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Kamarianos

Publié le par Christocentrix

Vous pouvez retrouver Kamarianos directement sur sa chaine : http://www.youtube.com/user/Kamarianos

 

 

 

 

 

 

 

 

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simandre

Publié le par Christocentrix

 

 

 

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enclaves serbes du Kosovo

Publié le par Christocentrix

de tristes nouvelles concernant nos frêres des enclaves serbes du Kosovo...,  par ce site :  http://www.national-hebdo.net/spip.php?article1287    et

http://www.national-hebdo.net/spip.php?article1285

 

rappel :

on peut aider en souteant les projets de : http://www.solidarite-kosovo.org/fr/nous-aider

 

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Portez mon joug (suite)

Publié le par Christocentrix

Porter sa croix

L'image du joug proposée aux disciples est extrêmement proche d'une autre image proposée elle aussi par Jésus à quiconque veut devenir son disciple: « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive » (Mt 16.24). La croix, dans le message évangélique, est aussi incontournable que le joug pour le disciple. Dans les deux cas, il s'agit pour le disciple de « porter », et c'est exactement le même verbe grec qui est utilisé : porter sa croix et porter le joug.

 Cependant, la première différence entre le joug et la croix, c'est le possessif qui les qualifie : « mon » joug et « votre » croix. La seconde différence, c'est que le joug se porte à deux, alors que la croix se porte seul ; cela fait même partie du supplice que de porter seul sa croix jusqu'au bout. Nous faut-il donc renoncer au merveilleux compagnonnage du Christ lorsqu'il est question de la croix ? Y aurait-il pour nous d'abord le joug avec lui, puis la croix tout seul ?

Il est frappant de noter que l'invitation à porter sa croix se trouve dans Matthieu (16.24), Marc (8.34) et Luc (9.23) et que ces trois mêmes Évangélistes sont d'accord pour dire que Jésus n'a pas réussi à porter lui-même sa propre croix ! Il n'y est pas arrivé ! Il a flanché en cours de route...

Comment cela Seigneur ? Me demanderais-tu de faire ce que tu n'as pas réussi à faire ? jamais, Seigneur, tu n'as exigé d'un disciple de faire plus que ce que tu as toi-même fait ! Voudrais-tu maintenant que je porte ma croix, quand tu n'as pas porté la tienne... ?

Au moment où Jésus a ployé sous la charge, l'autorité romaine a eu pitié ; elle a mobilisé un certain Simon de Cyrène pour porter la croix du Christ. Et Luc précise alors que Simon s'est placé « derrière Jésus » pour porter avec lui sa croix (23.26). Ils l'ont portée ensemble. Le Christ a bénéficié d'une grâce. Lorsqu'il a fléchi sous sa croix, il a senti que quelqu'un venait à son aide. Il a certainement perçu derrière lui le silence de sa présence, le silence de son effort. Et il a éprouvé le merveilleux soulagement d'une aide inattendue. Sans rien demander il a pourtant bénéficié d'une incroyable pitié, celle de ses impitoyables bourreaux ! Crois-tu, pourrait nous dire le Christ, que je ne sais pas ce que c'est que de ployer sous une croix, d'être écrasé, accablé, et de flancher ? Crois-tu que ma pitié est moindre que celle d'un tyran et que je ne te ferai pas grâce... ?

Faisons silence et portons notre croix ! Les fidèles disciples du Christ qui ont porté leur croix sont unanimes pour rendre le même témoignage : au moment où la charge devient trop lourde et même insupportable, au moment où l'on tombe, voilà que soudain la charge se fait plus légère, voilà qu'une présence inattendue se manifeste dans le silence de l'effort. Quelqu'un est là, derrière nous, à la place de Simon de Cyrène. Le moment venu, tu reconnaîtras bien qui est là, derrière toi, en silence, portant avec toi ta croix... Tu le reconnaîtras au bruit de son pas, pour l'avoir entendu avec toi sous le joug...

Que veut-il que nous apprenions de lui ?

Revenons à l'image du joug, au pas à pas du quotidien avec le Christ, à cette école qui nous est proposée pour devenir disciple.  Qu'allons-nous donc apprendre du Christ ? Lui-même donne la réponse : « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur ». Voici deux vertus du Christ : la douceur et l'humilité ; deux vertus parmi toutes celles qui sont les siennes, et qu'il veut nous enseigner pour que nous les fassions nôtres. Pourquoi donc mettre en avant ces deux-là plus particulièrement ? Tout simplement, me semble-t-il, parce que ces deux vertus sont par excellence celles qui sont les plus indispensables lorsqu'on porte un joug, afin que cet engin de travail ne devienne pas un engin de supplice. Plus une bête est douce et humble et plus son joug lui devient doux et léger, et devient aussi doux et léger sur les épaules de l'autre. La douceur et l'humilité : deux qualités essentielles pour le compagnonnage avec le Christ. Être sous le joug avec le Christ, c'est découvrir combien il est doux et humble ; c'est expérimenter cette douceur et cette humilité, l'expérimenter concrètement, en en étant le premier bénéficiaire. Plus on chemine dans la foi, au quotidien de l'existence, et plus on mesure à quel point le Seigneur est doux et humble envers nous, à quel point c'est une bénédiction d'avoir un tel maître à son côté ; et plus on s'efforce alors de devenir soi-même doux et humble, pour marcher en meilleure harmonie avec lui.Jean Cassien a noté que seuls les doux et les humbles savent vraiment aimer. Il a certainement raison. L'enseignement du joug au quotidien le confirme.

La nuque raide

Le contraire, manquer de douceur et d'humilité, c'est avoir une « nuque raide », et donc être particulièrement inapte à porter un joug. Avoir la nuque raide, est une expression fréquemment employée dans l'Ancien Testament pour décrire l'orgueilleuse insoumission d'Israël devant Dieu, son refus d'être enseigné par Dieu. Le premier emploi de cette expression est plein d'humour de la part de Dieu. Lorsqu'elle apparaît, en effet, pour la première fois, c'est dans la bouche de Dieu, au moment où celui-ci informe Moïse que le peuple s'est fabriqué un veau en or (Ex 32.9). Au dire d'Israël ce veau représente l'image de Dieu qui a fait sortir le peuple d'Égypte. Un veau, dans le métal le plus précieux : voilà de quoi faire honneur à Dieu ! Mais pour Dieu, ce veau n'est qu'une caricature, non pas de lui, mais du peuple, car en fin de compte Israël a une nuque aussi raide que celle d'un veau en or ! Un peuple indocile et orgueilleux, sur lequel aucun joug ne peut être posé : voilà bien ce que nous sommes en vérité !

La douceur

Sous un joug, la douceur est un immense bienfait pour le compagnon d'attelage, car elle évite maintes souffrances. Le moindre geste brusque, en effet, entraîne des à-coups violents qui font que le joug engendre des souffrances. Le moindre écart soudain, la moindre rebuffade fait mal à l'autre, aussi bien qu'à soi-même, d'ailleurs, car le joug blesse les deux nuques. Heureusement pour nous, le Christ est admirablement doux et nous bénéficions à tout moment de cette douceur. C'est bien sous le joug, au pas à pas du quotidien que nous découvrons et vérifions cette douceur, et non dans des livres de spiritualité ou des discours théologiques. L'apprentissage de la douceur du Christ est dans l'apprentissage de la vie à son côté. Que peut nous enseigner le Christ dans sa douceur, sinon à devenir nous-mêmes doux, à son image, à son contact ? Si par sa douceur le Christ nous évite bien des souffrances, il est bon de nous épargner aussi des souffrances, en devenant nous-mêmes doux. En effet, la moindre de nos brusqueries, de nos rebuffades, de nos réactions violentes, nous blesse et blesse le Christ par la même occasion. Ces blessures que nous nous infligeons à nous-mêmes, à cause de notre manque de douceur, ne sont pas une punition infligée par le conducteur de l'attelage, ni même par le Christ. Elles sont le fruit de notre propre attitude ; elles découlent de notre manque de douceur, de nos révoltes, de notre insoumission. Nous nous faisons mal à nous mêmes par notre insoumission, notre désobéissance à Dieu. C'est un aspect de la souffrance dont il est bon d'avoir conscience. Plutôt que d'accuser Dieu de nous punir, reconnaissons que par notre insoumission à Dieu nous nous faisons mal à nous-mêmes.

La docilité

Le mot grec traduit par « doux » (praüs) signifie aussi « apprivoisé », en parlant d'un animal, c'est-à-dire « docile ». Les deux sens du mot grec donnent en français deux mots aux sonorités proches, comme en latin : dolcis et docilis ; mais restons-en au grec et gardons ensemble les deux sens du même mot.  Sous un joug, le principal bénéficiaire de la douceur est le voisin d'attelage, alors que la docilité est avant tout orientée vers le bouvier, à savoir Dieu, en ce qui nous concerne. Autant le Christ est doux envers nous, autant il est docile envers son Père, obéissant à sa parole, entièrement soumis à ses commandements, à sa volonté. « Père, non pas ma volonté, mais que ta volonté soit faite » (Lc 22.42).

