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Qui es-tu?... Jésus, le témoignage de la foi et l'Histoire...

Publié le par Christocentrix

« En lisant sérieusement l'Evangile, j'ai été extrêmement frappé de ce que j'appellerai la grande puissance prophétique. Je ne parle pas ici du prophète qui découvre ce qui va se passer, mais du prophète qui vous découvre votre vérité. Il est tout à fait clair que lorsqu'on vient dire : " Ces textes ont été élaborés pendant trois cents ans, en réalité, il n'y en a pas à l'origine", il suffit d'être écrivain soi-même pour savoir que ce n'est pas vrai : il y en a un à l'origine, parce qu'il y a le Sermon sur la montagne, et quelque chose, qui est la voix du prophète, absolument évident». (André MALRAUX, interview 25 octobre 1967)

 « Il n'y a qu'une affaire sur laquelle nous sommes sûrs qu'on ne se réconciliera jamais et sur laquelle nous sommes sûrs qu'il y aura une division éternelle : c'est l'affaire Jésus... Je vous défie de trouver jamais dans les siècles des siècles un seul homme qui parle de Jésus en historien. Ils ne nous en parleront jamais qu'en chrétiens ou antichrétiens ».

(Charles PÉGUY, « Dialogue de l'histoire et de l'âme païenne », dans Œuvres en prose, 1909-1914, coll. « La Pléiade », éd. Gallimard, Paris, 1957, pp. 291-292).

                                                                     *** 

 Singulière cette envie de voir cet homme, et de le voir dans son histoire, à telle heure, en tel lieu, et de lui demander : qui es-tu ? D'autant plus singulière qu'elle exprime une curiosité, disons très profonde et très personnelle, mais que je constate avoir été très répandue et très fréquente. Jésus-Christ a au moins suscité ceci : l'expérience multipliée de cette curiosité ardente. Au point que certains passages de l'Evangile me deviennent parlants, j'ai l'impression d'y entrer de plain pied comme dans une humanité qui m'est proche, et ils se parent pour moi d'une indéniable force de vérité. C'est, par exemple, ce Jean qui se met à suivre Jésus rencontré pour la première fois « Maître, où demeures-tu ? » (Jn 1,38). Ou ce chef des percepteurs de Jéricho qui « cherchait à voir qui était Jésus » (Lc 19,3). Ou ces Grecs venus à Jérusalem pour la Pâque et qui tirent Philippe par la manche : « Nous voudrions voir Jésus » (Jn 12,21). Ou Ponce-Pilate lui-même, dans ce bref instant de pressentiment peu banal où, s'approchant de son prisonnier dont l'attitude et l'affaire le déconcertent, il lui demande : « D'où es-tu ? » (Jn 19,9). Manifestement il y a quelqu'un en face de ces questions ; je sens la densité de sa présence à l'intensité de désir, d'étonnement ou de crainte qu'il y a dans la question. J'éprouve fortement ce qu'exprime A. Malraux. Derrière les bribes qui nous restent du Sermon sur la montagne, il y a manifestement une personnalité unique, réelle, forte.

 Jésus est cet homme, dans l'histoire, au sujet de qui d'innombrables hommes, qui en ont entendu parler, éprouvent une envie spéciale de demander « Qui es-tu ? » Prétendre le savoir sans lui, mieux que lui, je commence à me douter que c'est un peu ridicule ; malgré mon assurance d'homme cultivé du XXIème siècle, pourquoi ma petite idée sur la question s'imposerait-elle davantage que l'opinion des Apôtres ? Et si je veux le savoir de lui, je n'ai qu'une issue : l'apprendre de la bouche de ces Apôtres auxquels il a lui-même confié sa réponse.

Or voici qui m'apparaît très remarquable. Je ne vois pas tellement que Jésus ait gravé pour ses Apôtres sa carte de visite, ni qu'il se soit inquiété de leur dicter et de leur faire apprendre par coeur les termes de son identité. Il l'a plutôt « induite » en eux comme la seule interprétation absolument cohérente de l'événement qu'était sa destinée et dont il les rendait participants. Quand Jean-Baptiste lui fait demander, en clair et avec insistance: « Es-tu Celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », Jésus ne répond pas : « Je le suis », il pose des actes et il en adresse la nouvelle au Baptiste en lui laissant le soin de tirer lui-même les conclusions (Mt. 11,2-6). Tous les titres, tous les noms du Christ, dont la litanie me paraissait surabondante, floue et désordonnée, je m'avise qu'ils constituent le faisceau de telles conclusions, dont certaines approximatives ou provisoires. Ce ne sont que des significations allumées dans l'intelligence des témoins de Jésus par l'Evénement dont il les irradiait ; des affirmations, inspirées sans doute par l'Esprit Saint, mais qu'aussi ils essayaient d'ajuster avec plus ou moins de bonheur dans leur propre esprit pour exprimer l'impact de l'Evénement tel qu'il fondait sur eux.

Cela devient pour moi un nouvel encouragement pour m'intéresser à Jésus tel qu'il fut. Car les affirmations théologiques sur son compte doivent permettre, par une espèce de déchiffrement à rebours (et peut-être est-ce leur rôle premier pour nous autres?), d'appréhender l'Evénement et, en quelque sorte, d'en refaire l'expérience. Le Jésus de l'histoire ? au fond, il y en aura toujours deux : d'une part, le Jésus de ceux qui ne croient pas en lui, à supposer qu'ils se heurtent à lui ou s'y intéressent ; d'autre part, le Jésus de ceux qui croient en lui. (voir citation de Ch. Péguy).

N'est-ce pas déjà ainsi que ses contemporains se partageaient à son sujet ? et les uns et les autres appartenaient à « l'histoire » ! Ceux qui ne croyaient pas en lui l'ont vu ainsi: « un glouton et un ivrogne, un ami des publicains et des pécheurs » (Mt. 11,19), « un possédé » (Mc 3,22), « un imposteur » (Mt. 27,63), - c'est évidemment une manière d'interpréter l'histoire. Mais pour ceux qui croient en lui, je tire cette conclusion capitale : c'est le Jésus du témoignage de la foi qui est, en même temps, l'expérience authentique du Jésus de l'histoire.

