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la Grèce de Patrick Leigh Fermor

Publié le par Christocentrix

 -Mani, Travels in the Southern Peloponnese, 1958. Traduction en français : Mani, voyage dans le sud du Péloponnèse, Payot, 1999.





          

           ..." Il décide de se concentrer sur la région perdue du Magne, délaissant les sentiers où déjà piétinent les touristes, pour «situer et décrire les Grecs [...] en examinant les liens qu'ils entretiennent avec leur environnement et leur histoire, et d'aller les chercher dans les régions où les mauvaises communications et l'isolement ont maintenu ces liens relativement intacts».

Une aubergiste de village confie à Fermor que si par hasard un jour, à Londres, quelqu'un lui demande ce qu'est le Magne, il doit répondre que c'est un endroit très chaud où il n'y a rien d'autre que des pierres. C'est sur ce socle austère qu'il construit sa célébration. Le Magne, sa grandeur, sa sauvagerie, son peuple, sa pauvreté («Tout manque»), ses légendes comme moyen de saisir à coeur l'éternité de la Grèce.

Il marche dans les pas d'Homère, fraternise avec des gardiens de troupeau (c'est Ulysse à l'entrée d'une hutte de porcher). Là où il s'arrête, il y a toujours une jeune fille qui lui verse de l'eau sur les mains (la jeune fille ressemble à Nausicaa) et lui tend une serviette propre, toujours une chambre et une table dressée. Cette Grèce hospitalière, silencieuse et retirée, où les sources et les roches sont souvent plus bavardes que les hommes, est le pays de L'Odyssée.

La nuit, les esprits s'éveillent. C'est l'heure de l'ouzo et du vin, des langues déliées. L'ombre est vivante. Priam et ses aînés s'avancent à pas de colombe. Et toi, pêcheur, descends de ta barque et dis-moi comment tu t'appelles. Je m'appelle Paléologue, la grand-mère de mon arrière-grand-mère était une Cantacuzène, je descends des empereurs, et mon sang remonte jusqu'au trône d'Auguste sur le Palatin.

La Grèce va périr, et périr la vieille alliance du peuple et des dieux, piétinée par les légions du tourisme, qui s'approchent avec les bannières rouge et blanc de la force Coca-Cola, à l'abri du veau d'or vert. Fermor recueille le dernier souffle de cette éternité mourante. Dans Mani bat une fois encore le tambour du vieux pays. Extrasystoles d'un coeur divisé, comme si les hommes avaient souvent hésité au vent de l'Histoire entre l'Orient et l'Occident. A qui voulaient-ils confier leur destin? A l'ancienne Sparte? A Venise? A Rome? A Byzance? Aux capitales asiates? Avant de s'en remettre au Christ, à Zeus et à Platon, réconciliés par la foi de la montagne sur le bois des icônes."

( "la Grèce avant la ruée", extrait d'un article de Daniel Rondeau, publié le 20/05/1999 dans l'Express).

 "Le journal de marche de Patrick Leigh Fermor est à ranger au rayon des chefs-d'oeuvre de l'humanisme nomade... avant de remettre la clef sous la porte" (Nicolas Bouvier).



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La Grèce de Jacques de Lacretelle

Publié le par Christocentrix

"L'admirable, pour celui qui découvre la Grèce, est qu'il la trouve fidèle à l'idée qu'il s'en était faite, et que, pourtant, elle ne cesse de le surprendre au cours de son voyage.

D'où vient cette contradiction? C'est que la Grèce a plusieurs visages. Elle est grave, pensive, elle nous oblige au recueillement devant un art qui atteint à la perfection. Et elle est légère, aérienne, souriante, libérée de toute doctrine scolaire. Sa légende et son passé brillent dans un monde abstrait, et son corps vit à la lumière réelle.

L'arrivée en Grèce! Vision inoubliable! On pensait aborder sur un rivage mort où l'on tournerait autour de débris de marbre. Mais dans cette beauté antique, il y eut autrefois un tel élan de vie, un pacte si intime avec la nature, que les images du présent nous captivent autant que les monuments. Le paysage appartient à l'Histoire. La poésie le lui vole. Et la métamorphose s'accomplit sous nos yeux.

A Delphes, les dieux sont tapis dans le tronc des oliviers et la fente des Phaedriades. Peut-être tournoient-ils dans le ciel sous la forme d'aigles.En Attique, la terre est rouge du sang de Marathon. Du côté de Salamine, l'horizon est calme et plat. C'est l'apaisement après la victoire. A Mycènes, le tertre où fut égorgé Agamemnon est resté pour toujours voilé de gris. A Tirynthe, Hercule, cet enfant terrible, a joué aux cubes et les a laissés pêle-mêle.

La Grèce contente tous les désirs et tous les appétits. Il y a Olympie et sa trêve pacifique pour les idéalistes. Et il y a Sparte pour les partisans de la manière forte. Que ceux-ci réfléchissent, d'ailleurs. De Sparte, il ne reste plus une pierre. Et les lances des hoplites sont devenues les roseaux de l'Eurotas.

Il y a la Grèce qui hante les dramaturges et la Grèce faite pour les Normaliens. Il y a aussi celle qui exalte le champion sportif. Berceau de la démocratie (on nous le répète assez), n'oublions pas qu'elle est en même temps la couche d'Alcibiade. Elle nous a lancés dans la rhétorique et enseigné la mesure. La source de Castalie inspirait les poètes, et l'Ilissos faisait dialoguer Platon. L'enthousiasme est né en Grèce et déborde en tous sens comme le feuillage de l'olivier. Mais, à côté, la raison y a grandi comme un cyprès. Et tout cela s'inscrit sur son sol, dans la ligne de ses paysages, au fronton de ses temples.

La Grèce monte au cerveau. On plonge dans ses eaux jusqu'à en mourir, comme Byron. Devant les colonnes dressées, un rationaliste déclame lyriquement, et un poète athée compose un cantique.

L'Antiquité est le pain des professeurs », a écrit méchamment Goncourt. Et il est bien vrai que le sol de Grèce est couvert de mots célèbres. Ses colonnes favorisent les parallèles. Chez nous, Chateaubriand a commencé le feu. « A Sparte, l'âme fortifiée semble s'élever et s'agrandir. A Athènes, on a l'idée de la perfection de l'homme considéré comme un être intelligent. » Et voici son ut de poitrine : « En passant des ruines de Lacédémone aux ruines d'Athènes, je sentis que j'aurais voulu mourir avec Léonidas et vivre avec Périclès. »

Souhaits inconciliables, sinon dans la sonorité de la phrase ! Pour Lamartine, élégant, harmonieux, mais un peu froid, le Parthénon est « le plus parfait poème écrit en pierre sur la face de la terre ». Devant l'Acropole, Renan s'agenouille et Maurras étreint. Goethe, bien qu'il n'ait jamais fait le pèlerinage de Grèce, y a situé la rencontre d'Hélène et de Faust dans le second Faust. Il a décrit Mistra et son château-fort (qui plus tard enchantèrent Barrès) avec la précision de son compatriote Baedecker. « Vous y voyez colonnes et colonnettes, arcs et arceaux, balcons, galeries d'où l'on regarde au dehors et au dedans, et des armoiries.»

Ces hauts parrains devraient suffire. Mais nous vivons un temps ou l'on lit peu. L'image a remplacé la phrase, et la pellicule du Rolleiflex, la bibliothèque. Cette invitation au voyage de Grèce, transmise par des écrivains illustres, est aussi démodée que si je commençais par « Ami lecteur ». Ce qu'il faut dire tout simplement, c'est : « Voyageur, regarde. »

Regarde d'abord la lumière. Elle ne ressemble à rien de ce que tu as vu jusque là. Elle recouvre les objets d'un voile transparent qui atténue l'éclat tout en marquant mieux la netteté des contours. Elle est changeante, et, suivant chaque heure du jour, révèle une matière différente.Rien de trop vif, rien de brutal, et pourtant aucune mollesse, aucun vague. Tout ce qu'elle éclaire devient parlant et intelligible. Le bord d'un rivage, le modelé d'une colline, ce bois d'oliviers semblent animés, fécondés par elle. Pour ceux qui cherchent, dans la nature, des thèmes d'idées, des nuances plutôt que des contrastes, pour ceux qui aiment à rêver autour de la réalité, cette lumière fait des miracles. Je pense qu'elle entre pour beaucoup dans l'extraordinaire ingéniosité de la mythologie grecque. Elle aiguisait le regard de ce petit peuple inventif et doué. Elle grisait son imagination. De l'aube à la nuit, en mer, sur les chemins, elle le faisait vivre dans une sorte de féerie continue.


Puis regarde la mer. Elle appartient aux poètes et aux prosateurs helléniques. Tous l'ont décrite et vêtue d'épithètes somptueuses et justes. Elle accompagne leur récit à la manière du choeur antique. Elle est l'âme de tout le peuple grec. Vois le marin, celui de Nauplie, celui du Pirée, celui des îles, quand il grimpe au mât, dénoue son cordage et monte dans sa barque. C'est Ulysse. Il rit de sa longue ruse. Pendant des siècles, on ne l'a pas reconnu dans Poséidon.

Ensuite regarde les montagnes. Elles ont une apparence sensible. Elles vivent. Ce sont des Cyclopes endormis, des nymphes couchées, sur qui pousse la toison d'une végétation courte et forte. Aucune n'est très haute et toutes t'écraseront. L'Olympe est resté moins accessible que l'Himalaya. Le Taygète ressemble à une masse d'acier. L'ascension du Parnasse ne peut se faire qu'en été, et avec des chevriers qui savent retrouver la trace de Pan. A Délos, le Cynthe, où naquit Apollon, est haut seulement de cent mètres. Mais, du sommet, l'on règne sur toutes les Cyclades. Il faut mettre à part les collines d'Athènes. Elles ont enfanté l'Acropole. Comme une tribu de nourrices, elles veillent toujours sur elle. De là ces formes harmonieuses, cette absence de désordre, cette unité dans les lignes, et ces couleurs chastes. L'une pourtant, la montagne du Pentélique, montre au loin là blessure béante qu'elle s'est faite pour donner des morceaux de sa chair à la ville. Le marbre en Grèce! Il faudrait en parler comme d'une matière qui vit et change suivant des lois mystérieuses. Pourquoi ici ce blanc de neige recouvert d'une poudre de cristal? Et pourquoi, à côté, cette patine fauve?

La technique des artistes grecs, leur méthode pour capter l'ombre dans les cannelures des colonnes, leur calcul délicat pour donner du « fruit » à un édifice et en assouplir la rigueur, tout ce génie est clair. Mais on dirait que le bloc de marbre comprend leur effort et travaille en secret pour eux.


Tu regarderas aussi le peuple, celui des campagnes comme celui des villes. Ne t'attends pas à une approche aisée. C'est un grand seigneur qui te reçoit. Quand ses ancêtres se battaient au soleil pour leurs dieux, les tiens vivaient encore dans des forêts sombres. Ils ont inventé l'héroïsme et gravé les premiers les lois qui doivent régir une nation. Ils ont institué les jeux du corps en même temps que la discipline de l'esprit. Nous parlions par onomatopées quand ils en étaient à la discussion des idées. Leur sphinx faisait déjà des mots. La Pythie se lançait à corps perdu dans le surréalisme. Ils ont fondé les grands relais où l'humanité tendra toujours. La Beauté, la Liberté, le Droit, la Justice, sont des mots grecs. Ils les écrivaient avec des majuscules. Mais ils les prononçaient familièrement. Ils les tutoyaient.

Ils louaient les belles actions et ils adoraient l'ironie. Ils révéraient les dieux et les héros, mais ne résistaient pas à cribler de flèches les uns et à bannir les autres. La tragédie est née dans les hoquets de leur ivresse. La morale était entre les mains de leurs immoralistes.

Le petit peuple, en Grèce, varie suivant chaque région. Regarde-le bien, et tu rapprendras ton Histoire ancienne. Les gens du Péloponnèse ne ressemblent pas à ceux de Thèbes. Entre le berger de l'Élide et celui de Thessalie, le contraste est frappant. Les rivalités de province à province sont éteintes depuis plus de deux mille ans, mais la pureté ethnique est telle qu'elles surnagent dans les gestes qui t'accueillent et les regards qui te suivent.Seuls les habitants des Cyclades appartiennent à la même famille. C'est une race plus heureuse et plus enjouée que celle de la Grèce continentale. Naxos, Mykonos, Santorin, pourraient être pour toi autre chose que des escales, tant il est facile d'y respirer la douceur de la vie. Tout y est simple et rien n'y est vulgaire. Les gens jouent la comédie sans le savoir. Les yeux des filles t'accompagneront avec une ingénuité souriante, mais te laisseront entendre clairement qu'un étranger ne sera jamais aussi beau qu'un homme des îles. Le commerçant qui pèsera les fruits trichera non par cupidité, mais par amusement. A Mykonos, avant de partir, j'ai donné une cravate au jeune fils de l'hôtelier et il m'a fait entendre par signes qu'il m'en avait déjà pris une. Toutes ces îles qui sont vieilles comme le monde te montreront l'aurore de la vie.

Pourtant la Crète fait exception. Trop de malheurs, trop de rivalités (depuis Pâris) et trop de dieux ont envahi ces montagnes, ces cavernes, ces labyrinthes, pour que l'homme n'y soit pas hautain, méfiant et sombre. Qui faut-il croire? Qui commande? Le Minotaure, Zeus, le Christ, le pacha? On ne sait plus. Le Crétois est sauvage, dort avec ses bottes, habille sa femme en noir. C'est un homme en alerte. Il est prêt à la révolte. Pendant la dernière guerre, de toutes ces îles paresseuses, où l'on vit dans un décor d'opérette, la Crète est la seule qui ait été un « théâtre d'opérations ». Des nuées d'Icares, ailes dépliées et couteaux ouverts, voilà ce que les Crétois ont vu dans leur ciel. La paix est revenue, mais pas pour longtemps. Une histoire d'enlèvement - encore une! - a éclaté et divisé l'île en deux clans. La vocation de la Crète est d'aller de tragédie en tragédie. Et deux grands romanciers le savent : Kazantsaki et Prévelakis.


Voyageur, arrête-toi devant les églises. Entre dans les monastères. Tout d'abord, fou de colonnes et grisé de paysages, je les ai dédaignés. Mais j'ai eu tort. C'est une part essentielle de la Grèce. Le pope est le chef de la communauté populaire, aussi bien chez les croyants que chez les autres. Il participe à leurs jeux et à leurs discussions. Personnage familier et vénéré tout à la fois (au Mont Athos, beau comme un hermaphrodite à barbe), il navigue au milieu des passions, tel Ulysse entre les écueils. Dans les îles - on l'a bien vu à Chypre - son pouvoir dépasse l'encens et met le feu aux poudres.

De l'extérieur, une chapelle byzantine ressemble à un pigeonnier. L'intérieur est souvent pauvre. L'or est éteint, l'icône enfumée. Culte villageois, fait pour tous les coeurs. Parfois, ainsi à Daphné, une mosaïque survit. Et l'on aperçoit une image qui n'a pas été édulcorée par l'Occident. C'est que le Christ Pantocrator se tient aux avant-postes. Il doit lutter non seulement contre les Gentils, mais contre les hordes barbares. De là son air farouche. Il ne doit pas charmer, il doit faire peur.

Enfin, regarde les statues. Tu ne t'en lasseras pas. Dis-toi que le sculpteur grec a été le premier à entrer en révolte contre l'artconformiste des monstres, des dieux grimaçants et des formes immobiles. Le corps, rien que le corps humain, tel qu'il est, avec son jeu musculaire et ses frissons, voilà l'aboutissement de ses recherches et de son voeu de perfection. Par une habileté dernière, et grâce à l'artifice de la draperie mouillée, il saura, même sous un voile, lui laisser l'animation de la vie. A mesure que l'observation du sculpteur athénien s'abaisse, son art grandit. Cette Niké qui rattache sa sandale est plus belle encore que celle qui crie la victoire. Dans la frise du Parthénon, il y a comme une négligence volontaire. Le cortège n'a rien de religieux. Les gestes sont simples, heurtés, précipités. Et de cette bousculade naît un nouvel ordre de beauté, où le naturel, le mouvement, l'impression instantanée, créent l'émotion. Tout ce que l'homme voit est beau si son oeil est fidèle, tel est l'enseignement donné par le sculpteur grec devant ses modèles. Là est le canon de l'art grec. Là est même le signe de toute civilisation hellénique. Issue de la nature, appuyée sur le réalisme, elle a créé la noblesse.

 

                                        Jacques de LACRETELLE, de l'Académie française (1960)

 

 

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la Grèce d'André Fraigneau

Publié le par Christocentrix

"J'ai rencontré plusieurs « fous d'Olympie ». Des Anglais, pour la plupart. L'occasion m'ayant été donnée de leur demander depuis quand ils habitaient le pays, ils ont tous haussé les épaules avec l'insouciance et aussi un mouvement du menton pris aux Grecs : que leur importait ?