L'obéissance n'a pas toujours bonne presse, aujourd'hui, même dans l'Église, car elle connote pour nous la servilité, l'avilissement. L'obéissance que nous découvrons en Jésus envers son Père n'a rien de servile, elle est une obéissance pleine d'amour, une soumission volontaire, libre, dictée par le seul amour. C'est le contraire même de la nuque raide. Ce que le Christ attend de nous, notre docilité à la parole de son Père, à sa volonté, nous la découvrons non pas simplement dans des livres, mais dans le quotidien, quand nous nous appliquons à vivre à son côté. La docilité dont parlent les Évangiles, nous l'assimilons vraiment en essayant d'en vivre, dans le compagnonnage du Christ. C'est l'école du joug qui nous enseigne à devenir nous-mêmes obéissants à Dieu. C'est du Christ que nous apprenons vraiment l'obéissance. La docilité à Dieu est affaire d'abandon. Non pas l'abandon de ce que nous avons, mais l'abandon de ce que nous sommes. Il s'agit moins d'abandonner quelque chose que de nous abandonner nous-mêmes à Dieu, nous abandonner par amour. L'abandon au Père se vit dans l'obéissance confiante et aimante, au côté du Christ qui, dans sa docilité, vit lui-même parfaitement cet abandon. Cela aussi est l'affaire de toute une vie...

Douceur et docilité ne font qu'un ; c'est un même mot grec, et ce n'est pas pour rien ! Si tu veux tout savoir de ce qu'ont transmis les Pères, et si dans ta sagesse tu veux être doux avec tes frères, sache que c'est en étant docile à Dieu que tu deviendras véritablement doux avec les autres. Et c'est bien vrai ! Ce que les Pères disent là, ils l'ont appris du Christ dans leur compagnonnage avec lui sous le même joug.

D'où vient notre manque de docilité envers Dieu ? De notre orgueil, assurément ! De notre prétention à vouloir nous diriger nous-mêmes, à vouloir nous passer du conducteur d'attelage, à savoir mieux que lui ce qu'il nous convient de faire ! L'orgueil nous rend insoumis à Dieu et violents envers nos frères. L'orgueil est si perfide et subtil qu'il nous fait croire que nous pouvons aimer Dieu sans lui obéir. Aimer Dieu en se permettant de lui désobéir, c'est tomber dans le piège de l'illusion tendu en secret par l'orgueil.

Si l'orgueil est ainsi la source de l'indocilité, alors on comprend pourquoi Jésus, en plus de la douceur, est amené à parler de l'humilité, non pour se mettre en avant dans son humilité (ce qui serait une subtile marque d'orgueil !), mais pour nous faire comprendre tout simplement d'où vient sa douceur, quelle en est la source, pour l'éclairer, nous la faire découvrir, nous l'enseigner et nous montrer ainsi le véritable chemin de la docilité à Dieu.

L'humilité du coeur

Être humble, c'est une chose, mais être humble de coeur en est une autre, infiniment plus extraordinaire. Les Pères ont finement noté qu'il y a, en réalité, plusieurs degrés d'humilité. Selon l'analyse de Nicétas Stéthatos, par exemple (au XIIè siècle), il y a d'abord l'humilité du langage : c'est le premier degré de l'humilité, le plus facile, le plus accessible pour celui qui veut bien s'en donner la peine, avec l'aide de Dieu bien entendu, car sans Dieu tout effort d'humilité ne fait que produire l'orgueil. A force de combat spirituel, de détermination humaine et de secours divin, l'humilité de la parole est assez aisément accessible.

Le deuxième degré, moins fréquent, moins accessible, plus difficile, c'est l'humilité du comportement. On peut, en effet, être humble dans ses propos, sans être encore humble dans son attitude. On peut avoir un discours humble et un comportement orgueilleux, ce qui révèle combien l'orgueil arrive encore à se cacher derrière des paroles humbles. Parvenir à l'humilité du comportement est le fruit d'un long combat spirituel de tout instant, demandant un effort acharné sur soi-même et une totale collaboration de la grâce de Dieu.

Le troisième degré d'humilité est proprement inaccessible à l'homme et pure grâce de Dieu : c'est l'humilité du coeur. S'il y a un fossé entre l'humilité du langage et l'humilité du comportement, il y a un abîme entre l'humilité du comportement et l'humilité du coeur ! Nul parmi les humains n'a pu franchir cet abîme, sinon le Christ et ceux qu'il a rendus semblables à lui par sa grâce. L'humilité du coeur est en premier lieu l'humilité de Dieu lui-même, du Père, du Fils et de l'Esprit Saint.

Sous le joug, au pas à pas du côte à côte avec le Seigneur, l'Esprit Saint nous donne de découvrir petit à petit l'extrême humilité du Christ jusque dans la profondeur de son coeur. Et c'est merveilleux de pouvoir découvrir en même temps, petit à petit, dans les récits évangéliques combien est grande cette humilité. Merveille, car avec elle se révèle aussi, en même temps, la profonde humilité du Père et du Saint Esprit. L'humilité du coeur, c'est la profondeur du mystère de l'amour divin.

Découvrir petit à petit, sous le joug, combien le Christ est doux et humble de coeur plonge notre propre coeur dans un silence contemplatif. Découvrir l'humilité du coeur du Christ, c'est pénétrer dans le mystère du coeur du Christ, dans la profondeur inaccessible de son coeur... Cela relève du miracle, bien sûr ! Qui peut, en effet, sonder la profondeur du coeur du Christ, sinon celui qui « sonde les profondeurs de Dieu » (1 Co 2.10), à savoir le Saint Esprit ? Découvrir donc petit à petit, sous le joug, l'humilité du coeur du Christ, c'est être conduit par l'Esprit Saint, façonné lentement par lui, transfiguré petit à petit. Seul un regard transfiguré, un coeur transfiguré, peut entrer dans le mystère du coeur du Christ et le suivre sur le chemin de l'humilité.

Ce passage de l'Évangile a ceci d'unique qu'il est le seul de toute la Bible à parler du coeur de Jésus. Personne d'autre que Jésus n'a parlé du coeur de Jésus. Seul le Père le connaît et seul l'Esprit peut nous le révéler, car lui seul peut aussi venir à bout de notre orgueil, qui nous rend aveugles et sourds à ce sujet.

Cheminer sous le joug, c'est donc, en fin de compte, être habité par le Saint Esprit, à côté du Fils, sous la conduite du Père. Ce pas à pas dans le mystère trinitaire conduit dans le silence de l'émerveillement...

La synergie

« Sans moi vous ne pouvez rien faire »: cette parole du Christ rapportée par l'Évangile de Jean (15.5) rejoint parfaitement l'image du joug. L'image du joug est sans doute la meilleure manière de parler de la synergie, c'est-à-dire de la collaboration d'effort, de la mise en commun des énergies en une seule qui en est la résultante. Quand deux bêtes de somme sont sous un joug, ce qui est mesurable ce n'est pas l'énergie de l'une ou de l'autre, mais l'énergie des deux ensemble, non pas le travail effectué par l'une ou par l'autre, mais celui des deux ensemble.

En nous invitant à prendre son joug, le Christ nous invite à une vie en synergie avec lui, une vie telle qu'il ne nous est plus possible de savoir ce qui vient de lui ou de nous. Sous ce joug d'amour et d'humilité, personne ne va faire des comptes, mais chacun va humblement attribuer l'essentiel à l'autre.

Sous le joug il n'existe donc plus aucune oeuvre propre, aucune oeuvre personnelle, mais une oeuvre commune. C'est la seule école où il n'est pas possible d'apprendre l'individualisme. La seule école où la première personne du singulier cède le pas à la première du pluriel, en sorte que le disciple ne pourra plus jamais dire : « voilà ce que j'ai fait », mais seulement « voilà ce que nous avons fait, nous deux ensemble... ». Et, s'émerveillant devant ce constat, il fera humblement silence sur lui-même, sans cesser de rendre gloire au Seigneur.

A regarder de plus près encore, le travail effectué par un attelage est non pas l'oeuvre des bêtes attelées, mais l'oeuvre du bouvier qui conduit l'attelage, car sans lui plus rien n'est possible ; les bêtes, livrées à elles-mêmes, seraient incapables de mener à bien leur ouvrage. C'est lui qui réalise tout, dans sa manière de mettre au travail, de faire travailler. Quand un travail est bien fait, ce n'est pas l'attelage que l'on admire et glorifie, mais celui qui l'a conduit de sa main experte, avec tout son art

La synergie parfaite est dans l'obéissance commune au conducteur de l'attelage, dans l'harmonie, dans une sorte de complicité avec lui. Alors, la fatigue ne compte plus ; elle disparaît même, tant le joug est doux et le fardeau léger.

