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Déclin de la Romanité (2)

Publié le par Christocentrix

Lorsque l'on considère l'ensemble des quatre premiers siècles de notre ère, en Occident, un spectacle s'offre à nos yeux, singulièrement émouvant : celui de la marche à l'abîme, de l'écroulement inéluctable d'une des plus solides formations politiques que l'Histoire ait jamais connues : le monde romain. Au début de notre ère, lorsque Tibère règne, succédant à Auguste, lorsque Jésus meurt sur la Croix, l'Imperium romanum donne une impression de puissance et de stabilité que très peu de gouvernements humains ont pu se targuer d'égaler. « L'immense majesté de la paix romaine », que louait Pline l'Ancien, l'organisation politique et économique de l'univers, la ferme hiérarchie des classes sociales, le loyalisme érigé en doctrine religieuse, tels sont les éléments d'une autorité qui semble indiscutable et promise à la durée. Or, moins de quatre cents ans plus tard, tout se sera écroulé. Les bases de l'édifice auront été si disloquées que le choc des invasions barbares leur sera funeste. Avec une rapidité stupéfiante, l'Empire s'effondrera à jamais.

A quoi attribuer ce processus fatal ? Un certain nombre de causes l'ont déterminé, qui s'ajoutent et se superposent pour pousser Rome vers son déclin, et plusieurs sont si étonnamment analogues à celles que nous pouvons voir de nos jours à l'oeuvre, qu'un rapide relevé ne peut pas manquer d'intérêt.

La plus profonde raison des décadences tient toujours dans ce que l'on pourrait appeler : la perte par une société du sens originel de la vie. Rome, cité paysanne, groupement d'hommes rudes, fermes aux mancherons de la charrue comme à la poignée du glaive, a conquis toute la Méditerranée et spécialement le vénérable Orient. Du coup, sa civilisation a cessé de lui appartenir. « La Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur. » La langue usuelle de tout l'Empire est le grec. L'explication du monde, l'élite la demande à Platon, à Aristote, aux stoïques, le peuple aux divinités orientales d'Asie ou d'Afrique. La vieille foi romaine est à peu près morte. La weltanschauung de l'Empire se cherche et ne se trouve pas.

Ce phénomène d'élargissement a entraîné une crise morale d'une gravité exceptionnelle. Entendons-nous : cela ne veut pas dire qu'il ne demeure pas, jusque dans les temps les plus débauchés du Bas-Empire, des exemples de hautes vertus ; il serait aussi absurde de juger toute la société romaine sur les récits d'Apulée ou de Pétrone que la France contemporaine sur les témoignages de Proust ou de Bourdet. Mais, substantiellement, intimement, la société romaine est atteinte et la fissure ira en s'élargissant. L'extension de l'Empire aux limites de l'Occident entraînant un affinement des valeurs de civilisations, a disloqué les bases mêmes de la morale. Le Romain ne peut plus être l'honnête et fidèle brute des premiers temps républicains. Entre la haute civilisation et les principes stricts de la morale, il y a peut-être contradiction nécessaire : ce fut le cas de Rome certainement.

 

Deux grands faits déterminent surtout cette crise : l'afflux de l'or et l'afflux des esclaves. Les grandes conquêtes ont jeté dans l'économie des masses prodigieuses de métal précieux : de l'ordre de 50 à 60 milliards de nos francs à la fois. Il en est résulté une augmentation vertigineuse de la monnaie en circulation qui favorise surtout les grands possédants mais dont les plus humbles citoyens tirent le bénéfice. Comme, parallèlement, l'arrivée d'esclaves par centaines de mille (à Rome, un tiers de la population est servile, à Alexandrie, les deux tiers !) a dévalorisé le travail libre, il se constitue une immense plèbe de chômeurs virtuels, secourus et nourris par l'Etat, et qui, peu à peu, est gangrenée par tous les vices où la paresse a coutume de mener les hommes.

Il y a plus grave encore : les mêmes causes portent également atteinte aux sources de la vie. La société romaine subit de plus en plus une crise de dénatalité terrible. La mère des Gracques avait eu douze enfants ; sous l'Empire, une famille qui en a trois se cite en exemple. L'orbitas, c'est-à-dire la situation du célibataire sans enfant n'a-t-elle pas tous les avantages ? Les clients vous entourent et vous flattent dans l'espoir de l'héritage, et l'esclavage fournit à votre guise des compagnes de lit bien plus dociles que des épouses. La société romaine s'étiole peu à peu et se trahit.

