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le Regard Crétois

Publié le par Christocentrix

"J'ai quitté l'ombre de l'olivier et me suis remis en route d'un pas rapide ; c'est alors que j'ai vu où me conduisait mon corps : vers les antiques ancêtres, aux grands yeux en amande, aux lèvres épaisses et sensuelles, à la taille de guêpe, qui jouaient depuis des milliers d'années avec le dieu à la grande puissance, le taureau.

Je crois que l'homme ne peut éprouver de terreur sacrée plus légitime ni plus profonde que celle qu'il ressent quand il foule le sol où reposent ses ancêtres, ses racines. Vos propres pieds lancent alors des racines qui descendent dans la terre et cherchent à tâtons, pour se mêler à elles, les grandes racines immortelles des morts. Et l'odeur âcre de terre et de camomille remplit vos entrailles de libre soumission aux lois éternelles, et de tranquillité. Ou bien, si le doux fruit de la mort n'a pas encore mûri en vous, vous vous exaspérez, vous vous révoltez, vous n'acceptez pas d'être privé si tôt de la lumière, des grands tourments de la vie, et de la lutte. Vous marchez alors à grandes enjambées sur cette terre faite de la moelle et des os de vos ancêtres, en grande hâte, avant que vos pieds ne prennent racine, et vous bondissez de nouveau dehors, dans la sainte palestre, dans la lumière.

Elle était singulièrement riche, et je ne parviens pas à l'analyser, et pétrie de vie et de mort, l'émotion que j'éprouvais en me promenant sur l'antique terre de Cnossos. Ce n'étaient pas la tristesse et la mort, ni la paix. D'austères commandements montaient des lèvres dissoutes dans la terre et je sentais les morts se suspendre en longues chaînes à mes jambes, non pas pour me faire descendre dans leur ombre fraîche, mais pour se cramponner à moi, monter avec moi dans la lumière et reprendre la lutte. Et, comme une joie et une soif inextinguibles, les taureaux vivants qui mugissaient dans les prairies du monde d'en-haut, et le parfum de l'herbe et l'odeur salée de la mer, tout cela depuis des millénaires transperçait l'écorce de la terre et ne laissait pas les morts être des morts.

Je regardais les courses de taureaux peintes sur les murs, la grâce et la souplesse de la femme, la force infaillible de l'homme, et de quel oeil intrépide ils affrontaient le taureau déchaîné et jouaient avec lui. Ils ne le tuaient pas par amour comme cela se faisait dans les religions orientales, pour se mêler à lui, ni parce que la terreur s'emparait d'eux et qu'ils ne supportaient plus de le voir ; ils jouaient avec lui avec respect, avec entêtement, sans haine. Peut-être même avec reconnaissance : car cette lutte sacrée avec le taureau aiguisait les forces du Crétois, cultivait la souplesse et la grâce de son corps, la précision ardente et lucide de ses gestes, l'obéissance de sa volonté et la vaillance, si difficile à acquérir, qu'il faut pour affronter sans être envahi par l'épouvante la puissance effrayante de la bête. C'est ainsi que les Crétois ont transposé l'épouvante et en ont fait un jeu sublime, où la vertu de l'homme, au contact direct de la toute-puissance absurde, se tendait et triomphait. Elle triomphait sans anéantir le taureau parce qu'elle ne le considérait pas comme un ennemi mais comme un collaborateur ; sans lui le corps ne serait pas devenu si souple, si puissant, ni l'âme si vaillante.

Il faut sûrement, pour avoir la force de soutenir la vue de la bête et de jouer un jeu si dangereux, un grand entraînement physique et spirituel ; mais une fois que l'on a acquis cet entraînement et que l'on est entré dans le climat du jeu, chacun de vos gestes devient simple, ferme, détendu, et votre oeil contemple sans épouvante l'épouvante.

Voilà quel était, pensais-je, en regardant, peinte sur les murs, la lutte séculaire de l'homme et du Taureau - qu'aujourd'hui nous appelons Dieu - voilà quel était le regard crétois.