Encore la synergie

Non seulement nous avons découvert que le temps de formation des disciples est un temps où s'apprend la synergie avec Jésus, à côté de lui, sous le même joug ; mais nous découvrons aussi dans l'Évangile que cette même synergie demeure, alors que les disciples cessent d'être disciples à proprement parler, et deviennent apôtres, envoyés en mission.

On pourrait penser que le joug convient très bien pour décrire la période d'apprentissage, les trois années passées par les douze disciples aux côtés du Christ et que cette image ne conviendrait plus pour leur envoi en mission. En effet, on imagine bien, alors, les apôtres volant de leurs propres ailes, mettant en application, sans le Christ, tout ce qu'ils ont appris de lui. Or, il n'en est rien ! Dans les deux derniers versets de l'Évangile de Marc, il nous est dit que le Ressuscité est élevé au ciel à la droite du Père et que les apôtres partent en mission sur la terre. Or, curieusement, dans ce passage qui rend compte de la séparation et de la dispersion, il est ajouté cette précision essentielle, paradoxale, mais combien vraie pour nous, aujourd'hui encore: « Le Seigneur était en synergie avec eux » (16.20).

La synergie du joug demeure et demeurera tant que les disciples seront en mission sur la terre, alors même que le Fils est assis à la droite du Père ! Car le Christ est tout à la fois au ciel et sur la terre, près du Père et près de nous. L'image du joug demeure et dit la collaboration incessante du maître avec ses disciples : « Je suis avec vous jusqu'à la fin du monde », dit le Ressuscité, au moment de rejoindre son Père (Mt 28.20).

Sur la croix, Christ seul est à l'oeuvre. De ce fait, nous ne participons en rien à l'oeuvre du salut. Cela n'est pas à remettre en cause. Mais si le Christ est seul à l'oeuvre dans notre salut, il n'y a pas de sanctification ni de mission sans notre participation. Dès lors qu'il s'agit de vivre le salut reçu du Christ, la synergie est indispensable.

Et je vous donnerai le repos

Le repos : telle est la perspective que Jésus envisage pour nous, sous forme de promesse. Dans la vie spirituelle, le repos n'a rien à voir avec l'oisiveté. Cela va de soi, mais il est bon peut-être de le préciser. L'oisiveté est la fille du relâchement et de la négligence ; elle écarte le travail, le fuit, le repousse, et fait tomber dans l'assoupissement, alors que le repos suit le travail et le couronne. Plus on a travaillé et plus on goûte le repos. Le repos révèle alors la beauté du travail effectué et donne aussi pour nous d'entrevoir déjà le bonheur du Royaume. La perspective envisagée par Jésus pour le temps d'apprentissage sous le joug, est donc bien le repos.

Que dire à ce sujet ? S'agirait-il simplement du repos éternel, à la fin des temps, quand le joug de la vie sera déposé ? C'est cela, en particulier, mais pas seulement. Sans voir si loin, et sans nier non plus cette perspective dernière, il est possible, dans un premier temps, d'envisager le repos reçu du Christ comme une réalité présente, ne serait-ce que dans le fait qu'il est plus reposant de travailler à deux que seul, et encore plus reposant de travailler avec un compagnon de joug particulièrement doux. Travailler avec le Christ, doux et humble de coeur, c'est éminemment reposant. La présence du Christ à nos côtés procure du repos, alors même que le joug est encore sur nos épaules. Travailler en synergie avec le Christ a quelque chose de reposant. C'est un don du Christ, lié au simple fait de sa présence.....

                                                                 - - -

Ce texte est un large extrait d'un commentaire de Daniel Bourguet, "Devenir disciple", édité aux éditions Olivétan, 2006, collection "veillez et priez".

(Ce passage est extrait du chapitre commentant le "venez auprès de moi", il est précédé d'un autre chapitre "Venez à ma suite..." et lui succède un autre commentaire sur "Demeurez auprès de moi...". Les trois chapitres forment une unité... ils sont à découvrir... l'ensemble forme un des meilleurs commentaires que j'ai trouvé sur ces passages de l'Evangile. Ceux qui trouvent que c'est spirituellement "nourrissant" et que l'auteur (dont j'ai déjà parlé) bénéficie d'un charisme particulier peuvent facilement se le procurer pour un prix modique).

 

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Portez mon joug !.... (le joug du Christ)

Publié le par Christocentrix

Devenir disciple du Christ, cela ne se fait pas pour nous, en un instant, en quelques heures, ni même en quelques jours, non pas à cause de l'incompétence du Maître, mais à cause de l'opacité de nos esprits, de la résistance de nos coeurs, de l'incohérence de nos désirs, de la lourdeur de nos existences humaines, de notre faiblesse spirituelle... C'est un long travail d'apprentissage. Après l'appel du disciple, qu'en est-il de sa formation auprès du Maître ?

Le mot « disciple » en grec, mathétès, dérive d'un verbe manthano, qui signifie « apprendre ». Ce verbe apparaît rarement dans les Évangiles, mais on le trouve une fois dans la bouche de Jésus dans l'expression « apprenez de moi ». L'unique emploi de cette expression mérite toute notre attention. Le texte où elle se trouve situe très bien les interlocuteurs de Jésus comme des disciples ou de futurs disciples, et Jésus comme le maître qui se propose de les former.

 « Apprenez de moi ! » : ce propos de Jésus est incontournable pour comprendre comment il entend instruire ses disciples, comment nous pouvons devenir disciples.

 « Venez auprès de moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos. Portez mon joug sur vous et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour vos âmes, car mon joug est doux et mon fardeau léger » (Mt 11.28-30).

Le jour de leur vocation, Jésus a dit à ses disciples « venez à ma suite » ; maintenant il emploie une expression légèrement différente, « venez auprès de moi », apportant à son propos une légère modification, dans le sens d'une plus grande proximité. Celui qui était toujours en marche, sans cesse en mouvement, semble vouloir maintenant s'arrêter, s'asseoir peut-être, observer une pause, au moins le temps d'un enseignement: « venez auprès de moi ».

La pause paraît être d'autant plus indispensable que Jésus s'adresse à des personnes fatiguées, qui ont bien besoin d'un temps d'arrêt : « venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos ». L'enseignement du Christ va trouver place dans un moment de répit, au milieu du tourbillon et des épreuves de la vie. Heureux disciples qui ont affaire à un maître bienveillant, attentif à leur fatigue.

 Un étonnant rabbi...

En disant « apprenez de moi », Jésus se présente comme un véritable maître, un véritable rabbin, comme on disait de son temps, mais un rabbin qui a profondément intrigué ses contemporains, car il se distinguait étonnamment des autres rabbins. En effet, de manière tout à fait singulière, Jésus est apparu comme un homme, que beaucoup ont appelé « rabbi », c'est-à-dire « mon maître », mais qui pourtant n'a pas été formé lui-même par un autre rabbin. On ne devient rabbin qu'après avoir été soi-même disciple. Or, dans le cas de Jésus, personne ne sait qui a été son rabbin. Par qui a-t-il donc été formé ?

Cette question n'a pas manqué d'être posée, et l'Évangile de Jean s'en fait l'écho, en rapportant les propos tenus dans le Temple de Jérusalem par quelques juifs qui le virent en train d'enseigner dans ce haut-lieu: « Comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point appris ? » Jn 7.15). On retrouve dans la bouche de ces juifs le verbe « apprendre », dont est dérivé le mot « disciple », ce qui revient à dire : « comment connaît-il les Écritures, lui qui n'a point été disciple ? »

Jésus n'élude pas la question et donne une réponse sans équivoque : « Mon enseignement n'est pas de moi, mais de celui qui m'a envoyé ». Non, Jésus n'est pas autodidacte, il a bien reçu son enseignement de quelqu'un, mais pas de n'importe qui, de « celui qui m'a envoyé », ce qui revient à dire : de Dieu lui-même ! Nouvel étonnement : aucun rabbin n'a été ainsi directement formé par Dieu ! Dieu est bien la source de tout enseignement, mais toujours à travers un intermédiaire humain. Singulier rabbin qui ne ressemble à aucun autre rabbin ! Qui donc est-il ? Un fieffé orgueilleux, un charlatan qui blasphème, ou l'envoyé de Dieu, l'envoyé du Père, comme il le prétend... ? Se mettre à son école, répondre à son appel, c'est faire un véritable acte de foi... « Venez auprès de moi ! Mettez-vous à mon école!... »

 ... et d'étonnants disciples

Pour ce qui est de l'étonnement, nous n'en sortons pas ! En effet, Jésus va encore surprendre, en interdisant à ses disciples de se faire appeler « rabbi ». Lorsqu'ils sont formés, en passe de devenir eux-mêmes rabbins, les disciples de Jésus ne doivent pas se considérer comme des maîtres. Jean Baptiste a des disciples (Jn 1.35 ; Lc 7.18 s) et il est appelé « rabbi » (Jn 3.26). Chez les pharisiens, les rabbins ont aussi des disciples (Lc 5.33), mais les disciples de Jésus ne sont pas de futurs maîtres : « Mais vous, leur dit Jésus, ne vous faites pas appeler Rabbi, car un seul est votre maître et vous êtes tous frères » (Mt 23.8).