Assurément, je dois me résigner à ce que cette expérience ne puisse prétendre l'impossible comme, par exemple, retracer une chronologie infaillible des années publiques de Jésus, retrouver le mot à mot de ses discours, préciser ses emplois du temps durant les « années obscures » de Nazareth. Je suis amené à me dire ceci : si les évangélistes n'ont pas cherché à fixer ces choses, ce n'est pas qu'ils voulaient nous les cacher, c'est qu'ils n'estimaient pas qu'elles nous fussent indispensables, nonobstant notre premier sentiment contraire. Pourtant ils ne prétendaient nullement nous livrer une élucubration socio-religieuse de leur cru (les malheureux en eussent été bien incapables !), « d'après » la figure de Jésus de Nazareth ou à l'aide d'une anthologie tendancieuse de ses « morceaux choisis ». C'est l'Evénement lui-même qu'ils proclamaient et livraient. C'est à l'Evénement dans sa réalité qu'ils voulaient nous donner accès : à l'Evénement dans la résistance inexorable qu'il oppose à toute réduction qu'on voudrait en faire à un phénomène déjà observé et facile à classer (Dieu sait si on en a essayé et si on en essaye encore de ces réductions!). Quoi penser, sinon que cet Evénement était d'une nature telle, à leurs yeux, que l'accumulation de détails circonstanciés ne l'eût pas rendu plus présent ni plus intelligible qu'il ne l'était désormais dans le raccourci de leur catéchèse confiée à l'Eglise.

Ainsi voulaient-ils que notre foi soit appuyée sur l'Evénement. Et l'Evénement intégral: depuis la naissance de Jésus jusqu'au don de son Esprit à la Pentecôte. Et non seulement qu'elle y soit appuyée, mais qu'elle ne puisse à aucun moment en faire l'économie et s'en distancer pour se nourrir d'une doctrine et d'un dogme un peu plus dégagés de l'épaisseur historique. Or, pour assurer cela, ces mêmes Apôtres et témoins ne nous offraient d'atteindre l'Evénement qu'à travers la prophétie (c'est-à-dire l'interprétation inspirée par Dieu) qu'ils en faisaient !

Ils pensaient donc que la prophétie seule était capable de transmettre l'Evénement. Pourquoi le pensaient-ils ? Nous autres penserions, dans notre spontanéité irréfléchie, qu'elle risquait plutôt de le déformer ou de le trahir ! La réponse est simple : leur évidence vécue était que la prophétie faisait partie de l'Événement ; qu'elle n'était rien d'autre que l'Evénement pour autant qu'il était langage pour les hommes. Il faut bien nous mettre en tête cette chose essentielle : il n'y a pas eu d'abord un fait divers erratique, sans attache significative avec quoi que ce soit ; un Jésus ni plus ni moins doué qu'un autre, à mille lieues de penser à l'utilisation que feraient de ses improvisations des disciples qu'il aurait groupés sans trop savoir pourquoi ; un événement brut, muet dans son essence, dénué de tout accompagnement interprétatif, et que, par impossible, nous, pourrions aujourd'hui exhumer ; puis, après coup, dans le deuxième temps, par une manoeuvre seconde et habile, il y aurait eu la ressaisie de l'événement par les Apôtres et son rhabillage par l'interprétation théologique. C'est l'événement qui est né prophétique, qui dégageait de lui-même une énorme quantité de sens, qui provoquait à chaque instant l'activité interprétative, qui s'aggravait à chaque pas de l'interprétation tâtonnante qu'il suscitait, et qui consolidait de jour en jour son ancrage dans l'histoire par le moyen apparemment le plus pauvre qui fût : ce que pouvaient en concevoir et en exprimer en un vocabulaire populaire et restreint la poignée des disciples. Rien d'étonnant que saint Jean ait fini par désigner Jésus comme rien d'autre que Parole faite chair ! Aussi, lorsque saint Matthieu met sur les lèvres de Pierre la confession de foi: « Tu es le Fils du Dieu vivant » (Mt. 16,16), il commet peut-être un anachronisme par rapport aux paroles réellement prononcées par Pierre dans la circonstance historique qu'il relate. Mais les mots exacts qu'a prononcés Pierre sous l'interpellation de Jésus, s'ils devenaient un épisode constitutif de l'Evénement, étaient déjà aussi la prophétie cherchant son expression. Au fur et à mesure que l'Evénement s'accomplissait, la prophétie aussi trouvait sa plénitude, et ils demeuraient homogènes l'un à l'autre, inséparables l'un de l'autre. L'Evangile d'après la Pentecôte, qui exprime la plénitude de la prophétie, ne trahit pas l'Evénement lorsqu'il en rapporte les épisodes à la lumière de cette plénitude. Simplement l'Évangile ne peut pas servir à ce pour quoi il n'est pas fait. Il est la prophétie sur l'Evénement Jésus-Christ, il est, par le fait même, la continuation de cet Evénement pour ceux qui lui accordent créance, mais il n'est pas le journal de marche d'un journaliste neutre accrédité auprès des Douze ni l'enregistrement des paroles du Christ sur un magnétophone de campagne.

 

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Historicité de la personne de Jésus-Christ (Christos Yannaras)

Publié le par Christocentrix

Historicité et Sources concernant la personne de Jésus-Christ

 

Contexte historique

En assumant la nature humaine, Dieu intervient dans le temps, Il s'insère dans l'histoire humaine. Jésus-Christ est une personne historique. Il naît à une époque et dans un lieu concrets, d'une mère dont la généalogie s'enracine et se ramifie dans une tribu particulière d'Israël, la lignée royale de David. Ainsi est-il lui-même juif de race, intégré aux conventions sociales du monde hellénisé de l'Empire romain, soumis également aux structures politiques et étatiques de la terre des juifs, occupée par les Romains.

Son nom lui-même est une synthèse des deux langues et des deux traditions qui forment le cadre historique de son époque et qui constitueront la chair historique de l'Église primitive : Jésus est un nom hébraïque; Christ est un mot grec. Le mot Jésus est issu de Iésous, forme hellénisée du nom hébreu Jeshoua qui provient d'une racine verbale signifiant sauver, secourir. De même, le mot Christ (en grec Christos) est un épithète à valeur de substantif provenant du verbe grec chriô (oindre, enduire) et signifiant l'oint, celui qui a reçu l'onction (en grec chrisma), qui a été oint. Dans la tradition juive, l'onction, faite d'huile ordinaire ou parfumée, était le signe visible de la promotion à la dignité de roi ou de prêtre, signe que l'oint était choisi par Dieu pour servir l'unité du peuple ou la relation du peuple avec le Seigneur des puissances. Mais l'oint (Christ) de Dieu par excellence étant le Messie attendu dans les Écritures, le mot Christ avait fini par s'identifier, au plan sémantique, avec le mot Messie. En associant le nom principal - Jésus - au nom de la dignité - Christ -, l'Église souligne la personne historique et interprète l'événement de son incarnation.