Y a-t-il moyen de porter remède à ces processus de mort ? Les gouvernants y songent. Auguste promulgue des lois contre le divorce et l'immoralité ; on essaie de limiter les dépenses somptuaires. Mais qui prend au sérieux ces mesures de l'Empereur ? Pas sa propre famille; pas lui-même... Vers 200, inaugurant son consulat, Dion Cassius trouvera 3.000 affaires d'adultères inscrites au rôle rien que pour la ville de Rome ; autant dire qu'on n'en poursuivait aucune ! Quant à la paresse, comment l'Etat lutterait-il contre elle, alors qu'il s'en sert ? Il est bien plus commode de nourrir les paresseux et de les distraire que de réorganiser l'économie sur d'autres bases. La préfecture de l'Annone, chargée du ravitaillement, finira par nourrir gratis environ neuf sur dix des Romains de la Ville !

 

A ces causes profondes de décadence, d'autres s'ajoutent sur un plan plus strictement politique et social. La société romaine sent vaguement, dès le premier siècle, une menace dans son sein ; elle y réagit par une sorte de durcissement, de raidissement qui fait penser aux tentatives de hiérarchisation étatique des totalitarismes. On constitue les sénateurs - c'est-à-dire les plus riches - en noblesse héréditaire ; puis les chevaliers, un peu moins riches mais encore fastueux. La société se fait ainsi rigide, cloisonnée. Le renouvellement des élites, qui est indispensable à toute formation, devient, de ce fait, impossible. On croit avoir doté la société d'une armature imbrisable : en fait, on n'a fait que lui mettre quelques ferrures comme à un vieux mur lézardé.

 

Enfin, selon la même idée, l'étatisme progresse. Ce qui, aux derniers temps de la République et surtout au début de l'Empire, a rendu le système romain très efficace, c'est sa souplesse. En laissant fonctionner l'Imperium selon un régime quasi fédéraliste, où chaque cité jouit d'une large autonomie, où l'Urbs n'intervient que de haut, on a évité à la masse les contre-coups des révolutions de palais et des erreurs du pouvoir central. Mais plus l'Empire vieillit, plus il devient centralisateur, oppressif, bureaucratique, exploiteur et tâtillon. Un fonctionnarisme géant et une fiscalité monstre seront les plaies du Bas-Empire : il viendra un temps où l'on préférera les Barbares aux exactions et aux inerties de l'Etat-Moloch.

 

Ce dont Rome a péri, c'est de l'ensemble de toutes ces erreurs qui, toutes, se résument en un mot : la trahison de la personne humaine, la méconnaissance croissante de ses nécessités et de ses lois. Et tandis que le monde païen s'effrite sous ces forces qu'il a lui-même constituées contre lui, une réalité historique se dresse en face de lui, minuscule d'abord, mais rapidement grandissante et que la violence ni la persécution ne pourront freiner dans ses progrès : le christianisme. C'est par lui que les vertus humaines retrouveront leurs bases, que le travail sera redécouvert dans un sens libérateur, que la morale sexuelle et familiale sera restaurée dans ses principes, bien plus profondément et totalement que par les décrets de César ! C'est lui aussi qui, par son universalisme et son égalitarisme, permettra à la société de se refaire des tissus nouveaux, comme c'est lui qui, en face de l'étatisme revendiquera les droits de la personne, comme c'est lui encore qui proposera à l'esprit une nouvelle conception du monde. Aussi bien, lorsque le monde romain se sera écroulé à jamais, c'est la société née du Christ et de l'Évangile qui le relaiera et reprendra son flambeau.


                                                   DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949) 


Sur cette période, il y a lieu de rappeller tout de même que l'historien anglais Peter Brown, en évoquant les derniers siècles de l'Empire romain (d'Occident) notera "qu'il n'y a guère eu de périodes, dans l'histoire de l'Europe, qui aient légué aux siècles suivants autant d'institutions aussi durables". Quant à l'historien français Henri Marrou, à la notion de décadence -issue du jugement de la Renaissance-, il oppose la notion positive d'Antiquité Tardive, "la considérant en elle-même et pour elle-même, non comme l'ultime phase d'un développement continu; mais une autre antiquité, une autre civilisation, avec son originalité qu'il ne s'agit pas de juger avec les canons des âges antérieurs... que l'histoire enregistre ici une mutation".... Dans son livre "Décadence romaine ou Antiquité tardive ? IIIème s-VIème s." (1977), l'auteur a magistralement résumé ses longues années de recherche et de découverte originale.
Citons encore, l'ouvrage collectif récent "le Païen, le Chrétien, le Profane", (édit. PUPS, 2009) qui aborde cette notion d'Antiquité tardive.
N'oublions pas enfin, l'étonnante vitalité de la culture classique qui, définitivement élaborée au début de la période hellénistique, a conservé son prestige pendant un millénaire et à Byzance, bien au-delà.... la continuité est si parfaite qu'il est difficile sinon tout à fait artificiel de situer la limite entre antiquité tardive et moyen-âge byzantin. Mille ans et plus de survie, voilà qui ne s'accorde guère avec l'idée d'une décadence en quelque sorte indéfiniment prolongée.

