui, par la force des choses, finiront par en provoquer la mort.

Si cela est compris lucidement, on comprendra aussi que ceux qui, sur le front de la Tradition, refusent de s'engager à tond dans la bataille culturelle, assument la très grave responsabilité de la création d'un vide idéologique que la subversion s'empresse de remplir par tous les moyens. Il ne suffit pas de connaître seulement par un instinct inné les valeurs selon lesquelles il faut s'orienter : sous le martellement continu des suggestions subversives, certaines convictions non approfondies finissent pas s'user et si parfois, la chance aidant, elles ne ne sont pas du tout affaiblies, elles se traduisent tout au plus dans une protestation fatiguée, faite de lieux communs, tout à fait insuffisante pour avoir prise sur les nouvelles générations et pour exercer une action expansive victorieuse. Une rectitude innée de jugement ne suffit plus en un monde parcouru du tourbillon des idées subversives qui, pour ainsi dire, se suçent déjà comme le sein maternel, les enfants recevant dès leur premier contact avec l'« instruction publique » les germes d'une pseudo-culture fausse et destructrice de toute valeur supérieure. Il faut pourtant se rendre toujours plus conscient de ces idées traditionnelles que l'on sent, instinctivement, comme congénitales, en prenant soin pour qu'elles soient diffusées parmi ceux qui, dans une certaine mesure, sont aptes à les recevoir. Au tourbillon des idées subversives il faut opposer le tourbillon des idées traditionnelles, qui, à la différence du premier, n'est pas alimenté par le tréfonds fangeux de l'humanité, mais mû par le souffle éternel de l'Esprit.

Un aspect particulier et significatif de cette épineuse question du pessimisme radical, mis en théorie et vécu par une partie des traditionalistes, se rencontre dans la tendance, présente surtout chez ceux qui n'approfondissent pas ce qu'ils lisent, à absolutiser en sens négatif le mythe sapientiel de l'Age sombre, jusqu'à en faire une espèce de suggestion paralysante, à laquelle on parvient au moyen d'une simplification arbitraire et tendancieuse de cette question difficile et complexe. De la sorte, le problème extrêmement ardu de métaphysique de l'histoire, de la compréhension d'une époque - la nôtre - qui devrait réunir en elle l'épuisement d'un précédent cycle d'obscurcissement de l'Esprit, et en même temps, la germination d'un futur âge d'or, ce problème se trouve liquidé avec une légèreté blâmable par des formules simplistes du genre de : « Nous nous trouvons désormais dans la pire période de l'Age sombre, donc il n'y a plus rien à faire » ; formules qui trahissent, outre la présomption stupide de vouloir connaître l'exacte chronologie d'événements de portée cosmique - et qui tombent ainsi naïvement dans ce qui fut défini très justement comme la « duperie des prophéties » -, également l'inclination irrationnelle à interpréter des événements complexes uniquement et seulement dans un sens catastrophique, au point de faire naître le soupçon, en plus du fait de ne pas les avoir compris en profondeur, qu'on veuille ainsi se constituer par avance un alibi à sa propre inertie et à sa propre passivité. C'est pourquoi, en de nombreux cas, la ritournelle « Il n'y a plus rien à faire » doit être interprétée dans le sens de « comme c'est commode de ne rien faire ! », cela étant en vérité une belle trouvaille que de se consoler de ses défauts et de ses chutes en en attribuant la cause à des réalités métaphysiques.

Au contraire, pour celui qui n'est pas brisé vaut le dur enseignement de Julius Evola : « Notre point de vue n'est pas déterministe. Nous ne croyons donc pas qu'agit ici un destin différent de celui que les hommes se sont créé. Le fleuve de l'histoire suit le lit qu'il s'est lui-même creusé » . D'ailleurs, Guénon lui-même, dont la formulation des doctrines traditionnelles est, dans une certaine mesure, plus « déterministe » que celle d'Evola, pose comme tâche typique des traditionalistes de notre époque la formation d'une élite à laquelle est réservé le très haut devoir de favoriser le passage du vieux cycle au nouveau, de façon que cela advienne le mieux possible : « Il est évident qu'on ne doit pas attendre que la descente soit finie pour préparer la remontée, dès lors qu'on sait que cette remontée aura lieu nécessairement, même si l'on ne peut éviter que la descente aboutisse auparavant à quelque cataclysme ; et ainsi, dans tous les cas, le travail effectué ne sera pas perdu : il ne peut l'être quant aux bénéfices que l'élite en retirera pour elle-même, mais il ne le sera pas non plus quant à ses résultats ultérieurs pour l'ensemble de l'humanité ». L'unique chose à faire, par conséquent, est de se battre pour la révolution traditionnelle et pour la formation d'un ordre, sans attendre, comme le mercenaire vénal, des récompenses à brève échéance et en se contentant au contraire de la certitude absolue que cette oeuvre est la seule qui rende la vie digne d'être vécue et que rien de ce qui est fait ne peut être perdu. A l'opposé, celui qui demanderait plus pour s'engager finirait par ressembler à un combattant qui, avant la bataille, exigerait l'assurance écrite que le combat sera victorieux et qu'il en sortira indemne ! Le combattant de race s'assure seulement que la Vérité et le Bien sont de son côté et puis se bat, sans rien demander d'autre.