Et brusquement une réponse a envahi mon esprit - et non pas seulement mon esprit, mais mon coeur et mes reins. Voilà ce que je cherchais, voilà ce que je voulais : c'était ce regard crétois qu'il fallait que je mette dans les yeux de mon Ulysse. Notre époque est féroce ; le Taureau, les forces ténébreuses et souterraines ont été libérées, l'écorce de la terre se fend. Courtoisie, harmonie, équilibre, douceur de vivre, bonheur, autant de joies et de vertus dont il nous faut avoir le courage de prendre congé ; elles appartiennent à d'autres époques, passées ou futures. Chaque époque a son visage propre ; le visage de notre époque est féroce, les âmes fragiles n'osent pas le regarder en face.

Ulysse, celui qui voguait sur les vers que j'écrivais, c'est avec ce regard qu'il devait contempler l'abîme ; sans crainte et sans espoir, mais aussi sans impudence : debout au bord du gouffre.

Depuis ce jour-là, le jour du regard crétois comme je l'ai appelé, ma vie a changé ; mon âme avait compris où elle devait se placer et comment elle devait regarder. Et les problèmes atroces qui me tourmentaient s'étaient apaisés, s'étaient mis à sourire, il semblait que le printemps était venu et que, comme les épines au printemps, les problèmes féroces s'étaient couverts de fleurs. Jeunesse tardive, inattendue. J'étais donc moi aussi, comme l'antique Chinois, vieillard caduc à ma naissance, avec une barbe toute blanche, qui à mesure que passaient les années était devenue grise, puis peu à peu noire, et puis était tombée, pour laisser enfin s'étendre sur mes joues, dans ma vieillesse, un tendre duvet d'adolescent.

Ma jeunesse n'avait été qu'angoisse, cauchemars et interrogations, mon âge d'homme que réponses avortées ; je regardais les étoiles, les hommes, les idées, quel chaos ! Et quelle angoisse de chasser Dieu parmi eux, l'oiseau bleu aux serres rouges ! Je m'engageais sur un chemin, le suivais jusqu'au bout, et trouvais un abîme ; je revenais sur mes pas, épouvanté, et prenais un autre chemin, pour trouver encore au bout un abîme ; la fuite recommençait, puis la marche encore, et brusquement je voyais, béant devant moi, le même abîme. Tous les chemins de la raison menaient à l'abîme. L'épouvante et l'espérance : entre ces deux pôles avaient tournoyé dans le vide ma jeunesse et mon âge mûr. Mais là, dans ma vieillesse, je restais debout devant l'abîme, calme, sans peur ; je ne fuyais plus, ne m'avilissais plus. Ou plutôt, non pas moi-même, mais Ulysse que je façonnais. Je créais un Ulysse qui affrontait paisiblement l'abîme, et en le créant je m'efforçais de lui ressembler. Je me créais moi-même. Je confiais à cet Ulysse toutes mes passions ; il était le moule que je creusais pour que vienne s'y couler l'homme futur. Tout ce que j'avais désiré sans le réaliser, il le réaliserait ; il était le sortilège qui envoûterait et capturerait les forces lumineuses ou ténébreuses qui créeraient le futur. Il suffisait de croire en lui pour qu'il prenne vie. Il était l'Archétype. La responsabilité du créateur est grande : il ouvre un chemin qui peut tenter le futur et peser sur sa décision.

Je regardais la mer crétoise, les vagues qui se dressaient, glorieuses, scintillaient un instant dans le soleil et se précipitaient pour mourir en un clapotis sur les galets du rivage. Je sentais que mon sang suivait leur rythme, quittait mon coeur et se répandait jusqu'au bout de mes doigts et à la racine de mes cheveux, et je devenais un océan, et un voyage infini, et des aventures lointaines et une chanson fière et désespérée, qui voguait, hissant ses voiles rouges et noires, au-dessus de l'abîme. Et au sommet de la chanson un bonnet de marin et sous ce bonnet un front rude et brûlé par le soleil et deux yeux noirs et des lèvres gercées par les embruns, et plus bas deux grosses mains tannées qui tenaient la barre.

Il étouffait, nous étouffions enfin dans sa patrie devenue trop étroite, nous avions choisi les âmes les plus insoumises de l'île, emporté de nos maisons tout ce que nous pouvions, embarqué sur un navire, et nous étions partis. Vers où? Le vent soufflerait, qui nous montrerait la route. Vers le Sud ! Vers Hélène qui s'étiolait sur les rives de l'Eurotas et qui étouffait elle aussi dans la sécurité, la vertu et le bien-être. Vers la grande île royale, la Crète, qui dépérissait parce que ses seigneurs n'avaient plus de forces, et qui levait les bras, au milieu de la mer et appelait les barbares pour qu'ils lui donnent des enfants..."