Pourtant, après la résurrection, Jésus envoie ses disciples pour enseigner et leur prescrit alors de « faire des disciples » (Mt 28.19). De fait, il y aura des enseignants dans l'Église (Ac. 13.1 ; 1 Co. 12.28), mais les disciples formés par eux ne seront pas leurs disciples. Ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, ni Paul, ni Pierre, ni Jacques, ni aucun disciple n'aura des disciples ! Nul dans l'Église n'est disciple d'un autre que de Jésus. Les disciples formés par les disciples sont toujours considérés comme des « disciples du Seigneur » (Ac. 9.1).

Telle est donc, par rapport au judaïsme, la logique dans l'Église, selon la volonté du Seigneur : un seul a la qualité de maître, le Christ. Et tout disciple est disciple du seul Christ et de personne d'autre.

Après un temps de formation auprès de Jésus, les disciples seront donc à leur tour envoyés pour enseigner, pour faire de nouveaux disciples. Ils seront alors appelés « apôtres », c'est-à-dire « envoyés ». C'est un aspect de la vie des disciples qu'il nous faut bien garder présent à l'esprit, car cela donne un sens, une perspective à leur temps de formation, mais je n'en parlerai pas ici, pour me limiter au temps d'apprentissage du disciple au côté de Jésus, en sachant qu'il y a une suite, un prolongement : l'apostolat, l'envoi en mission. « Être apôtre »...c'est un autre sujet...

Portez mon joug

Entre « venez à moi » et « apprenez de moi », Jésus prononce un autre impératif, adressé aux mêmes personnes et qu'il est bon d'examiner maintenant, car il va décrire les conditions dans lesquelles va se dérouler l'enseignement proposé : « portez mon joug ».

Nous allons de surprise en surprise : voilà une expression qui est une image, certes, mais une image particulièrement étonnante.

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas se situer sur des bancs d'école, mais sous un joug ! Non pas au niveau théorique, mais d'emblée dans les conditions d'un travail pratique : le joug est un instrument de travail, et même d'un travail harassant, éreintant ! Curieux rabbin qui enseigne ainsi !

L'enseignement proposé par Jésus ne va pas non plus se donner dans un lieu saint : ni dans une salle annexe d'une synagogue, ni dans les parvis du Temple de Jérusalem, où il est formellement interdit de faire un travail servile. Il sera donné là où l'on porte un joug, c'est-à-dire en un lieu tout à fait profane, non pas le jour du sabbat, mais dans le quotidien de la vie, puisque les jougs sont proscrits comme est proscrit tout travail le jour du sabbat ou les jours de fêtes religieuses... Curieux rabbin, décidément !

Libres ou esclaves ?

À l'époque de Jésus, dans le contexte de la culture romaine, le joug pouvait évoquer l'image d'une soumission à un vainqueur. Après une guerre, en effet, les vaincus devaient « passer sous le joug », en s'inclinant sous un petit portique appelé « joug », en signe de soumission et d'asservissement. Mais il ne s'agit pas de cela ici. Jésus ne dit pas « passez sous mon joug », mais « portez mon joug », se situant ainsi clairement dans le registre du travail et non de la guerre.

Dans la Bible, porter un joug dénote un travail très fatiguant, le plus souvent effectué pour un étranger, dans un contexte d'esclavage. C'est ainsi qu'Israël a porté le joug de l'Égypte (Lv 26.13), de l'Assyrie (És 14.25), de Babylone Jr 28.2), et donc de tous les peuples qui se sont rendus maîtres de lui. Mais il ne s'agit pas de cela ici : Jésus ne se présente pas comme un dominateur ; il n'impose pas son joug, il le propose ! Il n'asservit pas, il invite : « Venez à moi, portez mon joug ». L'invitation est adressée à des gens libres, qui ont toute liberté de répondre, d'accepter ou de refuser.

Si l'on veut chercher un précédent dans l'Ancien Testament, il en est un qui apparaît clairement, car c'est aussi sous le mode d'une invitation que le joug est proposé, et c'est aussi pour former des disciples, et non pour enrôler de force des esclaves. Avant Jésus, c'est la Sagesse de Dieu qui lance l'invitation à qui veut bien l'entendre : « Venez à moi, gens sans instructions, installez-vous à mon école, mettez votre nuque sous le joug et que votre âme reçoive l'instruction » (Si 51.23,26). La proximité des paroles est frappante : Jésus se situe dans le contexte de la sagesse et non dans celui d'un envahisseur guerrier. Il se présente même comme la Sagesse de Dieu en personne ! Qui veut donc être sage n'a plus qu'à s'approcher de lui pour porter son joug. L'image du joug est celle d'un travail effectué dans la liberté, pour apprendre la sagesse de Dieu, et non d'un travail d'esclave au profit d'un tyran ou d'un oppresseur.

À quel type de travail nous faut-il alors penser ? À tout travail effectué au nom du Christ. Que ce travail soit de type diaconal ou bien qu'il s'agisse d'un travail intérieur, d'un travail sur soi : tout ce qui est fait sous le joug du Christ, sous son autorité, dans le quotidien de la vie, tout cela est un lieu d'apprentissage concret où se forme le disciple.

Venez à moi, vous tous fatigués et chargés !

L'image du joug pour un travail effectué dans le concret de la vie est intéressante, mais il faut bien reconnaître qu'elle apparaît tout à fait incongrue et même déplacée, voire inadmissible, quand on considère à qui s'adresse Jésus : « Vous, les fatigués et chargés ! ». Proposer un joug, et donc une charge supplémentaire, à des gens déjà chargés et fatigués, paraît une invitation choquante, inacceptable !

Que dis-tu Seigneur ? La vie est déjà bien assez pénible comme cela, le quotidien bien assez lourd à porter ! Comment peux-tu nous proposer quelque chose qui va être un poids supplémentaire ? Est-ce cela la sagesse de Dieu... ? y a-il un  malentendu ? car véritablement l'invitation de Jésus est une magnifique parole, sur le chemin de la Bonne Nouvelle du Royaume. Le joug est une grâce incomparable, dictée par un merveilleux amour. Prenons le temps d'écouter le Christ.

La grâce du joug

La particularité du joug est de n'être pas porté par un seul, mais par deux. D'autres instruments sont utilisés pour faire travailler un seul animal, mais le propre du joug est d'être posé sur deux nuques reliées entre elles, sinon ce n'est pas un joug. En proposant un joug, Jésus ne veut donc pas accabler celui qui souffre et qui n'en peut plus sous sa charge, mais au contraire répartir la charge sur deux, en adjoignant une autre personne. Proposer un joug à quelqu'un, c'est donc alléger sa charge de moitié. Ce n'est pas tout enlever, certes, mais c'est tout de même un immense soulagement, une véritable grâce.

Jésus ne se présente pas comme celui qui va supprimer toutes les difficultés de la vie, qui va faire disparaître tout ce qui peut peser. Ce serait faux de faire croire à un disciple qu'il n'aura plus rien à porter, plus de problèmes, plus de difficultés, de tentations, plus aucune charge... Jésus n'ouvre pas le chemin du rêve ou de l'illusion. Il fait face à la réalité de la vie, en proposant un allégement, un soulagement.

En plus de cela, la proposition du joug vient faire disparaître toute solitude. La difficulté de la vie, sa dureté, c'est aussi d'avoir à l'affronter seul et de porter seul son fardeau. La proposition du joug apporte un terme à la solitude. Désormais, je ne serai plus seul, mais avec un autre pour porter ce qui fait le poids de ma vie : quelle bonne nouvelle ! As-tu remarqué que la fatigue d'une tâche accomplie seul disparaît presque complètement, dès lors que cette même tâche est accomplie avec quelqu'un d'autre?  C'est un soulagement, et même parfois une joie, de partager avec un autre la fatigue d'un travail. La présence d'un autre est alors une grâce.

« Et vous trouverez le repos de votre âme » : lorsqu'on découvre ici que le repos annoncé par Jésus concerne l'âme, et donc que la fatigue de ceux que Jésus invite doit aussi être celle de l'âme, alors les propos de Jésus ouvrent de merveilleux horizons. La fatigue des épreuves, des soucis, des échecs, des péchés à porter, est d'autant plus pénible qu'elle affecte l'âme, le plus profond de l'être.

Nous voici donc placés devant de merveilleux horizons, seulement voilà : qui sera donc cet autre qui va prendre place à mon côté sous le joug proposé par Jésus ? Qui donc va pouvoir porter avec moi le fardeau de ma vie, le fardeau qui écrase mon âme ? Jésus ne le précise pas clairement, mais, à regarder de près, que veut-il dire au juste quand il dit : « portez mon joug » ?