Sur le sujet citons encore le livre de Ramsay Mac Mullen (paru aux "Belles lettres" puis dans la collection "Tempus".

 

Le-declin-de-Rome-et-la-corruption-du-pouvoir.jpg

 

(voir aussi l'article précédent  "déclin de la Romanité 1").

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Déclin de la Romanité (1)

Publié le par Christocentrix

Pour expliquer le déclin de la romanité et décrire ses rapports avec le christianisme des origines, les historiens du monde antique se divisent en deux camps. Les uns croient en une mort naturelle de la civilisation romaine ; les autres défendent la thèse de l'assassinat historique perpétré par le christianisme. Conformément au célèbre mot de Paul Valéry sur l'inéluctable mortalité des civilisations, les premiers voient dans la décadence de Rome le résultat d'une usure interne et l'expression d'une fatalité historique. Loin de considérer le christianisme comme une force subversive anti-romaine, ils y voient l'inauguration d'un redressement, le point de départ d'un nouveau cycle de civilisation. En revanche, les seconds assignent le christianisme en justice devant le tribunal de l'histoire et l'accusent, entre autres, d'avoir « frustré » l'Occident «des fruits de la civilisation antique». Cette dualité d'opinion est reflétée dans une phrase bien connu d'André Piganiol où ce dernier, de surcroît, prend nettement parti : « La civilisation romaine n'est pas morte de sa belle mort. Elle a été assassinée».

La thèse de la culpabilité historique du christianisme a des défenseurs comme Edward Gibbon, Louis Rougier ou encore le Renan de Marc-Aurèle. Le moins acharné d'entre eux n'est certes pas l'auteur de La Genèse des dogmes chrétiens. Tout au long de son exposé, Louis Rougier s'est efforcé de présenter les relations du monde antique et du « christianisme primitif » sous l'angle d'une opposition aussi violente qu'irréductible (le Conflit du christianisme primitif et de la civilisation antique). Nous avons souligné ailleurs sur ce blog les limites de sa critique du christianisme et ses lacunes. (voir articles au début de la catégorie "confusion des langues" ainsi qu'un texte de Daniel-Rops : "Pourquoi Rome a péri")...

Mais attardons-nous un peu sur le risque inhérent à l'emploi de l'expression «christianisme primitif». L'adjectif «primitif» est équivoque. Tantôt il désigne, conformément à son étymologie, une priorité chronologique. Dans ce cas seulement, on peut parler d'un «christianisme primitif» pour désigner somme toute le christianisme des origines. «Primitif» est en effet synonyme d' «originel». Tantôt il désigne, sous la pression du préjugé évolutionniste, un état initial d'infériorité à partir duquel se serait produit un «progrès», une «évolution». Dans cette optique, malheureusement la plus courante, le «christianisme primitif» est le stade infantile et l'Eglise catholique le stade supérieur vers lequel il a «évolué». Tel est le sens de l'admiration qu'un néo-païen comme Louis Pauwels voue à l'institution ecclésiale. Il y décèle « un effort sublime pour juguler la folie chrétienne ». Joseph de Maistre lui-même, dont on connaît par ailleurs les positions anti-évolutionnistes, apporte de l'eau au moulin de Pauwels lorsqu'il proclame : « l'Evangile hors de l'Eglise est un poison ». Cette « thèse du christianisme-poison », la "nouvelle école" anti-chrétienne de droite n'a pas manqué de la reprendre à son compte. En réalité, plutôt que le spectacle d'une « évolution » interne d'une doctrine initialement subversive à une « Eglise de l'ordre », le christianisme offre le témoignage d'un épanouissement dans des directions diverses, d'une actualisation des différentes tendances contenues en puissance dans l'Evangile. Dans le schéma tripartite que Julius Evola oppose au célèbre triptyque hégélien thèse-antithèse-synthèse, le christianisme originel correspond à la phase de spontanéité où s'expriment pèle-même toutes les potentialités d'une doctrine. Le travail clarificateur des Pères de l'Eglise représente la phase de réflexion. Quant à la phase suprême de domination, c'est la Chrétienté médiévale, tout à la fois point culminant de la vocation exotérique de l'Eglise et acmé de "l'ésotérisme" évangélique revivifié par la chevalerie et les Ordres ascético-guerriers.