                       

                                     extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Compagnon de Route

Publié le par Christocentrix

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 "... Le quatrième jour, tandis que je m'efforçais de voir jusqu'où était arrivée pour l'instant la ligne rouge qui marquait mon ascension, soudain une terreur sacrée s'est emparée de moi : ce n'était pas mon sang qui avait dessiné cette ligne rouge. Un autre, un ancêtre géant, incomparablement plus grand que moi, écumeur de mers et grimpeur de montagnes, était celui qui montait ; c'était le sang qui coulait de ses blessures qui avait tracé d'une marque rouge son chemin sur les terres et sur les mers. Je n'étais que l'ombre fidèle qui le suivait. Je ne le voyais pas ; par instants seulement j'entendais ses soupirs ou son rire tonitruant ; je me retournais et ne voyais personne, je sentais au-dessus de moi son haleine puissante. Les yeux pleins de sa présence - non pas les yeux d'argile, mais les autres - je me suis penché sur le papier. Mais la feuille vierge n'était plus, comme elle l'avait été jusque-là, un miroir qui réfléchissait mon visage : j'ai vu pour la première fois le visage du grand Compagnon de Route. Je l'ai reconnu aussitôt : coiffé d'un bonnet pointu de marin, il avait un regard d'aigle, une barbe courte et bouclée, de petits yeux agiles, envoûtants comme ceux du serpent, les sourcils légèrement froncés, comme s'il évaluait du regard un bouc qu'il avait envie de voler, ou un nuage qui venait soudain d'apparaître au-dessus de la mer, chargé de bourrasque, ou bien sa force et celle des immortels, avant de décider s'il avait intérêt à se montrer généreux ou rusé.

La force, silencieuse, immobile, prête à bondir, trônait sur son visage. C'était un athlète, un homme qui respecte la mort et lutte avec elle avec attention et habileté, sans cris, sans insultes, et qui la regarde dans les yeux. Frottés d'huile tous deux, nus, ils luttent dans la lumière, en se conformant aux règles complexes de la lutte. Le grand Compagnon de Route sait quel est son adversaire mais la panique ne l'envahit pas ; il lève les yeux et regarde le visage de la mort s'écouler et prendre d'innombrables masques - tantôt une femme sur le sable qui chante en tenant sa gorge dans ses mains, tantôt un dieu qui fait lever des tempêtes et veut l'engloutir, tantôt une fumée légère au-dessus du toit de sa maison. Et lui, se pourléchant les lèvres, jouit de tous les visages de la mort et lutte avec eux en les enlaçant insatiablement.

C'était toi, comment aurais-je pu ne pas te reconnaître aussitôt, c'était toi, Capitaine du vaisseau de la Grèce, aïeul, trisaïeul bien-aimé ! Avec ton bonnet pointu, ton esprit insatiable et roué qui forge des fables et se réjouit de son mensonge comme d'une oeuvre d'art, avide et têtu, alliant avec une habileté souveraine la prudence de l'homme au délire divin, debout sur le vaisseau de la Grèce, depuis combien de milliers d'années à présent et pour combien de milliers d'années encore, tu tiens la barre sans la lâcher !

Je te regarde de toutes parts et mon esprit a le vertige. Tantôt tu m'apparais comme un vieillard centenaire, tantôt comme un homme mûr aux cheveux bleus et bouclés, aspergés d'embruns, et tantôt comme un petit enfant qui a saisi, comme deux seins, la terre et la mer, et qui tète. Je te regarde de toutes parts et m'efforce de t'emprisonner dans le langage, pour immobiliser ton visage et pouvoir te dire : - Je te tiens, tu ne m'échapperas plus ! Mais toi tu fais éclater le mot -- comment te contiendrait-il? -- Tu glisses et t'échappes et j'entends ton rire dans l'air au-dessus de ma tête.