Portez MON joug

On a souvent commenté l'image du joug, en faisant du Christ celui qui conduit l'attelage, après avoir posé son joug, comme fait un bouvier qui conduit deux bêtes de somme, mais cela sans jamais expliquer qui pouvait se trouver à notre côté pour porter avec nous le joug. L'image est alors faussée, car un joug nécessite deux personnes pour être porté. La question demeure incontournable : Qui donc est celui qui porte avec nous le joug ?

« Venez auprès de moi », commence par dire Jésus avant de parler de son joug. Venez auprès de moi, c'est-à-dire, venez à côté de moi... Je crois que tout s'éclaire : l'autre à mon côté, n'est autre que Jésus lui-même ! Son joug est bien le sien, celui qu'il pose sur mes épaules en même temps que sur les siennes, pour se joindre à moi et partager ainsi mes fatigues, mes fardeaux et mes charges, et tout ce qui accable mon âme... Merveille !

Quelle bonne nouvelle ! Mais aussi quel amour et quelle humilité de la part de Jésus, qui m'invite à m'approcher de lui pour qu'il se trouve ainsi à mon côté afin de porter avec moi le fardeau du quotidien de ma vie ! Quelle merveille que ce maître qui se met à côté de son disciple, au même niveau que lui, pour s'atteler avec lui à la tâche du quotidien ! Et quel allégement pour le disciple dans sa charge, quel soulagement ! Quel bonheur que de voir ainsi disparaître la peine de la solitude, pour un compagnonnage aussi extraordinaire, au pas à pas de l'existence ! Oui, il ne ment pas, en disant que son joug est doux et son fardeau léger !

À vrai dire, Seigneur, je ne vois pas vraiment qui, en dehors de toi, aurait été capable de porter avec moi le fardeau de mon âme ! Mais je n'aurais jamais osé te le demander ! Béni sois-tu, toi qui te proposes ainsi, dans ton extrême humilité et ton amour sans pareil !

« Venez auprès de moi, portez avec moi le joug, vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai le repos » : quelle magnifique invitation ! Non seulement elle est à recevoir avec gratitude, mais elle est aussi à transmettre à tous les fatigués et les chargés de la terre : venez vous aussi auprès du Christ ! Il vous attend avec son joug et se propose de porter avec vous le poids de votre vie.

Un long apprentissage

C'est ainsi, sous le joug, que nous apprenons à devenir disciples de celui qui se place humblement à notre côté. C'est un merveilleux mais long apprentissage. Porter un joug, en effet, ça ne s'apprend pas en une matinée. Pour quiconque n'a jamais porté un joug, ce n'est pas facile de s'habituer à ce nouveau mode de vie, à cette nouvelle manière de travailler. Mais pourquoi ne pas apprendre, quand on s'aperçoit que c'est nécessaire pour bénéficier sans cesse de cette extraordinaire proximité du Christ ? On ne peut pas être plus proche que sous un joug, et cela aussi longtemps que le joug réunit, à chaque pas, et même pendant un temps d'arrêt pour reprendre son souffle, avant le pas suivant...

Apprendre à être disciple, apprendre à porter le joug, c'est apprendre à rythmer son pas sur le pas de celui d'à côté ! Et pour nous, ce n'est pas une mince affaire : apprendre à rythmer son pas sur celui du Christ ! C'est l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à doser son effort en rapport avec l'effort de l'autre. Vivre ainsi à côté du Christ au quotidien de l'existence, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Apprendre à porter le joug, c'est apprendre à marcher dans le même sens, sous la conduite d'un commun bouvier. Et qui donc nous conduit ? Qui donc est celui auquel le Christ obéit déjà, sinon son Père ? Vivre ainsi avec le Christ, dans une même obéissance à Dieu, c'est encore l'affaire de toute une vie...

Quelle exigence ! Mais aussi, quelle grâce, encore une fois, car sous un joug chacun s'adapte au pas de l'autre, au rythme de l'autre, à l'effort de l'autre, ce qui veut dire aussi que le Christ, si humble et aimant pour vivre à mon côté, est d'autant plus humble et aimant qu'il s'efforce encore de s'adapter lui-même à mon propre pas, à mon propre rythme, pour ralentir s'il me sent faiblir, pallier au mieux mes défaillances... Quel merveilleux compagnon, en vérité, car c'est bien ce qu'il fait, dans sa grâce, tout en m'encourageant pour que je ne démissionne pas, que je ne renonce ni ne désespère... Une fois lié sous le même joug, Christ ne se délie pas, ne fait pas défaut ! Fidèlement, il reste jusqu'au bout, coûte que coûte.

La particularité du joug est de faire avancer ensemble deux bêtes qui ne se voient pas. Elles sont extrêmement proches, se côtoient sans cesse, se sentent, se touchent, mais ne se voient pas ! Il y a là un très bel éclairage sur la proximité de celui que nous savons extrêmement proche, alors qu'il demeure pour nous invisible...

Plus le travail est prenant et exigeant, et plus l'attelage est silencieux. Et c'est encore bien une réalité de la foi. Oui, Christ est là silencieux à mon côté, et son silence vient de ce qu'il est totalement investi et appliqué dans le travail commun... Merveilleux silence que ce silence-là, du Christ à côté de nous !

Si le disciple et le maître font un travail commun sous le même joug, cela ne veut pas dire pour autant qu'il y a entre eux une égalité parfaite. ils sont tous deux totalement impliqués dans le travail, mais il n'en reste pas moins que le maître demeure maître, enseignant au disciple à marcher sous le joug, et que le disciple demeure disciple, apprenant de son maître comment se comporter sous le joug. Lorsqu'on veut apprendre à un jeune boeuf, encore sauvage et inexpérimenté, à porter le joug, on l'attelle avec un vieux boeuf, tout à fait expérimenté et particulièrement sage et docile. C'est ainsi qu'on obtient le meilleur apprentissage ! De même pour nous!

Marcher sous un joug, c'est une merveilleuse école de confiance mutuelle, d'attention à l'autre et d'obéissance en commun au bouvier. C'est tout cela que le pas à pas avec le Christ nous enseigne, en sachant que notre confiance en Christ reçoit en écho la confiance que le Christ nous fait. Oui, le Christ aussi fait confiance à son disciple quand il marche avec lui, et cette confiance est une telle force, que la charge paraît moins lourde.

 

                                             (à suivre dans le prochain article)

 

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le Message et l'Instruction...le Héraut et le Maître

Publié le par Christocentrix

L'Evangile nous donne de distinguer deux aspects essentiels de l'action initiale de Jésus suivant lesquelles Il a choisi, au premier moment, de s'assurer une présence efficace au milieu de son peuple.

Durant ces premiers mois, Jésus diffuse promptement, à travers tout le pays galiléen, un message concis, mais chargé de sens et de portée. C'est une parole de choc. De ce bref message, l'événement évangélique lui-même devait finalement tirer son nom (Mc, 1, 1, 14-15).

Dans la pensée de Jésus, il semble qu'il se soit agi alors avant tout, pour lui, de pratiquer seul une première brèche au centre le plus vif de la conscience de son peuple. C'est à la faveur de cette brèche, par ébranlements successifs, que devait s'introduire ensuite, peu à peu, la plénitude d'une nouvelle et décisive espérance. Noter à ce propos, et pour cette période, les allusions à un « enseignement » habituel dans les synagogues, à l'occasion des assemblées sabbatiques : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant (didaskôn) dans leurs synagogues, annonçant (kèrussôn) la bonne nouvelle du royaume... » (Mt., 4,23 ; Mc, 1,39 ; Lc, 4,15). Chemin faisant, Jésus profitait de ces assemblées, semble-t-il, pour déclarer sa « mission », dans le style de ce que Luc nous raconte à propos de l'incident de Nazareth. Le narrateur a dû juger que la circonstance se prêtait bien à faire voir le genre d' « enseignement » pratiqué par Jésus au temps où il était principalement occupé à répandre la « bonne nouvelle » de l'avènement du règne de Dieu à travers la Galilée (Lc, 4,14-15). Après avoir lu Is., 61,1-2, - « L'Esprit du Seigneur est sur moi..., il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres..., proclamer une année de grâce du Seigneur », - Jésus replie le livre, le remet au serviteur, s'assied, et déclare en substance : « Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Écriture » (Lc, 4,16-21). Il ne faut pas, comme on le fait d'habitude, confondre ce premier « enseignement » synagogal avec celui que Jésus transmettra plus tard à ses disciples en qualité de maître. Pour le moment, il est encore avant tout le héraut qui se présente à son peuple de la part de Dieu, dans le style des prophètes anciens, et qui déclare l'essentiel de sa « mission » en même temps qu'il commence à l'accomplir.

A un certain moment, que nous pouvons situer avec vraisemblance au terme d'une longue course à travers la Galilée, Jésus prit donc l'importante décision de s'adjoindre des « disciples » (Mc, 1, 16-20 ). A la qualité de « prophète » qui lui était déjà reconnue, se trouvait ainsi ajoutée celle de « maître » (didaskalos; Lc, épistatès, six fois). Or, de la part de Jésus, devenir « maître », cela signifiait, en premier lieu, donner une forme nouvelle à sa parole. Mais cela signifiait aussi, dès le principe, accepter une modification proportionnelle dans le rythme et le style de l'action, sans parler de bien d'autres conséquences qui touchaient au style de vie lui-même.