Ce sont des choses dures et désagréables à dire, mais qui devaient être dites pour que finissent dans nos rangs, une fois pour toutes, cet esprit de lamentation, d'inertie tombale, et aussi cette propension à cultiver les humeurs maussades d'une philosophie «saturnienne». Est propre à l'esprit classique, auquel nous nous référons sans moyen terme, le maintien aristocratique équidistant aussi bien de l'optimisme idiot, délirant et opaque des matérialistes progressistes que du pessimisme romantique et noir des nostalgiques fatigués d'époques passées, qu'elles soient récentes ou éloignées.

Certainement, nous sommes les premiers à nous rendre compte du puissant «traumatisme» moral subi par ce secteur des traditionalistes (représenté surtout par les plus anciens) qui, ayant jugé bon de reconnaître dans le bloc de l'Anti-subversion européenne, formé surtout en Italie et en Allemagne dans la période entre les deux guerres mondiales, des éléments dans une certaine mesure utilisables pour une authentique révolution traditionnelle, ont dû assister à sa fin par mort violente et à sa mise en terre souvent accompagnée d'ignominie et scellée d'un épitaphe d'exécration collective bien orchestrée, dont la subversion impose encore de nos jours la récitation monotone et lasse. Nous comprenons sans peine que pour celui qui a en quelque sorte vu l'écroulement de ses espérances les plus sacrées, il soit difficile de retrouver à l'intérieur de soi-même l'étincelle nécessaire pour se battre encore et, même, pour passer à la contre-attaque. Mais l'homme de la Tradition n'est pas un homme commun et doit, pour cela, être capable aussi de l'effort de recommencer, et même avec le plus grand enthousiasme qui peut lui venir de la conscience de poursuivre, cette fois, un idéal rendu encore plus pur et inconditionné par les effets cathartiques de la tragédie.

Que l'on ait présente à l'esprit et que l'on imprime dans l'âme cette image : avec l'avancement de l'Age sombre, tendent à se manifester les forces spirituelles qui détermineront, obligatoirement, la possibilité du futur Age d'or. Les aspects les plus élevés des coalitions anti-subversives formées entre les deux guerres mondiales furent une première et imparfaite tentative des hommes pour accueillir ces forces spirituelles et les amener à oeuvrer sur le plan de l'histoire. Pour toute une série de circonstances, parmi lesquelles en premier lieu l'immaturité des temps et l'inadéquation des hommes, cette première tentative de manifestation a décliné, mais les forces spirituelles dont elle s'inspira en partie n'ont pas disparu et doivent simplement être considérées comme latentes. Ces forces, même, semblent faire maintenant pression de façon plus véhémente, provoquant souvent chez les individus des révoltes parfois instinctives, toujours radicales, contre les vides simulacres que le monde moderne tente de faire passer pour des valeurs suprêmes. Alors, l'impératif catégorique à suivre est seulement celui-ci : se corriger inexorablement de n'importe quelle scorie provenant du passé et, par conséquent, devenu pur et transparent comme un bloc de cristal, se rendre apte à réfracter sur le monde la lueur dorée que les brûmes de cet âge sombre ne peuvent pas réussir à cacher.

A beaucoup il est pourtant nécessaire, avant tout, d'accomplir avec fermeté un acte sacrificiel : ce qui aujourd'hui, et pour beaucoup, se résume dans les instances générales, souvent confuses et instinctives, de l'anti-matérialisme, de l'anti-collectivisme, etc., accompagnées souvent d'attachements passifs et quelquefois irraisonnables - même si compréhensibles - à des formes caduques et passées, doit s'astreindre, quand bien même cela demanderait la souffrance du détachement et du renoncement à une partie de son propre patrimoine sentimental, à être refondu dans le creuset incandescent de l'Esprit qui fait pression dans les temps nouveaux, et coulé dans la forme parfaite de la Tradition.