Quels mots ne t'ai-je pas tendus comme pièges pour te prendre ! Je t'ai appelé sacrilège, et adversaire des dieux, et destructeur de dieux et trompeur de dieux, et l'homme aux sept vies, et l'homme à l'esprit multiple, à l'esprit qui trame des complots, à l'esprit de renard, à l'esprit ambigu comme un carrefour, comme une montagne aux multiples sommets, à l'esprit qui ne va ni à droite ni à gauche, et trompeur des coeurs, et ennemi des coeurs et connaisseur des coeurs, maison fermée, et ravisseur d'âmes, et premier bouvier de l'âme et guetteur aux frontières, et coureur de monde et vendangeur de monde, et arc de l'esprit, et bâtisseur de forteresses et destructeur de forteresses, et écumeur de mers, et l'homme au coeur vaste comme la mer, et dauphin et casuiste, et l'homme à la volonté double et triple, et l'homme des sommets, et solitaire et éternel égaré et grand navigateur et trois-mâts de l'espérance !

Et au tout début, quand je ne te connaissais pas encore, j'avais placé sur ton chemin, pour t'empêcher de partir, ce que je croyais être le piège le plus habile, Ithaque. Mais tu avais éclaté de rire, respiré profondément et Ithaque avait été pulvérisée. C'est alors que j'ai compris, loué sois-tu destructeur de patries, qu'Ithaque n'existe pas : il n'y a que la mer et une barque minuscule comme le corps de l'homme, et sur elle l'Esprit pour capitaine. Debout sur ses membrures d'os, homme et femme à la fois, il sème et enfante ; il enfante les joies et les tristesses, les beautés, les vertus et les aventures, toute la fantasmagorie du monde, sanglante et bien-aimée. Il est debout, immobile, les yeux fixés sur la cataracte de la mort qui attire son navire, et lance insatiablement, comme une pieuvre, ses cinq doigts affamés sur la terre et sur la mer. - Tout ce que nous pouvons atteindre, crie-t-il, un verre d'eau fraîche, une brise légère sur notre front, la chaude haleine d'une femme, une idée, ce qui se trouve là, faites vite, les enfants, tout est bon à prendre !

Toute ma vie j'avais lutté pour tendre mon esprit jusqu'à ce qu'il grince, qu'il soit près de se rompre, pour créer une grande idée qui puisse donner un sens nouveau à la vie, un sens nouveau à la mort, et consoler les hommes.

Et voilà qu'à présent, le temps, la solitude et le citronnier en fleurs aidant, l'idée était devenue légende. C'était une grande joie, l'heure bienheureuse était arrivée, la chenille était devenue papillon..."

 

extrait de "Lettre au Greco" (Nikos Kazantzakis)

 

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Μαραμπού - Νίκος Καββαδίας

Publié le par Christocentrix

 

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 MARABOUT (Nikos KAVVADIAS)  Traduction de Michel Volkovitch

 

Tous ceux qui sur la mer ont ma vie partagé prétendent que je suis un pervers, un infâme, que très sournoisement je déteste les femmes, qu’avec elles jamais je ne vais m’allonger.

On dit que je carbure au hasch, à la coco et que je suis le jouet d’une passion impure, que je porte gravées de bizarres peintures, obscènes à vomir, cachées sous mon tricot.

On dit de moi d’horribles choses, sans arrêt, qui ne sont que bobards et que fausses nouvelles ; et ce qui m’a frappé de blessure mortelle, nul ne l’a jamais su — j’ai gardé le secret.

Mais tandis que ce soir descend sur les tropiques, que s’éloignent à l’ouest les vols de marabouts, je suis forcé d’écrire, et d’avouer jusqu’au bout quelle plaie est en moi, obscure et tyrannique.

En ce temps-là j’étais sur un bateau postal, aspirant, sur la ligne d’Egypte à Marseille, quand je la vis, aux fleurs de montagne pareille, et devins son ami, son frère, son féal.

Noble, toute en finesse et en mélancolie — son père, un Egyptien, s’était ouvert les veines — elle traînait son deuil dans les contrées lointaines, croyant qu’en les bougeant ces choses-là s’oublient.

De Marie Baschkirtseff elle adulait la prose, aimait avec transport la Sainte d’Avila, disait de tristes vers français d’un ton très las et contemplait longtemps l’étendue bleue, morose.

Moi qui n’avais connu que les corps des drôlesses, moi, l’âme sans vigueur, par la mer ballotté, je retrouvais ma joie d’enfance à l’écouter parler comme un prophète — extase et allégresse.