Maître, héraut : ces deux titres se rapportaient, en effet, à des modèles d'action fort différents l'un de l'autre, si différents qu'on ne pouvait guère songer à les fondre ensemble et à les utiliser en même temps. Les récits de Matthieu, de Marc et de Luc ne suggèrent, d'ailleurs, nulle part une fusion de cette sorte. Ce qu'ils supposent partout, au contraire, c'est une alternance. Après une première percée, qui est celle du « message » initial, Jésus s'arrête, s'entoure de « disciples », adopte le comportement social et les usages littéraires du « maître » et, ainsi, s'adonne à ce qu'on appelait alors l' « instruction ».

 Qu'est-ce à dire ? Dans le milieu palestinien de l'époque, donner une « instruction » à des « disciples », de la part d'un « maître » comme Jésus, ce n'est en aucune façon débiter un « discours », à jet continu, comme pouvaient le faire alors les conférenciers et les orateurs du monde gréco-romain. C'est une erreur totale, de notre part, d'imaginer, par exemple, que les paraboles de Jésus, si caractéristiques de son « instruction », ont été simplement « prononcées », à la manière d'un discours, et que les disciples n'ont eu rien de mieux à faire ensuite que de reconstituer après coup les précieux récits à l'aide des lambeaux de souvenirs qu'un débit courant aurait pu accrocher dans leur mémoire.

 En fait, l'instruction suppose d'abord que le maître en a soigneusement, et par avance, arrêté le sujet, le développement et même souvent la formulation précise par devers lui. Lorsque le moment vient de la transmettre, l'instruction possède donc déjà, en règle générale, une forme définie. Le maître s'assied et s'entoure de ses disciples. Normalement, ceux-ci ne sont d'ailleurs pas très nombreux. De sa nature, l'instruction n'est pas destinée à la grande foule. Assurément, la « foule » peut être là, comme nos récits se plaisent souvent à le souligner, en partie sans doute pour marquer la faveur dont le maître jouit auprès d'elle. Mais, même en présence de la « foule », - dont il ne faut d'ailleurs pas exagérer l'importance numérique : il y a « foule » dans de simples maisons (Mc, 3, 32), - il n'est pas moins clair, dans l'ensemble, que c'est l'attention de ses disciples les plus proches, dans le double sens de l'expression, que le maître recherche en premier lieu. A proprement parler, c'est donc à eux qu'il transmet son « instruction ».

Le maître le fait en répétant ses formules, jusqu'à ce qu'elles se soient logées dans l'esprit des disciples. Lorsque cette première mémorisation est acquise, suit, s'il y a lieu, une période d'explication, par interrogations et réponses (ainsi Mc, 4, 13-20 et par.). Le maître s'assure ainsi que son instruction a été, non seulement retenue, mais comprise. Bref, l'instruction est un véritable « enseignement (didaskein), dans le goût de l'époque et du milieu, et, s'il a été convenablement reçu, cet enseignement conduit à une certaine « intelligence » et à un certain « savoir » (eidénai, ginôskein).

Par tous les traits de sa physionomie, l'instruction pratiquée par Jésus se distingue donc nettement d'un type de discours qui n'aurait visé en premier lieu que la persuasion. En conséquence, pour comprendre que les paraboles, ou les petites instructions rassemblées dans le Sermon sur la montagne, nous soient parvenues dans l'état que nous leur connaissons, il n'est aucunement nécessaire de supposer que les premiers auditeurs de Jésus aient été gratifiés d'une mémoire miraculeuse, ni non plus que la tradition évangélique ait exécuté après coup des prodiges de reconstitution du passé. Il suffit que Jésus ait été un « maître » admirablement doué dans son genre : ce qu'il fut ; et il suffit que ses auditeurs les plus fidèles aient été, en réalité, des « disciples »: ce qu'ils furent également.

Mais quelle différence, alors, quand on compare l'instruction et le message ! Celui-ci touchait des auditeurs de rencontre ; celle-là s'adresse avant tout à des disciples qui suivent le maître partout où il va. Le message prévoyait, de la part de Jésus, des déplacements constants et rapides. L'instruction, au contraire, sans le fixer sur place comme un maître d'école, l'oblige cependant à ralentir, dans une mesure importante, le rythme de son action.

Devenu « maître », et reconnu comme tel, Jésus demeure donc relativement mobile. Pour être son « disciple », il faut être prêt à le « suivre », au sens premier et propre de ce terme. Mais il y a loin de cette mobilité relative à l'itinérance accélérée du « prophète », héraut de la « bonne nouvelle ». En fait, il semble bien, d'ailleurs, qu'après une période d'instruction plus intensive, durant laquelle il prit un soin spécial de ses disciples, et notamment des Douze, Jésus ne laissa pas de revenir, en diverses circonstances, à son activité essentielle des débuts de l'événement évangélique. Selon toutes apparences, ainsi fit-il, en particulier, durant la première « mission » des disciples eux-mêmes (Mt., 11, 1 ; comp. Lc, 8, 1).

Les différences, toutefois, ne doivent pas être exagérées. Car l'instruction, subordonnée au message, lui était en même temps coordonnée, comme on le voit, spécialement, dans les paraboles du royaume. La brèche que le message avait pratiquée d'un coup dans l'espérance du peuple de Galilée, l'instruction devait en quelque sorte l'élargir, lentement, patiemment, pour livrer passage, à la fin, à la plénitude de la « bonne nouvelle ». Bien qu'aucun texte ne nous permette d'en juger sur pièces, telle fut, semble t-il, l'intention de Jésus lorsqu'à la fin de sa première course galiléenne, il s'entoura de « disciples » et donna à sa parole la forme de l' « instruction ». La pensée du « maître » est ici inscrite dans les faits, et leur indication nous suffit.

Introduit à la manière du héraut dans la conscience d'auditeurs de rencontre, le « message » (kèrugma) avait ses limites, que Jésus moins que personne ne pouvait se dissimuler. Dans l'ordre de l'action, le « message » appelait un complément, et, dès lors, ce complément devait être d'un autre style. Ce fut cette « instruction » (didakhè) que les disciples reçurent directement du Maître et c'est aussi ce rapport de Maître à disciple, qui se renouvelle sans cesse pour tous les disciples de tous les temps, qui fera la matière des prochains messages.

 

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El Greco

Publié le par Christocentrix

 

 

 

 

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Erotokritos

Publié le par Christocentrix

Erotokritos de Vitzentzos Cornaros.
Traduit du grec par Robert Davreu. Edité par librairie José Corti, 2007. (collection Merveilleux n°31).

 

Qu'un peuple, au-delà de tout ce qui, en son sein, est susceptible de le diviser, puisse continuer à se reconnaître et se ressourcer dans l'oeuvre d'un de ses poètes, le phénomène est, on en conviendra, hélas devenu aujourd'hui assez rare. Tel est pourtant le cas d'Érotokritos, chanson de geste crétoise de plus de dix mille vers, écrite au début du XVIIè siècle par Vitzentzos Cornaros, un noble d'ascendance vénitienne, qui choisit la langue et le vers populaires pour chanter l'amour et la vaillance, et transfuser ainsi dans ce que Dante nommait le « vulgaire illustre » l'héritage des humanités revivifié par la Renaissance italienne et française. Devenu, après l'invasion ottomane, pour tous les Crétois, mais aussi, au-delà, pour l'ensemble des Grecs, poème fondateur, au même titre que le furent, dans l'Antiquité, l'Iliade et l'Odyssée, repris dans une tradition orale et musicale, de simples bergers des montagnes de Crète, aussi bien que des compositeurs et des chanteurs contemporains de grand renom, en psalmodient ou en chantent aujourd'hui encore des centaines de vers par coeur. De Solomos à Séféris en passant par Palamas, Érotokritos a exercé une influence considérable sur la poésie et les lettres grecques jusqu'à nos jours. S'il en est ainsi, c'est bien parce que, comme tout chef d'oeuvre, il atteint, dans sa singularité même, à l'universel, dévoilant, comme a pu l'écrire Kostis Palamas, « la passion et tout ce que le coeur humain recèle d'éternel et d'infini » avec un art, une fraîcheur et un souffle incomparables.

