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André Fraigneau sur la sexualité

Publié le par Christocentrix

"...  « Dévorer de baisers » était encore une inflation ver­bale. Car les amants ou les maîtresses les plus ardents ne font que mimer une anthropophagie peut-être complète autrefois, aux temps préhistoriques. Donc un monsieur ou une dame naïfs, qui se croient en proie aux « fureurs de l'amour » s'amusent, jouent un jeu comme les enfants jouant à la catastrophe de chemin de fer, à la corrida, etc., c'est-à-dire que sans risque, et par conséquent sans gra­vité, sans sérieux, mais avec toute l'ardeur de l'enfance en récréation ils agissent pour la plus grande satisfaction de leurs glandes. Cela n'enlève rien au plaisir du frotti-­frotta, mais m'empêche à jamais de croire que je prends quelqu'un (homme ou femme), que je suis pris, que je pos­sède (« être possédé » au sens érotique m'étant défendu par ma structure), ne pouvant sans ridicule imaginer que s'avancer de quelques centimètres (et pour un temps bien limité) dans la peau de quelqu'un puisse signifier la possession, l'envahissement, la propriété, etc., autrement que par image, c'est-à-dire par jeu.

Donc, pas de blagues, ou plutôt rien que blague en matière d'érotisme. J'adore la blague, le jeu, mais pour l'amour du Ciel, pas de sérieux, pas d'engagement de vie ou de mort dans un exercice que mieux que personne j'incline à trouver et à déclarer charmant.

 

Mieux que personne. Voici poindre la fatuité commune à tout individu, mâle ou femelle de la catégorie humaine. Il n'est pas de fieffé maladroit qui ne se juge irrésistible ou irrésistiblement sensible à l'amour physique. (Et ceux qui s'en détournent ou en blasphèment sont des hypo­crites ou des déçus, donc les pires avides.) Sans doute, j'ai porté le feu à quelques corps. Qui peut dire qu'il ne l'a jamais fait, fût-ce au sien ? Sans doute, ai-je aidé quelques organismes à s'épanouir et ce furent ces « autres » qui m'en ont sacré le démiurge. (Alors que n'importe qui, au moment critique m'eût remplacé.) L'agaçant pour l'orgueil, c'est qu'il faille être deux pour provoquer l'étin­celle. En art, on est seul. C'est pourquoi jamais l'amour physique ne saurait sans mensonge, satisfaire un artiste valable au degré qu'il atteint en créant une oeuvre. L'ona­niste (dont il n'est pas question de sous-estimer l'inten­sité et la grandeur) ne saurait créer son autrui complé­mentaire avec la puissance effective d'un artiste.

L'art est un jeu, une blague exquise. Mais l'âme s'y engage, comme la voix ou le son des instruments s'englue  dans la cire d'un disque et y laisse sa trace. Je jure qu'aucune âme n'a jamais laissé sur un corps qui se livre et se lave après avoir joui, une trace. Malgré lui, l'artiste a laissé un peu de son âme ou de son esprit dès la moindre de ses créations et ce peu est contrôlable par tous. Quand un homme ou une femme nous déclarent: « L'étreinte de X. m'a laissé une empreinte ineffaçable », demandez à voir. Car en dehors du bla-bla, il n'y a rien. Même pas le hoquet que peut laisser un abus d'alcool ou de nourri­ture. Même pas le sillage d'un parfum.

Cela dit - n'a été dit que pour nous séparer catégori­quement des immoralistes moroses ou de ces entrepre­neurs de destruction qui voudraient remplacer tous les jeux de l'être (comme on dit les jeux de l'orgue) par un seul et nous faire prendre toutes les belles lanternes allu­mées par les millénaires civilisés pour une seule paire de tétons ou une seule paire de couilles. J'ai l'impression que ceux et celles qui inclineraient à cette simplification sensorielle n'en ont pas vu beaucoup (de tétons ou de couilles). J'en ai vu un certain nombre. Je suis content du fonctionnement des miennes (de couilles) et il ne me viendrait pas à l'idée de leur sacrifier une pierre de l'Acropole, une note de musique, un vin de bon cru, un regard au ciel.

D'ailleurs, parmi les plus aveuglés par la chair, qui ose­rait soutenir que les parties d'un corps qui les excitent, les exciteraient sans une certaine idée qu'ils se font à l'avance de leur usage ? Cette imagination, ce n'est déjà plus de l'instinct et c'est déjà un détour artistique. Alors, pourquoi pas l'art où qu'il nous mène, fût-ce à la plus désintéressée des contemplations ?

D'ailleurs méfions-nous. Un « obsédé du nichon ou du déduit », c'est un technicien qui redoute de manquer de moyens en dehors de sa spécialité. Cette peur est tou­jours une carence. Cette carence apparaîtra même dans l'exercice de son activité préférée. Ils peuvent duper ceux ou celles dont les sens acceptent, subissent les propa­gandes. Un organisme sans préjugés enregistrera leur médiocrité de manoeuvres acharnés à une seule besogne.

Et nous voici au chapitre important des ouvriers spé­cialisés. Je sais bien que dans le domaine du sexe, il est difficile de pas être orienté malgré soi. Mais que l'on fasse de cette difficulté une vertu, un choix, que l'on s'enor­gueillisse de n'aimer que le sexe opposé (ou le sien) me gêne comme un aveu d'impuissance, aveu qui ne serait pas modeste, mais absurdement orgueilleux. Si vous n'aimez pas autre chose, n'en dégoûtez pas ceux qui sont capables de prendre leur plaisir partout.

Les gens du peuple, les organismes les plus sains et les plus simples ne s'en embarrassent pas. Mais ils n'en par­lent pas, n'en écrivent pas. N'aiment pas que l'on en parle. Comme les êtres vraiment libres, ils ne revendiquent rien et s'arrangent avec les lois de la société. Ils ont raison. Le caprice des sens s'exerce dans le loisir, au-delà de toute loi.

Pour les autres, qui font les lois ou voudraient en faire, ils veulent surtout que l'on ne jouisse pas plus qu'eux. Les pissotières gênent la gymnastique d'alcôve de ceux qui demandent à leurs femmes les pires complaisances. Le jour où ce genre d'édicule sera mixte, ils en multiplie­ront les exemplaires. Mais les spécialistes qui s'en détour­neront alors seront punis pour n'y plus entrer.

Tant pis d'ailleurs pour ces derniers. Ils n'ont qu'à élargir leur terrain de chasse. Au côté partial si agaçant de la majorité, pourquoi opposer un côté « réservé »? Nous n'y pouvons rien, répondront la plupart. Nous sommes ainsi faits. C'est le même aveu de carence que je signalais pour leurs empêcheurs. Au départ l'homme n'était pas fait pour voler, pour naviguer, pour construire un feu.

On me dira: « Vous rêvez donc d'une partouze générale ? » Pas le moins du monde. Mais alors ne parlez pas d'érotisme. Ne vous vantez pas à longueur de jours de vos prouesses de lit. Sinon, j'ai le droit de vous jauger, de vous regarder des pieds à la tête, de vous estimer à ce cri­tère et de vous accorder, ou non, un satisfecit. Merveil­leuses, innombrables possibilités de l'être humain s'il ne laisse aucune parcelle endormie ! Animal métaphysique (ce qu'il néglige et qui est le plus grave de ses refus) mais animal physique plus ingénieux que le coq trop bref ou le crapaud interminable !

L'homme peut être chêne ou roseau et choisir de l'être. La femme fleur ou fruit par nature c'est une gerbe de roses, un pommier épanoui mais capable de se servir à, son gré de tant de charmes avarement distribués aux autres règnes de la création et condamnés à l'isolement d'une seule espèce. Vous voyez bien que l'imagination fait presque tout dans l'érotisme. Mais alors, travaillons au plus grand développement de nos capacités physiques comme on soutient par des tuteurs, des claies, des espa­liers les branches et les tiges les plus riches en corolles ou en fruits . « Le bonheur, disait Bonaparte, c'est le plus complet développement de nos facultés. » Je parlerai donc, une fois de plus ici, du bonheur. Et de même que j'ai contri­bué dans d'autres livres à le rechercher par l'aventure, le voyage, les climats ou bien par le développement méta­physique, je me limiterai ici aux propriétés amoureuses du corps.

« Espaces sacrés de l'Orient ! » s'exclame Barrès je ne sais plus où. Qu'avec brusquerie l'objet de mon désir d'un soir pourchassé et conquis arrache son dernier linge. J'éprouve la stupeur éblouie de Christophe Colomb décou­vrant une plage imprévisible qui surgit, se déploie et s'élance au-devant de mon vaisseau découragé.

Un tel frémissement est si complexe que j'admets la naissance de tous les fétichismes dont il paraît le résultat. Certains le croiront lié de façon indissoluble au lieu, à l'heure, au sexe, à la catégorie sociale qui ont entouré son irruption comme autant de fées bonnes ou mauvaises. La paresse vient vite aux voluptueux. Et leur « ce que j'aime, c'est que l'on se déshabille dans une chambre d'hôtel borgne ou en plein soleil dans les bois, à minuit ou à midi ; ce qui m'excite c'est que ce soit la bonne de l'auberge, le rôdeur de Pigalle, le compagnon de cordée, la nageuse sur le sable, la vamp sur ses fourrures, etc. », cela ne veut jamais rien signifier d'autre que : « J'ai eu cet éclair de chair, une fois, et je suis trop paresseux pour découvrir une autre Amérique. ». Un maniaque : c'est quelqu'un qui croit parce qu'il a gagné sur un numéro que la fortune est fidèle à ce numéro seul et même qu'elle est fidèle tout court.