 

L'hostilité d'une certaine "Nouvelle Droite" ou de ses disciples à l'égard du christianisme des origines relève, non seulement d'une mauvaise interprétation de celui-ci, mais aussi d'une représentation lacunaire de la paganité antique. Lorsqu'on ne retient de celle-ci que les aspects décadents - humanistes, rationalistes, esthétisants et épicuriens -, on ne peut bien-sûr qu'éprouver de la répulsion pour une doctrine qui souligne la misère de l'homme-pécheur, proclame la primauté de la foi et enseigne le mépris des jouissances de ce monde. Un Louis Rougier, par exemple, examine le monde gréco-romain à travers le prisme déformant de sa mentalité de privilégié moderne. Rougier célèbre en Celse un précurseur du libre examen. L'auteur du Discours vrai lui sert d'alibi pour justifier ses propres théories empiristes et positivistes. Si le christianisme a subverti le bel édifice de la romanité païenne, c'est surtout en tant que philosophie égalitaire, promotrice de la « révolution sociale » et inspiratrice d'une « revanche des pauvres ». A travers le christianisme originel ainsi déformé, c'est le marxisme que flétrit la « nouvelle école » de droite. A travers l'élitisme de la cité antique, c'est l'actuelle bourgeoisie capitaliste qu'elle défend. La « volonté de puissance » nietzschéenne est érigée en quid speci ficium de l'âme occidentale pour justifier, sur le mode de la généralité, des avantages particuliers de naissance et de fortune.

 

La critique du christianisme par Julius Evola est rarement entachée de préjugés sociaux. Relevons cependant le passage où il voit dans la religion chrétienne « l'espérance des affligés et des rejetés », « une forme désespérée de spiritualité » où s'exprime « le type du Messie prédestiné à servir de victime expiatoire ». Quelques passages de ce type suffisent à certains pour ranger Julius Evola aux côtés de Nietzsche et de Spengler et lui faire partager l'aristocratisme prédateur des deux philosophes allemands. Or, la critique évolienne du christianisme se place moins du point de vue de la Wille zur Macht que du point de vue d'une authentique spiritualité païenne conforme à la Tradition. Paganisme et christianisme sont envisagés par Julius Evola comme deux reflets circonstanciés de la spiritualité traditionnelle. Si Julius Evola accorde sa préférence à la spiritualité païenne - et, tout particulièrement à la spiritualité romaine -, c'est avant tout, ainsi qu'il l'écrit dans Le Chemin du Cinabre, par affinité de tempérament. Cette dernière ne l'empêcha jamais de témoigner, en général, à l'égard du christianisme, d'une honnêteté intellectuelle dont sont exemptes les diatribes pseudo-aristocratiques de la nouvelle Droite. Ainsi, dans la question du déclin de la romanité, la position de Julius Evola est infiniment plus nuancée que celle d'un Rougier ou d'un Pauwels. Julius Evola se garde de toute explication unilatérale. Le déclin de la romanité est à la fois le résultat de l'action du christianisme et le produit d'une usure intérieure de l'Empire romain. Georges Sorel pense de même dans La Ruine du monde antique : si la « nouvelle religion » a « brisé la structure du monde antique », saigné celui-ci à blanc, « coupé les liens qui existaient entre l'esprit et la vie sociale » et « semé partout des germes de quiétisme, de désespérance et de mort », elle n'en a pas moins « infusé une sève nouvelle à l'organisme vieilli » de la société romaine.
 

Julius Evola reconnaît que le christianisme s'est développé sur la toile de fond de la décadence impériale romaine, sur un « arrière-plan qui devint de plus en plus tragique, sanglant et déchiré, au fur et à mesure qu'on avançait dans le Bas-Empire». Son influence dissolutive fut facilitée tant par le déclin de la fonction impériale qui ne se survivait plus que comme « l'ombre d'elle-même », que par l'oeuvre de « centralisation absolutiste et nivellatrice » par laquelle les Césars imposèrent peu à peu à l'œcumène romain « une structure bureaucratico-administrative sans âme ». Le christianisme s'est construit sur les ruines de la tradition romaine. Son avènement « eût été impossible si les possibilités vitales du cycle héroïque romain n'avaient pas été déjà épuisées, si la « race de Rome » n'avait pas été déjà prostrée dans son esprit et dans ses hommes (ainsi qu'en témoigne la faillite de la tentative de restauration de l'Empereur Julien), si les traditions anciennes ne s'étaient pas obscurcies et si, au milieu d'un chaos ethnique et d'une désagrégation cosmopolite, le symbole impérial n'avait pas été corrompu en se réduisant, comme nous l'avons dit, à une simple survivance, au milieu d'un monde en ruines ».