Je me souviens très bien de l'instant où j'ai cru devenir l'un d'entre eux. C'était au soir d'une journée d'août, après le bain dans l'Alphée. Sur la rive rose mon corps se reposait des périls quotidiens encourus ! L'insolation méridienne, les mille coupures du lit de graviers sur quoi le courant du fleuve traîne sans merci, aux places sans profondeur, le nageur le mieux exercé, enfin l'aiguillon des abeilles qui défendent jalousement l'ombre de chaque arbre où elles ont creusé une ruche. Des bergers m'avaient épargné cette dernière épreuve, de justesse, en criant : Mélissa ! Mélissa ! avec une sollicitude de version grecque. À ma gauche, la tunique végétale qui recouvre le mont Kronion commençait à se lamer d'or. Soudain, je me pris à regarder du côté du défilé où s'engage la route d'Arcadie et dont les rochers qui la surplombent m'avaient déjà fait songer à ceux peints par Poussin dans son tableau : Polyphème. Mais ce soir-là s'y accrochait, passagèrement, un assez gros écheveau de nuées mauves figurant exactement le dos du Cyclope. Poussin aurait-il peint en état de voyance et croyant l'imaginer, ce paysage réel ? Ou bien la nature, fidèle au précepte d'Oscar Wilde, s'appliquait-elle à ressembler à l'art ? Je voulais à la fois demeurer et m'enfuir. Un plaisir d'une qualité indicible, complexe, lumineux, raffiné et maladif m'occupait tout entier. Stupidement, je me répétais à voix basse : « Je vais parler grec, je suis chez moi. » Et je remuais le sable, doucement, avec mes doigts et mes orteils. Cette facétie géographique dont j'étais la victime éblouie m'étourdit pendant quelques minutes. Elle aurait pu durer plusieurs milliers d'années et je me fusse alors réveillé soit contemporain des pasteurs d'Arcadie terrifiés par Lycaon le roi loup, soit l'ultime survivant des catastrophes nucléaires, car il n'est aucun lieu au monde où le temps soit moins pesant qu'à Olympie.

La folie, ou plutôt l'illumination dont je viens de rendre compte et qui me fera sans doute peu d'envieux au pays de Descartes, est la conséquence d'une victoire de l'espace sur le temps comme la magie de Montsalvat (Gurnemanz l'explique à Parsifal) est la conséquence d'une victoire du temps sur l'espace. À Olympie, le visiteur est  « cadré », si l'on prend cette expression dans son sens tauromachique. Mais comment ? Par quoi ou qui ? Delphes, Delos, Mycènes, l'Acropole d'Athènes sont des sites bien plus explicablement fascinants. L'art, la Religion, l'Histoire y parlent haut. Pour Olympie les descriptions de Pausanias sont trop tardives, l'« Altis » du temps assez bref de l'apogée difficilement imaginable. Les colonnes du temple de Zeus, en tuf assez grossier, gisant sur l'herbe et alignées telles qu'elles churent lorsqu'un tremblement de terre les renversa au VIème siècle, doivent beaucoup à cette herbe même, aux pins qui les ombragent et les ont supplantées dans leur élancement vers le ciel. Mais, précisément vestiges et végétation, loin de se suivre, s'unissent pour composer ce que Poussin encore définissait au mieux quand il appelait un tableau « objet de délectation ».

Je voudrais établir le plus brièvement possible l'inventaire de ce « jardin des jardins » auprès duquel tout ce qui fut imaginé, conçu dans son esprit, à sa ressemblance apparaît plus orné ou plus indigent. C'est le triomphe du « rien de trop ». Une montagne en forme de pyramide recouverte du velours des arbres ; un champ de ruines ombragées et sans caractère ; de pâles maïs étendus au hasard ; des vignes épaisses où l'on se perd ; un horizon rapproché de collines qui rougissent comme des jeunes filles ; le serpent glacé de l'Alphée qui court vite sur des galets éblouissants ; le lit sablonneux du Kladéos dont la concavité se violace au crépuscule du soir. C'est tout. De l'Arcadie dont Olympie n'est que la porte (ou plutôt l'ouverture qui résume un opéra) les deux « patrons » sont fils de Zeus et de Callisto : Arcas, un peu ours et pour un peu satyre, mais gai musicien et chasseur adroit. Ces divinités campagnardes suffisent-elles à justifier le frisson sacré qui transforme certains touristes prédisposés en autant de Renaud captifs du jardin d'Armide ? Je crois plutôt que le paysage d'Olympie répond à la comparaison trouvée par Alcibiade dans le Banquet pour louer son maître Socrate : « Je dis d'abord qu'il ressemble tout à fait à ces Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les artistes représentent avec une flûte ou des pipeaux à la main... Et dans l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux pièces dont ils se composent, on trouve, renfermées, des statues de divinités».  Grandes divinités secrètes, redoutables, sises au coeur du problème et dont l'ours et le chèvre-pied ne sont que les commis aux affaires courantes. Mais peut-on espérer approcher jamais de telles Puissances ? C'est ici que le musée d'Olympie, sorte de remise aussi discrète qu'une « maison de garde », propose ses trésors.

J'y ferai choix de deux chefs-d'oeuvre exemplaires, aux beautés égales. Le premier est l'Apollon qui se dresse au centre du fronton ouest du temple de Zeus. Depuis la vogue d'un néo-archaïsme instauré par Bourdelle il ne compte que des admirateurs. Ce dieu à la forte frange, aux orbites absolues, qui par sa seule Présence (invisible aux combattants) ramène l'ordre au plus fort de la bataille entre Centaures et Lapithes justifie toute ferveur, même partisane. Blanc, inflexible et dédaigneux de ses propres flèches, ce Commandeur s'invite au festin de pierre pour que la lumière soit et que la confusion se résolve en harmonie. Ainsi, ciel d'Olympie, le disque solaire apparaît-il dans le vide fabuleux de chaque « matin profond ». Le maître inconnu qui a sculpté dans le marbre l'Apollon olympique n'était pas un imaginatif ou un abstrait mais un observateur transcendant des phénomènes naturels. Son idole est un éclairage fait homme.

Le second chef-d'oeuvre a plus mauvaise réputation. Il est à la lettre fort « mal vu » des esthètes modernistes qui confondent la grâce avec la fadeur, la maîtrise avec le maniérisme. Aussi a-t-il l'honneur de figurer sur la nouvelle liste noire en compagnie de la Joconde et des Madones de Raphaël. Barrès, esthète à oeillère que sa découverte du Greco a dispensé de comprendre le grec, fut un de ses premiers juges: « J'ai vu l'Hermès de Praxitèle à Olympie » lit-on dans le Voyage de Sparte. « Eh bien il est pommadé. » Barrès s'y connaissait en pommade lui qui cachait derrière les livres de sa bibliothèque les pots de brillantine aptes à lustrer sa mèche fameuse de cheval de picador !

Pourquoi donc l'Hermès (poli comme l'ivoire et non pommadé) ne lui a-t-il pas fait songer, plutôt, à ces « amis frottés d'huile, ceux sur qui l'on n'a pas de prise, qui vous possèdent et que l'on ne possède pas ». (Cf. Le Jardin de Bérénice.). C'eût été plus honnête et même d'une surprenante exactitude dans la définition. Car Hermès, né en Arcadie, inventeur de la lyre est insaisissable et captivant comme le son de l'instrument qu'il façonna avec une carapace de tortue et des boyaux de brebis et dont il fit cadeau, plus tard, à Apollon l'appliqué. Cette lyre, peut-être le bras mutilé du Messager divin l'agitait-il (ou bien quelque grappe ?) pour distraire le petit Dionysos assis sur son autre bras et qui tend ses petites mains vers le hochet disparu ? Peu importe. Il importe plus, à mon sens, que l'oeuvre ait été commandée en l'honneur d'un traité d'alliance conclu en 343 entre l'Élide et l'Arcadie. Olympie est en Élide mais l'Arcadie s'y annonce en contours suaves que la statue de Praxitèle répète avec la fidélité d'un écho. On sait que le sculpteur, influencé par le développement pictural de son siècle, préférait ceux de ses marbres qui avaient été colorés par le peintre Nicias (autre motif d'indignation pour les puristes !). L'Hermès ne porte plus trace de peinture mais les rideaux et les volets qui occupent le fond de la petite salle où il est exposé font pleuvoir sur son corps des pétales aux nuances d'arc-en-ciel.

Jean-Louis Vaudoyer qui se garde de tomber dans le travers barrésien a écrit que la beauté de l'Hermès charme la vue comme l'odeur de la tubéreuse charme l'odorat. Donnons au verbe charmer son sens magique.  Nul n'ignore, d'ailleurs, que l'odeur de la tubéreuse « entête ». Ainsi l'Apollon et l'Hermès livrent-ils, en termes lapidaires, le secret du paysage d'Olympie et du trouble délicieux qui s'en élève à la manière des parfums."

 

André FRAIGNEAU (extrait de "Escales d'un Européen").

 

 

                                                                        ***

"....J'étais devenu à mon tour un fou d'Olympie.

Je ne me rasais presque plus. J'avais quitté pour toujours mon chandail prudent du premier soir. Il finit par me pousser sous les pieds une sorte de corne. Je suivais les galets du bord de l'Alphée, m'enfonçant à droite ou à gauche, au caprice de cette piste bruissante, pendant des lieues. On n'arrivait nulle part. C'étaient toujours des gorges, des vallées perdues. Mais l'avancée d'une roche, la stillation d'une goutte d'eau dans l'ombre d'une grotte, la soudaine échappée d'un pâturage abrupt et sans troupeau, étaient chacune une découverte d'ordre mystérieux, que je ressentais jusqu'au frisson et pour lesquelles je n'eusse jamais trouvé de paroles. Tout devenait Dieu. Surtout les choses petites. La grenade éclatée que mon pied poussait un instant ; la grappe arrachée à un cep, résistante et remplissant exactement le creux de la main. Déjà à Eleusis, sur une pierre éboulée en marbre aveuglant (que j'ai passé des années à rechercher depuis, en vain) trois objets sculptés : un épi, une grenade, un roseau, placés l'un à côté de l'autre, sans disposition, décorative, m'avaient indiqué ce sens du Divin. Et sur les Propylées, en plein jour, j'avais été regardé par une petite chouette, un oiseau vrai, beige et clignotant : Pallas ! Ici, j'hésitais à donner un nom à l'arbre que j'étreignais et sur l'écorce duquel j'appuyais un instant mon front étourdi et baigné de sueur. Tout vivait, tout chuchotait, tout regardait. Parfois, je m'enfuyais en trébuchant, parce que du fond d'une gorge, l'ombre croissante me paraissait avancer sur moi avec une intention personnelle. Alors, je me hâtais à travers les vignes déjà obscures, sous la mince couche de lumière étalée à la surface de leurs feuilles, je faisais s'ébouler des cailloux et je me hissais à la conquête de la plus haute colline qui domine toute la vallée. Le jour y régnait encore. Il s'était comme étendu sur l'herbe pâle, et pâle lui-même, à l'agonie, mourait renversé, exsangue, vaincu. Je m'étendais sur lui, le sang paraissait se retirer de moi. Je devenais Lui. Mais l'ombre grimpée à ma suite nous recouvrait enfin tous les deux. Alors, j'appartenais tout entier à cette nuit adorable qu'un réflexe panique m'avait fait fuir. Bientôt, les étoiles plus vives et le ciel toujours clair m'importunaient. Je descendais dans le noir comme dans une eau profonde, lavé de mes images diurnes. Je ne percevais plus les arbres, les touffes, les dernières fleurs que par leurs parfums. Comme ils montaient vers moi, comme ils me faisaient signe, chacun, non mêlé à l'autre, séparés et s'élevant sur soi-même comme les colonnes de fumée qui tournoyaient au-dessus des feux du soir! Je commençais à éprouver la fatigue, la faim. Ma peau cuite et recuite me brûlait. Par paliers, regrettant ce que je laissais de confus, de velouté, d'odorant, je regagnais l'hôtel. A cette heure, il m'arrivait de croiser l'autre sauvage dans les corridors ou même sur les marches du perron. Nous avions pris l'habitude de nous saluer sans paroles, de nous effacer chacun à notre tour dans les portes ouvertes. Et nos voracités à table étaient parallèles et nous eussent fait rire si nous nous fussions regardés. Je passais quelquefois les débuts d'après-midi sur la petite éminence où se balançait le groupe des plus beaux arbres du pays. Les pins avaient laissé choir à leur base une couche d'aiguilles jamais dispersées, si épaisse, que son élasticité en faisait une natte idéale pour la sieste. Les troncs roses tachetés d'ombre, grinçaient en bougeant, avec un bruit de navire. Plus d'autre bruit. Les. coups de feu ne recommençaient guère que vers le soir. Les jambes relevées, la tête très basse, les bras ouverts je flottais sur la nappe d'aiguilles vernies, bercé par la houle des branches. Mais mon oreille avait acquis la finesse de celle des bêtes et je sursautai ce jour-là, à un bruit presque imperceptible. Je me relevai sur un coude, le regard en éveil niais je regrettai ma vivacité. Tout près de moi, un genou en terre, retenant son souffle, je surpris le jeune Grec de l'hôtel. Sa main légèrement tremblante avait même avancé les doigts jusqu'à me toucher. Elle se retira violemment vers sa poitrine noire, haletante, dans la chemise ouverte. Je compris qu'au moindre mouvement, au plus léger clignement de paupières, il se retournerait, disparaîtrait comme un lézard. Nos regards plongeaient l'un dans l'autre et je voyais danser de peur deux disques d'or autour de ses prunelles dilatées. L'émotion tirait les plis charmants de sa bouche, deux canines apparaissaient brillantes comme celles des loups. Nous restâmes ainsi, les regards enchevêtrés, nos poitrines soulevées d'un rythme égal, longtemps, très longtemps, peut-être, car nous avions tous deux désappris la pulsation artificielle des montres et tous les usages humains. Cependant, je m'aperçus que nous étions à bout de notre fixité, de notre silence et que la confusion un instant contredite allait l'envahir sous son hâle et nous brouiller pour toujours. Il me fallait inventer quelque chose pour conserver près de moi, ne fût-ce qu'une seconde de plus cette petite bête merveilleuse. J'aurais voulu parler, lui dire :« Pourquoi te sauver ? Ne suis-je pas ton frère? Tu vois, mes pieds sont endurcis comme les tiens. Tu es plus noir que moi parce que j'ai ce poil doré et toi ces boucles sombres, mais je suis sûr que je connais des grottes où tu n'es pas encore descendu et toi, tu sais d'autres lieux et peut-être un secret divin. Partageons nos découvertes. » Mais les mots français, intraduisibles, hélas, s'arrêtaient dans ma gorge desséchée par la crainte. Alors, je n'eus qu'une audace. Sans bouger les yeux où des larmes de rage commençaient à me brûler, sans un mouvement du corps, je tournai ma main qui reposait sur les aiguilles et ouvrant ses doigts en exposai la paume ouverte. Daphnis hésita, je vis frémir le petit nez grec, comme celui d'un lièvre, puis, le poing refermé et ramené sur sa poitrine, s'avança avec une lenteur incalculable, descendit jusqu'à ma paume, desserra ses doigts, lâcha une chose légère. Je sursautai malgré moi. Deux genêts qui craquent, un roulement de cailloux, je fus seul avec un étrange présent : le cadavre éclaté d'une cigale.

Le soir, je n'osai pas rentrer à l'hôtel. Je craignais d'effaroucher mon gentil visiteur. N'avions-nous pas tout dit? Grâce à lui, la confuse divinité d'Olympie avait désormais son amande : ce petit cadavre où avait battu le coeur de l'été. Je tremblais de le perdre, de pulvériser ses ailes repliées, ses anneaux vides. J'avais fait de mes deux mains une sorte de cassette. Ainsi gêné, il n'était pas question de battre la campagne. Immobile, assis sur une pierre, adossé à un pin, j'attendais la nuit. Je me glissai jusqu'à ma chambre, posai la cigale sur ma cheminée, attendis longuement encore. Je m'ennuyai, je ne savais plus vivre dans une pièce close. J'entrai enfin dans la salle à manger déserte ; je soupirai, délivré.

Le lendemain, il n'y eut personne au déjeuner et personne encore au repas du soir. Pourtant ce fut la première journée orageuse. Un panache de nuages lourds venus de Bassae, encombra le ciel, fanant les couleurs, accusant la saison comme certains éclairages accusent brusquement l'âge sur les visages les mieux défendus. Un temps d'octobre. Même, il plut un quart d'heure, diluviennement. Je me réfugiai au salon en compagnie d'un appareil de T. S. F. que je regardai un long moment sans le reconnaître, avec mes nouveaux yeux de Robinson. Sitôt après l'averse, je courus sentir l'immense odeur réveillée de l'Arcadie et les coups de fusil des chasseurs à nouveau crépitèrent.