Le merveilleux n'est pas là. Le merveilleux, c'est que l'apparition d'un certain espace de peau provoque l'éblouissement et l'intérêt direct de notre sexe. Nous nous occuperons plus tard des éblouissements habillés..."

André Fraigneau (1935) extrait de "Papiers oubliés dans l'habit". Carnets, 1922-1949.

 

 

 

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deux rencontres avec les aigles (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

 (à Léon Chanel)


"L'aigle, comme le serpent ou le lion, est de ces animaux que nous commençons à connaître par l'immobile familiarité de l'oeuvre d'art. Le bronze, le cuivre, la pierre, sont les premières espèces sous lesquelles nous faisons connaissance avec eux, les ayant ainsi obligés à partager notre vie, à ramper sur le bureau, à rugir en silence sur la cheminée, ou a soutenir du sommet des ailes et de la tête le poids d'une étagère « Empire ».

Dès l'enfance, j'ai connu le vrai lion au cirque et le vrai serpent. L'un bâillait sur un socle de bois en espérant du sucre. L'autre s'enroulait autour d'une dame avec les inflexions du modern style. Cela ne les changeait guère de leur destination, pour moi, primordiale, de presse-papier ou de bijou. Mais l'aigle véritable échappait aux comparaisons plus ou moins avantageuses avec ses emblèmes décoratifs. On ne l'apprivoise pas en Europe. On ne le montre pas au cirque. De temps en temps, à la montagne, un vol d'oiseau, circulaire et d'une lenteur dramatique, m'alertait. Mais c'était celui d'un milan, de quelque rapace inférieur en grade. Je finis par ne plus croire aux aigles, par en imaginer l'espèce à peu près disparue et confinée en quelques lieux inaccessibles. Nous en étions arrivés, pensais-je, au siècle de l'épervier, qui harcèle le troupeau comme un adjudant et fuit devant le berger.
Un matin, cependant, à Delphes, au-dessus du théâtre vide, assis sur le remblai de pierre de la scène où mourait Prométhée, je vis, sortant des bouches roses et sauvages des roches Phédryades, un vol d'oiseaux « prenant » l'air de ce jour grec, comme les bateaux la mer. Ils en fendirent la dense épaisseur bleue, glacée et transparente, de leurs corps roux et, soutenus par l'envergure immobile de leurs ailes, glissèrent vers la cataracte d'oliviers sacrés qui, des flancs de Delphes, tourne et dévale jusqu'au gouffre rond d'Itéa. Des aigles ! Accroché aux pierres sonores de l'amphithéâtre, je les vis passer au-dessus de moi comme un habitant des mers, du fond de l'eau, verrait dans le ciel de son univers, glisser la coque des vaisseaux rapides au fil d'un itinéraire indéchiffrable. Les oiseaux, lointains à présent, planaient au-dessus de l'abîme des arbres et des vapeurs qui montent du torrent, subissaient les courants du vent et les différences de pression qu'ils équilibraient avec un calme génie de navigateurs.
Ainsi, le paysage grec m'aidait à prêter aux rapaces, les moeurs des marins et, à l'inverse, je me plus à imaginer Ulysse, après tant d'accommodations difficiles à des courants contradictoires, regagnant son aire d'Ithaque, tel un aigle épuisé.
Il m'a donc été donné de surprendre par un des plus beaux matins et dans le plus noble décor du monde, le vol des aigles dans tout l'éclat de leur orgueil. Il devait m'être donné de voir, par la suite, leur humiliation la plus cruelle.

Le jardin zoologique d'Anvers est le plus singulier des bagnes d'animaux de l'Europe. Les serpents y ont un temple où changer de peau et couver leurs oeufs terribles, dans une odeur de mort et une tiédeur d'étuve. Les antilopes y occupent un manège rond où leurs boxes établis en forme de rose, proposent la gamme de leurs centaines de robes raffinées et frémissantes de peur sous la caresse. Ailleurs, d'affreux vautours enchaînés, exposés à tous les vents sur des perchoirs, dépècent des crânes sanglants avec un pénible bruit de bec tapant l'os et des cous déplumés de dindons féroces.

Mais les aigles n'ont ni perchoir, ni temple, ni manège. Une suite de niches creusées dans le ciment d'un mur, et voilées d'un grillage peint en blanc, abritent les plus nobles d'entre eux. On dirait d'un colombarium où des urnes de plumes sombres se gonflent sous la palpitation vivante de tous ces coeurs d'oiseaux humiliés. Je passai auprès de ces oiseaux farouches une heure étonnante de ma vie. J'avais vu dans les cages sordides qui servaient de prison à Gérone ou à Tolède, de ces malfaiteurs espagnols au nez courbe et plus fiers que des rois. Je ne pouvais non plus oublier la majesté flottante autour de la pauvre robe de serge noire de telle jeune impératrice détrônée que l'on me fit saluer, enfant, au détour d'une allée d'un parc de Lourdes. Et surtout, je conserve à jamais le souvenir des yeux de ce jeune fuyard de pénitencier ramené dans mon wagon entre deux gendarmes et qui, parce que j'avais son âge, et tant de pitié aux prunelles, me dédia par-dessus les képis de ses gardes, un regard si sauvagement fraternel. Mais rien de ce que j'avais pu connaître de plus fier et de plus offensé dans le monde des hommes n'approchait de cette manière d'incliner le cou et de renverser la tête contre la paroi de sa cage, qu'avait ce petit aigle, tout noir, que la pancarte nommait : Aigle impérial du Mexique. Pourquoi ce retrait ? Etait-ce de notre curiosité humaine assez basse dont cet oiseau un peu maigre et engoncé, comme le jeune Bonaparte à Brienne, détournait le jais de son regard ? Mais non. Une flèche de lumière, cette lumière si pâle de la Flandre, avançait graduellement derrière le grillage, et c'était le rayon de soleil, que le prisonnier, dans un effort immobile d'une bouleversante noblesse, s'efforçait de fuir. Un aigle! la seule créature animale qui puisse, sans baisser les paupières fixer le soleil le plus ardent! A quelle conscience de sa décrépitude ce petit aigle était-il parvenu ! « Arrête! » semblait-il crier dans le silence, avec la courte interjection tragique de son corps noir. « Arrête ! Ne me touche pas, soleil libre, Dieu d'or, que je contemplais autrefois face à face et d'égal à égal ! Les animaux ne peuvent se donner la mort. Mais c'est à la mort que j'appartiens, dans ce trou de mur où je persiste malgré moi. Ne te souille pas à essayer de lustrer faiblement mes tristes plumes. Détourne-toi des vaincus. »
                                            
                                     André Fraigneau, extrait de "Fortune Virile", 1944.

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Fortune Virile (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Ce livre témoigne de quinze ans de fidélité à une mémoire. Le nom de Barrès écrit en dédicace, se retrouve à presque toutes les pages. Il n'est pas jusqu'à son titre dont je ne sais plus quel fervent de Barrès avait rêvé pour décorer une œuvre inédite de l'auteur de la Colline inspirée. J'avais depuis longtemps décidé d'appeler mon recueil d'essais et de voyages du nom du petit temple romain, quand je lus cette suggestion d'un barrésien inconnu recueillie en note de quelque tome des « Cahiers ». J'y trouvai un encouragement et non une gêne. Une sorte de signe d'assentiment de l'Ombre que j'avais choisie pour guide.

Fortune virile rassemble les thèmes les plus obsédants qui se soient proposés pendant quinze ans à un esprit français soucieux de grandeur..
J'écrivais, en 1929 à la première ligne de l'avant-propos de mon premier livre, Val de Grâce : « Je voudrais écrire sur la grandeur... En 1943, après avoir laissé cohabiter en moi tant d'exemples et de modèles également sollicités, également chéris, après avoir laissé surtout, avec équité, bien des idoles de jeunesse ou de maturité s'effriter d'elles-mêmes et me renseigner ainsi sur leur qualité véritable, je m'efforce de dresser l'inventaire du temple intérieur où persistent quelques dieux efficaces. L'abstraction n'est pas mon fort, ni l'argumentation serrée des clercs. Aussi bien, ai-je toujours cru à la preuve par soi-même et qu'un noble battement de coeur ou une certaine palpitation de l'esprit peuvent tenir lieu de raisons.
Je voudrais dire aux jeunes gens qui ont, suivant la formule du poète, quelques printemps de moins que moi: « Voici les exemples que j'ai reçus à votre âge de certains hommes, de certaines oeuvres, de certains lieux civilisés du monde et aussi de certaines bonnes fortunes du coeur. Il est possible que ce témoignage serve à votre propre développement. J'ai toujours pensé que l'on vivait à plusieurs; que les caractères, les aptitudes et jusqu'aux aventures amoureuses de ceux que nous reconnaissons comme nos pairs nous enrichissent, nous prolongent, nous multiplient et nous appartiennent. »
Dans Val de Grâce, j'écrivais encore: « je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise. » Et j'ajoutais, avec l'orgueil de la vingtième année: « Cet effort, je veux le tenter avec ce premier livre. » La trentaine dépassée, je me retrouve fidèle à mon désir d'être exemplaire, relié à ceux qui sont faits pour s'entendre avec moi, fidèle aux grands exemples qui m'ont formé et méritaient de durer dans ma tête française assez exigeante mais qui possède surtout le « démon de la Reconnaissance ».
J'ai voyagé. J'ai bénéficié pour mes années d'apprentissage d'un monde ouvert et temporairement apaisé. Avant que les orages ne se rassemblent et ne fondent sur nous, je me suis efforcé de jouer pour moi-même le rôle de Télémaque, ainsi que Barrès, peu de temps avant sa mort, recevant et conseillant mes seize ans avec une bienveillance ironique, me l'avait recommandé.
Qu'est-ce que Télémaque? Un étudiant voyageur parti à la recherche du Père. Si nous pensons à la définition que Goethe dans Faust, donne des Mères, si nous résumons par ce vocable symbolique qui « résonne étrangement », les domaines obscurs de l'Informulé, de l'angoisse originelle, les cavernes aux trésors douteux où de trop nombreux aventuriers de l'esprit plongent, nagent et dont ils remontent sans grand profit pour personne, rechercher le Père, c'est s'élancer à la poursuite de ce qui s'efforce, depuis l'origine, à donner à l'Informe et à toute chose créée un nom distinct. Le Père est ce qui a projeté, fondé, bâti, et légué de grandes Formes et de grands Exemples.
Au fond, comme ceux de mon âge et tous ceux d'après moi, venus au monde au moment de l'explosion des plus solides établissements du passé et parmi le doute universel, je n'ai besoin que de certitude. Cette certitude, j'en ai réuni patiemment et passionnément les éléments dispersés dans les oeuvres les plus hautes de mon pays ainsi que dans celles des civilisations qui lui sont fraternelles.
Se souvient-on du goût immodéré pour les « différences, » qu'affichait l'ère bourgeoise qui nous précède? On aimait ce qui était différent. La certitude que je poursuis est, par contre, à base de ressemblance. Qui se ressemble s'assemble. On ne s'étonnera pas, je crois, de la fraternité mystérieuse qui, de Joinville à Barrès et de Martigues à Athènes fait l'unité profonde de mon livre.
En somme, il s'agit là d'un bagage. Je ne l'estime ni trop pesant, ni trop frivole. Et j'aimerais que ce petit temple portatif (plus mobile et moins beau que son modèle en pierres dorées au bord du Tibre) accompagnât sans les alourdir mais en les enrichissant, en les aggravant, les ustensiles de route des nouveaux Télémaques, tous prêts à s'élancer à leur tour, sur les traces du Père, à l'assaut de leur propre Perfection."