Je passai à son cou une petite croix et reçus d’elle un portefeuille. Et à mesure que le port approchait, terme de l’aventure, mon cœur se remplissait de tristesse et d’effroi.

Combien de fois, plus tard, sur les cargos si lents, ai-je invoqué l’amie, complice, ange gardienne ! Sa photo emportée dans mes virées lointaines était une oasis sur les sables brûlants.

C’est là, je le sais bien, que je devrais finir. Ma main tremble, le vent brûle et brouille ma vue. Sur le fleuve africain les fleurs superbes puent. Un marabout crétin se remet à glapir.

Je continue !… Un soir, dans un port très lointain, m’étant noirci au gin, au whisky, à la bière, vers minuit, titubant à m’en rouler par terre, Je pris la rue qui mène aux maisons des putains.

C’est là que les traînées attirent les marins. L’une d’elles, rieuse, arracha ma casquette (vieil usage français qui signe une conquête), et moi, sans le vouloir, je suivis le bourrin.

Une petite chambre sale aux murs sordides où la chaux s’écaillant tombait comme une peau, et cette loque humaine à la voix de corbeau, à l’étrange regard, noir, possédé, morbide.

Sans tarder je la fis éteindre. On se coucha. Mes doigts sur tout son corps comptaient ses os pointus. Elle empestait l’alcool. J’émergeai, courbatu, «quand l’aurore sur nous sa joue rose pencha».

Lorsque dans la lueur pâle du petit jour, je la vis, pitoyable, et pourtant impudique, pris d’un étrange émoi proche de la panique, je pris mon portefeuille et payai sans amour.

Douze francs… Mais poussant un grand cri tout à coup, elle posa les yeux sur moi, blême, égarée, puis sur mon portefeuille… Et c’est là, bouche bée, que j’aperçus la croix suspendue à son cou.

Oubliant mon chapeau, je me ruai dehors comme un fou, titubant et perdant la boussole, emportant dans mon sang la méchante bestiole qui depuis n’a cessé de tourmenter mon corps.

Tous ceux qui sur la mer avec moi ont peiné me voient en vieux salaud, qui jamais ne s’allonge dans le lit d’une femme, et que la coco ronge. Malheureux ! S’ils savaient, ils m’auraient pardonné…

Ma main tremble… La fièvre… Ahuri, tête vide, fixant un marabout là-bas, sans mouvement, qui me zieute à son tour, non moins obstinément, je me sens son égal, aussi seul et stupide.

 

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Nikos Kavvadias

Publié le par Christocentrix

 

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                                                   * 

aperçu sur la vie et l'oeuvre de Nikos Kavvadias, écrivain-voyageur grec : http://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%ADkos_Kavvad%C3%ADas  et aussi  http://curiosaetc.wordpress.com/2011/09/03/nikos-kavvadias-poete-des-oceans/

 

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                                                                       paru aussi en poche (10/18 ou folio)

 

 

 

son oeuvre poétique a inspiré des chanteurs :

 

  

 

c'est l'eau de mer qui goutte de ton corps,

dans une coupe d'Alger où, avant l'abordage,

communiaient les corsaires, à Mogador.

L'huître océane épouse la lumière.

Goût âcre : coing, peau de grenade, noix,

et la teinte secrète, plus amère

ornant les vases des Carthaginois.

Voile de cuir, odeurs mêlées de cire,

d'encens, de cèdre et de vernis ancien,

comme en la cale d'un très vieux navire

de l'Euphrate ou de chez les Phéniciens.

Une herbe blonde a couvert le trépied

pythique. Un flot de poix fondue, bouillante,

vient inonder sans trêve ni pitié

tous les pécheurs qui t'avaient pour amante.

Rosso romano, pourpre de Sidon,

cristaux précieux pour les vins les plus rares.

Que l'outre verse à flots, et qu'Apollon-

berger trempe ses traits dans le curare.

Rouille de feu, au Sinaï dans les mines.

Caves de Chalcidique. Et cet enduit.

Rouille sacrée qui est notre origine,

Qui nourrit, est nourrie, puis nous détruit.

Calice d'or, ciboire, candélabre,

et tabernacle en forme de vaisseau.

Au Grand portail, deux démons portant sabre,

avec trois anges, aux lances en morceaux.