 

Les propos de Julius Evola rapportés plus haut ( extraits de Révolte contre le monde moderne) sont autant d'arguments ad verecundiam en faveur de l'explication historique bilatérale du déclin de la romanité. Ces arguments ont d'autant plus de valeur que, par affinité spirituelle, Julius Evola était naturellement porté à valoriser à l'extrême le monde romain et, par conséquent, à insister sur le rôle destructeur du christianisme des origines. Il a également rendu compte de la cause interne de la décadence de Rome : l'épuisement de sa tradition héroïco-guerrière. L'écroulement de l'Empire romain n'est pas uniquement tributaire de son hypertrophie bureaucratique ou de la misère matérielle dans laquelle il a laissé certaines couches de sa population. Si Jacques Benoist-Méchin évoque non sans raison, dans son très beau livre sur l'empereur Julien, « Hélios-Roi vaincu par la souffrance », on ne peut cependant attribuer la chute de la Rome antique à des motifs étroitement sociaux. Porteur d'une voie plus sentimentale d'accès au divin, le christianisme s'est dressé victorieusement sur l'arrière-fond crépusculaire d'une spiritualité romaine où l'idéal héroïque d' « impersonnalité active » n'était plus qu'un souvenir et d'où s'était estompée depuis longtemps la tension métaphysique propre à la paganité des origines. L'appel a la sentimentalité est le principal reproche que Julius Evola adresse au christianisme dans Révolte contre le monde moderne. Bien que déjà parsemé de nombreux élans de subjectivité honnête, ce livre reste dans l'ensemble marqué par un antichristianisme de tempérament dans la ligne d'Imperialisme païen, texte de jeunesse aux accents nietzschéens très prononcés. Ce n'est que bien plus tard, dans des oeuvres de maturité comme Masques et Visages du spiritualisme contemporain ou Les Hommes au milieu des ruines, que Julius Evola, surmontant définitivement affinités et répulsions, abordera le christianisme originel et ses divers développements historiques avec toute la sérénité nécessaire à une authentique exégèse traditionaliste.
                                                                                       

                                                  (voir aussi : "déclin de la Romanité 2")

 

 

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la haine de soi à la française

Publié le par Christocentrix

L'Histoire de France regorge de luttes intestines, de reniements, de lâchetés et de contretemps historiques dévastateurs : ils alimentent eux-mêmes des accès de repentance, parfois entrecoupés de cocoricos aussi tonitruants que démesurés voire ridicules.
Comment expliquer ces apparentes contradictions ? Traduisent-elles un manque d'équilibre mental collectif ? Jean-Charles Roche décrit cette maladie française dans maintes de ses manifestations et il apporte une clé permettant de comprendre ce mécanisme contradictoire. A une époque où on assiste à travers le monde politique et tous les participants de la vie sociale à une des poussées les plus violentes de la maladie, cet essai contribue à une meilleure compréhension de l'Histoire des Français et à une réflexion sur ce qui pourrait changer. Si on le voulait...

               Jean-Charles ROCHE, la haine de soi à la française, Edit. Osmondes, 2007.

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Pour un christianisme de liberté (Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

Penseur engagé dans son temps, Nicolas Berdiaev (1874-1948) ne cessa jamais d'affirmer sa foi en la liberté et la dignité de l'esprit humain. Il professait «un christianisme de liberté et de création, non d'autorité et de tradition» et prônait une conception mystique de l'Église.
ber_55-009.jpgberdiaev christianisme de liberté
 Dans les textes rassemblés ici, Berdiaev réfléchit à des questions philosophiques et religieuses qui, en plus de toucher au coeur de son oeuvre, demeurent d'une actualité brûlante : la signification de la liberté religieuse et de la liberté au sein de l'Église, la justification de Dieu face à l'immensité du mal et des souffrances humaines, l'importance du dévoilement de la nature créatrice de l'homme, qu'il oppose à la recherche du salut pour soi seul. Il s'interroge sur les défis posés par l'athéisme au chrétien désireux de défendre sa foi, mais honteux des abus commis au nom du christianisme à travers l'histoire, et explique pourquoi l'on devrait juger le christianisme à l'aune de ses préceptes, et non du comportement des chrétiens ou des errements de l'Église historique.
Quatre des cinq articles réunis ici sont inédits en français ; le cinquième n'est paru que dans les années 1930. Écrits à des moments cruciaux de l'existence de Berdiaev - peu après sa conversion, à la suite de son départ de Russie soviétique en 1922 et dans les premières années de son exil en France -, ces essais donnent à voir les idées-forces de sa conception du christianisme. L'introduction vise à situer l'oeuvre dans sa vie. Grâce à des sources inédites et souvent méconnues de ses biographes, en particulier le journal intime de sa femme et des articles difficiles d'accès, elle retrace le parcours spirituel de Berdiaev.

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МАТУШКА ВОДА

Publié le par Christocentrix

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un Voyageur dans le Siècle (Bertrand de Jouvenel)

Publié le par Christocentrix

..."Je suis né dans un tout autre monde que celui où vivent aujourd'hui mes lecteurs.