Ce furent eux qui commencèrent de gâter mon séjour. A chaque décharge, je sursautais comme si, identifié avec le vallon, j'en fusse devenu le gibier poursuivi. Mû par des réflexes plus animaux qu'humains, je ne songeai pas en m'approchant des chasseurs, à crier, à tousser, à me faire reconnaître, mais à me jeter silencieusement dans un fourré, entre deux files de ceps dont je secouais la pluie tiède, la charge des seules gouttes d'eau tombées de tout l'été. J'en buvais la liqueur fade écrasée sur mes manches et sur mes mains. Je pensais aussi au danger que courait mon compagnon de vagabondage. Il faudrait le prévenir, ou le faire prévenir par quelque interprète, à l'hôtel, mais quand le reverraisje ? Et c'était cette absence qui m'inquiétait. N'étais-je pas, bien qu'involontairement, responsable de sa disparition ? Ah ! si j'avais su rester endormi sous les pins ! J'aurais reçu son petit cadeau, que j'eusse pu croire un don des Dieux. Je n'aurais pas dérangé le mystère avec mon interrogation d'homme...."

(extrait de André Fraigneau "les Portes d'Arcadie" tiré de "la Fleur de l'âge", 1941.) 

                                                                            

                                                                      *** 

 

 

"Gravir, entre les colonnes de perle, l'escalier d'ivoire qui débouche dans l'azur et, au plus haut de cette échelle céleste, voir graviter sous le soleil et sous la lune, globe faisant face toujours aux sphères, le lieu le plus haut du monde.

Le Pentélique, qui a donné ici le meilleur de son sang, laisse au loin deviner ses plaies blanches. L'Hymette, tremplin de la lumière, vibre violet dans les aurores vertes, puis s'enveloppe dans une grisaille neutre et pâle quand le jour n'est plus qu'un combat dans l'éther entre l'azur et le marbre. L'univers entier lui aussi s'efface ; la mer se retire, disparaît ; les îles Égine et Salamine s'évanouissent ou ne sont plus comme les syllabes de leurs noms que de très anciens mirages tremblants.

Puis le soir, ce sera l'opéra dans l'Olympe.

L'eau peu à peu, imperceptiblement, sourd de l'éther lumineux, ou du néant. La mer s'installe, spectatrice inlassable, juge dernier. Elle fait jouer sa parure d'îles, caressant comme distraitement d'énormes gemmes baroques, taillées en facettes. Porte-t-elle ce soir des topazes brûlées ou de profonds saphirs birmans ? Mais elle a changé déjà et ce sont maintenant des émeraudes, des rubis et des améthystes qu'elle agrafe sur l'horizon dans la lumière qui baisse.

Là-haut, sur la terrasse des Dieux le drame mystique se déroule, avec une musique de couleurs et de vent qui meurt, lente et hiératique. Sur la robe céleste des colonnes blessées, les longs plis se creusent d'ombre, les frontons mutilés rougissent, les frises où manquent des personnages et des signes s'en vont en reculant vers la nuit, inexplicables. Ce monde de marbre où ne croissent plus les pommes d'or se trouble un instant, pend dans le vide comme une opale maladive.

Un instant, un court instant dans l'éternité, mais suffisamment long pour que l'on voie soudain les ruines de ce château sur lesquelles le soleil avait construit son palais de lumière.

Alors, degré de marbre par degré de marbre, disparaît l'escalier magique qui reliait le château à la terre, le chemin sacré des Panathénées, et ce haut lieu se renverse dans la nuit.

Oui, tant de châteaux, tant de hauts lieux, tant de terrasses, tant de Walhallas...

A Éleusis, le soleil descend sur la baie d'or liquide que domine un balcon de lauriers-roses sur lequel scintillent encore quelques vestiges de marbre blanc. Dans le ciel qu'elles obscurcissent de leurs fumées triomphent, nouvelles colonnes, d'orgueilleuses cheminées de forges.

À Délos, le jour finit sur le port ensablé où nul vaisseau n'aborde plus. Les lions regardent fixement.

A Delphes, la nuit descend du Parnasse et murmure des oracles que personne n'écoute dans le cirque ravagé par les tremblements de terre.

A Olympie aussi, les colonnes énormes bâties pour les Dieux avec l'or des guerriers et des athlètes se sont écroulées. L'Alphée et le Kladéos, fleuves héroïques et sacrés, sont sortis de leur lit, ont recouvert les stades, les gymnases et les statues, noyant le haut lieu de l'amitié universelle, rendant à leurs nymphes les rêves de pierre et d'ivoire que les hommes avaient cru lire dans leurs reflets. Là-bas aussi le crépuscule se joue. Les montagnes d'Arcadie sont déjà dans l'ombre. Dans le grand lit blanc des fleuves, un peu d'eau s'irise encore. Les mulets parmi les hautes vignes lancent des sanglots déchirants. Le jasmin, la menthe, le basilic chantent une dernière fois. Puis il ne reste plus que la note unique du vent dans les pins, sampre tenuto e decrescendo, jusqu'à mourir...

Jusqu'au lendemain...

Et pendant ce temps-là, au bord de la route d'Arcadie, dans cette Provence ou cette Ombrie au paradis où les vignes poussent plus drues, les fruits plus riches, les cyprès plus hauts et plus droits, Hermès s'est arrêté un instant pour toujours, l'enfant Dionysos sur le bras gauche replié. Et par-dessus l'enfant gourmand et avide, ce Divin Ennui, ou ce Divin Détachement, ou cette Divine Indifférence regarde au loin et peut-être au-delà du Crépuscule qui n'en finit pas, avec un sourire combien plus beau, plus mystérieux et plus long disant que celui de la Joconde échouée au bord de la Seine. (D'ailleurs Mona Lisa sourit-elle ou avait-elle seulement de trop bonnes joues ?)

On croit à la contempler entendre une musique où se sublimeraient les motifs conducteurs de Loge, du Voyageur et de Waltraute, de ceux qui ont toujours su, de ceux qui de toute éternité connaissent la solution, le but inévitable. Ce serait le chant très secret du Trismégiste.

Bien peu le perçoivent dans ce musée d'Olympie où pourtant il est plus fascinant que nulle part ailleurs dans le monde, un monde partout en filigrane qui annonce que les temps sont finis, par définition. Certes les dames d'art reconnaissent la beauté du marbre de Praxitèle, la souplesse du dieu, son aisance sublime, mais déplorent que la perfection laisse de glace et concluent à la décadence. Faut-il croire que le mot « Crépuscule » fasse peur aux gens, les glace précisément, pour qu'ils n'y veuillent voir, de toutes leurs pauvres forces, que basse époque et se réfugient dans les bras raides de quelque kouros archaïque réduit à l'état de pierre ponce !

Qui donc aujourd'hui pourrait élever la voix pour dénoncer enfin, dans cette folle adoration du primitif, cette exaltation du balbutiement, cette honteuse substitution du sommaire au dépouillé, dans tous ces péchés contre l'esprit, universellement répandus, l'écoeurante lâcheté de nos troupeaux modernes se traînant à reculons sur le chemin qui pour chacun d'entre nous ne peut et ne doit finir qu'au crépuscule ?...[...]...

 

 

...Sur l'Acropole, Athènes demeure encore, non pas endormie sur son rocher comme Brunehilde, car elle est sans faute, mais casquée elle appuie son front sur sa lance, l'Athéna pensive, dans le marbre blond. Seule la pleine lune ouvre l'Acropole d'Athènes la nuit. Ce qui alors vous cloue là-haut, au sommet de l'escalier, ce n'est plus la ruine sans fin de la terrasse au crépuscule, ou la danse immobile des colonnes sous le soleil, c'est l'impassibilité formidable du lieu. Figés dans l'incroyable clarté lunaire qui tombe du zénith tel un gel sidéral, un zéro absolu, les temples sont là comme autant de rêves de glace et dans leur marbre si pâle, transparent presque à cette lumière, s'ouvrent des ombres sans fond, parfaitement noires. Parfaitement noirs et parfaitement immobiles, les trois ifs surgissent du glacier, au sud-est du Parthénon. Les Cariatides fixent l'horizon par-dessus la foule où chacun, réduit à sa seule ombre noire sous cette lumière qui dissout les corps vivants dans sa pâleur universelle, voudrait rentrer sous terre mais cependant reste là, fasciné, et se tait. En bas la lumière de la ville au pied de la colline, comme une galaxie gravitant autour de l'Acropole, point fixe de la terre.

À Delphes non plus, je ne saurais prononcer une parole quand sous la lune les Trésors béent, le Théâtre reste vide et le Stade muet. Et qui pourrait couvrir de la voix les secrets que murmure la fontaine Castallic ? Son eau part se perdre sous l'énorme platane qui masque le tournant de la route de Thèbes, celle-là qu'Œdipe suivit certain soir. Quand je passerai sous le platane demain, quittant Delphes par ce même chemin, quelle fatalité emporterai-je, collée à ma peau, à moi qui sous la lune viens peut-être d'entendre, sans le savoir encore, les vers d'un oracle ?...[...]...
...Remonter sur l'Acropole d'Athènes, gravir encore une fois l'escalier céleste jusqu'à « cette planète de marbre où même le temps et les barbares qui vinrent après les bâtisseurs n'ont fait qu'aggraver un lieu qui est la seule preuve donnée au Monde par l'Homme qu'il était fait à la ressemblance de Celui dont il ignorait encore le véritable Nom. »

 

Extrait de "Crépuscule des Dieux" (Escales d'un Européen) d'André Fraigneau.

 

                                                                         

                                                                    ***

 

 

"Ici, l'Odyssée y a notre âge, l'âge de mes voyageurs, vingt ans.....

« Au pied de l'Acrrropole, dirrectement ! »

C'est le vertige, la panique. Nous passons dans les portières nos têtes aveuglées par la vitesse, par nos cheveux refoulés, nous roulons les yeux, nous ouvrons des bouches de poissons qui se débattent. Les autos folles attaquent une rampe noire, droite, vibrante, qui nous tire au ciel. « Ah ! tu vois ? Tu as vu ? -Non ! Oui ! Ah ! »

Ça y est, j'ai reçu le coup de dent, j'ai reçu la pointe ébréchée du fronton, la canine immortelle. Je retombe. Je n'ai rien vu encore. Des murs, un mur plus que les autres et par-dessus... LE COUP DE DENT. Mais ce n'est pas la mort qui m'est annoncée, c'est le premier éclair d'un jour que... J'ai des yeux de fou. Je tourne vers les voyageurs un visage de fou que le soleil qui descend derrière nos autos dans la mer frappe soudain, gifle, barbouille de rouge. Contre moi, à contre-jour, tous les visages noirs, en plein naufrage. Et celui-ci, qui m'a entendu, le plus proche, le plus aimé, le plus sombre, front à front : « Le premier angle. »
Réplique juste, parfaite, après mon interjection imparfaite (le premier éclair d'un jour). C'est l'architecte, l'homme de métier qui vient de recevoir le « coup de Dent ».

Ici commence après la vitesse, la Canine brusque et la débâcle enivrée, cette marche sur pieds d'homme, les uns derrière les autres, et moi, le dernier de la cordée, vers cet Escalier, pour quoi, sous les uniformes et les prétextes d'une ascension moins périlleuse à tout prendre, nous nous étions embarqués.
Alpinistes d'une Cime unique, vierge à force de pas, invisible à force d'éclat, inconnue à force d'histoire, le danger qui serre nos coeurs à les fendre réduit l'importance de tout autre danger de mort.
« Nom de Dieu ! - Merde ! - » Le Silence.
Je ne vois, je ne veux décrire que ces mains ouvertes, ces fronts, ces corps d'hommes dispersés et immobiles, frappés d'éternité sur la neige d'un marbre immortel.

Je ne décrirai pas les angles de la simple Maison élevée par les Grecs à ce Point unique où le jour et tous les dieux du Ciel, mouvants, fusibles, avant de s'annuler, se Nouent et se balancent un moment, à HAUTEUR D'HOMME.
Tout change et l'on n'explique pas sans sacrilège un mystère aussi limpide. Pendant que nous durcissons sur place, un rose animal gagne le marbre, monte aux tempes du Temple. Voici nos statues temporaires face au temple qui rougit, et déjà le sang se perd dans la pierre, nous bronchons sur des paquets de Pentélique. Le Parisien, assis sur un tambour cannelé, reçoit le dernier trait du jour entre les courtes ailes de ses cheveux.
Dès le premier angle qu'il m'a dit sentir, a-t-il reconnu pour sa maison la Maison au seuil de laquelle il balance, un genou entre les mains ? Cette hésitation nous domine comme la Tour oscille sur Paris. Le jeune homme parle :
« On va leur écrire : on ne revient plus... on voudrait bien, seulement, voilà, on ne peut plus... »


Il faut bien descendre. Notre peu de divinité glisse vite de nos épaules comme une poussière de neige ; mais le jeune homme qui balança demeure silencieux un peu plus longtemps que nous.
Une petite place. Deux tables de fer sous des poivriers. On attend la nuit qui est longue à venir. Du temple, on voit encore, par-dessus des murs inutiles, la Dent.
Je la regarde et le Parisien. Il parle, mais confusément et de projets plus graves que lui. Il redescend, comme les autres, mais doucement, par les plus hauts degrés de l'homme. J'aimerais que sur l'un de ces gradins élevés il arrêtât sa marche et s'étendit.
Quelle nuit ! Devant que l'ombre, Athènes reçoit la vague amère des parfums de l'Attique. Nos guides expliquent : les poivriers. Ces arbustes qui effleurent nos joues de la pointe extrême de leurs palmes plus légères que des bouquets de plume, nous en cassons des tiges qui exaspèrent sous nos mains leur odeur. Ainsi, au premier frottement des ombres, la ville s'allume, réveillée à la vie nocturne.
La lune, des ruines romaines dans un bois de poivriers, tout un gigantesque aimable, de grandes colonnes abattues que l'on peut flatter de la main, mille commerces sur des plateaux volants, le truc des cireurs de bottes, cet air qui se boit comme une liqueur inconnue et la grave énergie des parfums, nous conduisent jusqu'aux bords de l'Illissos.....Et des jardins encore, des poivriers, un remue-ménage de chaises, des treilles, une musique confuse, enfin cette terrasse éblouissante, nos derrières sur des fauteuils de paille, et partout, jonchant la table et sous la table, nos têtes, nos bras, nos genoux, rompus de volupté.
Que l'eau de la source Amaroussi est douce ! (douce comme l'air) - Quel voyageur incorrect pouvait prévoir ces aubergines mangées à la cuiller comme des figues ? Depuis les nobles jurons de l'Acropole, les Français n'ont pas échangé vingt mots. À pleines mains, dans des bassins de cuivre, ils égrènent de ces raisins sans pépins qui portent un nom de jeune fille, Stafillia, et dont les rameaux sont chargés d'une fine poudre de glace.

Nos hôtes grecs, charmants, infatigables, parlent toujours. - « Ah ! Parris ! Montmarrrtre ! Les Nénettes ! Les Georgettes ! »
Je fais oui, oui, de la tête, la bouche pleine de givre.....

Tout de même, l'un d'entre-nous résume: « Ce soir on est dieux. »

Mais moi, j'attends la réplique à l'Acropole, le côté Paris du jeune hésitant. Il fume, rejeté dans son fauteuil, l'oeil vague, dans la direction de la Dent cachée par les arbres. Ne l'ai-je pas désiré ainsi, retenu à la cime de lui-même ? Quel souci d'équilibre me fait le tirer par la manche, lui désignant, sortis dessous les branches, ces soldats grecs, deux evzones: « Que pensez-vous de cet uniforme ? »
L'oeil du jeune homme descend de la cime des arbres, regarde les étranges soldats, s'allume d'une lueur bien différente.
« Cet uniforme ? C'est pas sérieux. »  La lippe de Gavroche, une seconde, puis tout le visage remonte avec plus de lenteur et comme malgré lui-même, le long de cette spirale indiquée par la fumée de cigarette, et que, secoué par moi, il a facilement descendu. Il noircit, durcit, rejoint sa noblesse invincible...[...]


... Je me promenai donc à toute heure dans les traces merveilleuses de la première journée.

Je voudrais transmettre de ces exaltations, de ces fatigues solitaires, si vaines, ceci seulement qui me paraît transmissible et les dépasse : plus fortement que le jeu des angles, que les grandes mécaniques de l'architecture, du décor et de la lumière, le marbre grec SE MANGE, le ciel d'Athènes SE BOIT. J'ai manqué à peu près tous les bénéfices de l'esprit, cette satisfaction intellectuelle que j'étais venu chercher. Au pied des seules statues demeurées à leur place, j'ai compris que la sculpture, par exemple, ne comptait pas pour le Grec. Il ne lui demandait que d'être parfaite. Ainsi de toutes les autres manifestations du génie où je suis moins versé.
Mais il n'est pas possible que les Grecs qui ont pétri à grands bras savants tant de prétentions de calculateurs et celles de ces danseurs qu'on leur a toujours préférées, tant de géométrie, de religion, de musique, de marbre, tant de politique, de cannelures, de science des astres et de ventres de chevaux, il n'est pas possible, dis-je, que les Grecs aient mené à bien ce « gâchage » difficile, en tendant vers un autre but suprême que ce GOÛT, que j'ai reçu dans la bouche, cette fluide épaisseur innommable et que je voudrais nommer, cependant, mais bien bas, sans rien trahir: « Ce goût de Voie Lactée. »

Ainsi j'avais cru pouvoir découvrir quelque secret de tragédie ou de nombre, et je recevais, aux parois de ma bouche, une substance comme le pain, le lait ou la joue, une satisfaction animale. Force me fut bien de considérer comme des gênes, des « arrête », les angles, les serpents, les inventions décoratives ou le rébus de la Grèce archaïque, historique, tout ce qui s'apprend peut-être, mais ne se boit pas, ne se touche pas. Et que le jour grec (ce lait de marbre et de ciel) se communiquât spontanément aux Voyageurs incorrects et les comblât en dépit de leurs différences, c'était la découverte de la fraternité par UN AUTRE BOUT DE LA TABLE, à égale distance de la cantine et de la table de communion. Réplique de la nuit fraternelle du Val de Grâce qui, envisagée tout à coup, d'un point du monde aussi lumineux, prend un certain aspect de magie noire."... 