 

                                      André Fraigneau, préface à son oeuvre "Fortune Virile", 1944.

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Joinville ou le français complet (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Il y a des chefs-d'oeuvre exemplaires comme il y a des conduites exemplaires. Ces chefs d'oeuvre ont à leur origine ainsi que les bonnes actions l'exercice d'une morale; et si les oeuvres d'art parfaites se raréfient dans les temps modernes comme les grands exemples de vertu, c'est que les artistes ont perdu la morale de leur art au même moment que le commun des hommes a perdu le sens de la morale tout court. La morale des chefs-d'oeuvre n'est pas celle qui règle notre vie de tous les jours; elle est beaucoup plus rigoureuse. Elle réclame une vigilance, des sacrifices et un état de grâce de qualité bien différente et bien plus sévère que l'honnêteté quotidienne que nous nous efforçons d'exercer quand nous avons le goût des bonnes moeurs.
Certains traits constants apparaissent à divers âges de la littérature française et n'appartiennent qu'à elle, quand celle-ci se hausse à sa qualité la plus parfaite. Les grands exemples sont toujours exaltants et invitent à l'action. Les êtres épris de perfectionnement intérieur consultent la vie des grands hommes ou celle des saints pour enfiévrer leur imagination et aussi pour découvrir les conseils pratiques, des recettes d'héroïsme ou de sainteté.
Je propose aux jeunes écrivains, aux jeunes lecteurs de s'approcher avec moi de certains pôles de l'art français avec un double désir d'exaltation et d'information technique. S'éblouir d'une réussite et vouloir en même temps savoir comment c'est fait, voilà deux dispositions de l'intelligence qui, lorsqu'elles ne s'excluent pas l'une l'autre, composent ce qu'on appelle un esprit français à son plus beau point de développement.
Nous ne sommes pas si loin de la morale courante que l'on pourrait croire. En effet, à approcher successivement de certains chefs-d'oeuvre et de certains grands écrivains français de même famille, quand on parcourt plusieurs siècles de civilisation, de Joinville à Barrès en passant par Corneille et Stendhal, nous nous apercevons que la fameuse boutade d'André Gide : « On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », a fait son temps. Sans que leurs auteurs eussent recherché les bons sentiments pour eux-mêmes, il se trouve que des chefs-d'oeuvre aussi définitifs que La Vie de saint Louis, Polyeucte, La Chartreuse de Parme ou La Colline inspirée en appellent aux plus hauts sentiments que nous puissions ressentir : le courage, l'amour, la fidélité, l'honneur. Est-ce un hasard? Mon choix est-il arbitraire ? Je ne crois pas à un hasard qui se reproduirait aussi fidèlement de siècle en siècle, et mon choix groupe une famille d'esprits assez différents de biographie et de caractères et qui ne sont reliés que par une ressemblance indéniable dans la qualité du style. Donc, une certaine qualité de style français, dans sa nudité authentique, dans son innéité foncière est obtenue à des époques diverses par des écrivains aussi variés qu'un chevalier de croisade, un bourgeois de Rouen, un libertin voyageur et un député boulangiste, aussitôt qu'ils exercent, le meilleur d'eux-mêmes: le goût de l'énergie, celui du sacrifice, le désir du sublime, le désintéressement, la loyauté dans le témoignage, l'honneur. Au contraire, quand chacun de ces écrivains suit une pente accidentelle et particulière de son caractère, son style est moins beau. Je ne veux pas entrer dans le détail biographique de mes modèles, ni par ailleurs m'attacher à l'explication littéraire de leurs oeuvres exemplaires. J'aimerais au contraire conserver entre le créateur et sa création la même sorte d'union qui régna au moment où celle-ci naissait de celui-là; par exemple, faire voir un trait du caractère de l'homme se développant hors de lui, se perpétuant dans l'espace, entrant tout vif dans la combinaison délicate qui constitue l'organisme de l'oeuvre d'art, pour y fleurir à son suprême point de perfection. Je voudrais faire de l'étude de la vie de l'artiste et de la considération de son oeuvre la plus belle, un seul grand exemple humain et exaltant.
Les grands hommes ne sont pas tout à fait des hommes. Il entre quelque chose jusque dans la composition de leur sang qui les distingue, les isole de leurs contemporains. Et pourtant, ces grands écrivains français sont les moins pontifes de tous les créateurs de l'univers. De même, leurs oeuvres principales n'ont pas tout à fait cet aspect inhumain, surhumain qui nous refroidit à l'entrée de certains musées, au début de certaines lectures. Il circule dans ces chefs-d'oeuvre un sang chaud, ceux-ci se laissant approcher avec une familiarité qui n'exclut pas la noblesse mais qui témoigne d'une race si profonde qu'elle n'a pas besoin de s'affirmer par des effets voyants ou des attitudes avantageuses. C'est ainsi qu'à l'origine de la littérature, Joinville et son Histoire de saint Louis paraissent nous attendre au seuil du Panthéon français avec une physionomie avenante et familière.
Il est difficile quand on visite le musée où se trouve la statue de l'Aurige de Delphes, lequel tend devant lui un bras nerveux et une main de cocher habile, de se retenir de serrer cette main pour tâcher de connaître à travers le bronze la pulsation héroïque et inimaginable du sang grec. Joinville, si l'on commence de le lire, il semble, tant se propose à nous d'humanité dès les premières pages de sa chronique que ce chevalier du XIIIè siècle ayant ôté son gantelet de fer tende, à travers les siècles, une main nue où l'on reconnaît la chaleur du sang de notre race. Devant le tableau de Delacroix La Bataille de Taillebourg, le peintre Degas disait : « Le bleu du manteau de saint Louis, c'est toute la France. » Ce bleu, constellé de lis d'argent dont le maître romantique des « massacres de Chio » avait retrouvé la pureté parmi tant de colorations plus fiévreuses, il brille d'un éclat incorruptible à l'origine de la littérature. Il est le ciel fixe d'un des plus beaux âges de l'histoire de France, et je suis tenté d'insister sur cette couleur fondamentale de notre patrie intellectuelle, comme il est nécessaire, pour expliquer une certaine qualité de l'art grec, de se souvenir au départ que le ciel de l'Attique est bleu, le plus bleu du monde.
Grâce au XIIIè siècle, grâce à saint Louis, la France, beaucoup mieux, beaucoup plus naturellement qu'au temps de Versailles, fut une terre classique. Elle eut sa vigueur dorique : contemplez les murs d'Aigues-mortes ou de Villeneuve-les-Avignon. Elle eut l'équivalent de cette grâce sacrée et précieuse qui fait de l'Erechteion sur l'Acropole d'Athènes le reliquaire du monde antique : regardez la Sainte-Chapelle. Elle eut enfin son modèle humain, à proposer au nouveau monde médiéval, la réplique morale du Canon de Polyclète : le roi saint Louis. Ici, vérité et poésie se confondent et Joinville, le portraitiste exact de cette grande figure, le poète responsable de cette légende est exemplaire à plus d'un titre :
Le premier, le plus inattendu. La patience. Joinville est le débutant le plus attardé de l'histoire de nos lettres. Il commence à écrire aux alentours de sa quatre-vingtième année.
Remarquable avertissement aux potaches tourmentés de génie ou aux mémorialistes qui nous livrent l'expérience de leur vie avant le recul nécessaire ! Joinville a commencé par vivre, par aimer, par se battre, par administrer ses biens, par secourir ses semblables, par voyager, par regarder autour de lui. Il a continué en se souvenant de ce qu'il avait regardé, de Celui qu'il avait admiré et qui l'avait précédé dans la mort, mettant le point final à un certain chapitre éclatant, douloureux, admirable du roman du temps. Le mécanisme de la mémoire agit chez ce Français complet et parfaitement sain à l'inverse de chez Saint-Simon. Rien ne s'aigrit, ne se rapetisse. Tout s'agrandit au contraire, se purifie, en un mot, fleurit. La légende la plus dorée, puisqu'elle hausse son héros principal jusqu'à la sainteté et tout à la fois le portrait de « primitif » le plus exact vont naître sous la plume de cet octogénaire dans un style qui est un miracle de jeunesse, de verdeur, de précision et de naturel. Le style de Joinville est le premier style français et il est piquant de s'apercevoir que ses qualités demeureront celles de toute une lignée d'écrivains qui alternent jusqu'à nos jours, et paraissent se relayer de siècle en siècle pour la maintenance d'un certain ton direct, l'exercice d'une certaine vigilance de l'oeil, l'illustration d'un certain type d'homme qui ne peut être que Français. On sait qu'une autre déclinaison de tempéraments dérive de la tradition dite « oratoire » venue du latin et que les plus beaux spécimens de notre éloquence littéraire y sont apparentés. Ceux-ci attaquent, se confessent ou se lamentent; plaident toujours. La lignée que je fais remonter à Joinville retrace, dessine, expose. Leur témoignage s'efforce de ne pas influencer autrement que par une Présence. Il leur, importe moins de prouver que d'être. Ils sont humains, naturellement humains. Joinville ne craint pas de jouer son rôle dans l'épopée qu'il a choisi de décrire. Et cette introduction de l'auteur en tant qu'acteur va donner à toute une part de la littérature romanesque française son caractère unique. Nous voyageons avec Joinville, nous nous ébahissons avec lui des décors et des gens rencontrés, nous échappons aux pièges des ennemis. Nous nous battons ou nous évitons la guerre avec un responsable. Et quand Joinville à bout d'actions se repose, nous nous reposons de son repos. C'est le Sancho Pança héroïque, compagnon du don Quichotte sans sarcasmes, qu'est le roi Louis. Au contact de cette existence de conscrit vrai qu'introduit Joinville, la figure stylisée de saint Louis s'échauffe, se colore, prend sa crédibilité. Et le grand rayonnement des vertus surhumaines du roi, à l'inverse colore, ennoblit, transfigure, les moindres comparses et les petits faits vrais qui peuplent et composent le premier mémorial français. On a vu Joinville écrire et décrire avec naturel. Ce qu'il rassemble ce sont de petits faits vrais. Principe de composition qui sera poussé au dogme par Bourget et le roman contemporain, mais dont nous n'admirons le résultat épique dans son plus grand développement qu'avec Stendhal. D'ailleurs, comment ne pas relier les deux exemples ? Joinville assiste à ses premières batailles à l'âge où Fabrice chevauche dans la plaine de Waterloo. Plus tard, aux Croisades, il se vanta d'avoir nourri ses chevaliers, avec le même orgueil que Beyle mettait à rappeler que le dernier pain des soldats de la campagne de Russie avait été distribué par ses soins. Enfin, tous deux ne craignaient pas de donner une image piquante et durable de soi-même. Mais une autre parenté les relie et c'est d'elle qu'il faut parler à présent. Le goût violent, irrésistible, de l'honneur et de la grandeur. On n'aura rien compris à cette race d'hommes, naturels et amateurs de petits faits vrais, voire de ragots, si on ne les imagine dominés, orientés, irrigués par le désir de se dépasser, de respirer un air héroïque, de ne vivre que pour les grandes choses. Joinville qui eût préféré demeurer en France, faire ce qu'il avait à accomplir chez lui, n'hésite pas à quitter ses deux enfants et ses domaines pour suivre son roi en terre sainte; pour lui conseiller d'y demeurer par honneur et par charité pour les chrétiens, alors qu'il eût été admissible de revenir. Admissible, mais moins efficace et moins grand. Par contre, Joinville refuse de se croiser une seconde fois parce qu'il n'y a plus nécessité et qu'il est plus honorable de rester en France que de poursuivre une aventure fumeuse et inutile.
Joinville, enfin, que ce désir de grandeur tenait jusqu'à ses moments les plus abattus, a su donner par le portrait de saint Louis captif, le modèle incomparable du prisonnier. De cet entr'acte dont nous connaissons aujourd'hui mieux que jamais, l'importance, le mérite et le symbole - la captivité dans une cellule - ce peintre de batailles et de mouvement, ce symphoniste heurté et bruyant, a inventé pour l'éternité la couleur et la musique.
Couleur du ciel, musique de l'âme. Dans la niche de sa solitude, saint Louis, roi de France, n'est plus seulement une figure d'histoire ou de missel. Il devient un signe stellaire. A l'autre bout de l'histoire, un autre occidental, Alexandre le Grand, par le secours de l'art, devint demi-dieu et imposa ses boucles de jacinthe et son profil droit, pour tout dire le style grec, jusqu'aux rives du Gange. Par le génie du premier écrivain français Joinville, la monnaie d'or où est frappée l'effigie d'un roi français, saint Louis, étincelle à travers les brumes du temps, éclaire aujourd'hui d'une lueur absolument neuve, absolument efficace, le ciel national le plus noir et l'illumine d'espérance."