 

Comme le dit le poète narrateur :

 

« Écoutez donc, et qui fut du désir un temps le serviteur,

Qu'il vienne prêter l'oreille à tout ce qui est ici consigné,

Prendre exemple et conseil, se pénétrer à fond,

D'un pur amour qui jamais ne déçoive. »

                                         

 extrait de la préface :

 

"Si l'on trouve bien mentionné dans les bons dictionnaires l'Érotokritos comme l'oeuvre la plus accomplie de ce qu'il est convenu d'appeler la Renaissance crétoise et, au-delà, comme un des chefs d'œuvre fondateurs de la littérature grecque moderne, il est permis de s'étonner qu'il ait fallu attendre près de quatre siècles pour qu'elle soit traduite intégralement en français. Ni la filiation dans laquelle s'inscrit à l'évidence Solomos au XIXème siècle, ni les propos de Séféris au siècle dernier, manifestant, chacun à sa manière, en quelle haute estime ils tenaient ce poème de plus de dix-mille vers et ce qu'ils lui devaient, s'agissant de leur vocation et de leurs engagements de poètes n'y ont apparemment fait. Nous ne disposions jusqu'à présent dans notre langue que de traductions très fragmentaires, peu accessibles en librairie, ainsi que de travaux universitaires qui, pour remarquables qu'ils puissent être, s'adressaient à un petit nombre d'étudiants et de chercheurs spécialisés. Pourtant si l'Érotokritos est certes une oeuvre savante, c'est non moins une oeuvre populaire, connue de tous en Crète, lettrés ou non, dont de simples bergers peuvent psalmodier ou chanter des centaines, voire des milliers, de vers par coeur. Pour beaucoup ce fut le livre où ils apprirent à lire, quand toutefois ils apprirent, ce qui n'a pas toujours été le cas de tous, et la plupart, quoi qu'il en soit, l'ont reçu avant tout par transmission orale de leurs parents, qui le tenaient eux-même de leurs parents. Encore fut-ce sous forme de copies manuscrites que le poème a d'abord circulé avant d'être imprimé pour la première fois à Venise en 1713, soit un peu plus ou un peu moins d'un siècle après sa composition. Poème de plus de dix-mille vers, écrit peu de temps avant que la Crète, sous administration vénitienne depuis le tout début du XIIIème siècle, finisse par tomber entièrement sous la domination ottomane en 1669, il a donc été repris dans une tradition orale, non seulement en Crète, mais aussi dans les îles ioniennes et à Chypre où de nombreux Crétois se sont exilés, et ce jusqu'à nos jours, phénomène assez rare, voire unique à ce degré et sous cette forme dans le monde occidental moderne, pour que nul visiteur un tant soit peu attentif au présent, au-delà de la splendeur des ruines de l'Antiquité et des paysages, ne puisse s'en apercevoir et s'en émerveiller. Quelque chose a résisté, résiste encore à toutes les formes de la destruction, d'aucuns diraient du nihilisme propre à la modernité, dont la moindre n'est pas, nonobstant sa douceur, celle dont ce qu'on appelle la communication menace cela même qui la rend possible, le poème, la parole comme chant à la fois singulier et universel, dans laquelle un peuple, en-deçà comme au-delà de tout ce qui est susceptible de le diviser, se reconnaît comme tel. Oui, l'Érotokritos, s'il est bien, comme l'indique assez le nom du héros qui lui sert de titre, un poème qui parle de l'amour, est, non moins, un poème politique, au sens où une communauté humaine se reconnaît en lui, dans sa langue, dans son rythme, dans son chant, et résiste ainsi à son anéantissement ou à son atomisation, là où les masses modernes, confrontées à une abstraction sans cesse croissante, sont tentées de succomber au communautarisme affiché des idéologies totalitaires et des langues de bois qui les caractérisent. La nostalgie du pays natal, le patriotisme même qui, par moments, s'y expriment de façon paradoxale, et que la postérité, en tout cas, a pu y lire et y entendre chaque fois qu'il s'est agi de résister à l'occupant, ne s'y mue jamais en nationalisme agressif et en haine de l'étranger. Ceux qui ont si souvent été contraints à l'exil ne savent au contraire que trop bien la valeur de l'hospitalité pour ne pas la pratiquer en retour. On remarquera, qui plus est, que la patrie dont il s'agit dans le poème est Athènes, une Athènes imaginaire bien sûr, atopique et plus fondamentalement achronique ou hyperchronique, comme le dit Stylianos Alexiou, qu'anachronique, mais qui, comme telle, est le lieu originaire de ces synonymes que sont le savoir (la sophia) et le logos, même si l'on devine que cette Athènes-là est elle-même fille de la Crète. Pour chargé de mythes que soit le mont Ida, évoqué dans le Chant II du poème à propos d'un chevalier crétois qui y tua par inadvertance celle qu'il aimait, ce lieu où la légende rapporte que Zeus fut nourri par la chèvre Amalthée scelle un lien immémorial avec la Grèce qui, du temps où Vitzentzos Cornaros écrit le poème, mettra quelques deux siècles et demi à se réaliser politiquement, en 1913, au terme d'un long combat. On comprend mieux dès lors que l'Érotokritos se soit aux yeux de tous les Grecs, au-delà des seuls Crétois, chargé d'une puissante valeur affective, symbole de résistance et de lutte farouche pour l'indépendance et l'identité, mais toujours accueillante à l'autre, d'un peuple en archipel, dont l'unité fondamentale est celle, diversifiée, de la langue et de la culture, bien plus que celle du territoire et de la nation.

Mais si la postérité a pu se reconnaître ainsi dans l'oeuvre de Cornaros, c'est parce qu'il a composé, à partir d'éléments de différentes périodes historiques, un monde poétique et mythique intemporel, monde idéal de l'Orient grec, à l'instar de l'Arioste pour l'Occident.

 

Il y avait, pour toutes les raisons que je viens d'énoncer, urgence à traduire en notre langue cette chanson de geste ou ce roman de chevalerie, comme on voudra dire, d'une miraculeuse fraîcheur et d'une permanente actualité dans sa très savante naïveté...

...Ce poème appartient à ce petit nombre d'oeuvres dont la portée universelle fait qu'elles transcendent le temps qui les vit naître, et qu'elles appellent la traduction qui, pour profanatrice qu'elle soit par essence, en perpétue la mémoire et le message, au-delà du cercle nécessairement restreint d'une langue, d'une culture et d'un territoire. Et ce message, parce qu'il est intemporel, a besoin d'être sans cesse réitéré : l'Éros, dans son opposition à l'ordre établi, est ce qui empêche cet ordre de se scléroser et de péricliter, il est cette force qui renouvelle et refonde sans cesse un ordre du monde qui, sans lui, serait voué à une mort certaine. Les désordres qu'il crée dans les coeurs et dans les corps, les rébellions qu'il fomente contre la loi des pères, les hiérarchies et les conventions sociales, la crise en un mot dont il est le fauteur sur le plan individuel comme sur le plan collectif, s'ils apparaissent comme négation, sont en fait principe de vie et de perpétuation d'un monde humain sur terre, principe hors la loi au fondement de toute loi et de toute véritable légitimité. Et ce message n'est pas idéaliste au sens que l'on prête trop souvent à ce terme. Hormis Éros, muni de son arc - et l'on se rappellera qu'en grec le mot Bios qui signifie vie désigne aussi l'arc -, le poème élude dès le départ toute référence à la religion, fût-ce à celle, polythéiste, de la Grèce antique. Ce qu'invoquent les personnages, c'est toujours la nature, la physis, les éléments ou les astres, ou encore cela qui, dans la mythologie antique, était au-dessus des dieux, à savoir la nécessité, la Moira, ou la Parque. Les mythes n'y sont évoqués qu'en petit nombre, et toujours en filigrane, dans un effacement de la source où l'auteur les a puisés, notamment Les Métamorphoses d'Ovide. Quant à Dieu, qu'on suppose être celui du christianisme, s'il est nommé une fois, c'est au terme de cet épilogue d'une étonnante modernité où le poète se nomme lui-même, revendique son oeuvre contre les critiques dont il sait qu'elle est exposée à faire l'objet, et nous livre ce modèle de vie brève sur lequel se conclut son oeuvre. Ce rejet de l'élément religieux est tout à fait délibéré. Au-delà de l'effet proprement littéraire recherché et de l'expression de la sensualité à laquelle il permet de laisser place, il reflète une nouvelle conception philosophique du monde et une tendance à une explication scientifique des phénomènes, même si la science en question est encore celle issue de la théorie aristotélicienne des quatre éléments et des quatre humeurs. Idéalisme, matérialisme sont en fait des termes impropres à rendre compte d'une pensée poétique réfractaire par essence à tout dualisme, si elle n'ignore certes pas le polémos et l'oxymore, héritière, qu'elle le sache ou non, des penseurs présocratiques, bien plus fondamentalement que du platonisme ou du néo-platonisme dont est imprégnée pourtant toute la poésie de la Renaissance, y compris, bien sûr, l'Érotokritos. Et par là, dans ce rapport maintenu, aussi médiat et insu qu'il puisse être à un monde de l'art et la présence qui a précédé celui de la philosophie et de la représentation, Cornaros devance aussi bien son temps, préfigurant ce qu'il est convenu d'appeler le romantisme, non seulement dans le choix d'un langage parlé par tous mais dans la mise en abyme critique, à l'intérieur même du poème, d'une poésie lyrique qu'il illustre néanmoins superbement et dont il défend, toujours avec humour et lucidité, le message qu'elle véhicule pour tous les mortels que nous sommes: un lyrisme, sans illusion lyrique, qui en appelle à un monde dont les poètes qui chantent l'amour continueraient d'être les législateurs reconnus, gardiens de ce qui demeure, contre le désenchantement du monde. Depuis Schiller, depuis Shelley et Keats, depuis Hölderlin, nous savons que c'est là, plus que jamais, un combat."