En premier lieu, il faut être impersonnellement sévère pour les erreurs commises dans le passé par ces hommes de l'Anti-subversion, auxquels furent concédées d'importantes possibilités de reconstruction dans un sens traditionnel, possibilités qu'ils contribuèrent trop souvent à déprécier, pour ne s'être pas engagés jusqu'au bout à se purifier de leurs humaines, « trop humaines passions ». Qu'on n'hésite pas à appliquer à leur égard l'antique adage corruptio optimi pessima, qui impose envers eux l'emploi d'une plus grande rigueur critique que celle qu'on est habitué à appliquer à l'égard des représentants de la subversion, l'abjection étant en quelque sorte pour ces derniers la condition normale d'existence.

Chacun, en méditant profondément, s'habitue à découvrir le noyau identique et indestructible qui anime toute tentative - peu importe qu'elle soit éloignée ou récente, qu'elle ait été plus ou moins couronnée de succès - de créer une Civilisation traditionnelle et, par conséquent, supérieure. Qu'on se tienne à ce noyau, en laissant tomber le reste : ce qui ne sert pas fait obstacle. Le Temple de la Tradition, pour celui qui sait le reconnaître, a un profil éternellement identique dans ses structures essentielles : l'affirmation et la défense du primat de l'Esprit dans l'homme et dans le monde. Cela compris, sera aussi comprise l'essence de ce qui compte vraiment. Et l'on saisira aussi avec évidence que l'édification du Temple doit être entreprise sur une roche solide et intacte, et non pas sur les matériaux désolés et branlants du passé.

Une considération de plus : ceux qui, malgré tout, s'obstinent encore à vouloir définir l'action traditionnelle dans le monde comme une « action de désespérés » montrent, outre l'habituelle complaisance morbide à vouloir s'imaginer « en croix » à tout prix, qu'ils ne sont pas libérés de la suggestion matérialiste du nombre. L'action traditionnelle, en tant qu'elle vise à construire quelque chose (un ordre traditionnel) qui est, par essence, positif et autosuffisant, ne se préoccupe en aucune façon de savoir si le nombre de personnes qui pourront, directement ou indirectement, se rattacher à cet ordre, est de quelques dizaines, quelques milliers ou quelques millions. L'action traditionnelle demeure totalement inconditionnée par ces préoccupations qui révèlent au fond, chez celui qui en est affecté, la permanence de suggestions collectivistes et totalitaires non encore résolues, suggestions de marque typiquement subversive. Sous un certain angle, au contraire, la révolution traditionnelle doit être comparée à la peinture d'un tableau par un artiste authentique : le véritable artiste, en créant son oeuvre, se préoccupe seulement de la parfaite réussite de l'œuvre elle-même, et non du plus ou moins grand nombre de personnes qui pourront l'admirer.

L'action traditionnelle doit se développer en profondeur, déliée des diverses contingences historiques même si, à cause de cela justement, elle sera grandement influente sur lesdites contingences. Elle ne peut même pas être troublée par l'éventualité que les contingences extérieures puissent atteindre un degré tel de subversion au point d'interdire jusqu'à la possibilité de se manifester extérieurement. Même dans cette peu souhaitable et extrême hypothèse, l'action traditionnelle ne pourrait être interrompue et se poursuivrait, imperturbable, en se retirant derrière les coulisses de l'histoire.

Aucune « action de désespérés », donc. Désespérés sont au contraire ceux qui, par le destin ou un choix erroné, sont condamnés à rester en dehors du monde de la Tradition. Pour eux, et pour eux seulement, l'âge que nous vivons sera, définitivement et sans remède, l'Age sombre.