L'évangéliste Luc nous fournit le contexte historique de l'apparition de la prédication du Précurseur et parallèlement il décrit le commencement de la vie publique du Christ. Il commence par indiquer l'année courante du règne de l'empereur romain : « l'an quinze du principat de Tibère César. » Ce « jalon » historique pourrait suffire à une indication chronologique très précise. Mais Luc insiste sur sa datation avec la méticulosité d'un historien expérimenté qui prévoit les mises en doute éventuelles de l'historicité de Jésus. Il renforce sa datation en faisant référence aux autorités locales : « Ponce Pilate étant gouverneur de Judée, Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d'Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d'Abylène. » Il ne se contente pas de mentionner les chefs politiques, mais il fait aussi référence au mandat exercé par les chefs religieux d'Israël : « sous le pontificat d'Anne et Caïphe » (Lc 3,1-2).

La prédilection de Luc pour une datation précise sera justifiée plusieurs siècles plus tard lorsque en Europe, après la « Renaissance », une vague d'athéisme essaiera de prouver le caractère mythique et l'inexistence de la personne du Christ, offrant ainsi une solution facile à l'appréciation, par la « folie » ou par le « scandale », de son hypostase divino-humaine. Des générations successives de chercheurs, aux XIXè et XXè siècles, prendront part à une recherche vaste et multiforme sur la crédibilité historique des Évangiles : datations, références à des personnes, à des personnages officiels de l'époque, à des sites, à des coïncidences d'événements, seront contrôlées par la critique philologique et historique des textes et l'on exigera leur confirmation par les découvertes de l'investigation archéologique. L'apologétique chrétienne invoquera une série de références extra-chrétiennes concernant la personne du Christ et venant confirmer son intervention dans l'histoire Pline le Jeune (vers 112 ap. J.-C.), Tacite (vers 115), Suétone (vers 120), mais aussi des références antérieures, comme le fameux testimonium de Flavius Josèphe (vers 93), la chronique du Samaritain Thallus écrite à Rome (un peu avant ou après l'an 60), la lettre du Syrien Mara Bar Sarapion (datée de l'an 73 ap. J.-C.). Par différentes voies, la recherche scientifique confirme l'historicité de la personne de Jésus-Christ, sans interpréter cependant l'événement que cette personne a incarné.

Sur une seconde « ligne de défense», le rationalisme occidental des deux derniers siècles a mis en avant la «mythification», par la première communauté chrétienne, de la personne historique du Christ. La logique - de cette interprétation n'était pas insignifiante : nous puisons presque la totalité de nos informations sur la personne historique de Jésus-Christ dans les textes écrits à son sujet par la première communauté chrétienne : Évangiles, Actes et Épîtres des Apôtres. Mais toutes ces informations expriment exclusivement l'idéalisation - propre à la prédication - de la personne du Christ, sa conformité aux attentes messianiques, aux aspirations religieuses, aux opportunités missionnaires de la première communauté chrétienne. Il faut donc qu'il existe une différence et une distance entre le «Jésus historique» et le «Christ de la prédication apostolique» gardé par les Évangiles. Pour briser cette distance et rétablir la vérité historique concernant la personne de Jésus, nous devons épurer les textes évangéliques des éléments douteux, signes d'une « idéalisation », et ne conserver que les indications historiquement attestées comme indubitables. Bien entendu, le problème qui se pose alors est : à l'aide de quels critères entreprendrat-on « l'épuration » des textes évangéliques et jusqu'à quelles limites ? La confrontation à cette question pratique avait pour conséquence de faire naître une multitude d'écoles, de tendances et de méthodes d'interprétation, surtout dans le monde protestant; chacune d'elles représentait une mise en doute plus ou moins grande du récit évangélique, allant même parfois jusqu'à une négation intégrale de l'élément « surnaturel »: les miracles et la Résurrection du Christ.

Toute cette problématique est certainement la conséquence d'une certaine conception de la connaissance, qui caractérise spécifiquement l'homme de l'Europe occidentale et, par extension, le type d'homme que façonne le mode de vie occidental. Nous avons évoqué aussi dans les pages précédentes cette exigence de connaissance « positive », cette quête de certitudes que chaque esprit individuel pourrait posséder avec assurance, à l'abri de l'insécurité des mises en doute. Cela présuppose une attitude de vie individualiste, un état d'esprit aspirant à des assurances individuelles, à une autarcie renforcée, cela présuppose également une civilisation « des droits de l'individu », c'est-à-dire un mode de vie aux antipodes du mode d'existence ecclésial. Nous indiquions, il est vrai, dans les pages précédentes que les conclusions auxquelles aboutissaient elles-mêmes les sciences dites « positives » (tant la recherche en physique qu'en histoire et en anthropologie) convergent désormais, aujourd'hui, vers une théorie de la connaissance qui démontre l'impossibilité d'une science « positive » - objective ou définitive. Mais la prétention de l'homme occidental à se rendre maître de la connaissance à un niveau individuel et à épuiser celle-ci dans le cadre de ses capacités cognitives subjectives peut difficilement être contenue par des interventions d'ordre théorique. Cette prétention est, en effet, le fruit d'un état d'esprit et d'un mode de vie généraux. En comparaison avec la réalisation ecclésiale de la vie (qui envisage la vie comme une oeuvre dynamique de dépassement de soi et de communion dans l'amour), il s'agit d'une conception littéralement hérétique de la manière de vivre et d'être vrai.

Il est certain que, dans le cadre même de la théologie occidentale, de nombreux chercheurs ont montré, de façon approfondie et par des arguments rationnels, que les récits évangéliques étaient historiquement crédibles et qu'une séparation entre un « Jésus historique » et un « Christ de la prédication apostolique » était sans fondement. Dans l'état d'esprit de l'homme occidental, cette assurance apologétique de la crédibilité des Évangiles a surtout une utilité pédagogique et peut soutenir les « consciences faibles ». Mais le soutien des « consciences faibles » par l'apologétique a ses limites précises et très restreintes : l'apologétique peut prouver que les récits évangéliques ne sont pas des mythes, mais la narration réelle d'événements certifiés par des témoignages dûment vérifiés. Cependant, elle ne peut pas interpréter les événements des récits évangéliques, en éclairer les causes et la finalité. Aucune apologétique ne peut certifier la divino-humanité du Christ, sa victoire sur la mort et le renouvellement du créé réalisé dans la personne historique de Jésus. Si elle ne se fonde sur la vérité de l'incarnation de Dieu et de la déification de l'homme, la prédication évangélique demeure un moralisme admirable mais, somme toute, utilitaire, et les références aux miracles du Christ ne représentent qu'une « singularité » surnaturelle, inexpliquée quant au fond.