                                               André Fraigneau, extrait de "Fortune Virile", 1944. 

 

 

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André Fraigneau et l'Histoire de France

Publié le par Christocentrix

 

-Politique-   Il ressort d'une lecture "intelligente" de l'histoire de France ce même principe "rigoureux" des courbes que j'ai trouvé ailleurs. La France catholique créée de toute pièce par ses rois décrit une courbe parfaitement harmonieuse jusqu'en 1756 où le principe de renversement des alliances crée ou plutôt met à jour une scission entre une part de la France et une autre. Cette part qui s'élève à l'extérieur au grand jour définitivement en 1756 avait commencé à passer la tête à plusieurs reprises. C'est l'état d'esprit que nous ne qualifierons de protestant que parce que le protestantisme lui a donné sa forme initiale dans l'abstraction et dans l'âme pure avant de descendre à travers les autres branches de la connaissance. En 1756 (malgré les efforts réitérés de la France : révocation de l'édit de Nantes, guerres religieuses, etc.) ce nouvel état d'esprit a trouvé rempart temporel dans l'Allemagne naissante avec les rois de Prusse. Depuis, ce nouvel état d'esprit commence une courbe ascendante qu'aucun effort contraire ne saurait briser. Jamais les choses n'ont été écrasées que sous leur propre poids.

Aucun désastre n'arrête cet esprit puisqu'il est en pleine vigueur, aidé naturellement par la caducité des autres aussi implacable que sa verdeur. La paix signée et faite par un protestant aussi absolu que le présient américain Wilson est le point de la courbe comparable aux derniers succès de la France de Louis XIV (destruction de l'Autriche, préservation du principe des nationalités).

Il n'y a donc d'illogique que ce réflexe de la France de 1914, réflexe inexplicable, sorte d'heredo monstrueuse puisqu'elle aboutit à ce qui eût eu lieu s'il y avait eu défaite.

Le mot de Jacques Bainville poussé depuis 1756: « Vive ma mort » est vrai. Un peuple a crié « Vive ma mort » et par un réflexe quand cette mort lui a été présentée, qu'il avait tout fait pour appeler, il la refuse ! Tout besoin initial doit être comblé. Toute courbe doit s'accomplir. Ce peuple veut sa mort, savoir la fin de la première courbe. On ne saurait rien reconstruire avant qu'il l'ait obtenu. Il faut que la France meure.

« Périsse la France plutôt que l'idéal démocratique » cette boutade est plus vraie que le vrai. Les deux propositions sont inséparables : la démocratie (sens large) est encore en vigueur parce que la France n'est pas morte ; la France s'est choisi la démocratie comme on choisit le moyen de se supprimer.

En 1914, le revolver préparé n'est pas parti, légèrement dévié, il a fracassé le plafond (paix de 1918), c'est ce plafond qui nous tombant dessus donnera la mort retardée mais, depuis 1756, désirée.

Plafond : par l'esprit ou le moule social, enfin par la périphérie et non plus directement comme en 14 (France-Allemagne-guerre). Surréalisme-communisme. Talleyrand et Murat.


Texte d'André Fraigneau, 1926...extrait des Carnets 1922-1926 (Papiers oubliés dans l'habit) édit. du Rocher, 2001.

 

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Corneille ou la tradition de l'honneur (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Si nous réservons le bleu au XIIIè siècle et que nous voulions continuer à jouer au jeu des couleurs, à présent que nous approchons du « siècle de Louis XIII » et de la figure de Pierre Corneille, je vois s'élargir devant nous une grande tache lumineuse que nous appellerons, comme on disait alors « couleur de feu ». Cette teinte ardente où les flammes de l'aurore, l'ardeur vermeille du sang, le scintillement de l'or mêlent leurs richesses, fut une des prédilections des gens de cette grande époque. La mode en venait-elle d'Espagne où don Juan nouait des rubans « couleur de feu » sur ses vêtements noirs ? Nous subissions, après l'influence italienne qui avait orienté le génie national pendant toute la Renaissance, une vague « d'espagnolisme ». Influence morale plus que plastique, cette fois. L'esprit français d'alors, ferme, agile, sûr de sa propre qualité, ne redoutait pas de s'enrichir aux grands exemples étrangers, même venus de pays hostiles ou ennemis. Et ces influences, ces « amours de tête » comme dira Stendhal, ce « cosmopolitisme », comme dira Barrès, n'entraînaient aucune immixtion suspecte, aucun métissage, mais tout au contraire, une exaltation de nos vertus propres, une invitation à nous dépasser, à persévérer, enrichis, dans notre propre sens. Aussi bien, les croisades, le long commerce avec les pays infidèles, voire la dure captivité sous d'autres climats, avaient seulement renforcé chez les Européens du XIIIè siècle et, singulièrement, chez le Français Joinville, ce qu'il pouvait y avoir en eux, en lui , d'authentiquement occidental. Admirons, avec l'exemple de Corneille, jeune bourgeois de Rouen retenu au rivage par les habitudes casanières de sa classe et l'histoire française de son temps, l'envahissement irrépressible de l'exotisme et une manière souveraine de s'en servir.