 

extrait de "Les Voyageurs transfigurés", André Fraigneau, 1933.

 

 

 

                                                                                         ***

 

 

 

"Les histoires qui composent ce livre ont elles-mêmes une histoire, fort anecdotique, mais dont j'espère pouvoir tirer ce qu'il est convenu d'appeler une « morale » et quelques explications sans trop alourdir un ouvrage tout dédié aux coeurs d'enfants ni trop importuner ses lecteurs.
Au musée d'Olympie, un été, comme nous sortions, quelques amis et moi, de la salle où nous venions d'admirer l'Hermès de Praxitèle, un groupe de visiteurs conduits par une dame échevelée, de nationalité confuse, et sans doute spécialiste de questions d'art, entra, que nous croisâmes dans la porte. La dame-guide tendant l'index vers la statue sublime cria à l'intention de sa clique: « Je vais vous montrer pourquoi Il n'est pas bon! »

Je prévoyais trop ce que pouvait objecter cette créature laide et perdue de théories abstraites à la grâce pure et simple du dieu nu. Je ne la suivis pas pour écouter ses explications techniques, ce que firent pourtant mes amis. Bientôt d'ailleurs, les éclats de rire, les insolences et les farandoles d'une jeunesse décidée à venger le chef-d'oeuvre de tant de bêtise prétentieuse, conduisirent la spécialiste, sa suite, mes camarades et moi-même dans un grand désordre jusqu'à la sortie du musée où nous nous retrouvâmes chassés par les gardiens. Je continuai à réfléchir : « Il est certain, me dis-je - prenant bien entendu le contre-pied de la technicienne - il est certain que l'Hermès n'est pas, seulement beau, il a l'air bon : pourquoi? Eh! c'est qu'il sourit avec innocence pour enchanter le petit Dionysos qu'on lui a confié et qu'il tient sur son bras gauche à la hauteur de son coeur. Mais, vers quelle promesse perdue au bout du bras droit, perdu, hélas! de l'Hermès, l'enfant Dionysos tend-il ses mains et tout son visage charmé? Une grappe? Une petite tortue? ou bien la lyre qu'Hermès inventa pour la donner ensuite avec négligence à Apollon l'appliqué? Qu'importe! La statue de l'Hermès de Praxitèle est mutilée d'un bras et de sa promesse incertaine, mais il nous reste la perfection d'un corps et le sourire d'un visage où le beau et le bon, comme dans l'unique adjectif grec désignant à la fois ces deux vertus, s'unissent en une seule Grâce qui doit suffire à nous combler.

Cette grâce de l'Instant, il m'apparait que les enfants y sont particulièrement sensibles. J'ai donc choisi comme témoins de certains « moments purs » de la vie humaine que j'ai voulu réunir dans cette suite romanesque, des enfants, un seul enfant, si l'on veut (et qui pourrait être Guillaume Francœur), dont l'âge varie de la treizième à la quinzième année. C'est dans la vie humaine ce que je voudrais appeler le Temps de la Transparence. Plus tôt, les individus ne me paraissent pas posséder la mémoire nécessaire; plus tard, l'adolescence s'abat soudain comme un uniforme moral, aimable ou ridicule suivant chacun, sombre de couleur, vague de contours, tissé d'inquiétudes, d'aspirations, de vanité ou d'humilité excessives. Elle a ravi chacun de nous, parce que comme tout uniforme, elle nous a rassurés. Mais c'en est alors fini pour le témoignage que je recherche. Un adolescent ne pense plus qu'à soi-même: il espère, il désespère, déjà! Il n'est plus attentif au passage de l'Inespéré.

  

André FRAIGNEAU, préface à son livre "la Grâce Humaine", 1938.

 

 

 

 

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la Grèce de Michel Déon

Publié le par Christocentrix

 

le-rendez-vous-de-patmos.jpgIl n'y a plus de tours d'ivoire où s'enfermer, mais il y a encore des îles où l'on goûte un répit. L'Adriatique et la mer Égée en comptent quelques centaines. Environ quatre-vingts d'entre elles sont dignes d'attention par leur passé ou leur présent, belles ou froides, vivantes ou mourantes. De Spetsai à Patmos, en passant par Rhodes, Corfou, Lesbos, Skyros, Paros, Antiparos, Naxos, Chypre, Hydra, Kalymnos et Léros, Michel Déon a réuni une gerbe d'histoires, de caractères, de souvenirs qui évoquent le parfum de ces îles et leur séduction comme aussi parfois leur tristesse et leur solitude. Des hommes habitent ces lieux privilégiés. L'existence n'en n'a pas toujours fait de doux agneaux, et depuis Ulysse et Thésée nous savons que les Grecs ont plusieurs vérités, mais que ce qui est en cause ce n'est pas leur sincérité, c'est leur double appartenance : à l'Occident par goût et parce qu'ils lui ont donné une civilisation, à l'Orient par nature et parce que la géographie les y oblige. Les séismes, les tempêtes, les guerres et le tourisme passent sur ces îles et semblent parfois les ravager. Pourtant elles gardent une âme inaltérable. Le rendez-vous de Patmos se termine par une interrogation, celle que pose la Révélation de saint Jean à des hommes qui ont cessé de croire que tout est beau et bon dans le meilleur des mondes, mais à qui l'émotion d'un chant perdu, les secrets des amours, l'inépuisable roman des dieux et des héros, les ferveurs du soleil et la passion de la mer ont rendu la sérénité.

(récit paru en 1965)

 



balcon-spetsai

Spetsai, une île proche dHydra, au large du Péloponnèse, rassemble dans son port, sur ses collines et chez ses habitants les envoûtements de la Grèce. Avant de s'y fixer pour plusieurs années, Michel Déon y a passé six mois comme à un balcon, goûtant aux heures du jour et de la nuit, découvrant les charmes, les tristesses, les gaietés, les amitiés et les allégresses d'une existence en marge du monde. Le Balcon de Spetsai est le récit de la première rencontre avec une Grèce quotidienne dont la morale exquise et salutaire est inimitable. 

(récit paru en 1961).

                            

                                                 





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la Grèce de t'Serstevens

Publié le par Christocentrix

A. t'Serstevens occupe une place très singulière dans la littérature contemporaine. Il est poète, romancier, mais avant tout voyageur, et il fut un des rares écrivains de notre temps à perpétuer une tradition où s'illustrèrent jadis le père Labat, le président de Brosses, le Père Hue et Théophile Gautier : la tradition, pourrait-on dire, du dépaysement humaniste.       

Itinéraire Grèce continentale (T'serstevens)

Passionnément amoureux de la vie, des êtres et des paysages, il ne parcourt le monde que pour en mieux comprendre l'authentique originalité. Il possède au plus haut point cette gaieté devant les choses, cette honnêteté sans conformisme qui lui permet d'entrer en sympathie profonde avec les hommes et les éléments. D'où le charme extrême de ces Itinéraires qui nous emmènent aujourd'hui en Grèce continentale. Pour les Grecs, comme pour A. t'Serstevens " l'homme est la mesure de toute chose " et " Itinéraires de la Grèce continentale " illustre ce que l'auteur, de son vivant, disait de lui-même : "je suis un ouvrier consciencieux qui travaille avec des mots, comme un menuisier avec du bois ". Pénétrer dans l'intimité d'un peuple, se mêler à sa vie quotidienne et découvrir en même temps derrière des visages contemporains la trace vivante de la tradition, de l'histoire et de la légende, c'est ce que souhaite celui qui pose le pied sur une terre étrangère, non pour y distraire son ennui mais pour y lire, dans les regards humains et dans les paysages où se confondent l'eau, la terre et la pierre, la longue aventure de l'homme. C'est pour ce voyageur emporté vers la mer hellenique et vers ce sol où pour la première fois le sourire de l'homme fut rayonnant, à l'égal de celui des dieux, que A. t'Serstevens a écrit ce livre.

 

Dieu grec

                                   (les livres de t'Serstevens sont illustrés par Amandine Doré)

 

 

Après les "Itinéraires de la Grèce continentale"," le Périple des Archipels Grecs" nous entraine à découvrir "la plus harmonieuse floraison de terres et d'archipels qui se soit épanouie dans l'immense jardin bleu de la Méditerranée". Eubée, Thassos, Samotraki, Chios, Délos, Mykonos, Naxos, Paros, Ios, Santorini, Hydra, Egina, Lesbos, Rhodes, Patmos, Kalymnos, Corfou, Ithaque, et bien-sûr la Crète.... "On ne sait quel dieu poète ou jardinier a semé sur la Mer intérieure cette prodigieuse floraison d'îles chatoyantes. Du canal d'Otrante aux rives de la Thrace, tout au fond du golfe Pélagique, il a répandu sur les flots céruléens cette merveilleuse guirlande d'archipels. Et ces parterres établis, festonnés de vagues sans cesse renouvelées, il leur a donné des noms qui semblent les accords d'une lyre orphique : Ioniennes, Cyclades, Sporades, Dodécanèse; et à chacune des îles, d'autres noms d'une harmonie subtile, comme si leurs syllabes assemblées participaient d'un mode musical transcendant. Cette onomastique instrumentale éveille au plus profond des cerveaux sensibles des échos extraordinairement amplifiés par tout ce que nous avons appris dans l'adolescence et même au-delà les mythologies bienheureuses et les belles histoires que nous ont contées les poètes et les grands écrivains de la Grèce antique, depuis Homère jusqu'à Plutarque; car il n'est aucune de ces îles qui ne nous évoque des dieux paillards, des héros légendaires, des escales ulyssiennes, des batailles surhumaines, appuyées qu'elles furent par Athéna-aux-yeux-bleus ou le Poséïdon maritime.

périple des archipels (T'serstevens)

Aux deux bouts de cette longue guirlande se trouvent deux îles qui se distinguent curieusement des autres Corfou et Thasos, couvertes d'une végétation si drue qu'elles semblent des corbeilles bercées par la houle. Les autres, que les anciens considéraient comme les jardins d'une Hespéride méditerranéenne, ont été presque entièrement nettoyées de leurs forêts par leurs occupants successifs. On sait que les Vénitiens, bâtisseurs de cités lagunaires et grands constructeurs de navires, étaient de terribles bûcherons. Toutes les séculaires pineraies des îles dalmates ont fourni à Venise les pilotis de ses palais, et le bois des îles grecques était le grand commerce des familles patriciennes qui ne rougissaient pas d'une telle dévastation ni d'une telle dérogeance. La plupart des îles en sont restées dépouillées de leur riche manteau. Mais elles gagnent ainsi en grandiose et en plastique sévère ce qu'elles ont perdu en charme bucolique. Rien n'est plus noble que leurs profils rocheux qui se découpe nettement sur le ciel et se teintent des couleurs les plus délicates, à mesure que le soleil s'élève ou décline. On ne peut parler ici de couleurs mais de nuances, tant la gamme des tons est d'une délicate aristocratie.

Si l'on excepte Rhodes la mordorée, Kalymnos la bleutée, Corfou la vénitienne, et deux ou trois îles proches du continent grec, toutes les autres nous offrent le même radieux décor de villes toutes blanches édifiées sur des collines rousses, ou nonchalamment étendues le long du rivage. Un blanc où il n'y a de vert ou de mauve que les ombres de midi ou du soir, un blanc mat qui n'évoque ni la neige ni le marbre, un blanc de chaux tant de fois renouvelé qu'il arrondit les angles des murs et en amortit les reliefs, et si universellement blanc qu'on n'y voit pas la moindre tache, à croire que les habitants de ces bourgs ont sans cesse à leur portée un pot de cette couleur candide et un pinceau dont ils recouvrent la plus petite macule. Cette passion du blanc va jusqu'à en peindre le tronc des arbres, la bordure des trottoirs, le contour des dalles, les pots à fleurs, et même parfois les tuiles des toits. Et tant est suave la lumière de ces archipels, toujours tamisée par une fine brume venue de la mer, que toute cette blancheur n'a rien d'éblouissant, caresse l'oeil sans le blesser, et absorbe toutes les couleurs qui l'environnent, même les rouges et les orangés. Et le ciel bleu fin, sans outremer, ne semble là que pour encadrer de son immuable sérénité tant de surfaces liliales...[...]...

Tous les bourgs et villages de ces îles, par leur blancheur unanime et le caractère purement local de leur architecture, sont un enchantement pour l'oeil et pour l'esprit, à ne savoir que choisir pour sa délectation entre Santorin, par exemple, crête lumineuse d'une falaise brûlée, ou Patmos juché sur son piton, de l'indolent Paros, les pieds dans l'eau, ou Kos allongé sur sa rive de sable. Somme toute les villes des archipels, parce qu'elles font corps avec les admirables paysages qui les encadrent, et ont conservé toute leur personnalité, sont beaucoup plus grecques et plus séduisantes que celle du continent.

                                                                             

                                                              ***

 

Un des derniers témoins de cette longue lignée de voyageurs humanistes, où brillèrent jadis Montaigne, Théophile Gautier ou Barrès, Albert t'Serstevens s'est toujours efforcé d'être un écrivain du plaisir - plaisir qui est aussi celui du lecteur - et dont déborde le Périple des Archipels Grecs : le plaisir de redécouvrir, en gardant toujours le contact avec les hommes d'aujourd'hui, les traces de l'homme et l'empreinte des dieux sur cette terre qui est comme " un bouclier posé sur la mer au sourire innombrable".

De l'un des livres de A. t'Serstevens, Paul Léautaud écrivait : "J'ai lu, ces trois dernières soirées, un très beau livre de voyage de t'Serstevens. C'est écrit sans bavardage, cela n'a rien d'un guide. C'est hardi, personnel, d'esprit libre, aristocratique. Un personnage de femme ou de maîtresse y met de temps en temps un charme intense... Deux choses survivent au tumulte et à l'agitation des hommes : l'amour et l'art". Ce livre aurait pu être "le Périple des Archipels Grecs".

 

(note : il s'agit ici de la Grèce des années 50/60) 

(sur t'Serstevens : http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_t'Serstevens )

 

 

 

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le Dieu-Homme (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

Le sacrifice de Jésus réalise l'éternel dessein du Père : unir l'humanité à la divinité, vivifier, déifier les profondeurs de l'homme, de l'univers, de l'être. De sorte que nous ne soyons plus jamais seuls, plus jamais exclus ou perdus : à travers la honte ou le désespoir apparemment sans issue, le Christ nous attend dans le silence de son amour. Et il nous permet de dire : Abba, Père, un mot d'une enfantine tendresse. La « passion d'amour » du Fils est antérieure à son incarnation et la provoque. Elle est inséparable d'une mystérieuse « passion d'amour » du Père. Car le Père se donne en donnant son Fils. Et comment ne l'aurait-il pas donné à l'homme puisque l'homme, en la personne d'Abraham, s'est montré prêt à donner à Dieu son propre fils ? Cette « passion d'amour » divine, qui ne cessera qu'à l'avènement manifeste du Royaume, ne met nullement en cause la plénitude et la joie que ressentent le Père et le Fils dans la profondeur de la divinité (et cette joie même n'est pas impersonnelle, c'est l'Esprit saint). Un saint, tout en portant en lui l'immense joie de la présence divine, et justement parce qu'il porte en lui cette joie, partage sans retour la détresse des autres. Combien plus cela est-il vrai de notre Dieu et de son Christ, « visage du Père », modèle et lieu de toute sainteté.

S'il est descendu sur la terre, c'est par compassion pour le genre humain. Oui, il a souffert nos souffrances avant même d'avoir souffert la Croix, avant d'avoir pris notre chair. Car s'il n'avait souffert, il ne serait pas venu partager avec nous la vie humaine. D'abord il a souffert, puis il est descendu. Mais quelle est cette passion qu'il a ressentie pour nous? C'est la passion de l'amour. Et le Père lui-même, le Dieu de l'univers, « lent à la colère et riche en miséricorde » (Ps. 103, 8), ne souffre-t-il pas lui aussi avec nous, d'une certaine manière ? Ignorerais-tu qu'en gouvernant les choses humaines il compatit aux souffrances des hommes? En effet, « le Seigneur ton Dieu a supporté ta conduite comme un père supporte son fils »(Deut.1, 31). De même que le Fils de Dieu « a porté nos souffrances », de même Dieu supporte « notre conduite ». Le Père, lui non plus, n'est pas impassible [...], il a pitié, il connaît quelque chose de la passion d'amour, il a des miséricordes que sa souveraine majesté semblerait devoir lui interdire". ORIGÈNE, Sixième Homélie sur Ezéchiel, 6, 6 (GCS 8, 384-385).