« Source » et « sources »

En contestant radicalement l'« autorité » objectivée du catholicisme romain, le protestantisme a mis en avant la Bible, comme source exclusive de la vérité chrétienne. La Bible contient, de façon objective et définitive, la vérité tout entière de la révélation de Dieu. C'est un texte qui nous rend directement accessible la parole de Dieu comme une donnée objective, sans que nous ayons besoin de révélations complémentaires ni d'intermédiaires dans la foi et la réception de la parole divine.

Face à cette absolutisation de l'autorité de la Bible par le protestantisme, la Contre-Réforme catholique romaine a rétorqué qu'il y a deux sources de la vérité chrétienne : la sainte Écriture et la sainte Tradition. C'est le « collège des évêques » qui exprime et garde la Tradition, mais nécessairement par le biais de son représentant « infaillible », le pape de Rome, défini comme « tête visible de l'Église universelle » (visibile caput totius Ecclesiae). Par la reconnaissance de celui-ci, la Tradition ecclésiale acquiert une autorité authentique. Elle représente l'ensemble des modes de formulation et d'interprétation de la révélation divine : Conciles oecuméniques, pensées des Pères, pratique liturgique, symboles, règles de vie.

Que ce soit l'Écriture seule ou l'Écriture associée à la Tradition, il s'agit toujours de la source ou des sources où l'individu puise « objectivement » la vérité. C'est la marque du besoin d'une autorité objective, le besoin pour l'homme occidental d'être rassuré individuellement par la possession d'une vérité incontestable - même si cette assurance peut se payer par la soumission à des représentations idolâtriques de « l'infaillible » : que ce soit l'autorité de la révélation surnaturelle ou celle de la science, que ce soit l'inspiration divine des textes de l'Écriture ou celle, ensuite, des textes de Marx et de toute autre idéologie, que ce soit « l'infaillibilité » du Vatican ou celle de Moscou et de tout autre « siège ». L'histoire de l'homme occidental s'apparente à une dialectique de soumission et de rébellion, dans laquelle la rébellion signifie chaque fois le choix d'une nouvelle autorité, et donc aussi le choix d'une nouvelle soumission, tandis que le but demeure toujours identique : l'assurance individuelle, l'assurance d'une certitude individuelle à l'égard de la vérité admise.

En plus du sang répandu à l'occasion des « guerres saintes », des « tribunaux de l'Inquisition », des tortures établies comme « méthode d'interrogatoire dans les procès des hérétiques », des fleuves d'encre ont coulé naguère pour certifier l'autorité du Vatican et l'« infaillibilité » du pape. Des contrefaçons criantes de l'histoire ont, pour cela, été mobilisées : l'affirmation que Pierre, prétendu premier évêque de Rome (alors qu'aucune preuve historique ne vient étayer cette assertion), après avoir eu une primauté de pouvoir sur les autres Apôtres, aurait tout naturellement légué ce pouvoir à ses successeurs au trône de Rome; l'affirmation que Constantin le Grand aurait cédé au Pape l'administration de l'État romain occidental par le biais de droits impériaux (la « donation constantinienne »); l'affirmation que de très anciens canons imposeraient le pape comme chef suprême du pouvoir ecclésiastique mais aussi politique (« les dispositions isidoriennes »), que Cyprien de Carthage, dès le IIIème siècle, aurait proclamé la primauté papale et beaucoup d'autres assertions.

Mais les protestants ont également fait couler beaucoup d'encre pour certifier l'inspiration divine de l'Écriture, l'idée que Dieu ne se révèle, directement, que dans le texte biblique. On a soutenu que les auteurs de la Bible avaient été simplement des intermédiaires passifs, n'ayant eu aucune influence ni sur la composition ni même sur le style ou sur la ponctuation des textes, et qu'ils n'avaient fait que prêter leur main en écrivant de façon mécanique ce que l'Esprit Saint leur dictait. Seule une telle vision rationnelle de l'inspiration divine garantissait, en effet, de façon surnaturelle et incontestable, l'infaillibilité de l'autorité des textes et offrait au croyant la certitude qu'il pouvait posséder du même coup la vérité par la lecture de la Bible.Dans un tel climat, la mise en doute scientifique de la crédibilité historique des Ecritures ou du soutien apporté par la Tradition pouvait saper dans son fondement même la « foi », c'est-à-dire la soumission, envers l'autorité. L'homme occidental devait désormais choisir entre l'athéisme et la mutilation de sa raison, ou bien accepter le compromis que représentait une version censurée du récit évangélique, expurgée de tout élément - surnaturel susceptible seulement d'un usage à des fins moralisantes ou même d'une exploitation politique.

La vie et la praxis de l'Église indivise, de même que sa continuation historique dans la théologie et dans la spiritualité des Églises orthodoxes, ne connaissent ni une ni deux sources d'autorité infaillible. Cela ne veut pas dire, pour autant, qu'elles méconnaissent ou sous-estiment la signification et la valeur de l'Écriture sainte et de la Tradition. Mais elles refusent de séparer la vérité de sa réalisation et de son expérience, de la réalisation de la vie « selon la vérité ». Avant toute formulation, la vérité est un fait : la réalisation historique du mode trinitaire de la « vie véritable », c'est le corps du Christ, l'Église. L'événement de vie que constitue l'Église précède aussi bien l'Écriture que la Tradition - de même que l'enseignement du Christ est précédé par son hypostase divino-humaine, et que, sans cette hypostase de vie, la parole évangélique reste une doctrine peut-être admirable mais hors d'état de sauver de la mort le genre humain.

L'Écriture et la Tradition désignent, sans les épuiser, la vérité et la révélation de Dieu aux hommes. Les mots vérité et révélation ne signifient pas, pour l'Église, un « complément » apporté à nos connaissances et inaccessible par nos méthodes cognitives, scientifiques ou autres - ce ne sont pas des «articles de foi» qu'il nous faudrait accepter de façon péremptoire parce qu'ils nous ont été donnés de façon « surnaturelle » et que nul n'ose les contester. Pour l'Église, la vérité et la révélation se rapportent à Dieu, c'est-à-dire à Celui qui se manifeste aux hommes comme la « vie véritable ». Or la vie ne peut se manifester que comme une réalisation existentielle accessible à l'homme et non pas par des notions qui s'efforcent de la circonscrire. La vérité et la révélation de la vie sont, pour l'Église, le mode d'existence de Dieu, mode incarné dans une personne historique, la Personne du Christ, qui rend libre la vie à l'égard de la mort. Le Christ est «le chemin, la vérité et la vie» (Jn 14, 6), et il demeure «le même hier et aujourd'hui» (He 13, 8) en tant que chemin et mode d'existence de son corps, l'Église.