Les membres de la famille de Pierre Corneille qui sont robins et Rouennais depuis longtemps attachent le poète au sol normand par des racines puissantes et profondes, si puissantes qu'elles étouffent un peu la jeune pousse singulière, qu'elles lui impriment une direction catégorique, diamétralement opposée à cette vocation mystérieuse, indéfinissable pour la poésie que l'étudiant patient, gauche, à la langue un peu embarrassée, ressent malgré lui. Le jeune Corneille va-t-il casser les vitres, prendre la grand'route, vivre dangereusement comme Rimbaud, martyr de l'individualisme, l'a fait, ou comme de prudents mauvais bergers, plus récents encore, recommandaient de le faire.., à d'autres qu'eux-mêmes? Corneille va-t-il s'aigrir sur place, se désespérer, couver quelque mauvais dessein, comme les adolescents des romans modernes? Rien de tout cela. Le jeune homme qui, avec Mélite, tragédie portée timidement à un acteur de passage, Mondory, avait déjà connu des succès parisiens plus que suffisants pour tourner des têtes aussi réfléchies, mais un peu moins « bonnes » que la sienne, s'efforce patiemment de devenir avocat du roi. La capitale si proche ne lui donne aucun vertige. Il voudrait bien épouser une amie d'enfance, Catherine, l'inspiratrice de Mélite et vivre à Rouen toujours, en écrivant de temps en temps, à ses moments perdus, des pièces agréables qui seraient jouées et plairaient. Voici Corneille, lié de tous côtés, par les racines familiales, par les premières chaînes de l'amour, par le licol du métier, à ce Rouen bourgeois et fermé, où la poésie n'est pas à l'honneur. Mais... Rouen est un port. Cette grande ville, ceinte de murs, ouvre par une brèche sur l'élément le plus aventureux, le plus exaltant, le plus redoutable : un fleuve et, tout près, la mer. Par la mer sont venus les Espagnols. Ils sont venus, pacifiquement, vendre leur laine, leur cuir, s'installer d'abord à Harfleur, puis à Rouen même. Ils ont fait travailler les ouvriers, ils se sont enrichis et ils ont enrichi. Ils ont de la noblesse, de l'opulence, de la beauté. Peu à peu, la société rouennaise leur a fait accueil. Des mariages ont scellé l'union du sang castillan et du sang normand. Une cousine de Pierre Corneille épouse Rodrigue de Chalon. Retenons bien ce nom. Rodrigue. Plus jeune de huit ans que Pierre, Rodrigue, qui a le goût des livres et du théâtre, échange avec son nouveau cousin des opinions, des lectures. Il lui prête un ouvrage qui enthousiasme les Espagnols : La jeunesse du Cid, de Guilhem de Castro.

 

Mystérieuse alchimie de là nature humaine ! Quelques conversations passionnées de deux jeunes étudiants le soir au bord de la Seine, une amourette contrariée (la belle Catherine a épousé un galant plus riche et plus déluré), l'influence d'un livre étranger, rauque, plein de sang et d'honneur, le long ennui d'un métier monotone, et voici que, sous la plume d'un homme de trente ans, déjà rompu au métier d'auteur tragique par huit pièces de mérite, va naître un chef-d'oeuvre éclatant et héroïque, le type immortel de la jeunesse, non dans ce qu'elle a de faible, de trouble, d'incertain, mais dans sa plus haute expression d'énergie, de désintéressement de coeur, de tendre courage, un chef-d'oeuvre couleur de feu, le Cid.

Il est bon que cette pièce, la plus célèbre peut-être de toute notre littérature, soit la première que l'on nous fasse à tous apprendre par coeur. Nous pouvons l'oublier plus tard; notre esprit peut s'en détourner, ébloui par d'autres prestiges poétiques qui ne valent pas les siens ; mais dans le silence et une sorte de sommeil, notre coeur se souvient de ce premier rythme sur lequel il a battu et que ce rythme est noble et héroïque. Pour comprendre le triomphe immédiat du Cid à sa création, il suffit de nous souvenir de nos classes d'enfance et remplacer la lustrine de nos tabliers d'écolier et la bonne frimousse de nos camarades de banc par les brocarts, les dentelles, les panaches des Français du siècle de Louis XIII et toute une galerie de profils historiques. Ces gens attendaient la révélation du Cid avec notre coeur tout neuf du collège. Ils le reçurent et ce message d'honneur et de grandeur tomba sur un terrain préparé au sublime. N'oublions pas que ce siècle fut celui des grandes choses. Le cardinal de Berulle conseillait à Louis XIII enfant :« Oubliez les choses basses, et vous portez à choses grandes, dignes de votre origine. » Bussy disait à ses descendants : «je ne vous estimerais ni ne vous aimerais pas, mes fils, si je pouvais croire- que vous ne songiez point à vouloir aller aux plus grands honneurs de la guerre et de l'Eglise, ou à mourir en chemin. »

Pour sa réussite, Corneille faisant de l'exotisme à l'envers, prêta à Séville et au cours du Guadalquivir le profil de Rouen et le mouvement de la Seine. Merveilleuse audace. M. le Corbeiller nous l'explique dans son livre: Analogie complète entre le régime du Guadadalquivir et celui de la Seine, les deux fleuves subissent l'action du flux marin. Si bien que Corneille écrivit justement en parlant de l'arrivée des bâtiments ennemis :

                        L'onde s'enfle dessous et d'un commun effort

                        Les Maures et la mer montent jusques au port.

Mais le flux qui soulève la tragédie tourmentée et la porte pour les siècles jusqu'au port de l'immortalité, c'est le flux de l'honneur.

Le triomphe du Cid fut total. Cependant son auteur continuait à se rendre au palais de justice de Rouen et à Saint-Sauveur pour les offices; rien de sa vie n'avait changé. Tout à coup, en avril 1637 on apprit cette nouvelle stupéfiante : des lettres de Louis XIII datées de mars conféraient la noblesse à M. Corneille père et à ses descendants ! Grand émoi de par la ville ! Chacun savait que le vieux M. Corneille avait passé l'âge des services que l'on reconnaît. A travers lui, mais respectant l'ordre et la politesse, le roi récompensait la plus jeune poésie de son royaume. Le Cid venait de donner aux lettres françaises son plus haut titre de noblesse. Il était juste que l'auteur fût anobli en retour, dans le domaine humain où ce n'était plus lui qui régnait et distribuait les honneurs.

Corneille s'est marié. Il a écrit d'autres pièces, il a connu de nouveaux triomphes avec Horace et surtout avec l'admirable Cinnà. Tout de suite après le succès de cette tragédie, le poète annonce Polyeucte. Quel changement de registre ! Nous voici en face d'une dimension nouvelle. Le conflit demeure admirablement humain, mais, en outre, voici une brèche ouverte sur le ciel, ces personnages, abandonnant peu à peu leur poids terrestre, vont s'élever jusqu'à plafonner au dernier acte, comme les saints et les anges dans les gloires des tableaux d'église. Le principe est celui qui triomphe dans l'Enterrement du comte d'Orgaz du Greco. Ce dernier tableau comprend une frise de portraits de seigneurs groupés autour du cadavre cuirassé du comte d'Orgaz, soutenu par des évêques en chape d'or. C'est le tumulte humain, la comédie de caractère autour de la tragédie de la mort. Cette partie inférieure du tableau du Greco est un document historique merveilleux de précision et de psychologie. Mais, au-dessus de la scène seigneuriale, escaladant de grands haillons de nuages couleur de soufre, un Orgaz nu s'approche de la Cour suprême et s'agenouille aux pieds de la Vierge qui l'accueille avec un geste de main qui est un geste de reine et, tout à la fois, la palpitation d'une flamme. Le tableau est passé au registre céleste.

Ainsi, le conflit humain qui oppose Pauline à Polyeucte, à Sévère et à Félix, se développe devant nous, en largeur, avec une crédibilité psychologique qui suffirait à nous passionner. Quel admirable roman de la fin du monde antique ! Cette fille d'un haut fonctionnaire, mariée par politique à quelque émir et qui se souvient, malgré elle, d'un compatriote raffiné et glorieux, un officier célèbre dont la réussite offusque le vieux gouverneur Félix, égoïste, méfiant et, comme on dirait aujourd'hui, parlementaire. Tout à coup, Polyeucte, laissé seul sur la scène, se met à chanter sa foi nouvelle. Quelle musique de l'âme, quels accents célestes ! Quel envol mystique ! Il se produit devant nous, sur le théâtre même, par la seule beauté du -monologue, un phénomène visible de lévitation.

Cette réussite merveilleuse de Polyeucte a son secret et son explication - et ce mystère comme celui de la genèse du Cid est d'ordre amical. Entre Cinna et Polyeucte, Corneille a fréquenté assidûment chez un nouveau venu à Rouen, un nouvel intendant des finances, M. Etienne Pascal, venu d'Auvergne avec son fils Blaise, sa fille Gilberte, fiancée, et la dernière, Jacqueline, précoce en tout, en poésie et en dévotion. Comment ne pas imaginer entre Corneille mûr et le jeune Blaise Pascal de ces entretiens brûlants dont l'incandescence allait porter l'inspiration de Polyeucte à un degré indépassable ? C'est le zénith d'un génie et ce zénith est bien, pour une fois, au point le plus ardent et le plus haut d'un univers.