 

 

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Décadence et Barbarie

Publié le par Christocentrix

"Le Barbare n'est pas seulement le fait des éléments neufs qui aspirent à bouleverser à leur profit l'Histoire ; elle est aussi celui des sociétés agonisantes qui s'apprêtent à recevoir le coup mortel." (Daniel-Rops)

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Notre Civilisation est-elle mortelle? (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"Comme un glas étouffé aux clochers de l'Histoire, la phrase célèbre du poète fait écho aux dépêches d'agence qui nous parviennent des conférences internationales. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Paul Valéry l'écrivit dans une de ces intuitions fulgurantes dont son oeuvre s'émaille, au lendemain de « l'autre guerre », de cette guerre que nos pères avaient faite dans l'espoir de fonder une paix éternelle et qui, plus humblement, ne nous apparaît plus que comme flanquée du numéro 1 dans la liste des conflits mondiaux dont le XXème siècle entier retentira sans doute. Le seul gain réel que nous ait apporté le quart de siècle écoulé depuis lors est de nous faire apparaître l'assertion du poète comme l'expression d'une évidence. Maintenant, par nos fibres secrètes, par nos entrailles, nous le savons bien que nous appartenons à une civilisation mortelle !

 

Considérons l'Histoire ; il est trop évident qu'elle est un cimetière de civilisations. Ce que l'intuition poétique du divin Platon avait perçu à travers le mythe de l'Atlantide, nous le confirmons de nos jours. Il n'y a guère de jours où la science archéologique ne fasse ressurgir des couches de terre et des amas des siècles, les traces de sociétés disparues. C'est là un des phénomènes les plus extraordinaires, les moins admissibles pour l'intelligence et la sensibilité humaines, que la totale, la radicale disparition de sociétés qui furent grandes, de puissances qui furent redoutables et dont, pendant des millénaires, la trace a pu demeurer perdue.

Ainsi la Crète du Roi Minos n'était-elle qu'un nom, le support de quelques légendes grecques d'ailleurs contradictoires, l'horrible Minotaure, l'excellent Minos, juge des Enfers, jusqu'au jour où, il y a un demi-siècle, Evans découvrit les somptueux débris de ce qui avait été la plus exquise des civilisations. Et pourtant, comme elle avait été prospère, la société crétoise des belles années antérieures au XXIIème siècle avant notre ère ! Comme elle avait été fière de ses palais, de son confort, de son chauffage central, de ses joailleries et du chic « parisien » de ses femmes ! Le choc brutal de l'invasion aryenne... Et ce fut, pour trois millénaires, l'obscurité.

Ainsi encore, en Asie Mineure, l'étrange royaume du Hattou, des Hittites dont parlait, -de ci de là, un verset de la Bible, et qui, pour nos pères, n'était rien de plus qu'un mot. Mille ans durant, ou presque, les rois hittites pourtant avaient dominé un pays grand comme cinq fois la France, atteint sous leur Louis XIV - qui se nommait Souppilouliouma - à un niveau d'art remarquable, tenu tête à l'Egypte de Ramsès II. Et d'eux, néanmoins, il n'était rien resté que ces brèves allusions de la Genèse et du Livre des Rois, jusqu'à ce qu'en 1915, le professeur tchèque Hrozny eût réussi à lire les 2.500 tablettes trouvées dix ans plus tôt à Boghaz-Keui, en Turquie et eût fait revenir à l'histoire ces disparus. Ainsi enfin, - mais bien d'autres exemples pourraient être cités, - à l'autre bout du monde, perdu au milieu du Pacifique, cette civilisation de Polynésie, cet empire liquide vaste comme toutes les Russies, dont on ne soupçonne le prodigieux développement que par les très énigmatiques statues trouvées dans l'île de Pâques, mais dont on ne sait à peu près rien. Et son voisin l'empire, - maritime également - des Carolines, dont l'île de Ponape, Venise des antipodes, est peut-être la capitale déchue, mais où des palais en blocs cyclopéens évoquent encore une splendeur passée... Tout cela et bien d'autres, rien de plus que des cadavres, les cadavres des défuntes civilisations.

 

Alors, nous nous demandons : que signifierait pour nous, civilisation des hommes blancs du XXème siècle, un destin semblable ? La mort de notre civilisation est-elle concevable ? L'esprit répugne à l'envisager presque autant que notre mort personnelle, et il sait se trouver des raisons pour n'y point croire. Cette organisation que nous avons créée, cette domination que nous avons imposée à la matière, ne sont-ce pas là des garants ? Encore même un cataclysme arriverait-il à détruire une partie de ces formes de vie sur un point du globe, qu'elles resteraient ailleurs. Ce « monde fini » dont parle Valéry, n'est-il pas devenu, par sa vastitude même, un monde indestructible ?

Faut-il le dire ? Cela n'est pas d'une vérité incontestable. Dans toute société, deux éléments se lient : l'un relève de la culture, l'autre de la civilisation. Le premier correspond à un certain degré d'organisation matérielle et de contrôle sur la nature ; l'autre ressortit à un certain perfectionnement intérieur, à un ensemble de données morales et spirituelles.