Nous connaissons donc la vérité et la révélation, non pas simplement en lisant l'Écriture sainte et les textes « symboliques » de la Tradition, mais en confirmant ces textes par notre participation au mode d'existence de l'Église, dans la voie du modèle trinitaire de la vie. Nous transformons notre approche individuelle des textes en une communion ecclésiale dans la vérité qu'ils nous annoncent. Il n'y a pas, en dehors de cette communion et de ce mode ecclésial d'existence, de vérité ni de révélation, mais seulement des connaissances religieuses, ni pires, ni meilleures, que d'autres types de connaissances. Pour connaître la parole de l'Écriture sainte, nous devons l'étudier telle qu'elle s'incarne dans le Corps ecclésial du Christ, chez les saints et chez nos pères spirituels qui nous « engendrent » dans la vie de la communion ecclésiale.

La lecture de l'Écriture sainte, effectuée dans l'Église indivise et ensuite orthodoxe, est un acte de culte, c'est-à-dire un acte de communion du corps ecclésial. Nous communions avec la parole des Apôtres qui ont été des « témoins » et des « initiés » à la « manifestation » de Dieu (eux qui ont entendu, vu et touché sa révélation historique), nous communions avec eux en lisant leurs textes, non pas comme de simples relations historiques, mais en recevant leur témoignage comme une attestation de la vie et de l'unité du corps eucharistique. Chaque assemblée eucharistique est également une réelle manifestation de la parole évangélique : c'est la réalisation, selon le modèle de l'unité trinitaire, de la vie des hommes, vivants et défunts, au-delà de la corruption et de la mort. Il s'agit là de la Bonne Nouvelle (Évangile) que nous fêtons chaque fois lors de l'Eucharistie en recevant la lecture de la parole des Apôtres comme une confirmation de notre expérience eucharistique immédiate.

Ainsi, la parole évangélique des Apôtres est-elle une parole-manifestation du Christ, non pas du fait que le Christ la leur aurait dictée à travers une « inspiration divine » de type mécanique, mais parce que les Apôtres ont transcrit leur relation de vie réalisée avec lui, relation de vie qui rassemble également, pour en faire une unité, le corps eucha-ristique. Ils ont transcrit la parole-manifestation de cette relation, à savoir : aussi bien l'indication pédagogique des limites et des présupposés de l'union de Dieu avec l'homme, que les événements « signes » révélant le mode d'existence inauguré par cette union.

Lorsque l'Église vit, dans l'Eucharistie, le miracle de la vie libérée de toute nécessité naturelle, alors les miracles du Christ narrés par le récit évangélique n'apparaissent que comme des expressions partielles et des aspects de ce même miracle. Si le miracle fondamental s'accomplit - si le créé peut exister selon le mode de l'incréé - alors aucun autre miracle n'est impossible :« les limites de la nature sont vaincues », et les limitations et les nécessités qui régissent le créé sont abolies. Alors « les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts se lèvent » (Lc 7, 22). Les narrations évangéliques des miracles du Christ ne sont pas, pour l'Église, des preuves apologétiques qui portent atteinte à la logique et qui exigent la foi en la divino-humanité du Christ. Ce sont des « signes », c'est-à-dire des indices désignant l'événement que vit l'Église lors de chaque « fraction du pain »: la vie est rendue incorruptible et le mortel, immortel, « comme il sied à Dieu ».

Christos Yannaras (extrait de "la foi vivante de l'Eglise", éditions du Cerf, 1989)

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Le Christ et le silence

Publié le par Christocentrix

Pendant trois ans, le Christ a travaillé publiquement, prononcé des paroles extérieures, fait des miracles visibles, mené la lutte pour le royaume de Dieu, dans le monde des hommes et des choses. Pendant les trente ans qui précèdent il a gardé le silence. Et encore faut-il dire que d'importants fragments de sa vie publique ont appartenu à la vie intérieure, puisque les évangiles, qui ne disent pas tout, nous conduisent dans leurs récits, avant d'importants événements, « dans la solitude » ou « sur la montagne », où Jésus priait et prenait ses décisions. Pensons entre autres, à l'élection des apôtres et à l'heure de Gethsémani. On peut dire que l'action extérieure de Jésus est tout enveloppée de silence intérieur. Ce fait établit une loi valant pour la vie de foi en général. Plus la lutte est violente, plus la voix est élevée, plus les oeuvres et organisations sont poussées et voulues, plus il est nécessaire de s'en souvenir.

Le moment viendra où les choses bruyantes se tairont. Tout ce qui est visible, tangible, perceptible, paraîtra devant le tribunal de Dieu. Ce sera la grande transformation qui aura lieu. Le monde extérieur s'imagine facilement qu'il est le monde tout court, que le monde intérieur n'est qu'un faible épiphénomène, voire un refuge pour l'homme incapable de remplir sa tâche principale. Un jour tout sera mis au point. Ce qui se tait aujourd'hui, apparaîtra alors comme fort, ce qui est caché, comme décisif. L'intention sera jugée plus importante que la réalisation; l'être pèsera plus lourd que le paraître ... Mais ce n'est pas encore tout à fait cela. L'intérieur et l'extérieur seront une même chose. L'extérieur sera réel dans la mesure où l'intérieur le justifiera. Ce qui n'est qu'extérieur se désagrégera. N'entrera dans la création nouvelle et éternelle, que ce qui a des racines intérieures et une vérité intérieure.

 

 

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les Evangiles sont des reportages

Publié le par Christocentrix

les Evangiles sont des reportages 
par Marie-Christine CERUTI-CENDRIER, Téqui, 1997.


Depuis quelques décennies, de savants exégètes essaient de démontrer, avec force ingéniosités intellectuelles, que les Évangiles seraient des écrits tardifs. Une façon comme une autre d'en contester l'authenticité.

Les procédés de ces « nouveaux exégètes » sont d'autant plus regrettables qu'en jetant le doute sur les auteurs du Nouveau Testament ainsi que sur l'historicité de ce qu'ils rapportent, ils en arrivent à vider le message évangélique de sa substance.

C'est pourquoi, reprenant les arguments de ces exégètes « démythisateurs », l'auteur, Marie-Christine Ceruti-Cendrier, les analyse ici un à un avec pédagogie, compétence, simplicité et force. Elle démonte patiemment les procédés utilisés, les « formules-langue-de-bois » qui ne cachent que du vide, les arguments d'autorité qui ne reposent en définitive que sur la bonne foi du lecteur... Bref, sont mis à jour dans ces pages, les divers moyens utilisés par toute une "intelligentsia", pour amener catéchistes, formateurs ou simples lecteurs des Évangiles, à une relecture, en réalité profondément « idéologique », de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.