Troisième moment. Racine a triomphé partout et le public, envoûté par le nouvel enchanteur, s'est détourné de ces beautés pleines que louait encore, que réclamait dans la fidélité de l'exil, Saint-Evremont. Corneille écrit et fait jouer Surena. Les Parisiens ont pu l'an dernier assister à une série de représentations inattendues de ce « four » qui détourna pour jamais Corneille du théâtre. Ils se trouvèrent en face de la grandeur brute, celle où l'on se cogne. Grandeur, brute, non pas grandeur brutale. Ces personnages parallèles et inflexibles comme des épées étaient d'une politesse parfaite. Ne faudrait-il pas dire d'un « poli » parfait ? Surena, la princesse Eurydice, le roi, c'est une exposition d'âmes (ou d'armes) dont il s'agit d'admirer la trempe, d'éprouver la qualité d'acier. Aucune concession aux faiblesses, mais non plus aux révoltes inutiles. Si la princesse Eurydice ne consent pas à cacher son amour pour Surena, elle ne glisse pas jusqu'à le déclarer. Le général Surena précise : « Ce qu'on jalouse, qu'on veut détruire avec moi, ce n'est pas un amant ou un rival politique dangereux, c'est ma valeur, cette chose que je représente et qui me dépasse. »

Comment ne pas reconnaître sous les traits du jeune général des Parthes, condamné à disparaître par l'éclat de sa valeur même, le vieux lion glorieux, dont la puissance excède le nouveau siècle plus énervé, le vieux lion, Pierre Corneille ? Surena jette dans l'oeuvre du poète les feux d'un couchant incomparable. Il y a chez tous les grands créateurs de l'art, musiciens, peintres, écrivains, un moment que je voudrais appeler l'âge d'or, celui où le pinceau, la plume, la baguette d'orchestre, paraissent avoir acquis la vertu du sceptre de Midas : changer en or tout ce qu'ils touchent. Je pense aux Titiens de la dernière période, où les personnages ne sont plus que des gerbes d'or en fusion, aux Rembrandts de la vieillesse, au dernier acte de Parsifal, aux scènes suprêmes du second Faust. Surena participe à cette transmutation d'ordre divin. Contemplons en lui un miracle unique de notre littérature ; d'une part, un art achevé, souple, rompu à tous les exercices et à toutes les expériences, enrichi, orienté par les feux couchants de la maturité, et, sous cette armure d'or, la maigreur ardente, l'âme absolue, le coeur fou qui, depuis le Cid, n'a pas diminué d'un battement et n'a battu que pour les grandes choses.

Le spectateur de Surena au sortir du théâtre se trouve dans cet état de dilatation de l'âme que donne seule la musique la plus haute. Dans Surena, ce sont les caractères qui chantent. Il semble que des rossignols mélodieux et déchirants viennent se grouper au plus haut d'une oeuvre française solide, profuse et large comme un arbre, mais à laquelle il manquait peut-être cette grâce finale de la musique qui la couronne au moment d'entrer dans la nuit."

                                            extrait de "Fortune Virile" (André Fraigneau) 1944. 

 

 

 

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la Fleur de l'Age (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

Le poète Hafiz écrivait « D'un côté le temps de la jeunesse, de l'autre, les jardins fleuris ». Et Barrès le corrigeait par ce trait : «Non, tout ensemble ». Je voudrais que ce nouveau livre, LA FLEUR DE L'AGE, que je lâche, « bateau frêle comme un papillon de Mai » sur la flache noire et froide de notre eau d'Europe, résumât l'essentiel d'une jeunesse qui eut l'avantage de faire ses découvertes (l'amour, l'aventure, l'adoration) parmi les beaux jardins civilisés qui composent notre Occident. Je ne crois pas être intempestif, anachronique. Je pense que je vole au secours de la présence trop oubliée de certains biens qui nous appartiennent, à nous autres, Européens, à nous, surtout, Français. Les Français voyagent peu ; ils voyagent mal ; mais ce sont les seuls voyageurs qui voient. Je n'ai pas imaginé, quand je courais, en compagnie de mon ami Guillaume Francœur, les capitales et les points de vue sublimes dont nous sommes tributaires, que nous satisfaisions un but égoïste et luxueux. Comme les religieux se chargent de prier pour les débauchés ou les incroyants, nous étions chargés de voir, d'apprendre, d'aimer, pour ceux qui, volontairement ou non, avaient des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre le spectacle et la symphonie d'un continent qui est le leur.

Sans doute, on ne trouvera rien ici de politique ou de social, qui méritait cependant de la vigilance et de l'attention. Ce n'est pas ma partie. Mais les quelques observateurs, trop rares, des caducités ou des réveils de l'Europe, laissaient échapper, appelés par leurs grands soucis, une certaine couleur et une certaine grâce qui ne me paraissaient pas négligeables. Eh quoi? me dira-t-on, vous respiriez des parfums et vous rassembliez des nuances au moment que grondait le terrible orage ? Je rappelle aux ignorants que « l'Orage » de Giorgione est un tableau votif sur l'autel de la Sérénité, que les « Conséquences de la guerre » de Rubens sont ces îles, argent et bleu, que détermine un souffle passé à rebrousse-plumes sur le col d'un fabuleux ramier, que Watteau peignit ses « Délassements de la guerre » et ses « Fêtes Galantes » non pas, comme on le croit toujours, en plein calme de la Régence mais aux pires moments de la vieillesse du grand Roi, au temps de Malplaquet, pendant l'invasion, la défaite, l'ennui, quand le Roi vendait sa vaisselle, quand le vin gelait dans les carafes et quand les paysans mangeaient l'herbe des chemins.

Pourquoi ne pas voir les choses comme elles se passent et dans l'ordre où elles se succèdent ? Poussin, Lorrain, ont peint les midis et les couchants repus et glorieux de Louis XIV. Watteau a traduit fidèlement le crépuscule forcément exquis de ce grand règne. Il prépare le bosquet de roses où, quand descendra le soir inévitable, le rossignol Mozart chantera.

Je ne sais ce qui se prépare pour l'Europe et qui succédera à la nuit pathétique que nous traversons, où ne chante aucun rossignol. Il me semble, qu'inévitablement ce ne peut être qu'un nouveau jour. En l'attendant, à défaut de musique, je témoigne pour les couleurs et les jardins qui subsistent dans l'ombre tombée. Il est utile, il est prudent que ceux qui « ont quelques printemps, déjà, de moins que moi » connaissent le visage éternel bien qu'obscurci de ce qu'ils défendent et qui leur appartient.

Aussi bien, Athènes, Venise, Paris, ma France, ce petit livre maladroit ne dresse-t-il pas le plus récent état de votre beauté ?

Les nouveaux «Etonnements de Guillaume Francœur » que je propose avec ce livre, n'auront, je m'en excuse, rien d'amer. Il appartenait à ce jeune homme sans parti pris, d'apprendre de la vie et de ses voyages que par exemple, les femmes de province sortent la nuit, que Venise n'est pas mourante ni pourrie, que les dieux de la Grèce ne sont pas morts, que la France de juin 1940 que recouvrait une hémorragie de fuyards embaumait quand même la rose, que par la vertu du malheur des prisonniers, nous savons, désormais, que lorsque l'on est loin des yeux, on n'a jamais été plus près du coeur.

Je n'y peux rien. A la veille de la catastrophe, la « Grâce humaine » opposait la transparence de nos enfants et leur sourire aux forces aveugles et désespérées auxquelles nos meilleurs intellectuels collaboraient. Au lendemain de la défaite et parmi nos ruines, je demande une place au soleil pour la beauté du monde et notre plus désintéressée faculté d'enthousiasme.

Je me refusais à un art de dénigrement morose qui accompagnait sinistrement notre glissement vers le pire. Je me refuse à un art d'anticipation trop facilement optimiste et utopique. Je suis voué par ma qualité française à un art de présence, de témoignage, de portrait. Mais je me réserve d'être jusqu'au bout le témoin de la clarté, de la bonté et de l'espoir justifié par des preuves. Le roi de France Louis VII disait : « Nous autres, nous n'avons que trois choses : le pain, le vin et le sourire ». Je voudrais maintenir jusque dans l'ombre, sur notre visage français, le seul des trois dons qui nous reste et qui dépend de nous.

Vous trouvez ma peinture trop légère, mon Europe trop jolie ? mes héros trop protégés ? Une fois de plus je me tourne vers Barrès et je le laisse répondre : « Les jeunes alouettes gauloises s'élèvent avec ardeur dans les airs et planent au-dessus de ce qu'elles voient de brillant ».


Introduction d'André Fraigneau à son livre "La Fleur de l'Age" , paru en 1941. 

 

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Barrès ou le bon exemple (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"L'énergie retrouvée, qui avec la Chartreuse de Parme a donné sa fleur, disparaît à nouveau, non pour se rassembler dans une nouvelle couche sociale; elle disparaît par excès d'emploi. Les grands créateurs du XIXè siècle, Stendhal, Balzac, Hugo, y ont puisé sans mesure ; les guerres, les révolutions, l'actualité lui ont donné une direction plus immédiate et plus dévorante. Enfin certaines maladies comme le romantisme ou le scepticisme contradictoires, l'ont atteinte. Les artistes ont fini par oublier l'existence de cette ardeur secrète ou résolu de s'en passer. Les écoles naturalistes ou symbolistes, en lesquelles se résument les tendances post-romantiques font appel à deux éléments dissociés de l'énergie créatrice. Le regard ou l'intelligence pure. La dissociation se poursuit partout; le fossé s'élargit entre l'univers des créateurs intellectuels et celui de leurs contemporains occupés à d'autres activités. Joinville, Corneille, Stendhal, étaient, même sans le savoir, la parole de leur siècle. Plus rien de cela; mais une variété infinie de témoignages amusés, indignés, passionnés ou strictement impersonnels, sur une variété sans cohérence de phénomènes extérieurs ou intimes.