Rien de tout cela n'aurait de sens si l'on ne comprenait, avec l'intelligence de la foi, que Jésus, parce qu'il est, sans la moindre opacité, la Personne en communion (car le sujet de son humanité est une Personne divine, donc parfaite), n'est séparé de rien, de personne, mais porte en lui la totalité de l'humanité et de l'univers. La notion de « nature humaine », chez les Pères, n'est pas philosophique mais mystique, elle désigne cette unité d'être de tous les hommes, cet Homme Unique brisé par la chute et réunifié en Christ, au sens le plus réaliste.

"Le Verbe en prenant chair s'est mêlé à l'homme et a pris en soi notre nature afin que l'humain soit déifié par ce mélange avec Dieu : la pâte de notre nature est sanctifiée tout entière par le Christ, prémices de la création". GRÉGOIRE DE NYSSE, Contre Apollinaire, 2 (PG 45, 1128).

L'humanité entière « forme pour ainsi dire un seul être vivant » : en Christ nous formons un seul corps, nous sommes tous « membres les uns des autres ». L'humanité s'étant enfermée dans la mort, il fallait que Dieu, s'incarnant, se laissât saisir par la mort pour détruire son règne et ouvrir à toute chair la voie de la résurrection. Car la chair unique de l'humanité et de la terre, « mise en contact », en Christ, « avec le feu » de la divinité, est désormais secrètement, sacramentellement, déifiée.

"Il fallait rappeler de la mort à la vie notre nature entière. Dieu s'est donc penché sur notre cadavre afin de tendre la main, pour ainsi dire, à l'être qui était là, gisant. Il s'est approché de la mort jusqu'à prendre contact avec notre dépouille et à fournir à la nature, au moyen de son propre corps, le principe de la résurrection, en ressuscitant l'homme entier par sa puissance. [...]

Dans notre corps, l'activité d'un seul des sens répand une sensation dans tout l'organisme, lié à ce membre. Il en est de même pour l'humanité tout entière, qui forme pour ainsi dire un seul être vivant : la résurrection d'un membre s'étend à l'ensemble et, de la partie, se communique au tout, en vertu de la cohésion et de l'unité de la nature humaine". GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 32 (PG 45, 80).

"L'homme sur la terre, subjugué par la mort, comment pouvait-il revenir à la plénitude ? Il était nécessaire de rendre à la chair morte la participation à la force vivifiante de Dieu. Or la force vivifiante de Dieu c'est le Verbe, le Fils unique. C'est donc celui-ci qu'il nous envoya comme Sauveur et Libérateur [...]. Vie par nature, il prit un corps sujet à la pourriture afin de détruire en celui-ci la puissance de la mort et de le transformer dans la vie. Comme le fer, mis en contact avec le feu, prend aussitôt la couleur de celui-ci, de même la chair, après avoir reçu en elle le Verbe vivifiant, est libérée de la pourriture. Ainsi il a revêtu notre chair pour la libérer de la mort". CYRILLE D'ALEXANDRIE, Homélie sur Luc, V, 19 (PG 72, 172).

Inséparable de la descente aux enfers, de la résurrection, de l'ascension à la droite du Père, la Croix apparaît fondamentalement comme vivifiante. Ses dimensions font du Christ le véritable Homme cosmique qui transfigure l'univers : « Désormais, tout est rempli de lumière, le ciel, la terre et même l'enfer », dit la liturgie pascale au rite byzantin. Etre crucifié en Christ, c'est mourir à sa propre mort pour entrer dans le sacrifice de réintégration et comprendre, comme dit Paul, « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » de l'amour (Eph 3, 18-19).

«Que vous receviez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu'est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur » (Eph. 3, 18). La croix du Christ possède toutes ces dimensions ; par elle, en effet, « il s'est élevé dans les hauteurs, emmenant captive la captivité » (Ps. 68, 19), par elle « il est descendu au plus profond des enfers »; car la croix a une « hauteur » et une « profondeur ». Et elle s'étend sur toute l'immensité de l'univers, déployant ainsi sa « largeur » et sa « longueur ». Et celui qui est « crucifié avec le Christ », qui connaît la tension de cette crucifixion, c'est celui-là qui comprend « la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur ». ORIGÈNE, Fragment d'un Commentaire sur l'Épître aux Ephésiens (Gregg p. 411-412).

Ces thèmes sont repris et développés dans une très ancienne homélie pascale toute remplie de l'ardeur du combat livré par le grand athlète de la Vie, toute vibrante d'une allégresse de victoire. La croix est le véritable arbre de vie, le rétablissement de l'axe du monde par lequel la création trouve une nouvelle stabilité. L'homme est infiniment attendu, accueilli, personne n'est exclu du banquet des noces. Le fruit de l'arbre de vie est offert à tous, le Sang et l'Eau jaillis du flanc transpercé de Jésus sont les éléments d'un immense baptême, un baptême de Feu et d'Esprit. Le corps du Crucifié-Ressuscité est rempli en effet des souffles et des feux de la Pentecôte. Et la terre désormais s'identifie secrètement à ce Corps. Il n'y a plus de séparation, « la vie est répandue sur toutes choses ».

"Jésus a montré en sa personne toute la plénitude de la vie offerte sur l'arbre [la croix]. [ ...]. Cet arbre m'est une plante de salut éternel ; de lui je me nourris, par ses racines je m'enracine et par ses branches je m'étends, sa rosée fait ma joie et son souffle me fertilise. [...] Je jouis librement de ses fruits qui m'étaient destinés dès l'origine. Il est ma nourriture quand j'ai faim, ma source quand j'ai soif, mon vêtement car ses feuilles sont l'Esprit de vie [...]. Cet arbre aux dimensions célestes s'élève de la terre aux cieux, se fixant, plante éternelle, au coeur du ciel et de la terre, soutien de toutes choses, fondement de l'univers, rassemblant toute la diversité de l'humanité, cloué par les chevilles invisibles de l'Esprit, afin qu'ajusté au divin, il n'en soit plus détaché. [...].

Puisque le combat sans merci que (Jésus) menait était le combat de la victoire, il fut d'abord couronné d'épines pour effacer toute malédiction de la terre en extirpant par sa tête divine les épines nées du péché. Puis, après avoir épuisé le fiel amer du Dragon, il nous ouvrit tout entières en échange les sources de douceur qui jaillirent de lui [...]. Il a ouvert son propre flanc, d'où ont coulé le Sang et l'Eau sacrés, signes des noces spirituelles, de l'adoption et de la nouvelle naissance mystique. Il est dit en effet : « Lui vous baptisera dans l'Esprit saint et dans le feu » (Mat 3, 11) : l'eau comme « dans l'Esprit », le sang comme « dans le feu ». [...]

Quand prit fin le combat cosmique [...], il resta fixé sur les confins de l'univers, montrant triomphalement en sa personne un trophée de victoire. Alors, devant sa longue endurance, l'univers fut bouleversé [...]. Peu s'en fallut que le monde entier ne fût anéanti [...] si le grand Jésus n'avait exhalé le divin Esprit en disant :« Père, je remets mon Esprit entre tes mains » (Luc 23, 46). Et quand monta l'Esprit divin, l'univers vivifié et affermi trouva une nouvelle stabilité.

Oh, divine extension en tout et partout, oh, crucifixion qui s'étend à travers toutes choses ! O unique des uniques devenu vraiment tout en tout, que les cieux aient ton esprit, le paradis ton âme, - car il dit : « Aujourd'hui je serai avec toi dans le paradis » (Luc 23, 43) -, mais que ton corps soit à la terre. L'indivisible s'est divisé pour que tout soit sauvé, afin que même les lieux inférieurs connaissent l'avènement divin. [,..] C'est pourquoi il s'est donné complètement à la mort, afin que la bête vorace soit secrètement détruite. Dans son corps sans péché, elle cherchait partout sa nourriture [...]. Mais lorsqu'elle n'eut rien trouvé en lui qu'elle puisse manger, emprisonnée en elle-même, affamée, elle fut à elle-même sa propre mort [...].

O Pâque divine, [...] par toi la mort ténébreuse a été détruite et la vie répandue sur toutes choses, les portes des cieux ont été ouvertes, Dieu s'est montré homme, et l'homme est monté devenant Dieu, grâce à toi les portes de l'enfer ont été brisées [...]. Grâce à toi, la salle immense des noces a été remplie, tous portent la robe nuptiale et personne ne sera jeté dehors parce qu'il n'a pas la robe des noces. [...] Grâce à toi, le feu de l'amour brûle en tous, dans l'esprit et dans le corps, nourri par l'huile même du Christ".

Homélie pascale anonyme inspirée du Traité sur la Pâque d'Hippolyte. 49, 50, 51, 53, 55, 56, 57, 61, 62 (SC n° 27, p. 175-191).

Dans le Crucifié, le pardon est offert, la vie donnée. Pour l'homme, il ne s'agit plus de craindre le jugement et de mériter le salut, mais d'accueillir l'amour dans la confiance et l'humilité. Car Dieu s'est laissé assassiner pour offrir sa vie même aux assassins.

La mort du Christ sur la croix est un jugement du jugement". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 43 (PG 90, 408).

"Celui qui suspendit la terre est suspendu, Celui qui attacha les cieux est attaché.

Celui qui fixa l'univers est fixé sur le bois. Dieu est assassiné [...].

Dieu a revêtu l'homme, il a souffert pour un souffrant,

il a été jugé pour un condamné, il a été enseveli pour un enseveli.

Mais il est ressuscité des morts et il clame :

Qui plaidera contre moi? J'ai délivré le condamné,

j'ai rendu la vie à celui qui était mort, je relève l'enseveli.

Qui me contestera? J'ai aboli la mort, j'ai écrasé l'enfer,

j'ai enlevé l'humanité aux plus hauts des cieux,

oui, moi, le Christ.

[...]

Je suis votre pardon, je suis la Pâque du salut,

je suis votre lumière. Je suis votre résurrection".

MÉLITON DE SARDES, Homélie pascale (SC n° 123, p. 116, 120, 122).

"Qui peut comprendre l'amour sinon celui qui aime? Je m'unis à l'aimé, mon âme l'aime. Dans sa paix c'est là que je suis.

Je ne suis plus un étranger car il n'y a pas de haine près du Seigneur.

Parce que j'aime le Fils je deviendrai Fils.

Adhérer à celui qui ne meurt plus, c'est devenir immortel.

Celui qui se complaît dans la Vie sera vivant.

ODES de SALOMON, 3 (éd. Harris-Mingana, II, p. 215-216).

 

"Hier, j'étais crucifié avec le Christ, aujourd'hui je suis glorifié avec lui ; hier j'étais mort avec lui, aujourd'hui je suis associé à sa résurrection ; hier, j'étais enseveli avec lui, aujourd'hui je m'éveille avec lui du sommeil de la mort. GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 1, Pour la Pâque, 4 (PG 35, 397).

La victoire sur la mort est victoire sur la mort biologique, désormais transformée en « passage » dans un grand dynamisme de résurrection qui doit aboutir à la manifestation du Royaume, à la transfiguration non plus secrète et sacramentelle mais évidente et glorieuse du cosmos. Dans cet univers métamorphosé, les personnes, les « âmes », puiseront une corporéité lumineuse, analogue à celle du Christ lors de sa transfiguration sur la montagne, ou après sa résurrection.

La victoire sur la mort est donc aussi et surtout victoire sur la mort spirituelle dont nous faisons quotidiennement l'expérience et dans laquelle, abandonnés à nous-mêmes, nous risquerions de nous enfermer pour toujours. C'est la victoire sur l'enfer, c'est la certitude désormais que personne ne sera séparé de Dieu, mais que tous seront - sont déjà mystérieusement - plongés dans son amour. Et c'est ce message prodigieux - la victoire sur l'enfer - que l'Église ancienne n'a cessé de proclamer.

"J'ai ouvert les portes cadenassées, j'ai brisé les verrous de fer, et le fer est devenu rouge et s'est liquéfié devant moi ; et plus rien n'a été fermé parce que je suis la porte pour tous les êtres. Je suis allé délivrer les prisonniers, ils sont à moi et je n'abandonne personne... [...] J'ai semé mes fruits dans les coeurs et je les ai changés en moi. [...] Ils sont mes membres et je suis leur tête. Gloire à toi, ô notre tête, Seigneur Christ, Alléluia !  Odes de Salomon, 17 (Ed. Harris-Mingana, p. 289-290).

"J'ai étendu les mains et me suis offert au Seigneur, l'extension des mains en est le signe, extension du bois où a été pendu, sur la route, le Juste. [... ]

Je suis ressuscité, je suis avec eux, je parle par leur bouche, [... ] j'ai jeté sur eux le joug de mon amour. [... ]

L'enfer m'a vu, et il a été vaincu, la mort m'a laissé partir et beaucoup avec moi.

J'ai été pour elle fiel et vinaigre. Je suis descendu avec elle en enfer, autant qu'il a de profondeur.

La mort [...] n'a pu supporter mon visage. J'ai fait des morts une assemblée de vivants,

je leur ai parlé avec des lèvres vivantes, pour que ma parole ne soit pas vaine.

Ils ont couru vers moi, les morts. Ils ont crié : Aie pitié de nous, Fils de Dieu, [...]

fais-nous sortir des ténèbres qui nous enchaînent ouvre-nous la porte, que nous sortions avec toi.

Nous voyons que la mort n'a pas prise sur toi. Délivre-nous, nous aussi, car tu es notre Sauveur.

Et moi j'entendis leurs voix et je traçai mon nom sur leur tête.

Aussi ils sont libres et m'appartiennent. Alléluia !

ODES de SALOMON, 42 (p. 403-405).

 

Lorsqu'il apparaîtra, tu te diras : « Mon bien-aimé répond ; il dit : Lève-toi, viens, ma toute-proche » (Cant. 2, 10). Je t'ai frayé la voie, j'ai rompu tes liens, viens donc à moi ma toute proche. « Lève-toi, viens, ma toute proche, ma toute belle, ma colombe. » Pourquoi dit-il : « Lève-toi », pourquoi « Hâte-toi » ? J'ai enduré pour toi les rages des tempêtes, j'ai supporté les flots qui devaient t'assaillir; mon âme est devenue triste jusqu'à la mort à cause de toi. Je suis ressuscité des morts après avoir brisé l'aiguillon de la mort et dénoué les liens de l'enfer. C'est pourquoi je te dis : « Lève-toi et viens, ma toute belle, ma colombe, parce que voici que l'hiver est passé, la pluie s'en est allée, et les fleurs ont apparu sur la terre. » Ressuscité d'entre les morts j'ai réprimé la tempête, offert la paix. Et parce que, dans l'ordre de la chair, je suis né d'une vierge et de la volonté de mon Père, et parce que j'ai progressé en sagesse et en âge, « les fleurs ont apparu sur la terre... ». ORIGÈNE, Deuxième Homélie sur le Cantique des Cantiques, 12 (SC n° 37, p. 101).

 

"Aujourd'hui c'est le salut pour le monde... Le Christ est ressuscité des morts : dressez-vous avec lui. Le Christ fait retour à lui-même : revenez vous aussi. Le Christ est sorti du tombeau : soyez délivrés des chaînes du mal. Les portes de l'enfer sont ouvertes et l'emprise de la mort est détruite. Le vieil Adam est dépassé, le nouveau accompli. Une nouvelle création naît dans le Christ : renouvelez-vous." GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 1, 1 (PG 36, 624).

 

Tout se résume dans l'homélie de saint Jean Chrysostome, lue encore aujourd'hui au coeur même de la nuit de Pâques dans les églises orthodoxes.

"Que tout homme aimant Dieu jouisse de cette lumineuse fête.

Que le serviteur fidèle entre joyeux dans la joie de son maître.

Que celui qui a porté le poids du jeûne vienne toucher maintenant son denier

Celui qui a travaillé dès la première heure, qu'il reçoive à présent son juste salaire.

Celui qui est venu après la troisième heure, qu'il célèbre cette fête dans la gratitude.

Celui qui est arrivé seulement après la sixième heure, qu'il s'approche sans crainte : il ne sera pas lésé.

Si quelqu'un a tardé jusqu'à la neuvième heure, qu'il vienne sans hésitation.

Et l'ouvrier de la onzième heure, qu'il n'ait pas honte : le Seigneur est généreux.

Il reçoit le dernier aussi bien que le premier.

Il accueille dans sa paix l'ouvrier de la onzième heure aussi bien que celui qui, dès l'aube, a pris le travail.

Du dernier il a compassion, il comble le premier. A celui-ci il donne ; à l'autre il fait grâce.

Il ne regarde pas seulement l'oeuvre, il pénètre l'intention du coeur.

Tous entrez donc dans la joie de votre Maître. Premiers et derniers, recevez la récompense. [...)

Abstinents et paresseux, fêtez ce jour. Vous qui avez jeûné, réjouissez-vous aujourd'hui.

La table est garnie, venez tous sans arrière-pensée. Le veau gras est servi, que tous se rassasient.