La culture de la civilisation blanche occidentale est-elle, en soi, indestructible ? Cela n'est pas entièrement vrai. Sans doute tous les peuples de la terre ont-ils désormais appris l'usage de l'avion, de l'automobile et de toutes les techniques, et même si tous les blancs venaient à disparaître, de telles acquisitions auraient des chances de survivre. Mais serait-ce là ce que nous entendons quand nous rêvons d'une durée infinie de notre civilisation ? Et, au surplus, est-il au-delà de toute hypothèse que les moyens de destruction devenant pratiquement illimités, la société blanche finisse par se détruire elle-même, soit par la bombe atomique, ou telle invention pire, soit par la déchéance complète, la paralysie générale d'un organisme épuisé par des siècles de guerres ?

Et quant aux valeurs véritables de civilisation, n'est-il pas certain - l'expérience actuelle nous le prouve - que des crises plusieurs fois répétées peuvent très bien aboutir à en ruiner les bases les plus profondes, à rejeter l'humanité blanche vers une barbarie morale et intellectuelle, dont la férocité générale et la baisse de l'esprit seraient les signes éclatants ?

Il faut nous en convaincre. Le destin qui fut celui d'Assour et de Babylone, de l'Egypte pharaonique, de Rome et de tant d'autres « civilisations », nous pouvons parfaitement le connaître. Il est là, droit devant nous.


Et c'est ici que, sans tomber dans le pessimisme catastrophique et en demeurant sur le seul plan des considérations d'histoire, on peut se demander s'il n'y a pas des lois profondes qui, régissant les sociétés humaines, les mènent aussi inéluctablement à la mort que les individus. Certains l'ont pensé, et ont appuyé cette thèse d'arguments qui ne sont pas sans poids. Le plus solide a été sans doute Oswald Spengler, dont le Déclin de l'Occident est apparu, il y a quelque vingt-cinq ans, comme la plus minutieuse - et la plus cruelle - des prophéties. A le relire aujourd'hui, un tel ouvrage, en dépit d'intentions nationalistes allemandes passablement suspectes, ne laisse pas d'impressionner.

Serait-il vrai que chaque forme de civilisation eût, biologiquement, son temps mesuré ? Un millénaire, en gros, déclare Spengler. La prophétie prêterait à discussions chiffrées, mais ce qui paraît beaucoup plus solide, c'est l'évolution que l'auteur germanique considère, la courbe qu'il trace pour chacune des sociétés qu'il analyse : Inde, Antiquité classique, Arabie, Occident. Dans l'histoire de chacune d'elles, il montre quatre stades correspondant à quatre âges, à quatre saisons.
Dans un Printemps, chaque société humaine verrait s'éveiller une âme spontanée, intuitive et se réaliser des richesses « suprapersonnelles » de foi et d'enthousiasme : c'est l'époque de la cathédrale et de la croisade chez nous, des Védas dans l'Inde, des grands mythes et de l'orphisme en Grèce.
Puis, au cours d'un Eté, se produit la « maturation de la conscience intérieure », la naissance de l'esprit critique : c'est la plénitude des Upanishads, des Pythagoriciens, chez nous de Pascal et de Descartes, du grand siècle.
L'Automne verrait peu à peu l'Intellect pur prendre le pas sur les forces vitales et la puissance créatrice fléchir.
Enfin, l'Hiver serait pour les sociétés - recopions mot à mot ses formules prophétiques - « le temps des civilisations cosmopolites » où « s'éteint la force créatrice de l'âme », où
« la vie même devient un problème », où « la masse irreligieuse ne connaît plus que les choses pratiques », où, comme dirait Nietzsche, "Dieu est mort".

 

Une telle vue laisse à rêver. Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort ? La loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamnerait-elle à disparaître, leur temps accompli ? Et les événements extérieurs qui, dans l'Histoire, semblent déterminants, - invasions barbares ou bombardements atomiques, - seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses, - accident ou maladie, - qui nous mènent tous à une inéluctable fin ? Si l'on songe à ce que représente vraiment le drame de notre monde, à cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même, rendu coupable, une telle hypothèse ne paraît pas du tout inacceptable et la loi de biologie historique rejoint, au fond de notre conscience, un sentiment de désespoir et de dégoût de vivre que nous connaissons bien".

                                     DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949)

 

 

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