Parmi cette bigarrure attrayante et lassante de points de vue et de talents personnels, les jeunes gens en quête d'un maître, d'un exemple, d'un dieu, d'un sens à suivre se sentent un peu perdus. Surtout chacun ressent assez douloureusement sa solitude et sa différence avec toutes les couleurs proposées. Va-t-il les essayer l'une après l'autre et user son temps et sa sensibilité à changer d'état d'âme ?

Comment faire pour ne pas mourir de caméléonisme, aux devantures des libraires de nouveautés ? Le jeune Maurice Barrès débarqué fraîchement du lycée de Nancy sur le trottoir du quartier latin, se pose la question pour la première fois, avec une angoisse pascalienne et cartésienne. Il s'agit d'abord de se différencier de toutes ces couleurs extérieures, de se reconnaître différent. Le jeune Lorrain se sent différent de tout, de tout ce qu'il regarde et de ce d'où il vient. C'est un provincial sans accent, c'est un Parisien sans légèreté. Garde-toi à droite, garde-toi à gauche. De cette double défense, le parfait déraciné qu'il est, protège son moi. Ce moi, il le reconnaît d'abord, comme le « Je pense, donc je suis » est le premier salut de Descartes. Ensuite, il le renforce d'orgueil, il le protège d'ironie, bref il le cultive. Et voici que pour notre usage, de cette expérience d'individu, naît une trilogie de romans de jeunesse : le Culte du Moi, où s'affirme un ton secourable, efficace. Tout à coup, dans une littérature indifférente à force de singularités se dresse, s'isole un pôle énergétique, chargé d'un peu de cette électricité particulière dont on avait oublié la secousse et la vertu. Maurice Barrès écrit lui-même : « Les jeunes gens distinguèrent dans le culte du moi des forces d'enthousiasme. Ils virent que je cherchais une raison de vivre et une discipline. Ils s'intéressèrent à une recherche qu'eux-mêmes eussent voulu entreprendre. »

Si la leçon de Barrès devint aussi vite exemplaire, c'est que les jeunes gens sentirent bien que l'auteur avait joué sa vie, qu'il s'agissait là d'une résistance à des périls mortels. On n'avait pas affaire à quelque artisan littéraire même génial, mais à un homme qui parlait pour ceux qui ne savent pas parler et partagent une angoisse commune. Celle de se voir entraîné par plus fort ou plus vieux que soi avant d'avoir contrôlé le bien-fondé de cet entraînement. Barrès écrit encore : « Un moi qui ne subit pas », voilà le héros de notre petit livre. Ne point subir ! c'est le salut, quand nous sommes pressés par une société anarchique où la multitude des doctrines ne laisse plus aucune discipline et quand, par-dessus nos frontières, les flots puissants de l'étranger viennent sur les champs paternels nous étourdir et nous entraîner. »

D'un coup, par l'affirmation solitaire d'un individu, reparaît au jour un peu de l'énergie originelle. Et cette affirmation est de style français. Elle en a le mordant, le naturel. Joinville, Stendhal n'ont pas suivi plus nûment leur humeur.

Cette énergie retrouvée en se piquant le poignet avec un porte-plume, l'auteur des Taches d'encre, que va-t-il en faire ? Il va l'orner, l'enrichir. Il va surtout l'aventurer. Excellente façon d'en éprouver la résistance. Maurice Barrès voyagera et se lancera dans la politique. Voyager, ce sera, pour ce Mosellan, descendre au pays du soleil où l'ont précédé ses compatriotes Claude Lorrain et Jacques Callot, où le précède l'exemple de ses maîtres Stendhal et Taine. A ces voyages, le déraciné, l'égotiste va demander autre chose que les voyageurs français qui le précèdent. Il va tirer de chaque pays, de chaque décor, non seulement un frisson plus intense, mais une leçon, un exemple. Ici, la filiation avec l'esprit de Goethe est très visible. Cette recherche d'une certaine ordonnance dans la sensation, apporte à notre littérature un accent nouveau. Les livres de voyage de Barrès ne sont plus seulement des albums de couleurs ou le recueil de cadences savantes à l'oreille, ils contiennent des leçons morales, intellectuelles. Barrès plus conscient de l'énergie qu'il porte, que Stendhal par exemple, parce que plus appauvri, s'improvise professeur d'énergie. Le ton s'en ressent, qui n'a pas la liberté souveraine de Stendhal mais qui marque plus profondément l'extrême jeunesse, confiante dans son enseignement. Barrès explique les nouvelles aventures de son moi en ces termes : « Si je ne subis pas, est-ce à dire que je n'acquiers point ? J'eus mes victoires et mes conquêtes en Espagne et en Italie. Nos défaites sur le Rhin contribuaient à ma formation. Si nous dressions la liste de nos bienfaiteurs, elle serait plus longue que celle de Marc-Aurèle. Nous ne sommes point fermés à l'univers. Il nous enrichit. Mais nous sommes d'une plante qui choisit et transforme ses aliments. » Ainsi le jeune arbre un peu grêle et vert qui affirme au départ son élancement hautain, croît, se couvre d'une frondaison nourrie par tant d'engrais divers. Déjà, il projette de l'ombre, il rafraîchit des fronts altérés. Combien d'individus sans racines lui doivent le seul secours de leur désert ! Voici que s'approfondissant, c'est-à-dire croissant avec un développement tout végétal, l'arbre Barrès s'aperçoit que « penser solitairement, c'est penser solidairement » ! Grand émoi chez les anarchistes. Eux qui n'écoutent pas la poussée d'une sève authentique, ne dépasseront jamais la constatation orgueilleuse ou désenchantée de leur isolement et de leur différence. Barrès nous trahit gémissent-ils! Et ils relisent ceci: « J'ai constaté que le moi soumis à l'analyse un peu sérieusement s'anéantit et ne laisse que la société dont il est l'éphémère produit. Voilà, déjà, qui nous rabat l'orgueil individuel. » 

Cet orgueil rabattu n'est pas l'affaire des individualistes attardés. Ils se détournent d'un maître qui ne consent plus à mentir. Ainsi quand la leçon de l'Italie et de la maturité transformèrent Goethe, on le vit abandonné par une foule de jeunes romantiques qui avaient fait le succès de Werther. C'est là où le courage de Barrès se montre, ainsi qu'autrefois celui de Goethe ou de Corneille persévérant dans leur recherche virile. Que d'autres mauvais bergers recueillent les bravos d'un public décidé à suivre ce qui flatte sa faiblesse, ses défauts dans l'absence d'énergie! Barrès, éloigné de son point de départ, profite de ce recul pour peindre en portraitiste impitoyable, incomparable, la race de ceux dont il a partagé l'anarchie et l'angoisse. Il écrit Les Déracinés. Lui-même est présent au milieu de ce portrait de groupe et son expérience personnelle y est aussi consignée à seule fin de nous servir. « Dans Les Déracinés, écrit-il, un candidat au nihilisme poursuit son apprentissage et d'analyse en analyse, il éprouve le néant du moi jusqu'à prendre le sens social. C'est la tradition retrouvée par l'analyse. » Cet apprentissage si fécond, nous savons où il mène Barrès : découvrir que ce qui le retient à la vie, c'est une racine secrète oubliée, qui plonge au coeur même de la patrie. Il s'agissait, pour Joinville, Corneille, Stendhal, Barrès, de mettre au jour, en circulation, efficace et beau un certain style français. Si la Chartreuse de Parme est le roman-fleur de notre littérature la Colline inspirée n'en serait-elle pas le roman-terre ? Barrès a sacré, a consacré un des plus humbles paysages de France, la colline de Vaudémont. Ce médiocre plateau battu de vent, couleur de prunelle, au ciel parcouru de nuées mouvantes est devenu par son art la réplique mate, économe, couleur de nos peintures de la réalité, de la faible butte sublime de l'Acropole d'Athènes où étincellent les plus beaux feux de l'univers civilisé. Il fallait à l'inverse de nos Français migrateurs, de nos Croisés allant imposer aux pays lointains un certain ordre, que ce voyageur, ce déraciné vînt, plutôt revînt, enrichir de toutes les diaprures de ses vagabondages l'un des coins les plus humbles de notre pays.

Il nous donne de son art, cette recette finale. « L'art pour nous, doit contenter le double besoin de musique et de géométrie que nous portons à la française dans une âme bien faite. »

Une âme bien faite ! voilà un but accessible à tout Français de bonne volonté qui voudra bien prendre avec Maurice Barrès quelques leçons d'athlétisme moral."


                                                André FRAIGNEAU, extrait de "Fortune Virile", 1944.

 

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Propos sur l'amitié (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

[précédé d'un exposé de Fraigneau sur l'amitié Wilde-Douglas et Verlaine-Rimbaud].....