Pendant trois quarts de siècle, tout juste, j'ai été porté par le flux de l'histoire à travers une longue suite de scènes différentes, voyageur qui n'a pas choisi son itinéraire, fétu sensible et conscient emporté par le fleuve. Ce sont les impressions de ce voyage que j'ai tenté de rapporter. Il ne s'agit donc aucunement d'une histoire, ni d'une autobiographie. Il s'agit de rapporter aussi fidèlement que possible ce que j'ai vu, comme je l'ai vu sur le moment. Ce que je voudrais, c'est faire du lecteur un compagnon de voyage qui, éloigné de la fenêtre du train, m'entend lui rapporter à mesure les images qui défilent sous mes yeux. C'est, dirais-je ambitieusement, lui faire quelque peu revivre le passé comme présent. C'était là une grande ambition qui s'est trouvée incomparablement plus difficile à réaliser que je ne l'avais imaginé. Revivre le passé, ce n'est pas seulement évoquer quelques images gravées dans la mémoire, c'est aussi et surtout les situer dans le contexte de l'époque, dans les rapports alors existants, dans ce que l'on pensait et savait, ou croyait avoir. Ici, il y a danger de réformer inconsciemment les vues et jugements d'alors, en y injectant ce que l'on pense et sait à présent. Contre ce danger, j'ai lutté de mon mieux. Quand il y avait lieu d'expliquer des événements à partir d'informations subséquentes, je l'ai signalé...

 

...En 1914 à commencé ce qui est pour l'Europe ce qu'avait été pour la Grèce la Guerre de Trente Ans. Assuremment, l'entre-deux guerres a été d'une toute autre durée que l'armistice de Nicias. Mais deux secousses se situant aux deux extrémités de nos trente ans ont été d'une ampleur inconnue et inimaginée. Et la seconde fut la conséquence de la première....

....Au sortir de la première guerre, on peut un moment croire qu'au prix d'immenses sacrifices humains, l'Europe réalise le rêve quarante-huitard : les absolutismes balayés, les nationalités reconnues; en tous pays un régime d'assemblée, au-dessus des Etats, une assemblée internationale à laquelle ils défèrent, et bientôt, les Etats-Unis d'Europe.

Comment de telles espérances ne survivraient-elles pas aux contradictions apportées par les faits? Et même les esprits sensibles à ces faits, et chez qui se développe l'inquiétude, ne peuvent aucunement se représenter l'horreur qui se prépare.
C'est vers une apocalypse que l'on marche. Comme si tout le sang stupidement répandu dans une guerre entreprise à la légère avait été une vaste libation à des démons inconnus. Démons qui insuffleraient leur force à des acteurs féroces et aveugleraient les bien-intentionnés. Il faudrait un Eschyle, un Dante ou un Shakespeare pour exprimer avec une ampleur suffisante le drame de l'Europe, emportée par les Furies et perdant son visage civilisé.

 

Mon propos est modeste. C'est de rapporter au lecteur les impressions successives d'un témoin; mais, il faut le souligner, les impressions seraient différentes en compagnie d'un autre témoin : mes impressions de voyage à travers le siècle dépendent de mon point de départ, de mon itinéraire personnel, des rencontres que j'ai faites, des scènes auxquelles j'ai assisté. Elles dépendent aussi de mon caractère, de mon tempérament, de mes goûts. Et il faut ajouter, des camaraderies et amitiés....

 

...En 1962, dans une autre publication, j'entendais alerter les esprits sur le démenti que les conduites humaines peuvent apporter à un raisonnement logique. Et la valeur pratique de ce livre, à mes yeux, est d'illustrer ce démenti, de faire partager au lecteur la déconvenue éprouvée lorsqu'on vit se dissiper l'image d'une Europe toute en démocraties, et couronnée par un Parlement international, manquer la réconciliation franco-allemande, grandir la force allemande et la France se diviser, et puis l'histoire prendre un tour dramatique au-delà du concevable. Tout cela, c'est de l'histoire, mais la faire revivre comme elle a été sentie, avec la montée d'angoisse, avec le « Que faire? », peut-être cela fera-t-il connaître combien il faut être vigilant pour préserver une marche « moins accidentée » et « moins dramatique »....

 

...Ecrire ce nouveau livre a été une sorte de descente aux Enfers, pour y revivre ce que j'avais voulu oublier, pour y retrouver des amis malheureux. L'entreprenant, je ne soupçonnais pas combien il me ferait souffrir. Car ce que j'avais voulu le récit d'un spectateur devenait peu à peu, nécessairement, le lamento d'une génération; lamento sur la marche de cette génération, de l'euphorie des années 20 à l'angoisse des années 30, au désarroi des années 40.... Puisse le récit des malheurs d'une génération mettre en garde celle de mes lecteurs".