Un outil précieux, facile à lire, à mettre entre les mains de tous ceux qui veulent comprendre ou faire connaître les Écritures.

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Porter témoignage à la vérité

Publié le par Christocentrix

Quand on se penche sur un berceau, pour y regarder un nouveau-né, ce petit corps froissé et frileux qui bouge drôlement et qui contient une âme immortelle encore assoupie dans l'inconscience, une question surgit instantanément à l'esprit : Que sera cet enfant? Quelle destinée l'attend? Quelle est sa mission en ce monde?

Voici qu'au jour de Noël, un chant éclate dans les églises, qui convie les chrétiens près d'une crèche d'étable, où dort sur de la paille, entre le boeuf et l'âne, un tout petit enfant ; Puer natus est nobis. Un enfant est né pour nous. Or cette naissance au milieu de la nuit d'un Enfant-Dieu, pose une tout autre question que la naissance des autres fils des hommes. Dans les moments de désespoir et comme une suggestion mauvaise de l'Ennemi, un cri surgit des profondeurs de notre désolation : « Après tout, ce n'est pas moi qui ai demandé de naître et de vivre ».

Eh! bien, regardons le petit Jésus dans sa crèche : le voici parmi nous comme l'un de nous, livré à la souffrance, à l'angoisse, aux larmes, à la mort; mais lui, il a demandé à naître et à vivre. Dieu, il ne lui manquait rien, il eût pu ne jamais venir : il n'en eût pas été moins heureux; il n'était pas obligé de naître dans cette vallée de larmes : c'est bien lui qui l'a choisi et qui a tout préparé pour naître : et le temps, et le lieu, et sa race, et sa mère. La question que nous pose cet enfant n'est pas : que deviendra-t-il? mais, puisqu'il a choisi de naître parmi nous, pourquoi?

A cette question, Jésus lui-même a répondu. Pour donner à sa déclaration un caractère plus solennel, il a choisi le moment de sa condamnation à mort, au tribunal de Pilate, pour expliquer officiellement sa naissance et sa venue en ce monde : « Je suis né pour ceci, et je suis venu au monde exprès pour ceci : porter témoignage à la vérité ».enfant Jésus crêche

Dès sa mystérieuse naissance, ce petit enfant entre les bras de sa mère, une pauvre jeune fille éclatante de pureté, ce petit enfant est un témoin et il n'est là, parmi les enfants des hommes, que pour rendre témoignage à la vérité.

Qu'est-ce qu'un témoin? C'est une personne, parfaitement informée d'une chose que les autres ignorent, qui révèle cette chose cachée et qui en fournit la preuve par l'autorité de sa parole. Rien n'est plus juste que de dire de l'Enfant-Jésus qu'il est un témoin et que sa nativité temporelle a pour effet de le mettre à même de rendre son témoignage. La vérité cachée naturellement à nos esprits et dont il est venu rendre témoignage, c'est Dieu même, Vérité subsistante dans l'excellence de sa nature intime, l'ineffable société du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, égaux en puissance et en majesté dans l'unique substance divine, et se révélant à nos intelligences dans la foi, et se donnant à nos âmes par la charité, et nous associant éternellement à leur béatitude, Dieu avec nous, Dieu pour nous, dans l'adhésion définitive de tout ce que nous sommes à ce que Dieu est.

On exige d'un témoin trois qualités:

La première est que le témoin connaisse bien ce dont il parle. Qui peut témoigner de Dieu, retiré dans une lumière inaccessible et dans l'inviolable secret de son silence, ce Dieu inconnu dont saint Jean a dit :« Nul ne l'a jamais vu » ? Mais il ajoutait :« Le Fils lui-même nous en a parlé ». Pour connaître Dieu et pour en parler, il faut être Dieu. Ce petit enfant est Dieu même, par nature, Dieu dans sa révélation substantielle, le Roi des Anges qui subjuguera par ses miracles, le ciel, la terre et les enfers, qui pardonnera aux hommes leurs péchés et qui ressuscitera du tombeau par sa puissance propre. Ce petit enfant qui dort dans une mangeoire de bestiaux, ce n'est pas seulement un messager de Dieu, on son représentant, ou son Prophète, c'est son Fils; non pas un fils inférieur et adoptif, mais le Fils de nature, égal au Père, lui-même substantiellement Dieu et il n'y a pas de Dieu en dehors de lui : Dieu, dans la plénitude et le riche écoulement de sa gloire. Tous les anges ne suffiraient pas à m'apprendre ce qu'est Dieu, tous les philosophes non plus; et pour une si haute vérité, je ne voudrais croire ni les anges ni les philosophes, c'est ce petit enfant qui me touche et qui me convainc de la vérité et de l'amour de mon Dieu. Il est à lui seul la preuve de ce qu'il vient affirmer; que dis-je, il est lui-même l'inéluctable affirmation de l'amour de Dieu, du don de Dieu et de sa révélation. Jésus est la manifestation de Dieu, son épiphanie, Dieu nous aimant et se découvrant à nous, Dieu devenu nôtre. Ce n'est plus cet être immense et comme abstrait des philosophes. Ce n'est plus ce dur législateur des Juifs qui écrivait ses commandements sur la pierre et courbait sous son joug inflexible des nuques rebelles. Notre Dieu chrétien est un Dieu fait homme, né innocent d'une vierge innocente, terrible aux démons, mais secourable aux pécheurs, un Dieu tout proche et familier par ses sacrements et par l'Eucharistie, et qui a consommé le témoignage de sa vérité divine en versant tout son sang sur la croix.