..."C'est le tragique du coeur actuel. L'amitié est l'aventure la plus invraisemblable, la plus impossible de ce siècle. C'est la grandeur de ces couples de l'avoir tentée. L'amitié est traquée par le monde et assassinée par ceux-là mêmes qui se sont réunis contre le monde. Les soupçons et les équivoques de l'extérieur la salissent au point de la rendre impossible à la plupart. Mais quand on a tout surmonté, qu'on a piétiné le monde ignoble, secoué ses crachats, qu'on s'est arraché soi-même à l'emprise de la calomnie qui comme une force d'envoûtement finit par rendre vrai le soupçon absurde, quand on a parfait le désert autour de deux coeurs, alors c'est au principe de l'union de ces deux cœurs, à sa faiblesse que cette union doit sa ruine. Quand il ne peut y avoir assassinat, il y a suicide. L'amitié est impossible dans le siècle comme l'amour, parce que comme l'amour et plus que lui c'est un sentiment désintéressé. Chacun s'efface : c'est un acte gratuit, un acte qui ne coûte rien, voilà ce qu'on ne saurait dépasser: un acte qui ne rapporte rien. Voilà le maximum de la largesse. Or l'amitié est de tout donner à qui l'on aime et ne rien demander en retour. Douglas a bien voulu donner son argent, mais que Wilde le trahisse, il fait ses comptes, et que Wilde pense se sauver ou seulement soulager sa peine en accablant Douglas, voilà Douglas démoli. Ainsi Rimbaud abandonne Verlaine et Verlaine oublie la précieuse vie en tirant un revolver qui assassine sa propre humeur.
Nous ne saurions, nous, oublier l'effort pour sortir du siècle, pour le piétiner, la soif vers cette source antique et puis chrétienne de l'amour, et la défaite par la trahison à l'intérieur, comme une fois tout organisé pour l'exécution de l'œuvre sublime une corde du violon se brise, alors que tout sacrifice a été fait, que tout pour le siège est paré, voici le terrible: nous ne sommes pas si forts. Voilà la tragédie Wilde-Douglas, Rimbaud-Verlaine." (1926)


[ailleurs...] Amitié - Autrefois, des coussins pour se reposer, un verre pour boire, une cuvette pour vomir. Aujourd'hui des membres, des antennes qui me prolongent et font partie de moi. Leur vie est à moi. Qu'un ami souffre, c'esr comme si j'avais le doigt pris dans une porte.

L'amitié à la Wilde, à la Verlaine, deux verres qui essaient de boire l'un dans l'autre. Il ne peut en résulter que de la casse.

Les amis trahissent en se mariant, en s'établissant. Mais s'ils n'avaient pas employé autrefois toutes leurs forces à notre service, ils n'auraient pas eu à en retirer une partie. La différence que nous sentons est la seule mesure et la seule preuve de l'amitié. Un indifférent ne trahit pas. (1926)


extraits de "Papiers oubliés dans l'habit" Carnets 1922-1949. Editions du Rocher, 2001.


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Première rencontre Fraigneau-Brasillach

Publié le par Christocentrix

 

...."Robert Brasillach avait réussi ce tour de force de se faire lire par les pires ennemis de l'Action française aussi bien que par les Camelots du Roi. En outre, il avait su inspirer aux Français gérontophiles un respect unanime pour sa jeunesse. Ce benjamin des critiques décidait du sort de livres écrits par des hommes souvent plus âgés que lui.

On le savait inaccessible aux snobismes, aux pressions amicales, au lustre des réputations établies, aux maffias partisanes. Ceux qu'il attaquait, avec une verve merveilleuse et terrible, ne pouvaient que se désoler de n'avoir pas su lui plaire en littérature, car c'était dans le miroir d'un livre et dans ce miroir seul, que Brasillach se permettait de juger un écrivain, de le haïr ou de l'aimer. Ses attaques et ses louanges avaient un tel prix que la seule chose redoutée par les auteurs était bien son indifférence. Ne jamais être cité dans le rez-de-chaussée de Brasillach, c'était ne pas exister. Ajoutons que les engouements de ses confrères, voire des autres signataires de son propre journal, n'influençaient pas l'incorruptible jeune homme, décidé à faire seul ses propres découvertes et à prendre seul ses responsabilités.

Si, débutant dans le roman en 1935, j'étais assuré que mon « apolitisme »  foncier ne me nuirait en rien auprès de Brasillach, je pouvais craindre qu'en dépit des avis favorables des trois autres « grands », Jaloux, Thérive et Fernandez, mon nom ne parût jamais aux colonnes enviées du fameux feuilleton d'Action française qui pareil en difficultés à la fleur nommée le « désespoir des peintres », eût pu s'appeler le « désespoir des écrivains ». Il n'entrait pas que de l'amour-propre dans mon dépit. J'étais alors plus curieux des êtres qu'aujourd'hui; je rêvais d'échanges amicaux avec les esprits les plus vifs de ma génération. Une critique bonne ou mauvaise de Brasillach sur un de mes livres m'eût servi de prétexte à solliciter un rendez-vous, à connaître la voix et le visage d'un garçon de mon âge avec lequel il n'était pas possible que je n'eusse des points communs. On m'avertit qu'à ce sujet j'aurais probablement d'autres déceptions. Brasillach, grand travailleur, faisait fi des relations de hasard, refusait d'aller perdre son temps chez des indifférents, vivait pour sa famille et quelques intimes. D'ailleurs... son silence après les parutions successives de Val-de-Grâce, des Voyageurs transfigurés, de L'Irrésistible, paraissait me prémunir à jamais contre une déception d'ordre humain. En 1937, je publiais Camp volant. Je sentais que c'était le meilleur de mes romans, mais l'antimilitarisme, l'anarchie souriante de son héros, Guillaume Francœur, ne me préparait pas à attendre sinon de la gauche, prétendue pacifiste, une sympathie compréhensive. Une notule indignée du Populaire m'ôta mes illusions. Quelques jours plus tard, le feuilleton de Brasillach parut, quatre colonnes y étaient consacrées à Camp volant (Les autres étaient réservées à la louange d'un livre de Marcel Arland : Les Plus Beaux de nos Jours. J'étais en bonne compagnie.) ; feuilleton si affirmatif, si enthousiaste, si brillant et subtil à la fois, que, non seulement la carrière d'un livre en fut décidée, mais que moi, l'auteur, panégyriste des « amitiés stellaires », fus assuré de m'être fait un nouveau, un véritable ami. En effet, l'article, trop louangeur pour être cité en détail, se terminait ainsi : « Pourquoi ne dirais-je pas qu'il y a peu de livres que j'aie lus avec plus de plaisir que Camp volant? Peu de livres qui enferment d'une manière plus gracieuse la joie de vivre et la nonchalance de la jeunesse? » J'écrivis aussitôt à l'auteur de cet article imprévisible, le priant de me téléphoner pour fixer lui-même un rendez-vous. Le lendemain matin, chez Grasset, il m'appela. La voix chaude, enjouée que j'entendis pour la première fois eut le timbre entraînant de l'intimité quotidienne. Sans la moindre timidité, je proposai à Brasillach de nous retrouver dans une heure, à la terrasse de Lipp. Brûlant d'impatience, je quittai mon bureau de la rue des Saints-Pères fort avant le moment du rendez-vous. N'était-il pas juste, d'ailleurs, que je précédasse l'augure inconnu qui m'avait comblé d'orgueil? Inconnu... Une minute d'effroi. Comment le reconnaîtrai-je chez Lipp ? Mais je me rassurai, persuadé qu'il aurait le visage de sa voix : un visage plutôt rond (la voix était ronde). Éclairé d'yeux bruns (la voix était brune). Une tendre lumière de mai vernissait les toits et les arbres du boulevard Saint-Germain. Le clocher de l'église, les lointains du Quartier latin proposaient ces nuances délicates que les descriptions parisiennes de Brasillach, romancier, traduisent avec tant d'amour. Je m'assis en plein air sous le velum léger de Lipp, émerveillé que les couleurs de cette matinée de printemps parlassent déjà d'amitié. Je n'attendis pas longtemps. Mon inconnu, fidèle à sa voix, traversa le boulevard. Je fus frappé par sa jeunesse. Hé quoi? Le critique le plus redouté et le plus sagace du moment, l'auteur de plusieurs romans célèbres, le familier des Pitoëff, de Daudet, de Maurras, c'était ce garçon sans chapeau, à mèche noire, à fortes épaules de sportif, à démarche souple qui s'amusait, pour me rejoindre, à frôler les autos passant à toute vitesse entre nous? Son regard, large et noir, protégé de grosses lunettes rondes, me reconnut aussitôt avant que j'eusse fait un signe. Je m'en étonnai. Il s'assit à mon côté, souriant largement, découvrant des dents très blanches : « Si je ne reconnaissais pas Guillaume Francœur, ce serait le comble! »

Et aussitôt de couper mes compliments préparés et de me remercier d'avoir créé un si gentil personnage. Puis nous abandonnâmes la « littérature » pour parler de voyages, de vacances et de gens cocasses. J'étais émerveillé. Je n'aurais jamais attendu qu'un normalien fût à ce point dépourvu de tout pédantisme et qu'un « intellectuel » s'amusât, avec tant de goût et d'expérience du « monde », à tracer le portrait des Parisiennes frivoles que nous nous trouvâmes connaître tous deux. Brasillach riait beaucoup, et comme j'aime, de tout coeur. Son rire l'ouvrait jusqu'à l'âme et cette âme, entrevue, rassurait, réconfortait, éblouissait. Mais, à mesure que mon nouvel ami parlait, m'enrichissant de dons insoupçonnables, je sentais que je ne pouvais rien lui offrir en retour. Brasillach ne pouvait que donner. Il était cet ami frotté d'huile « qui vous possède et que l'on ne possède pas » dont parle Sénèque à Lazare le ressuscité, en désignant Jésus (dans Le Jardin de Bérénice). Dès notre première rencontre, si frivole, je compris que les sources auxquelles celui qui devait devenir un martyr et un saint puisait sa force étaient d'origine extra-humaine. Un mystérieux noli me tangere flottait autour de ce garçon chaleureux qui ne s'occupait que de moi, le protégeant de toute indiscrétion même amicale, comme les hublots de ses lunettes protégeaient la raison sombre et velouté de ses prunelles. Nous nous levâmes ensemble; nous entreprîmes une promenade côte à côte, sous le soleil de mai 1937.


1955. Brasillach marche toujours à mon côté.
"


André Fraigneau, extrait de "En Bonne Compagnie". Publié par "le Dilettante", 2009.

 

 

 

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