Toi, d'où viens-tu ? De Babylone.

Où vas-tu ? Dans l'œil du cyclone.

Qui aimes-tu ? Une tsigane.

Quel est son nom ? La fée Morgane.

De nom, tous les cyclones sont femelles :

Eva, Judith, Emilie, Corazon.

La magicienne a trois filles pucelles ;

la quatrième, borgne, est un garçon.

Poissons volants dans la brise qui dort.

Crabes, tourteaux, filles échevelées,

serpents de terre et branches d'arbres morts,

hélice, mât et barre bricolée.

Si nous avions la lampe d'Aladin !

Ou le vieux nain des îles de la Sonde...

On a lancé le S.O.S., enfin,

sur un galet tout blanc, avec la fronde.

Quelque démon le beau temps ramena.

Allodetta, exorcise-le vite.

La radio, muette, à part les parasites.

L'opérateur feuillette l'almanach.

Le vent gémit comme un chien pris de rage.

Adieu la terre, adieu, rafiot, moussons...

L'âme nous quitte et se taille à la nage.

Même en enfer il y a des boxons.

                                                                       
(traduction de Michel Volkovitch  http://www.volkovitch.com/ )
 

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Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

Publié le par Christocentrix

..."Je me suis mis à écrire. Mais tout ce que j'écrivais, poème, théâtre, roman, prenait toujours, sans que je m'en rende compte bien distinctement, une structure et un mouvement dramatiques. Tout était plein de forces qui se heurtaient de front, plein d'angoisse ; tout n'était que poursuite d'un équilibre perdu, que colère et que révolte. Tout était rempli des signes précurseurs, des étincelles de l'orage qui s'approchait. J'avais beau m'efforcer de donner à ce que j'écrivais une forme équilibrée, mes oeuvres ne tardaient pas à prendre un rythme hâtif, dramatique ; la voix paisible que je voulais faire entendre devenait, malgré moi, un cri. Voilà pourquoi quand j'avais terminé une oeuvre, je ne me sentais pas soulagé et me mettais, désespéré, à en écrire une autre. Je conservais toujours l'espoir de réconcilier les forces ténébreuses et les forces lumineuses qui se trouvaient alors en état de guerre, et de deviner l'harmonie future.  Lettre-au-Greco---souvenirs--jpg
La forme dramatique donne à la création la faculté d'exprimer, en l'incarnant dans les héros antagonistes de l'oeuvre, les forces déchaînées de notre temps et de notre âme ; j'essayais de vivre, aussi fidèlement et intensément que je le pouvais, l'époque importante où le sort m'avait fait naître.
Les Chinois ont une étrange malédiction : « Sois maudit, et puisses-tu naître dans une époque importante. » Nous sommes nés dans une époque importante, pleine de tentatives changeantes, d'aventures et de conflits. Et ces conflits n'opposent pas seulement, comme autrefois, les vertus et les vices, mais - et c'est là le plus tragique - les vertus mêmes entre elles. Les anciennes vertus reconnues recommencent à perdre leur force, ne peuvent plus répondre aux exigences religieuses, morales, spirituelles, sociales, de l'âme contemporaine. On dirait que l'âme de l'homme a grandi et ne peut plus tenir dans les anciens moules. Dans les entrailles de notre époque, dans les entrailles de tout homme adapté à notre époque, a éclaté, consciemment ou non, une guerre civile sans pitié, entre l'antique mythe, jadis tout-puissant, qui a perdu sa force mais lutte désespérément pour rythmer encore notre vie, et le nouveau mythe qui tente, en un effort encore gauche et mal coordonné, de gouverner nos âmes. C'est pourquoi tout homme vivant aujourd'hui est déchiré par le destin dramatique de notre temps.
Et plus encore que tous les autres le créateur. Il existe des lèvres et des doigts sensibles qui, quand l'orage approche, éprouvent des fourmillements, comme si des aiguilles les piquaient ; tels sont les doigts et les lèvres du créateur. Et quand il parle avec tant d'assurance de la tourmente qui fond sur nous, ce n'est pas son imagination qui parle, ce sont ses lèvres et ses doigts, qui reçoivent déjà les premières étincelles de l'orage. Il faut que nous en prenions héroïquement notre parti : la joie paisible et insouciante, ce qu'on appelle le bonheur, tout cela appartient à d'autres époques, passées ou futures, mais non pas à la nôtre. Nous sommes entrés sous la constellation de l'angoisse. Pourtant, sans m'en rendre nettement compte, je m'efforçais, en exprimant cette angoisse, de la dépasser et de trouver - ou de créer - une rédemption. Je prenais souvent, dans ce que j'écrivais, mes motifs dans les temps anciens et dans les vieilles légendes, mais la substance était actuelle, vivante, déchirée par les problèmes contemporains et les angoisses de notre temps.