Une autre qualité exigée d'un témoin est qu'on puisse le comprendre. A quoi vous servirait-il que je sois bien informé si je ne parle pas la même langue que vous? Jusqu'ici Dieu avait choisi des intermédiaires pour parler aux hommes. Les Juifs disaient à Moïse : « Toi, parle-nous, mais que Dieu ne nous parle pas, de peur que nous mourrions. » Si, pour bien connaître Dieu, il faut être Dieu, pour savoir bien parler aux hommes, il faut être l'un d'entre eux. Et c'est ce qui est arrivé. Dieu s'est fait homme pour se faire le plus saisissable possible. Ce petit enfant nous suggère Dieu absolument, en cachant sous le voile de sa faiblesse l'éclat redoutable de sa majesté. Dieu s'est humanisé, il a pris une nature humaine complète, corps et âme, un corps en chair et en os, non l'apparence d'un fantôme; une âme intelligente et libre, comme chacune de nos âmes. Cet enfant est bien de notre race: il le prouve en naissant d'une femme, vierge il est vrai; il le prouvera en souffrant et en mourant pour nous faire comprendre ce qu'est Dieu et comme il nous aime. Principium, qui loquor vobis. Oui, ce petit enfant est né tout exprès pour nous raconter Dieu, et dans son babil, c'est Dieu qui se met à notre portée. En cet enfant plein de grâce et de vérité, c'est notre misérable nature humaine qui se hausse jusqu'à témoigner Dieu, d'un témoignage fidèle jusqu'à la présence réelle de ce qui est affirmé, au point que ce petit qui dort entre les bras de la Vierge Marie, c'est la Vérité divine elle-même.

Mais ce qui fait l'importance d'un témoin, c'est la dignité et l'autorité de sa personne : c'est proprement cela qui fait la vérité du témoignage, qui ajuste, dans l'esprit de celui qui écoute, ce qui est dit à ce qui objectivement existe. Accorderons-nous tant d'importance à ce témoignage? Tous les tribunaux du monde récusent l'autorité d'un enfant. Mais la personne de cet enfant-ci n'est pas, comme celle des autres enfants, enfouie dans l'obscure imprécision de l'inexpérience, elle est déjà ce qu'il y a de plus parfaitement formé au monde, ce qu'il y a de plus digne et de plus élevé : elle est d'une excellence infinie parce que divine et il y aurait blasphème à la récuser. Jésus est Dieu en personne. Pour donner du poids à son témoignage, quelqu'un donne sa parole que ce qu'il dit est vrai, et aux yeux des hommes d'honneur, cette parole l'engage tout entier. Pour corroborer son témoignage, Dieu nous a donné sa Parole, et il est impossible de concevoir à quel point il s'est engagé ainsi jusqu'aux plus extrêmes limites du don de lui-même, car cette parole elle-même est divine. La Parole de Dieu est le Fils même de Dieu et c'est ce Verbe éternel qui possède à la fois, dans l'absolue simplicité de sa personnalité, la nature divine et la nature humaine; il s'unit substantiellement ces deux natures, sans les amoindrir ni les confondre, mais à la perfection de chacune. enfant JésusLe noeud du mystère du Christ est dans cette unité foncière, malgré l'infinie diversité des natures. Cette unité vient tout entière de l'excellence du Moi divin qui peut s'approprier une nature créée et en gérer réellement toutes les fonctions. Au point que cet enfant qui rit et pleure comme tous les enfants des hommes, et qu'une toute jeune maman au regard indiciblement pur nourrit de son lait, c'est la parole de Dieu inscrite dans une chair humaine, Dieu se livrant et s'exprimant dans une confidence substantielle de lui-même. Nous n'avons besoin ni de Moïse, ni des tables de pierre de l'Ancienne Alliance : comment ne comprendrions-nous pas désormais le langage de Dieu?

Dans le christianisme il n'y a pas, d'un côté le Christ, né il y a deux mille ans à Bethléem, mort en croix à Jérusalem, ressuscité et monté aux cieux; et puis d'un autre côté les chrétiens qui vont à la messe le dimanche et qui paient le denier du culte. Non, le christianisme est tout entier en Jésus, absolu, achevé, complet dans ce petit enfant que la Vierge Marie nous présente. On ne devient et on n'est chrétien que dans la mesure où on s'incorpore, d'une manière mystique mais très réelle, à la vie unique et suffisante de Jésus. Pour une raison grave on peut être dispensé de l'assistance à la messe le dimanche ou de l'abstinence le vendredi, mais le Pape lui-même ne pourrait dispenser un chrétien de croire en Jésus, d'espérer en Jésus et d'unir son coeur au Coeur Roi et Centre de tous les autres. Si nous n'avons pas demandé à naître, du moins nous savons bien ce pour quoi nous sommes nés, ce pour quoi nous vivons et pourquoi nous mourrons. Que l'Enfant-Jésus nous délivre à jamais des pensées absurdes et du désespoir : lui qui a voulu naître et vivre et mourir pour rendre témoignage à la vérité divine qu'il incarne, il nous apprend que nous avons à rendre le même témoignage, et cela peut-être jusqu'au sang, car témoignage veut dire martyre. Notre vie et notre mort sont entre nos mains : ou bien nous pouvons les dissiper en pure perte, sans utilité ni but; et que nous servirait de gagner l'univers, si nous négligeons de connaître, d'aimer et de mériter Dieu en Jésus? La vie et la mort nous ont été données pour nous conformer à ce mystère central du christianisme, qui est la vie et la mort du Seigneur Jésus.

Une grande clarté a éclaté dans la nuit pour ceux qui ont le coeur droit. Vivons et mourons dans la clarté de ce témoignage, clarté même de Dieu resplendissant sur la face adorable de Jésus.2600176464_31c21400eb_m.jpg

 

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Connaissance de Jésus-Christ

Publié le par Christocentrix

La connaissance de Jésus-Christ est la condition première de la vie chrétienne...
Cette connaissance progresse avec le progrès de la vie chrétienne, jusqu'à la vue du Seigneur Jésus dans la gloire de son Père, qui est la joie éternelle du ciel.

Aujourd'hui, appliquons-nous à bien discerner les moyens que nous avons d'entrer et de progresser dans la connaissance du Christ Jésus.

Nos moyens de connaître vraiment le Christ se ramènent tous à des exercices de la vertu théologale de foi, dans la sainte liturgie et dans des actes privés ; mais la foi doit être servie par l'étude, la méditation et la prière, par l'exercice de toutes les vertus chrétiennes et des dons du Saint-Esprit. C'est ce que nous allons tâcher de bien comprendre.

II est d'importance toute première de reconnaître que la vraie connaissance de Jésus-Christ est le fait de la foi, de la vertu théologale de foi.

Connaître Jésus par la seule investigation humaine des souvenirs qu'a laissés sa vie terrestre et par la considération humaine de l'influence qu'Il a exercée et exerce, cela peut disposer à Le regarder avec une attention de plus en plus interrogative ; cela ne peut certes pas donner plus que ce qu'ont eu ses contemporains qui L'ont vu vivre et qui ont entendu directement sa parole ! Or, beaucoup de ceux-là ne sont pas arrivés à savoir vraiment qui Il était.