Participez au banquet de la foi, puisez tous aux richesses de la miséricorde.

[...] Que nul ne déplore ses péchés: le pardon s'est levé du tombeau.

Que personne ne craigne la mort: celle du Sauveur nous a libérés.

Il l'a terrassée, quand elle le tenait enchaîné.

Il a dépouillé l'enfer, celui qui est descendu aux enfers.

Il l'a détruit, pour avoir goûté à sa chair.

Isaïe l'avait prédit : l'enfer fut consterné quand il l'a rencontré.

Il fut consterné, parce qu'il fut écrasé. Il fut dans l'amertume, parce qu'il fut joué.

Il avait pris un corps, il s'est trouvé devant Dieu.

Il avait pris le visible, et l'invisible l'a renversé.

Mort, où est ton aiguillon? Où est ta victoire, enfer?

Le Christ est ressuscité et tu as été écrasé.

Le Christ est ressuscité et les démons sont tombés.

Le Christ est ressuscité et les anges sont dans la joie.

Le Christ est ressuscité et la vie règne.

Le Christ est ressuscité et les morts sont arrachés aux tombeaux.

Car le Christ ressuscité des morts est devenu prémices de ceux qui dorment.

A lui gloire et puissance dans les siècles des siècles. Amen.

JEAN CHRYSOSTOME, Homélie pascale (Office des matines pascales du rite byzantin).

 

"Par l'Ascension, le Corps du Christ, tissé de notre chair et de toute la chair de la terre est entré dans les espaces trinitaires. Désormais la création est en Dieu, elle est le véritable « buisson ardent », dit Maxime le Confesseur. En même temps elle reste ensevelie dans la mort, la séparation et l'opacité, par la haine, la cruauté, l'inconscience des hommes. Devenir saint, c'est écarter cette lourde cendre, et faire monter à la surface l'incandescence secrète, permettre, en Christ, à la vie d'absorber la mort. C'est anticiper la venue manifeste du Royaume en révélant sa présence secrète. Anticiper, donc préparer et hâter.  Le Christ, ayant achevé pour nous son action salvatrice, et monté au ciel avec le corps qu'il avait adopté, réalise en lui l'union du ciel et de la terre, des êtres sensibles et des êtres spirituels et démontre ainsi l'unité de la création dans la polarité de ses parties". MAXIME LE CONFESSEUR, Commentaire de l'oraison dominicale (PG 90, 877).

 

"Le Christ unit dans l'amour la réalité créée à la réalité incréée - ô merveille de l'amitié et de la tendresse divine pour nous! - et montre que, par la grâce, les deux ne sont plus qu'une seule chose. Le monde tout entier entre totalement dans le Dieu total et, devenant tout ce qu'est Dieu, excepté l'identité de nature, il reçoit à la place de soi le Dieu total". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1308-1309).

 

Désormais un espace de non-mort troue le monde, l'homme peut dès maintenant entrer dans la résurrection, y inscrire ses oeuvres, il peut aller par l'humanité du Christ à sa divinité. Car nous avons tout dans le Christ, il est « le Chemin, la Vérité et la Vie ».

« Le Verbe s'est fait chair et a demeuré parmi nous » (Jean 1, 14). Par le Christ-homme tu vas vers le Christ-Dieu. Dieu est bien au-delà. Mais il s'est fait homme. Ce qui était loin s'est, par la médiation d'un homme, rendu tout proche. Il est le Dieu, où tu demeureras. Il est l'homme, par où tu dois venir. Le Christ est à la fois la voie que tu dois suivre et le but que tu dois atteindre. C'est lui « le Verbe qui s'est fait chair et qui a demeuré parmi nous ». Il a revêtu ce qu'il n'était pas, sans perdre ce qu'il était. En lui l'homme apparaissait et Dieu se cachait. L'homme fut assassiné et Dieu méprisé. Mais Dieu se manifesta et l'homme ressuscita. [...] Le Christ est lui-même homme et Dieu. [...] Toute la loi dépend de ces commandements :« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. » Et :« Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Sur ces deux commandements reposent toute la loi et les prophètes » (Mat 22, 37-39). Mais, dans le Christ, tu as tout : veux-tu aimer ton Dieu? Tu l'as dans le Christ. [...] Veux-tu aimer ton prochain? Tu l'as dans le Christ. AUGUSTIN D'HIPPONE, Sermon 261, 6 (PL 38, 1206).

Nous avons tout dans le Christ.[...]

Si tu veux guérir ta blessure, il est médecin.

Si tu brûles de fièvre, il est fontaine.

Si tu as besoin de secours, il est force.

Si tu redoutes la mort, il est vie.

Si tu fuis les ténèbres, il est lumière.

Si tu as faim, il est nourriture : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est bon. Heureux l'homme qui espère en Lui » (Ps 34, 9). AMBROISE DE MILAN, De la virginité 16, 99 (PL 16, 305).

Ce chemin, l'homme est appelé à le parcourir dans l'Esprit-Saint car l'humanité du Christ est le lieu d'une Pentecôte perpétuée. En Christ, les hommes peuvent recevoir pleinement l'Esprit, boire l'« eau vive », l'« eau vivante pour l'éternité ».

Le Verbe s'est fait « porteur de la chair » pour que les hommes puissent devenir « porteurs de l'Esprit ». ATHANASE D'ALEXANDRIE, De l'incarnation et contre les ariens, 8 (PG 26, 996).

Un ruisseau a jailli. Il est devenu un torrent, [...]

il a inondé l'univers, il l'a emporté vers le Temple.

Obstacles et digues n'ont pu l'arrêter. [...]

il est venu sur toute la surface de la terre et l'a remplie entièrement.

Ils ont bu, tous les assoiffés, et leur soif a été étanchée car le Très-Haut a donné le breuvage. [...]

Ils vivent par l'eau vivante pour l'éternité. Alléluia !

Odes de Salomon, 6 (éd. Harris-Mingana, p. 232-233).

 

L'Esprit saint est inséparable de notre liberté. Dieu reste dans l'histoire le mendiant d'amour qui attend à la porte de chacun avec une patience infinie. Son silence, que nous lui reprochons parfois, exprime seulement son respect. La croix et la résurrection coexistent. « Le Christ sera en agonie jusqu'à la fin du monde », il souffrira, dit Origéne, jusqu'à ce que tous les hommes soient entrés dans le Royaume.

 Dieu s'est fait mendiant à cause de sa sollicitude envers nous, [...] souffrant mystiquement par sa tendresse jusqu'à la fin des temps, à la mesure de la souffrance de chacun. MAXIME LE CONFESSEUR, Mystagogie, 24 (PG 91, 713).

« Pour moi, je suis un mendiant et un pauvre » (Ps 70, 6). C'est le Christ qui dit ces paroles, lui qui, librement, s'est fait mendiant pour l'amour de l'homme, pour faire l'homme riche. ORIGÈNE, Commentaire des Psaumes, fragment 69, 5-6 (Pitra, Analecta sacra 3, 88).

Par là même, le Christ fonde notre liberté. Il a refusé au désert les tentations de la richesse, de la magie et de la puissance qui auraient attiré à lui les hommes comme des animaux subjugués. Il n'est pas descendu de sa croix. Il a ressuscité dans le secret, reconnu seulement par ceux qui l'aiment. Dans l'Esprit saint, il chemine à côté de chaque homme, mais attend sa foi aimante, ce oui analogue à celui de Marie et par lequel se libère notre liberté.

"Les apôtres donnaient un Testament nouveau de liberté à ceux qui avaient reçu par l'Esprit saint une foi nouvelle en Dieu". IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 12, 14 (SC n° 211, p. 244).

"Dans son grand amour, Dieu n'a pas voulu contraindre notre liberté, bien qu'il eût le pouvoir de le faire, mais il nous a laissés venir à lui par le seul amour de notre coeur". ISAAC LE SYRIEN, Traités ascétiques, 81ème traité (éd. Spanos, Athènes, 1895, p. 307).

 

 

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Le Dieu-Homme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

Une des plus belles liturgies de l'Eglise ancienne, due, pour une grande part, à saint Basile de Césarée, évoque ainsi l'histoire du salut : "Tu as visité (l'humanité) de bien des manières, dans la tendresse de ton coeur : tu as envoyé les prophètes, tu as réalisé de puissantes merveilles par les saints qui, de génération en génération, te furent proches... Tu nous a donné le secours de la Loi. Tu as commis des anges à notre garde. Et quand vint la plénitude des temps, tu nous as parlé par ton propre Fils..."

Ainsi il n'est pas de culture, de religion, qui n'ait reçu et n'exprime une « visite du Verbe ». Maxime le Confesseur distingue trois degrés dans l' « incorporation » de celui-ci : en premier lieu, l'existence même du cosmos compris comme une théophanie, et l'on sait que les religions archaïques se fondent sur ce symbolisme accueilli comme le médiateur de la plus profonde intériorité ; en second lieu, la révélation du Dieu personnel, qui suscite l'histoire, et l'incorporation du Verbe dans la Loi, dans une Ecriture sacrée. Enfin, l'incarnation personnelle du Verbe qui achève de donner sens à ses incorporations cosmique et scripturaire, délivrant la première de la tentation d'absorber le « Soi » dans un divin impersonnel, la seconde de la tentation de séparer sans communion possible Dieu et l'homme. Car Dieu et l'homme en Christ, pour citer le IVème concile oecuménique, se sont unis « sans confusion ni changement », mais aussi « sans division ni séparation ». Et les énergies divines que réverbèrent les êtres et les choses ne mènent pas à un divin anonyme, mais au visage du Christ transfiguré...

"Le Verbe se concentre et prend corps".

Cela peut s'entendre d'abord en ce sens [...] qu'il a daigné, par sa venue dans la chair, se concentrer pour prendre un corps et nous enseigner en notre langue humaine et par des paraboles, la connaissance, qui dépasse tout langage, des choses saintes et cachées... Cela peut s'entendre aussi du fait que, pour l'amour de nous, il se cache mystérieusement dans les essences spirituelles des êtres créés comme en autant de lettres, présent en chacune totalement et avec toute sa plénitude [...] En tout le divers est caché celui qui est un et éternellement identique, dans les choses composées celui qui est simple et sans parties, en celles qui ont dû un jour commencer celui qui n'a pas de commencement, dans le visible celui qui est invisible, dans le tangible, celui qui est intangible.[...] Cela peut s'entendre enfin du fait que par amour pour nous qui sommes lents à comprendre, il a daigné s'exprimer dans les lettres, les syllabes et les sons de l'Écriture, pour nous entraîner à sa suite et nous unir en esprit. MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1285-1288).

Jésus révèle en plénitude le mystère du Dieu vivant. "Il n'y a qu'un seul Dieu, manifesté par Jésus-Christ son Fils qui est son Verbe sorti du Silence...IGNACE D'ANTIOCHE, Lettre aux Magnésiens, 8, 2 (SC n° 10, p. 102).

Dieu, en Christ, vient chercher l'humanité, la « brebis perdue » de la parabole évangélique, jusque dans les « profondeurs de la terre », expression d'une finitude devenue opaque et révoltée, ensevelie dans le néant. « Le Seigneur nous a donné un signe dans les profondeurs et dans les hauteurs » (Is 7, 14 et 11), sans que l'homme osât l'espérer. Comment aurait-il pu s'attendre à voir une vierge enfanter un fils, à voir dans ce Fils un « Dieu avec nous » qui descendrait dans les profondeurs de la terre pour chercher la brebis perdue, c'est-à-dire la créature qu'il avait modelée, et remonterait ensuite pour présenter à son Père cet « homme » (-humanité) ainsi retrouvé. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 3 (SC n° 211, p. 380).

Un texte judéo-chrétien du IIème siècle, attribué à Salomon selon une pratique alors banale dans le monde juif, exprime admirablement la « kénose » du Dieu incarné et crucifié. Le mot kénose vient du verbe ékénôsen, employé par Paul dans sa lettre aux Philippiens : « Le Christ Jésus ékénôsen - s'est dépouillé, humilié, évidé - en prenant la condition de l'esclave, en devenant semblable aux hommes » (Phil. 2, 7). Jésus nous révèle le visage humain de Dieu, un Dieu qui « s'évide » par folie d'amour pour que je l'accepte en toute liberté et que je trouve en lui l'espace de ma liberté.

"Son amour pour moi a humilié sa grandeur.

Il s'est fait semblable à moi pour que je le reçoive,

il s'est fait semblable à moi pour que je le revête.

Je n'ai pas eu peur en le voyant

car il est pour moi miséricorde.

Il a pris ma nature pour que je le comprenne,

mon visage pour que je ne me détourne pas de lui.

Odes de Salomon, 7 (The Odes and Psalms of Salomon. Ed. R. Harris and A. Mingana. H, p. 240-241).

Le but de l'Incarnation, c'est d'établir une pleine communion entre Dieu et l'homme, pour que l'homme trouve en Christ l'adoption et i immortalité, ce que les Pères nomment souvent la « déification »: non pas évacuation de l'humain mais sa plénitude dans la Vie divine, car l'homme n'est vraiment homme qu'en Dieu.

"Comment l'homme irait-il à Dieu, si Dieu n'était venu à l'homme ? Comment l'homme se libérerait-il de sa naissance de mort s'il n'était régénéré selon la foi par une naissance nouvelle donnée généreusement par Dieu, grâce celle qui se fit du sein de la Vierge? IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 33, 4 (SC n° 100 bis, p. 810-812).

"C'est là la raison pour laquelle le Verbe de Dieu s'est fait chair, et le Fils de Dieu fils de l'homme : pour que l'homme entre en communion avec le Verbe de Dieu, et que, recevant l'adoption, il devienne Fils de Dieu. Nous ne pouvions en effet participer à l'immortalité sans une union étroite avec l'Immortel. Comment aurions-nous pu nous unir à l'immortalité si elle ne s'était pas fait ce que nous sommes, afin que l'être mortel soit absorbé par elle, et qu'ainsi nous soyons adoptés et devenions fils de Dieu? IRENEE DE LYON, Contre les hérésies, III, 19, 1 (SC n° 211, p. 374).

En Jésus, cependant, le mystère est à la fois dévoilé et voilé. Le Dieu inaccessible, parce qu'il se révèle dans le Crucifié, est par là même un Dieu caché, incompréhensible, qui déconcerte nos définitions et nos attentes. La véritable approche « apophatique » ( l'apophase désigne la « montée » vers le mystère) ne réside pas seulement, comme on l'imagine souvent, dans la seule théologie négative : celle-ci n'a d'autre but que de nous ouvrir à une rencontre, à une révélation, et c'est cette révélation même, où la gloire est inséparable de la kénose, qui est proprement impensable. L'apophase tient donc dans l'antinomie, dans l'identité écartelée de l'Abîme et de la Croix, du Dieu inaccessible et de l'Homme de douleurs, manifestation presque « folle » de l'amour de Dieu pour l'homme, sollicitation humble et discète de notre propre amour...

"Il n'a pas été envoyé seulement pour être reconnu, mais aussi pour demeurer caché." ORIGÈNE, Contre Celse, 2, 67 (PG 11, 901).

"Par l'amour du Christ pour les hommes [...], le Suressentiel a renoncé à son mystère, il s'est manifesté à nous en assumant l'humanité. Cependant, malgré cette manifestation - ou plutôt, pour parler un langage plus divin - au coeur même de cette manifestation - il n'en garde pas moins tout son mystère. Car le mystère de Jésus est resté caché. Tel qu'il est en lui-même, aucune raison ni aucune intelligence n'en sont venues à bout. De quelque façon qu'on le comprenne, il demeure inconnaissable". DENYS L'ARÉOPAGITE, Lettre 3, A Gaios (PG 3, 1069).

L'Incarnation est « un mystère plus inconcevable encore que tout autre. En s'incarnant Dieu ne se fait comprendre qu'en apparaissant encore plus incompréhensible. Il reste caché [...] dans cette manifestation même. Même exprimé, c'est toujours l'inconnu ». MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1048-1049).

Il faut replacer l'Incarnation dans le dynamisme global de la création. La déviance de l'homme l'a certes transformée en « rédemption » tragique, mais l'Incarnation reste avant tout l'accomplissement du dessein originel de Dieu, la grande synthèse, en Christ, du divin, de l'humain et du cosmique. « En lui tout a été créé dans les cieux et sur la terre, les choses visibles et les invisibles... Tout a été créé par lui et pour lui. Il est antérieur à tout et tout subsiste en lui... » (Col. 1, 16-17).

"Le Christ : C'est le grand mystère caché, la fin bienheureuse, le but pour lequel tout fut créé... C'est le regard fixé sur ce but que Dieu a appelé les choses à l'existence. C'est la limite à laquelle tendent la Providence et les choses qui sont sous sa garde, et où les créatures accomplissent leur retour en Dieu. C'est le mystère qui circonscrit tous les âges. [...] Car c'est pour le Christ, pour son mystère, que tous les âges existent et tout ce qu'ils contiennent. Dans le Christ ils ont reçu leur principe et leur fin. Cette synthèse était prédéterminée à l'origine : synthèse de la limite et de l'illimité, de la mesure avec le sans mesure, du borné avec le sans borne, du Créateur avec la créature, du repos avec le mouvement. Quand vint la plénitude des temps, cette synthèse fut visible dans le Christ, apportant l'accomplissement des desseins de Dieu". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 612).