Mais plus encore que les angoisses, ce qui me tourmentait à la fois et m'ensorcelait, et dont je m'efforçais de fixer le visage, c'étaient les grandes espérances, encore vagues, qui avaient changé de place - celles qui nous font rester encore debout à regarder devant nous avec confiance, au delà de la tourmente, la destinée de l'homme.
Le souci qui me bouleversait n'était pas tellement celui de l'homme actuel, qui se décompose, que celui surtout de l'homme futur, qui est en train de se composer et de naître. Et je songeais que si le créateur aujourd'hui exprime rigoureusement les pressentiments les plus profonds qu'il découvre en lui, il aidera à faire naître, un peu plus tôt, un peu plus parfaitement, l'homme futur.
Je devinais toujours plus clairement la responsabilité du créateur. La réalité, pensais-je, n'existe pas, toute prête et achevée, indépendamment de nous ; elle se crée avec la collaboration de l'homme, elle est proportionnelle à la valeur de l'homme. Si nous ouvrons, en écrivant, en agissant, un lit de rivière, la réalité peut s'y déverser ; si nous n'intervenions pas, elle ne l'emprunterait pas. Nous portons, non pas bien sûr toute la responsabilité, mais une grande responsabilité.
A d'autres époques, équilibrées, le métier d'écrivain a pu être un jeu; aujourd'hui c'est une lourde tâche et son but n'est pas de divertir l'esprit avec des contes bleus et de l'amener à oublier. C'est de proclamer la mobilisation de toutes les forces lumineuses qui survivent encore dans notre époque de transition et de pousser l'homme à dépasser, autant qu'il le peut, la bête.  
Il y a trois sortes d'écrivains :
ceux qui regardent en arrière - romantisme, évasion, esthètes;
ceux qui regardent autour d'eux - la pourriture, le monde détraqué d'aujourd'hui;
ceux qui regardent au loin, le futur, et qui luttent pour créer la matrice où se coulera la réalité à venir.
Dans les tragédies grecques antiques, les héros n'étaient que les membres épars de Dionysos qui s'affrontaient entre eux. Ils s'affrontaient parce qu'ils étaient des éléments séparés, que chacun ne représentait qu'un fragment de la divinité, qu'ils n'étaient pas un dieu entier. Le dieu entier, Dionysos, était debout, invisible, au centre de la tragédie et réglait la naissance, le développement, la purification du mythe. Pour le spectateur initié, les membres épars du dieu qui luttent entre eux se sont déjà réunis et réconciliés mystiquement en lui et ont composé le corps intact du dieu : ils sont devenus harmonie.
De même, j'ai toujours pensé qu'au milieu des membres épars des héros qui s'affrontent dans la tragédie moderne doit se dresser, intacte, au delà de la lutte et des haines, la future harmonie. C'est un exploit très difficile, peut-être impossible encore. Nous vivons dans un moment où le monde se détruit et se crée, où les tentatives individuelles les plus généreuses sont le plus souvent vouées à l'échec ; mais ces échecs sont féconds, non pas pour nous mais pour ceux qui nous suivront. Ils ouvrent la route et aident le futur à faire son chemin.
J'écrivais, ravi en extase, dans le calme de la maison paternelle, et gardais toujours présente à l'esprit cette terrible responsabilité. Oui vraiment, avant l'action, au commencement était le Verbe, le fils unique de Dieu. Le Verbe, la semence qui crée le monde visible et invisible.