                                                                                                                     (extrait de la préface)

 

 

troubadours crétois (les frêres Spyridakis) chantent l'Erotokritos...
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virtuoses

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Georges Thémélis

Publié le par Christocentrix

Georges Thélémis est né sur l'île de Samos en 1900. Après des études de Lettres à Athènes, il devient professeur en 1930.

Ses débuts poétiques sont marqués par le symbolisme et le surréalisme comme l'attestent ses deux premiers recueils "Fenêtre nue" (1945) et ""Oiseaux" (1947).

A partir de 1947, il essaye de réaliser une sorte de synthèse entre la poésie moderne et l'ancienne  tradition grecque : "le Retour" (1948) et "Ode pour se souvenir" (1949) sont de cette veine.

En 1950, il écrit "Suite", puis en 1953 "Causeries". En 1955, dans le "Jardin des Arbres", le poète est au sommet de sa force créatrice, dévoile une expérience profonde qui le situe parmi les plus grands créateurs de l'époque.

En 1959, parait "le Visage et l'Image", en 1961 "Clair-Obscure" et "Mona joue". "Le Filet des Ames" paraitra en 1964 et "Issue" en 1968.

G. Thélémis est aussi l'auteur d'essais : "La poésie grecque moderne" (1963), "le Jugement Dernier" (1964) et "la Poésie de Cavafis" (1970).

 Son oeuvre est hautement estimée en Grèce et dans le monde. Elle a fait l'objet de vastes études. Toute une génération littéraire grecque se nourrit et s'abreuve au jaillissement de son verbe. Il est considéré comme une figure dominante du lyrisme néo-hellénique. Unité quasi-mystique entre le contenu et la forme, inquiétude métaphysique et spiritualisme inspiré marquent son oeuvre.

Une traduction :  "Choix de poèmes de Georges Thélémis" est paru en 1972 aux éditions Caractères.

 

Voici un choix (personnel) parmi ses poèmes : 

 

 

 

BATTANTS DE PORTE

 

Nous sommes différents, tellement différents

Dans le rapprochement, comme

Des battants de porte, qui tendent l'un vers l'autre,

S'unissent, s'embrassent mutuellement, se ferment,

Se partagent le sommeil, le baiser en deux,

Séparant leurs os,

Dans un grincement déchirant, dans le silence.

 

Nous sommes tellement divers dans le rapprochement:

Deux tâches noires unies dans la lumière.

Deux points, deux battants, deux corps.

 

(Au-dehors dans les couloirs hurle la solitude.)

 

 

 

MOURIR ENSEMBLE

 

Ici dans ce lit

Creusé par l'amour

Pour qu'il puisse contenir le corps de l'amour

Qu'il soit comme un lit et comme une tombe.

 

Ici je te ferai mourir, tu me feras mourir

Dans un profond baiser mortel

 

Ils viendront forcer la porte et nous trouver

Ils ne pourront pas relever les corps

Ils ne pourront pas ouvrir nos visages.

 

 

HYMENES

 

Dense, inévitable, parfaite destinée de l'amour

Et de la mort : conquête au début et puis abandon

Montée au début, descente après

Chute du corps et tristesse de l'âme,

Lorsque la solitude s'ouvre et qu'elle avale

Des os humiliés, entassés,

 

L'amour vient et se joue de nous,

Comme un dieu ou un démon.

Il nous déshabille sans honte et sans peur,

Il nous laisse nus pour que nous ayons froid

A jeun pour que nous ayons faim,

Comme au jugement dernier.

 

Nous avons faim de sa faim, froid de sa nudité.

 

L'amour arrive et nous transforme.

 

Ombre dans l'ombre

Silence dans un autre silence.

 

Nos lèvres sentent le printemps

Une odeur de terre, nos poitrines la pomme mûre.

 

L'amour émerge des jardins des morts.

 

Nos membres tremblent comme nos entrailles

Ils ont une fièvre d'incendie.

Celle des vols effrayés, des animaux qui courent,

Et la palpitation d'une mer agitée

Des vagues de fond remodelées

Et la nage nocturne du poisson dans les abîmes.

 

Les cheveux resplendissent sur les oreillers,

Les mains brillent dans l'ivresse de l'amour,

Des doigts palpent aveuglement la chair.

 

L'amour s'élève jusqu'au niveau des âmes

De poitrine en poitrine, comme sur une échelle

Les âmes ne peuvent point parler,

Elles n'ont pas de langage, mais du silence,

Étonnement secret et tristesse,

Souvenir et terreur du vide.

 

Elles ne peuvent que refléter,

Mouvoir les doigts,

Entr'ouvrir les yeux et les lèvres.

Se contempler l'une l'autre, comme dans un miroir.

 

 

COMPARAISONS

 

Comme dans le sommeil, quand tu passes

A l'autre éclat de la nuit.

 

Le corps, le vêtement, le fruit.

 

Comme dans le sommeil, comme en amour,

Quand tu t'abandonnes totalement.

Tu restes sans corps, nu.

 

Le jour, la nuit, le temps,

Une histoire imaginaire.

 

Comme si les murs s'ouvraient en dedans,

comme s'ils faisaient choir

Les miroirs trompeurs qui nous couvrent,

Nous passons à travers un rêve,

Un rêve incessant atteint par la nuit.

 

Sans cloche et sans réveil.

 

Comme si nous passions dans le cercle des Incorporels

Dans un isolement parfaitement clos.

 

Comme une lampe qu'on a oubliée

Dans une chambre vide et fermée,

Seule, toute seule dans la solitude.

 

Qui nous connaîtra, qui nous soupçonnera ?

 

D'autres yeux, d'autres secrets

Derrière ces murs

Derrière les gardiens.

D'autres ombres déambuleront dans les chambres

Frôlant les choses, nos choses

Plus fragiles et rendues plus denses par notre amour.

 

Habitués, obéissants, et à peine délaissés

Ils recherchent des mains serrées comme nos mains,

 

Ils recherchent nos yeux messagers.

 

Ainsi que des fruits, qui ont mûri

Et restent encore suspendus au soleil,

Attendant l'oiseau, la main et la faucille,

Ici, se tiendra l'arbre de la cour,

Seul, stérile, désespéré.

Sans ailes et sans pollen

Dans un calme terrible.

Ici se penchera la fenêtre dans le vide,

Comptant le vent : doit-il tomber, ne pas tomber,

Notre toit toujours frais, comme au printemps ?

 

Au-dessus de lui un ciel désertique.

 

Jusqu'à ce que vienne Avril en son lent avenir

Avec tout l'éclat et la gloire,

jusqu'à ce que vienne Pâque la Grande

 

Avec les nouvelles jacinthes, avec les ressuscités,

Pour que je te pare de la pourpre royale dans ta grande fête,

Bijou de grand prix :

Afin que tu sois beau parmi les beaux.

 

 

 

RÉSONANCE

 

Je suis moi, dans mon coeur clos.

 

Si tu prends la main, tu tiens l'âme

Contact d'oiseau emprisonné ou frétillement de poisson.

 

Si tu coupes un peu de chair, tu coupes une parcelle d'âme,

Si tu craches sur le visage, tu craches sur l'esprit.

 

Chaque gifle, chaque baiser passe

A travers plusieurs couches, comme un son qui résonne.

Le Seigneur le reçoit au-dedans, il en garde l'empreinte

Dans sa chair mystique, il le cache dans son sang.

 

 

Quand les corps seront jugés.

 

Tu t'es présenté, tu es apparu dans la lumière comme une icône.

 

Tu as vu beaucoup de soleils

Et tu ne les as pas comptés.

 

Le crépuscule et l'aube.

 

Tu as ouverts les yeux,

De grands yeux étonnés.

 

Tu as fait pousser des mains à la racine des ailes.

 

Tu as touché des fruits divers,

Beaucoup de pommes, des lys et des roses.

 

Tu portes la trace des clous.

 

Tu as marché sur la terre, tu as retenti

Dans le vide, dans le désert du temps,

Tu as émis un son, puis fait beaucoup de bruit.

 

Le soleil t'a vu, le vent t'a écouté et te fait vibrer.

 

Qui se portera témoin de ton sang,

Le sang qui a coulé et a teint

Le sommeil, les choses, la lumière.

 

Quand les corps seront jugés,

Ta poudre vaine sera pesée,

Ta pauvreté, ta nudité.

 

Ta tristesse est infinie et elle aura du poids.

 

        

                                                                     Georges THELEMIS

 

 

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