Tout existe en effet dans un immense mouvement d'incarnation qui tend au Christ et s'accomplit en lui.

"Que Dieu ait revêtu notre nature, c'est un fait qui ne présente rien l'étrange ni d'insensé pour les esprits qui ne se font pas de la réalité une idée trop mesquine. Qui serait assez faible d'esprit pour ne pas croire, en considérant l'univers, que Dieu est tout : qu'il se revêt de l'univers et, en même temps, le contient et y réside? Ce qui existe dépend de Celui qui existe et rien ne peut exister qui ne possède l'existence dans le sein de Celui qui est.

Si donc tout est en lui, et s'il est dans tout, pourquoi rougir de la foi qui nous enseigne que Dieu a pris un jour naissance dans la condition humaine, lui qui, même aujourd'hui, existe en l'homme?

En effet, si la présence de Dieu en nous ne prend pas ici la même forme que là, on s'accorde cependant à reconnaître que maintenant comme alors, il est également en nous. Aujourd'hui, il est mêlé à nous en tant qu'il maintient la création dans l'existence. Alors, il s'est mélangé à notre être pour le déifier à son contact, après l'avoir arraché à la mort. [...] Car sa résurrection devient pour la race mortelle le principe du retour à la vie immortelle". GRÉGOIRE DE NYSSE, Grande Catéchèse, 25 (PG 45, 65-68).

Et c'est pourquoi : "le mystère de l'Incarnation du Verbe contient en soi tout le sens des énigmes et des symboles de l'Écriture, toute la signification des créatures visibles et invisibles. Celui qui connaît le mystère de la croix et du tombeau connaît le sens des choses. Celui qui est initié à la signification cachée de la résurrection connaît le but pour lequel Dieu dès le commencement créa le tout". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1360).

L'Incarnation est donc aussi le fruit d'une longue histoire, d'une longue maturation charnelle, terrienne. Dans cette perspective, un Irénée de Lyon, au IIème siècle, a élaboré une véritable théologie de l'histoire, immense rythme d'alliances successives (avec Adam, Noé, Abraham, Moïse...) à travers lesquelles l'homme fait l'épreuve de sa liberté, à travers lesquelles un « reste » de plus en plus restreint intériorise et universalise son attente, jusqu'à ce que le oui indispensable d'une femme, Marie, permette enfin l'union plénière du divin et de l'humain. Aujourd'hui aussi l'histoire continue, la Vie est offerte, non imposée. Aujourd'hui aussi, l'homme, dans les titanismes de la modernité, a voulu « voir disparaître, avant même d'être adulte », toute différence entre Dieu et lui. C'est seulement par la patience des saints, par leur communion lentement tissée, que se fait maintenant le passage du Dieu-homme au Dieu-humanité.

"Ils sont donc tout à fait déraisonnables, ceux qui n'attendent pas le temps de la croissance. [...] Dans leur ignorance de Dieu et d'eux-mêmes, ces insatiables et ces ingrats [...], avant même d'être adultes, voudraient [...] voir disparaître toute différence entre le Dieu incréé et l'homme à peine créé [...].Il fallait que d'abord la création apparût, et que plus tard seulement ce qui est mortel fût vaincu et englouti par l'immortalité et que l'homme devînt pleinement à l'image et à la ressemblance de Dieu, après avoir librement découvert le bien et le mal. IRÉNÉE DE LYON, Contre les hérésies, IV, 38, 4 (SC n° 1006's, p. 956-958)

La Nativité apparaît ainsi comme une re-création secrète. L'origine assumée, restaurée, tout désormais tend vers l'ultime, déjà présent au coeur de l'histoire, comme un germe de feu. Le Christ révèle pleinement à l'homme, l'homme trouve pleinement en Christ, cette « image de Dieu » qui le fonde, l'aimante, et qu'il lui appartient maintenant de transformer en « ressemblance ». Le texte que voici, de Grégoire de Nysse, s'achève sur l'évocation de la crèche où reposent, de part et d'autre du Logos incarné, les animaux alogoï, c'est-à-dire qui n'ont pas l'usage de la parole, l'intelligence du sens. C'est l'univers entier, disait Origène, qui est un logos alogos, un sens non dit, par là enfermé dans l'absurde. L'incarnation du Logos, du Sens, révèle pleinement celui-ci.

"Moi aussi je proclamerai la grandeur de cette journée : l'immatériel s'incarne, le Verbe se fait chair, l'invisible se fait voir, l'impalpable peut être touché, l'intemporel commence, le Fils de Dieu devient le Fils de l'homme : c'est Jésus-Christ, toujours le même, hier, aujourd'hui et dans les siècles. [...] Voilà la solennité que nous célébrons aujourd'hui : l'arrivée de Dieu chez les hommes, pour que nous allions à Dieu ou plutôt - ce qui est plus exact - pour que nous revenions à lui ; afin que, dépouillant le vieil homme, nous revêtions le nouveau et que, de même que nous sommes morts en Adam, ainsi nous vivions dans le Christ, nous naissions avec lui, nous ressuscitions avec lui. [...] Miracle non de la création mais bien de la re-création. [...] Car cette fête est mon achèvement, mon retour à l'état premier, à l'Adam originel. [...] Révère la Nativité qui te délivre des liens du mal. Honore cette petite Bethléem qui te rend le paradis. Vénère cette crèche : grâce à elle, toi privé de sens (de logos), tu es nourri par le Sens divin, le Logos divin lui-même. GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 38, Pour la Noël (PG 36, 664-665).

Célébrer la naissance du Verbe dans la chair, c'est glorifier inséparablement Marie, la « Mère de Dieu ». L'hymne syriaque qu'on va lire accumule les paradoxes, selon l' « antinomie apophatique » que nous décelions tout à l'heure : ici celle du Dieu créateur et d'un tout petit enfant...

"Bienheureuse est-elle : elle a reçu l'Esprit qui la rendit immaculée. Elle est devenue le temple où habite le Fils des célestes hauteurs [...].Bienheureuse est-elle : par elle fut restaurée la race d'Adam, furent ramenés ceux qui avaient quitté la maison du Père.[... ] Bienheureuse est-elle : les limites de son corps ont contenu l'Illimité qui remplit les cieux sans qu'ils puissent le circonscrire. Bienheureuse est-elle : en donnant notre vie à l'Ancêtre commun qui engendra Adam, elle renouvela les créatures abîmées. Bienheureuse est-elle : elle donna le sein à celui qui déchaîne les flots de la mer. Bienheureuse est-elle : elle a porté le géant puissant qui porte le monde, elle l'a embrassé et couvert de caresses. Bienheureuse est-elle : elle a suscité aux prisonniers un libérateur qui maîtrisa leur geôlier. Bienheureuse est-elle : ses lèvres ont touché celui dont le brasier fait reculer les anges de feu. Bienheureuse est-elle : elle a nourri de son lait celui qui donne vie à tous les mondes. Bienheureuse est-elle : car tous les saints doivent à son Fils leur bonheur. Béni est le Saint de Dieu qui a germé de toi". JACQUES DE SAROUG, Hymne à la Mère de Dieu (Bickell I, p. 246).

La virginité de la Mère de Dieu ne disqualifie pas l'éros, elle le délivre. Les hommes ont toujours su - les mythes les plus anciens l'attestent - que l'amour est inséparable de la mort. Eros et thanatos. La maternité vierge, la virginité féconde de Marie signifient l'intervention libératrice de la transcendance pour arracher l'amour à la mort, combler ainsi, germinativement, l'attente de l'humanité et du cosmos, amorcer la transfiguration universelle. Nous naissons pour mourir. Jésus naît pour vivre d'une vie sans ombre ni limite et communiquer cette vie. S'il souffre et meurt, c'est volontairement, pour faire de la mort et de toutes les formes de mort un passage vers la vie. Grégoire de Nazianze nous montre le Dieu fait homme assumant concrètement toutes nos situations de finitude close - la tentation, la faim, la soif, la fatigue, l'imploration, les larmes, le deuil, l'esclavage qui transforme l'homme en objet, la croix, le tombeau, l'enfer : non par quelque masochisme doloriste (rien n'est plus étranger à la sensibilité des Pères), mais, chaque fois, pour redresser et guérir notre nature, pour libérer le désir bloqué par la multiplicité des besoins, pour vaincre la séparation et la mort et transformer par la croix la déchirure de l'être créé en source d'eau vive.

"Il s'est incarné, et l'homme est devenu Dieu, puisqu'il est uni à Dieu et ne fait qu'un avec lui. Car la plus grande plénitude l'a emporté, afin que je devienne Dieu autant qu'il est devenu homme. [...] Ici-bas il est sans père, mais là-haut il est sans mère : ces deux choses relèvent de la divinité [...]. Il fut enveloppé de langes, mais en se levant du tombeau il se débarrassa du linceul [...]. Il n'avait « ni forme ni beauté »[...] mais sur la montagne il resplendit, il devient plus éblouissant que le soleil - initiation à sa gloire future.

Comme homme, il a été baptisé, mais comme Dieu il a effacé nos péchés ; il n'avait pas besoin d'être purifié mais il voulait sanctifier les eaux. Comme homme, il a été tenté, mais comme Dieu il a triomphé et nous exhorte à la confiance car « il a vaincu le monde » (Jean 16, 33). Il a eu faim ; mais il a nourri des milliers de personnes, mais il est « le pain vivant, le pain céleste » (Jean 6, 41). Il a eu soif ; mais il s'est écrié : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive » et il a promis que les croyants deviendraient des sources d'eau vive (Jean 7, 37 s.). Il a connu la fatigue; mais il est le repos de « ceux qui sont las et trop chargés » (Mat 11, 28). [...] Il prie ; mais il exauce les prières. Il pleure ; mais il fait cesser les pleurs. Il demande où l'on a mis Lazare, car il est homme ; mais il le ressuscite, car il est Dieu. Il est vendu, et à vil prix : trente pièces d'argent ; mais il rachète le monde, et à grand prix : par son propre sang. [...] Il a été languissant et blessé ; mais il guérit toute maladie et toute langueur. Il a été élevé sur le bois, et cloué sur lui ; mais il nous rétablit grâce à l'arbre de vie [...]. Il meurt ; mais il fait vivre et détruit la mort par sa propre mort. Il est enseveli ; mais il ressuscite. Il descend aux enfers ; mais il en ramène les âmes...GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Troisième Discours théologique, 19-20 (PG 36, 537-538).

S'il en est ainsi, c'est parce que Jésus, tout en partageant avec tous les hommes, une solidarité non seulement morale mais ontologique (il est « consubstantiel » à nous, un seul être avec nous « selon son humanité », a dit le IVe concile oecuménique), reste constamment ouvert à l'Origine, à la Source de la divinité, le Père, qui ne cesse de faire reposer en lui, agir en lui le Souffle vivifiant (car, a dit le même concile, le Christ est « consubstantiel au Père et à l'Esprit selon sa divinité »).

"Le Père tout entier était dans le Fils lorsqu'il réalisa par son Incarnation le mystère de notre salut. Certes le Père ne s'est pas incarné lui-même, mais il a adhéré à l'Incarnation du Fils. Et l'Esprit était tout entier dans le Fils, certes sans être incarné avec lui, mais opérant en union totale avec lui la mystérieuse Incarnation". MAXIME LE CONFESSEUR, Questions à Thalassius, 60 (PG 90, 624).

Le sacrifice du Christ n'est donc nullement un sacrifice exigé par le Père et qui seul pourrait satisfaire la justice divine, apaiser le courroux de Dieu et rendre celui-ci propice à l'humanité. Ce serait là régression à une conception non biblique du sacrifice. Dans le texte qu'on va lire, Grégoire de Nazianze, pour rejeter cette conception, évoque avec profondeur le non-sacrifice d'Abraham.  "Le sacrifice de Jésus est un sacrifice de louange, de sanctification, de réintégration, par lequel il offre au Père toute la création pour que le Père la vivifie dans l'Esprit saint. C'est proprement une pâque, la Pâque, le « passage » de la création dans le Royaume de la Vie. Que ce sacrifice ait été sanglant, crucifiant, vient de cette solidarité ontologique du Christ avec tous les hommes que nous venons de mentionner. Le Christ, en vertu de cette solidarité d'être et d'amour, a pris en lui toute la haine, la révolte, la dérision, le désespoir - « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? »-, tous les meurtres, tous les suicides, toutes les tortures, toutes les agonies de tous les hommes dans toute la durée du temps, dans toute l'étendue de l'espace. De tout cela il a saigné, agonisé, crié d'angoisse et de solitude. Mais comme il a souffert humainement, il s'est remis humainement : « Père, entre tes mains je remets mon esprit. » Alors la vie absorbe la mort, l'abîme de la haine se consume dans l'abîme illimité de l'amour. « Quelques gouttes de sang », tombant dans le graal immense de la terre, « ont rénové l'univers entier ».

"Le sang répandu pour nous, sang très précieux et glorieux de Dieu, ce sang du Sacrificateur et du Sacrifice, pourquoi fut-il versé et à qui fut-il offert? [...] Si ce prix est offert au Père, on se demande pour quelle raison. Ce n'est pas le Père qui nous a tenus captifs. Ensuite, pourquoi le sang du Fils unique serait-il agréable au Père qui n'a pas voulu accepter Isaac offert en holocauste par Abraham, mais remplaça ce sacrifice humain par celui d'un bélier? N'est-il pas évident que le Père accepte le sacrifice non parce qu'il l'exige ou en éprouve quelque besoin, mais pour réaliser son dessein : il fallait que l'homme soit vivifié par l'humanité de Dieu, [...] il fallait qu'il nous rappelle vers lui par son Fils. [...] Que le reste soit vénéré par le silence. [...] Il nous a fallu que Dieu s'incarne et meure pour que nous puissions revivre. [...] Rien ne peut égaler le miracle de mon salut : quelques gouttes de sang rénovent l'univers entier". GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 22, 28, 29 (PG 36, 653, 661, 664).

 

                                                      (suite dans le prochain article...)                

 

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le Dieu caché, le Dieu cosmique.

Publié le par Christocentrix

Les caricatures de Dieu jonchent l'histoire, celle aussi du christianisme, comme autant d'idoles mentales qui ont conduit les hommes soit à la cruauté, soit à l'athéisme : comment, à l'époque moderne, avec l'essor de l'esprit critique et de la liberté, auraient-ils pu accepter un Dieu qui leur semblait pire qu'eux-mêmes, du moins que la plus haute exigence de leur conscience secrètement fécondée par l'Evangile ?

Les hommes ne cessent de projeter sur Dieu, pour se l'approprier et l'utiliser, leurs propres obsessions, individuelles ou collectives. Il leur faut comprendre qu'on ne peut saisir Dieu de l'extérieur, comme un objet, car il n'y a pas d'en dehors par rapport à lui, le Créateur ne se juxtapose pas à la créature. « C'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être » (Actes 17, 28) comme disait Paul aux Athéniens, mais, enfermés en nous-mêmes, enfermés aussi « dans sa main », nous ne pouvons le connaître que s'il établit librement avec nous une relation où la distance et la proximité se font le lieu d'une Parole, de Quelqu'un qui parle à quelqu'un.

"La plupart des hommes, enfermés dans leur corps mortel comme l'escargot dans sa coquille, enroulés dans leurs obsessions à la manière des hérissons, modèlent sur eux-mêmes leur idée du Dieu bienheureux." CLÉMENT D'ALEXANDRIE, Stromates, V, XI (PG 9, 103).

"Les graines qui se trouvent à l'intérieur de la grenade ne peuvent voir les objets extérieurs à l'écorce, puisqu'elles sont au-dedans. De même l'homme enfermé avec toute la création dans la main de Dieu ne peut contempler Dieu. (...) C'est par lui que tu parles, ami, c'est lui que tu respires, et tu ne le sais pas ! Car ton esprit est aveugle, ton coeur endurci. Mais, si tu veux, tu peux guérir. Confie-toi au médecin, il ouvrira les yeux de ton âme et de ton coeur. Qui est médecin? Dieu, par sa parole et sa sagesse [...]". THÉOPHILE d'ANTIOCHE, Premier Livre à Autolycus, 5 et 7 (SC n° 20, p. 66 et 72).

Dieu n'est pas davantage un objet de connaissance. Les concepts, qui ne vont jamais sans une volonté secrète de classement, de possession, sont impuissants à saisir celui par lequel nous devons nous laisser « saisir ». Aux deux sens du mot : d'ouverture à sa venue, à sa libre révélation, et de saisissement, d'émerveillement.

"Tout concept formé par l'entendement pour tenter d'atteindre et de cerner la nature divine ne parvient qu'à façonner une idole de Dieu, non à le faire connaître". GRÉGOIRE DE NYSSE, Vie de Moise (PG 44, 377).

"Seul l'émerveillement peut entourer l'inentourable puissance". MAXIME LE CONFESSEUR, Sur les Noms divins, 1(PG 4, 192).