Peu à peu, avec allégresse, je sombrais dans l'encre ; de grandes ombres se pressaient autour de la fosse de mon coeur et cherchaient à boire le sang chaud qui les ferait renaître à la vie. Julien l'Apostat, Nicéphore Phocas, Constantin Paléologue, Prométhée. De grandes âmes tourmentées qui ont beaucoup souffert et beaucoup aimé dans leur vie, et qui ont résisté avec insolence aux dieux et à la Destinée. Je m'efforçais de les arracher aux Enfers pour illustrer à la face des hommes vivants leur souffrance et leur lutte, la souffrance et la lutte des hommes. Je voulais prendre courage moi-même. Je sais que ce que j'écris ne sera jamais d'un art consommé, car mon intention est de m'efforcer de dépasser les limites de l'art - et qu'ainsi se déforme la substance de la beauté, l'harmonie. A mesure que j'écrivais je sentais toujours plus profondément que je ne m'efforçais pas en écrivant de créer la beauté mais la rédemption. Je n'étais pas un véritable gratte-papier, trouvant son plaisir à orner une belle phrase, à chercher une rime riche : j'étais moi aussi un homme qui souffrait, luttait et cherchait la délivrance. Je voulais me délivrer des ténèbres qui étaient en moi pour en faire de la lumière, de mes terribles ancêtres qui mugissaient pour les transformer en êtres humains. C'est pourquoi j'évoquais les grandes âmes, qui avaient triomphé des plus hautes et difficiles épreuves, pour voir que l'âme de l'homme peut venir à bout de tout, et pour prendre courage. Car je le savais, je le voyais : la même lutte éternelle qui s'était déchaînée devant mes yeux quand j'étais enfant, se déchaînait encore sans interruption en moi-même, ainsi que dans le monde, et cette lutte était le thème inépuisable de ma vie. C'est pourquoi les deux lutteurs ont toujours été les seuls protagonistes dans toute mon oeuvre ; et si j'écrivais c'était que je ne pouvais, hélas, que par les seuls écrits, les aider dans leur lutte. Sans cesse luttaient en moi la Crète et la Turquie, le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, et mon but en écrivant était, au début inconsciemment, consciemment ensuite, d'aider autant qu'il était en moi la Crète, le Bien, la Lumière à vaincre. Mon but quand j'écris n'est pas la beauté, c'est la rédemption.
Et le sort m'a fait naître à une époque où cette lutte est si violente et la nécessité de porter secours si impérieuse que j'ai rapidement pu voir que ma lutte d'homme s'identifiait avec la grande lutte du monde d'aujourd'hui; nous luttons tous deux pareillement pour nous délivrer : moi de mes ancêtre ténébreux, lui de l'infâme ancien monde, tous les deux des ténèbres.
La deuxième guerre mondiale était déclarée, le monde était en plein délire, je voyais à l'évidence que chaque époque a son démon ; c'est lui, et non pas nous, qui gouverne, et le démon de notre époque est assoiffé de sang. C'est toujours ainsi qu'est le démon quand le monde pourrit et doit disparaître. Il semble qu'une intelligence inhumaine, surhumaine, aide l'esprit à se délivrer des hommes pourris et à s'élever ; et quand elle voit qu'un monde fait obstacle à cela, elle envoie le démon sanguinaire de la dévastation pour le détruire et ouvrir le chemin, toujours ensanglanté, qui livrera le passage à l'esprit.
Je voyais alors sans cesse autour de moi, j'entendais le monde s'effondrer. Nous le voyons tous s'effondrer, les âme les plus candides tentent de résister, mais le démon souffle et arrache leurs ailes.
Au moment de la déclaration de guerre, j'avais regagné les montagnes de Crète ; je savais que c'était là seulement que je pouvais trouver non pas le calme, ni la consolation, mais la fierté dont l'homme a besoin dans les heures difficiles pour ne pas déchoir. « Regarde, si tu le peux, la peur droit dans le yeux, la peur aura peur et s'en ira » : j'avais entendu un jour un vieux guerrier assis sur le perron de l'église un dimanche après la messe inculquer en ces termes aux jeunes gens les gestes du courage. J'avais donc pris mon bâton, un sac sur mon dos, et j'avais gagné les montagnes..."
                                                    
                                                   Lettre au Greco (Nikos Kazantzakis)

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la servitude moderne

Publié le par Christocentrix

dommage que la fin décoive et ignore d'autres formes de dissidence ou de voies...plus spirituelles... (pour faire simple).

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Ελένη Καραΐνδρου (Eleni Karaindrou)

Publié le par Christocentrix


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