 

                                        Un Voyageur dans le Siècle, 1903-1945, Bertrand de Jouvenel (1979).

 

 

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Foi orthodoxe contre pagano-christologie

Publié le par Christocentrix

L'Église Orthodoxe, jadis la seule Église (indivise) du Christ dans le monde, dès l'origine confessa la foi en l'Evangile, sans dévier à gauche ou à droite, et sans davantage se fier ni aux autres religions, ni aux philosophies païennes, ni aux sciences naturelles. Car lorsque l'on suit un guide qui voit et qui est clairvoyant, il est inutile de demander son chemin aux mal-voyants et aux aveugles.
Ayant une foi totale en Christ et en Sa Bonne Nouvelle, les maîtres et les Pères de l'Église rejetèrent vigoureusement les philosophies hellènes et les mystères de l'orient méditérrannéen. Ce fut aussi le cas de ceux qui avaient été formées à la philosophie à Athènes, comme Chrysostome, Basile le Grand et Grégoire le Théologien, ainsi que de ceux qui étaient originaires d'Égypte ou d'Orient, comme saint Antoine, Macaire, Isaac le Syrien, Éphrem le Syrien et d'autres. Ce sont justement ces saints Pères versés dans les mystères de la foi, les plus versés aussi dans les philosophies païennes, les connaissant de première main et dans leur langue maternelle, qui étaient les plus farouches défenseurs de la seule foi salvatrice, la foi en l'Évangile, la foi en la Bonne Nouvelle du Fils de l'homme descendu du ciel. Ils ne toléraient pas le moindre compromis avec qui que ce soit et quoi que ce soit qui fût de la terre et terrestre, qui fût de l'homme et selon l'homme, et qui se fût formé ou manifesté en dehors du Christ et de Son Évangile. On sait, par exemple, avec quelle fougue Chrysostome critiquait Socrate et Platon, les stoïciens et les épicuriens et les autres philosophes hellènes éminents. Non seulement il ne les mentionnait pas à l'appui d'un quelconque enseignement de l'Evangile - bien qu'il y eût chez certains d'entre eux des paroles analogues aux paroles évangéliques - mais il les rejetait comme délétères et funestes pour l'âme.


Il n'en fut pas de même avec les maîtres hétérodoxes, oh non ! Craignant le monde et ayant une foi "chancelante" en l'Évangile, ils eurent recours, pour démontrer la vérité de la révélation du Christ, à la philosophie hellène, aux mystères orientaux, aux sciences naturelles de l'Occident. Ainsi des écoles diverses et opposées firent-elles leur apparition dans les églises hérétiques. Les unes s'inspiraient de Platon, les autres d'Aristote, les troisièmes des Stoïciens, les quatrièmes de Plotin, les cinquièmes des mystères orientaux, les sixièmes de la théosophie indienne, et ainsi de suite ; à une époque plus récente cependant, certaines de ces écoles se fondaient entièrement sur les sciences naturelles, les considérant comme moins mythiques que les mystères religieux orientaux. Les théologiens hérétiques d'antan rivalisaient pour savoir lequel introduirait dans sa théologie le plus éminent des philosophes hellènes. Ainsi les catholiques romains eurent-ils recours à Aristote et les luthériens à Platon ; d'autres encore, des groupes protestants, adoptèrent Plotin et d'autres penseurs néoplatoniciens. Ils les mêlèrent et les mélangèrent à la Bonne Nouvelle du Christ et affaiblirent et rendirent celle-ci triste. À une époque plus récente cependant, toutes les églises hérétiques commencèrent à construire des murs de soutènement pour l'Evangile à partir de théories scientifiques. On érigea en absolu de nombreuses théories scientifiques, bien que les plus éminents scientifiques de notre époque eussent cessé de considérer même les sciences positives - et a fortiori les théories - comme quelque chose d'absolu. Comme les soldats de Pilate revêtirent le Christ Seigneur d'un manteau de pourpre à bas prix et comme Hérode Le couvrit d'un vêtement blanc, ainsi les théologiens hérétiques revêtirent le Sauveur de l'habit bon marché de la philosophie païenne et de la fausse science. Pour mieux, soi-disant, Le vêtir et Le couvrir de parures ! Or, dans un cas comme dans l'autre, le Christ fut pareillement bafoué et humilié par cette pagano-christologie.