Ainsi l'Epouse du Cantique des Cantiques, dans le commentaire de Grégoire de Nysse, ne cesse de chercher l'Epoux qui l'attire dans une distance toujours renouvelée.

« J'ai cherché dans la nuit à savoir quelle est son essence. [...] Mais je n'ai pu trouver. Je l'ai appelé d'autant de noms qu'on en peut nommer, mais aucun nom n'a eu la force de l'atteindre. Comment en effet pourrait-on atteindre par un nom celui qui est au-delà de tout nom? ». GRÉGOIRE DE NYSSE, Homélies sur le Cantique des Cantiques, 6ème homélie (PG 44, 893).

La véritable approche du mystère sera donc d'abord de célébration et de célébration cosmique. Pour les Pères, la chute a voilé mais non détruit la transparence des êtres à la lumière divine. Certes, l'universel élan vers Dieu est devenu « gémissement », « soupir de la création ». Mais la prière constitue toujours l'être même des choses : « Tout ce qui existe te prie ». Le caractère inépuisable de la transcendance s'exprime dans la profusion des créatures. L'univers est la première Bible. Chaque être manifeste la Parole créatrice qui la fonde et l'attire. Chaque être exprime une idée dynamique, une volonté de Dieu. A la limite chaque chose est un nom créé de celui qu'on ne peut nommer. 

 

 

O toi l'au-delà de tout,

comment t'appeler d'un autre nom?

Quel hymne peut te chanter?

Aucun mot ne t'exprime.

Quel esprit peut te saisir?

Nulle intelligence ne te conçoit.

Seul, tu es ineffable;

tout ce qui se dit est sorti de toi.

Seul, tu es inconnaissable ;

tout ce qui se pense est sorti de toi.

Tous les êtres te célèbrent,

ceux qui parlent et ceux qui sont muets.

Tous les êtres te rendent hommage,

Ceux qui pensent comme ceux qui ne pensent pas.

L'universel désir, le gémissement de tous

tend vers toi. Tout ce qui existe te prie

et vers toi, tout être qui sait lire ton univers,

fait monter un hymne de silence.

En toi seul tout demeure.

En toi, d'un même élan, tout déferle.

De tous les êtres tu es la fin.

Tu es unique.

Tu es chacun et tu n'es aucun.

Tu n'es pas un être, tu n'es pas l'ensemble :

Tu as tous les noms; comment t'appellerai-je,

Toi, le seul qu'on ne peut nommer? [...]

O Toi, l'au-delà de tout : comment t'appeler d'un autre nom?

GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Poèmes dogmatiques (PG 37, 507-508).

De toute éternité, Dieu vit et règne dans la gloire. Chaque rayon de cette gloire est un Nom divin et ces Noms sont innombrables. Denys l'Aréopagite, qui a écrit un admirable traité Des noms divins, en énumère quelques-uns qu'il trouve dans la Bible et les Evangiles. Les Pères désignent aussi ces Noms comme les « puissances », les « énergies » qui jaillissent de l'inaccessible essence divine. A la création, c'est cette gloire, la Kabôd biblique, qui remplit les choses, leur donne à la fois leur densité propre et leur transparence. Les énergies deviennent alors autant de modes de la présence divine. La « parole », le logos, qui fonde chaque créature lui permet de participer à ces énergies ou l'appelle à cette participation s'il s'agit des hommes. Ainsi toute créature nomme ou devrait nommer à sa manière propre les Noms divins. Malgré le péché qui signifie l'exil de la gloire, le monde reste cette immense théophanie que célèbrent les religions archaïques.

"Ainsi instruits, les théologiens louent tout ensemble la divine Origine de n'avoir aucun nom et de les posséder tous. De n'avoir aucun nom, puisqu'ils rapportent que la déité elle-même dans une des visions mystiques où elle se manifeste symboliquement, reprit celui qui lui demandait : « Quel est ton nom ? » (Gen 32, 29) et, pour le détourner de toute connaissance capable de s'exprimer par un nom, lui dit : « Pourquoi demander mon nom? Il est admirable » (Jug 13, 18). Et n'est-il pas en effet admirable, ce nom qui dépasse tout nom, ce nom anonyme, « qui transcende tout ce qui porte un nom, non seulement dans le monde présent, mais encore dans le monde à venir » (Eph 1, 21)? 

D'avoir pluralité de noms, lorsqu'ils observent qu'elle dit d'elle-même « Je suis celui qui suis » (Ex 3, 14), ou encore Vie, Lumière, Dieu, Vérité ; et lorsque ceux qui connaissent Dieu célèbrent par des noms multiples la Cause universelle en s'inspirant de ses effets, comme Bonté, Beauté, Sagesse. (...] Chorège de vie, Intelligence [...], Ancien des Jours, Jeunesse éternelle, Salut, Justice, Sanctification, Libération, comme surpassant toute grandeur et se manifestant à l'homme dans une brise légère. Ils affirment en outre que cette Origine divine [...] est à la fois au sein de l'univers et au-delà du ciel, Soleil, Etoile, Feu, Eau, Souffle, Rosée, Nuée, Roc absolu, Pierre, en un mot tout ce qui est et rien de ce qui est.Ainsi cette cause de tout qui dépasse tout c'est à la fois l'anonymat qui lui convient et tous les noms de tous les êtres [...]. Elle contient d'avance en soi tout être [...] en sorte qu'on peut la louer et la nommer à partir de tout être". DENYS L'ARÉOPAGITE, Noms divins, I, 1, 6 (PG 3, 596).

Cependant le monde masque le mystère autant qu'il l'exprime. Une approche négative est alors indispensable. Elle balaie les idoles mentales, les systèmes, les notions intelligibles autant que les images sensibles. En premier lieu on ne peut confondre le mystère de l'Etre avec un être, serait-il au sommet de la hiérarchie des êtres. L'Etre fait être, il n'est donc pas un être. Cette idole philosophique, le « Bon Dieu » d'un certain christianisme ou l' « Etre suprême » du spiritualisme, a provoqué simultanément la « mort de Dieu » et la perte du mystère de l'Etre.

Pourtant le Vivant n'est pas davantage l'Etre illimité, la théotès - divinité - des gnostiques qu'il n'est l'Etre suprême du monothéisme clos. La vie du Vivant qui s'exprime par la profusion des Noms divins, des théophanies, s'enracine dans l'inépuisable de l'Amour personnel. L'abîme n'est pas indifférencié, ni indifférent. De lui viennent à nous une liberté et un amour, amour crucifié et déifiant. C'est cette révélation ultime - celle du Christ - qu'il faut sentir dans les expressions qui suggèrent une plénitude abyssale au-delà de notre notion même de Dieu, comme de notre absorption dans l'Etre. Et peut-être l'athéisme contemporain, dans la mesure où il n'est pas opacité mais révolte purifiante, pourrait-il être saisi, transmué dans cette démarche d' « inconnaissance » qui est une démarche non pas intellectuelle (car la négation est niée tout autant que l'affirmation) mais de pure adoration.

"Célébrer les négations [...] pour connaître sans voiles cette inconnaissance que dissimule en tout être la connaissance qu'on peut avoir de lui, pour voir ainsi cette ténèbre suressentielle que dissimule toute la lumière contenue dans les êtres. DENYS L'ARÉOPAGITE, Théologie mystique, II (PG 3, 1025).

"S'il arrive que, voyant Dieu, on comprenne ce qu'on voit, c'est qu'on n'a pas vu Dieu lui-même, mais quelqu'une de ces choses inconnaissables qui lui doivent l'être. Car en soi il dépasse toute intelligence et toute essence. Il n'existe, de façon suressentielle, et n'est connu, au-delà de toute intellection, qu'en tant qu'il est totalement inconnu et n'existe point. Et c'est cette parfaite inconnaissance, prise au meilleur sens du mot, qui constitue la connaissance vraie de Celui qui dépasse toute connaissance". DENYS L'ARÉOPAGITE, Lettre I, à Gaios (PG 3, 1065).

"L'infini est sans doute quelque chose de Dieu mais non Dieu lui-même qui est encore infiniment au-delà". MAXIME LE CONFESSEUR, Ambigua (PG 91, 1224).

"Nous disons donc que la Cause universelle, située au-delà de l'univers entier, n'est ni matière [...] ni corps ; qu'elle n'a ni figure, ni forme, ni qualité, ni masse ; qu'elle n'est dans aucun lieu, qu'elle échappe à toute saisie des sens [...]. Nous élevant plus haut, nous disons maintenant que cette Cause n'est ni âme ni intelligence; [...] qu'on ne peut ni l'exprimer ni la concevoir, qu'elle n'a ni nombre, ni ordre, ni grandeur, ni petitesse, ni égalité, ni inégalité, ni similitude, ni dissimilitude ; qu'elle ne demeure immobile ni ne se meut; [...] qu'elle n'est ni puissance ni lumière ; qu'elle ne vit ni n'est vie ; qu'elle n'est ni essence, ni perpétuité, ni temps ; qu'on ne peut la saisir intelligiblement ; qu'elle n'est ni science, ni vérité, ni royauté, ni sagesse, ni un, ni unité, ni divinité, ni bien ; ni esprit, ni filiation, ni paternité au sens où nous pouvons l'entendre ; ni rien de ce qui est accessible à notre connaissance ni à la connaissance d'aucun être ; qu'elle n'est rien de ce qui appartient au non-être, mais rien non plus de ce qui appartient à l'être ; que personne ne la connaît telle qu'elle est [...] ; qu'elle échappe à tout raisonnement, à toute appellation, à tout savoir ; qu'elle n'est ni ténèbre, ni lumière, ni erreur, ni vérité ; que d'elle on ne peut absolument ni rien affirmer ni rien nier ; que, lorsque nous posons des affirmations et des négations qui s'appliquent à des réalités inférieures à elle, d'elle-même nous n'affirmons ni ne nions rien : car toute affirmation reste en deçà de la Cause unique et parfaite de toutes choses, car toute négation reste en deçà de la transcendance de Celui qui est dépouillé de tout et se tient au-delà de tout". DENYS L'ARÉOPAGITE, Théologie mystique, IV et V (PG 3, 1047-1048).

 

 

 

"Le mystère qui est au-delà même de Dieu, l'Ineffable, celui que tout nomme, l'affirmation totale, la négation totale, l'au-delà de toute affirmation et de toute négation...". DENYS L'ARÉOPAGITE, Noms divins, II, 4 (PG 3, 641).

Cette négation simultanée de l'affirmation et de la négation signifie que la transcendance de Dieu échappe à notre notion même de transcendance. Dieu transcende sa propre transcendance non pour se perdre dans un néant abstrait mais pour se donner. Le dépassement simultané de l'affirmation et de la négation dessine déjà l'antinomie de l'existence personnelle, d'autant plus secrète qu'elle se donne, d'autant plus donnée qu'elle est secrète. C'est pourquoi les Pères parlent aussi du Dieu inaccessible, du Dieu au-delà de Dieu, en termes de jaillissement, de bond créateur et rédempteur hors de son essence, selon l'éternel mouvement des énergies divines, mais aussi pour communiquer celles-ci aux créatures par des actes personnels, car le Dieu vivant est un Dieu qui agit. Il n'est pas l'être mais le contient et, par ses actes, le rend participable.

"Ce n'est pas du tout par besoin que Dieu, la plénitude absolue, a amené à l'existence ses créatures : c'est pour que ces créatures soient heureuses d'avoir part à sa ressemblance, et pour se réjouir lui-même de la joie de ses créatures tandis qu'elles puisent inépuisablement à l'Inépuisable". MAXIME LE CONFESSEUR, Centuries sur la charité III, 46 (PG 90, 434).

"Il est appelé Dieu parce qu'il a tout bâti sur ses propres assises et parce qu'il bondit (Théos (Dieu) est ici expliqué par les verbes theirai (fonder) et thééin (bondir) - au-delà de toute limite) : bondir, [...] c'est donner vie au monde. [...] Tout-puissant, il contient tout : le faîte des cieux, les profondeurs des abîmes, les confins de la terre sont dans sa main". THÉOPHILE D'ANTIOCHE, Premier Livre à Autolycus, 4 (SC n° 20, p. 64).

"Dieu a toujours existé, et il existera toujours ; ou, pour mieux dire, il existe toujours. En effet, « avoir été » et « être dans le futur », c'est exprimer les fragments de la durée telle que nous la connaissons, un écoulement de la nature. Mais Dieu, lui est l' « éternel Existant » et c'est là le nom qu'il se donne à lui-même lorsqu'il dévoile l'avenir à Moïse sur la montagne. En effet il contient en lui-même l'être tout entier, lequel n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, ce que j'appellerais un océan d'être sans limites et sans fin, placé au-delà des concepts que notre intelligence peut se former de la durée et de la nature. On ne peut l'évoquer par l'intelligence que d'une manière obscure [...], non par une connaissance de sa nature propre mais par une vision des réalités qui l'entourent. Rassemblant et comprenant les images qui s'imprègnent dans notre esprit, nous pouvons arriver à reconstituer comme une ressemblance de la Vérité [...] ; il éclaire la partie supérieure de notre être, pourvu qu'elle soit purifiée, autant que, dans sa rapidité, l'éclair frappe notre vue et cela, selon moi, pour qu'en proportion de l'intelligence que nous avons de lui, il nous attire à soi [ ...] et que, dans la mesure où nous ne le comprenons pas, il excite en nous la curiosité ; celle-ci fera naître dans notre âme le désir de le connaître plus avant ; ce désir nous dépouillera ; ce dépouillement nous rendra semblables à Dieu. Lorsque nous aurons atteint cet état, Dieu conversera avec nous comme avec des amis et, si j'ose dire, Dieu uni à des dieux et se révélant à ceux-ci, sera connu autant qu'il connaît ceux qui le connaissent". GREGOIRE DE NAZIANZE, Discours 45, Pour la Pâque, 3 (PG 36, 847).

Elles sont lourdes de l'approche négative de Dieu, elles sont lourdes de son silence, ces paroles qui disent, dans le respect de l'Inaccessible, la présence et l'action de Celui dont un saint du XIXème siècle affirmait qu' « il est un feu qui réchauffe nos entrailles ». Ces affirmations consumées par les négations disent que Dieu est Souffle, Feu, Lumière, Vie, Amour. On reconnaît les paroles et les attitudes mêmes de Jésus.

"Dieu est Souffle car le souffle du vent est participé par tous, il traverse tout, rien ne l'enferme, rien ne le capte". MAXIME LE CONFESSEUR, Sur les Noms divins, I, 4 (PG 4, 208).

"Les saints théologiens décrivent souvent sous la forme du feu l'Essence suressentielle [...]. Le feu sensible est, pour ainsi dire, partout présent, il illumine tout sans se mêler à rien [...]. Il brille d'un éclat total et demeure en même temps secret, restant inconnu hors d'une matière qui le manifeste. On ne peut ni supporter son éclat ni le contempler face à face, mais son pouvoir s'étend partout et, là où il apparaît, il attire tout [...]. Par cette transmutation, il se donne à quiconque l'approche si peu que ce soit : il régénère les êtres par sa chaleur vivifiante, les éclaire, mais en soi demeure pur et sans mélange. [...] Il est actif, puissant, partout invisible et présent. Négligé, il semble qu'il n'existe pas. Mais sous l'effet de ce frottement qui est comme une prière, Il apparaît brusquement, prend son essor, se communique autour de lui. On trouverait encore plus d'une propriété du feu qui s'applique, comme une image sensible, aux opérations du Principe divin". DENYS L'ARÉOPAGITE, Hiérarchie céleste, XV, 2 (PG 3, 328-329).

"De même que la lumière, qui nous montre tout, n'a pas besoin d'une autre lumière pour être vue, de même Dieu qui nous fait tout voir n'a pas besoin d'une lumière dans laquelle nous puissions le voir, car il est par essence lumière". EVAGRE LE PONTIQUE, Centurie I, 35 (éd. Frankenberg, p. 79).

"Il nous faut maintenant célébrer cette Vie perpétuelle d'où procède toute vie, et par qui tout vivant, à la mesure de sa capacité, reçoit la vie [...]. Que tu parles de vie spirituelle, rationnelle ou sensible, de celle qui nourrit et fait croître, ou de quelque vie que ce puisse être, c'est grâce à la Vie qui transcende toute vie qu'elle vit et qu'elle vivifie [...]. Car c'est trop peu de dire que cette Vie est vivante. Elle est Principe de vie, Source unique de vie. C'est elle qui parfait et différencie toute vie, et c'est à partir de toute vie qu'il convient de célébrer sa louange [...]. Donatrice de vie et plus que vie, elle mérite d'être célébrée par tous les noms que des hommes peuvent appliquer à cette Vie indicible". DENYS L'ARÉOPAGITE, Noms divins VI, 1 et 3 (PG 3, 856-857).

"Dieu est amour. Celui qui voudrait le définir serait comme un aveugle qui veut compter les grains de sable de la mer". JEAN CLIMAQUE, L'Echelle sainte, 30ème degré, 2 (6), p. 167.

 

 

 

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Cristiada...

Publié le par Christocentrix

bande annonce du film sur les "Cristeros" . (Un film sur la persécution "libérale" maçonnique contre la foi du peuple mexicain.)

 

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