L'Église Orthodoxe est la seule dans le monde à avoir sauvegardé la foi en l'Évangile en tant que Vérité unique et absolue (1 Tm 3, 15), qui n'a besoin ni de l'appui ni de l'aide d'une quelconque philosophie ou science de ce monde. Allons-nous encercler et soutenir le Bien éternel et accroître la Lumière céleste par les feux fumigènes d'un charbon de bois et d'une huile minérale. Notre glorieux Seigneur a dit : De la gloire, je n'en reçois pas qui vienne des hommes (Jn 5, 41). La position des hérétiques est justement contraire à celle du Sauveur du monde. Ils recherchent la gloire des hommes. Ils craignent les hommes. C'est pourquoi ils s'accrochent aux hommes dits « célèbres » de l'histoire de l'humanité, pour trouver des confirmations de l'Évangile et complaire davantage aux hommes de ce monde. Ils se justifient en disant : « c'est pour nous les concilier ». Mais comme ils se trompent amèrement ! Plus ils louent le monde - pour le rapprocher prétendument de l'Église - plus ce monde loué par eux s'éloigne de l'Église. Plus ils se montrent « savants », « non spirituels », « contemporains », plus le monde les méprise. En vérité, il est impossible de se concilier et le monde et Dieu. En outre, tout chrétien sait par expérience que l'on peut à la rigueur complaire à Dieu par la vérité et la justice, tandis que l'on ne peut aucunement complaire au monde, ni par la vérité ni par le mensonge, ni par la justice ni par l'injustice. Car Dieu est éternel et immuable, tandis que le monde est temporaire et changeant.

Quelles sont les conséquences de ces courbettes au monde hérétique ? Dévastatrices. Vraiment dévastatrices pour l'Évangile, pour la vie individuelle et sociale des peuples hérétiques. Dévastatrices pour la foi, pour la culture, pour l'économie, pour la politique, pour la morale. Eh oui, pour tout et pour tous. Car notre rapport au Christ, le Messager de la Bonne Nouvelle, détermine, avec une précision mathématique tous nos autres rapports à tout et à tous. Tandis que le Christ a dit : Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jn 15, 5), le monde hérétique exprime de mille manières cette pensée : « Sans le Christ nous pouvons tout faire. » Toute la culture moderne est un défi au Christ. Toutes les sciences modernes sont en compétition, et c'est à celle qui frappera le plus fort la science du Christ. C'est une révolte de vulgaires servantes contre leur maîtresse que la révolte des sciences de ce monde contre la science céleste du Christ. Or de nos jours cette révolte s'achève par ce qui est écrit, et cela d'une manière on ne peut plus claire : Dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous (Rm 1, 22).
Vraiment, on ignore où se trouve la plus grande folie du monde moderne, séparé du Christ : est-ce dans la vie personnelle de l'individu ? est-ce dans l'école ou dans la politique ? est-ce dans le système économique ou dans les lois ? est-ce dans la guerre ou dans la paix?  On est arrivé partout à la pleine expression de ces deux choses : la vulgarité et la brutalité. Et plus le Christ est absent, plus la vulgarité et la brutalité sont grandes. Le mensonge et la violence triomphent.

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Alpha et Omega

Publié le par Christocentrix

Il faut donc se résigner à laisser mourir cette civilisation moderne dont nous pouvons à peine nous disjoindre tant nous sommes encore happés en son processus. Elle meurt comme toutes celles qui l'ont précédée. Rien ne la sauvera, parce que sa tentative de se soustraire au rythme de la vie et de la mort par les artifices de la technique et de la science est encore une intégration anticipée dans le cycle qui affecte tout ce qui est humain. Rien ne la sauvera, pas même le christianisme. Ne nous leurrons pas d'espoirs. Le christianisme ne sauve que l'éternel en l'homme, et le cycle n'est que l'image lointaine de l'éternité. L'homme n'échappe au cycle qui règle la nature que par le surnaturel ou par le désespoir absolu : le cercle n'est ouvert que par en haut ou par en bas. En cette fin de civilisation, il s'agit d'assurer le salut de ce qui ne périt pas, de ce qui se rapproche le plus de l'éternel : le rapport fondamental de l'homme à la Création et, au delà de celle-ci, au Créateur, en le vivant le plus possible en lui-même et en ses ramifications essentielles.

Devant les sagesses toutes écroulées et tous les nouveaux paganismes d'un monde mourant d'avoir fui son créateur, pouvons-nous tarder encore à retisser dans la fidélité la tunique sans couture de l'unique Sauveur.
Le grand Pan est mort : tous les oracles se sont tus. Ce qu'il y avait de nostalgie divine dans la sagesse de l'Acropole ne peut plus attendre davantage que nos voix réconciliées attestent enfin la Sagesse du seul Icare remonté aux cieux : le crucifié du Golgotha. L'Alpha du matin éternel peut seul nous faire rejoindre par dessus le chaos l'Oméga du jour sans plus de soir.

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