Présenter tout ce que peut avoir d'attirant pour des humains l'humanité du Christ, faisons-le. Mais nous ne pouvons pas penser que nous Le présenterons mieux qu'Il ne s'est Lui-même manifesté. Il faut autre chose qu'un regard seulement humain, que ce que Lui-même et son apôtre Paul appellent Le connaître selon la chair (Cf. Mt 16, 17 ; 2 Co 5, 16), pour pénétrer qui Il est, et quelle est son oeuvre.

Plusieurs fois, Jésus a distingué explicitement entre Le voir - d'un regard humain -, voir ainsi ses oeuvres, ses miracles, et croire en Lui ; et Il a fait constater que Le voir n'entraînait pas nécessairement croire en Lui. (Cf. Jn 6, 36, 40 ; 15, 24.)

Sans cesse ce qu'Il demande, ce à quoi Il attache la promesse de son action, de la vie éternelle et de la résurrection avec Lui, c'est que l'on croie en Lui.

Mais qu'est-ce que croire en Lui ? Il est nécessaire que nous fassions ici une étude de ce qu'est la foi chrétienne.

Tout le monde parle en effet aujourd'hui d'une crise de la foi chrétienne. Mais, ne nous y trompons pas, la crise va jusqu'à ce point : la notion même de « foi » s'est obscurcie chez les chrétiens. Même parmi ceux qui professent appartenir à l'Église, tous ne donnent plus au mot « foi » la même signification.

Certes, les grands textes récents du Magistère de l'Eglise ( tant catholique qu'orthodoxe) gardent sans changement la notion de la foi comme l'ont eue les siècles antérieurs. Voici cette notion de la foi explicitée : « Cette foi, qui est le commencement du salut de l'homme, l'Église universelle professe qu'elle est une vertu surnaturelle, par laquelle, Dieu nous attirant et nous aidant de sa grâce nous croyons que ce qu'Il a révélé est vrai, non parce que la vérité intrinsèque de ces choses serait perçue à la lumière naturelle de la raison, mais à cause de l'autorité de Dieu Lui-même qui révèle, et qui ne peut ni se tromper ni tromper. » ceci est conforme à la définition de la foi qui se lit dans l'Épître aux Hébreux (11,1): « La foi est en effet, au témoignage de l'Apôtre, la substance de ce que nous devons espérer, la certitude de réalités qu'on ne voit pas. »

La foi chrétienne est ainsi en essentiel rapport avec une révélation faite par Dieu de vérités inaccessibles à la raison naturelle.

De quelle sorte sont ces vérités, inaccessibles à notre raison, et que Dieu nous a révélées ? « Par la divine révélation, Dieu a voulu manifester et communiquer Lui-même et les éternels décrets de sa volonté concernant le salut des hommes, pour que soient participés les biens divins qui surpassent totalement l'intelligence de l'esprit humain. ». L'unité que la révélation divine tient de sa finalité est ici très fortement marquée. Or, la finalité de la Révélation, et son unité, voilà ce qui nous fait profondément comprendre ce qu'elle est, et ce qu'est la foi qui l'accueille. Réfléchissons-y donc.

Dieu a librement, gratuitement voulu que soient partagés par des créatures les biens divins qui surpassent infiniment l'intelligence humaine, comme d'ailleurs toute intelligence créée ou créable. Voilà la finalité, très proprement sur-naturelle, qui explique la Révélation, elle aussi surnaturelle.

Quelle plénitude de signification il faut reconnaître aux mots « les biens divins » dans la phrase que nous venons de lire et qui insiste sur la finalité de l'oeuvre divine. « Il a plu à Dieu de Se révéler et de faire connaitre le secret de sa volonté, en vertu duquel les hommes sont rendus participants de la nature divine »... « Par cette Révélation, Dieu s'adresse aux hommes et s'entretient avec eux pour les inviter et les admettre à entrer en société avec Lui»... Le Père éternel a décidé d'élever les hommes au partage de la vie divine »... « ce dessein de la charité de Dieu le Père », en nous disant « qu'Il nous a librement créés, et que de plus Il nous a appelés par grâce à partager avec Lui sa vie et sa gloire ».

Ainsi donc, nous donner en partage les biens divins, cela va jusqu'à nous élever, dans notre être, par la grâce, à une réelle assimilation à la nature même de Dieu ; ce qui nous permet de partager vraiment la vie qui est celle de Dieu.

« Dieu c'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu ». l'homme est appelé à vivre en Dieu, à partager Sa gloire, à être uni à Lui, à devenir par la grâce ce que Dieu est par nature. Il s'agit d'une union avec Dieu par les énergies divines, union mais non fusion ou confusion. Le Christ a pris notre nature pour nous faire communier à la Vie divine et nous rendre « participants de la nature divine » (2 Pierre 1,4), participation aux énergies et non à l'essence de Dieu.

La déification est le processus par lequel l'homme croît en Dieu de gloire en gloire. Les justes seront déifiés au Dernier Jour, mais le processus doit commencer dès maintenant en aimant Dieu, en observant ses commandements. Le chrétien est aidé en celà par sa vie dans l'Eglise et par les sacrements.

La déification est non seulement un libre don de l'Esprit Saint, mais demande la coopération de l'homme, c'est donc nécéssairement un processus dynamique impliquant des degrés de communion avec Dieu et une "religion" de l'expérience personnelle.....


Toutes les différences entre le véritable christianisme et ses déformations humaines ont là leur racine : Dieu a-t-Il voulu nous élever à partager sa propre vie, ou bien ses interventions par le Christ et par l'action de son Esprit ne font-elles que promouvoir la vie humaine, qu'on qualifiera de divine si elle est seulement plus humaine ? On peut encore aller plus profond en disant : la vie de Dieu, qu'est-ce que cela pour nous ? Admettons-nous que Dieu a en Lui-même une vie infinie tout à fait indépendante de la création, et qu'ayant très librement voulu créer, Il a appelé les créatures intelligentes à une élévation par grâce au-dessus de leur nature, élévation qui leur permet de communier à Sa vie divine infinie, éternelle ? Ou bien, limiterons-nous notre connaissance du Dieu vivant à la connaissance d'une action divine dans le monde, dans l'humanité, qui pourrait nous porter à travailler à une sur-humanité, mais toujours seulement dans un développement indéfini de la création ?

Si Dieu n'est connu de nous que dans l'expérience de notre existence humaine, de notre activité en ce monde, il n'est pas de révélation surnaturelle à proprement parler, mais une sorte de révélation immanente à la vie de l'humanité. La foi est une sorte d'intuition d'un sens de l'existence, ou simplement une option en laquelle s'engage notre personnalité. Jésus, considéré soit dans les souvenirs laissés par son existence terrestre, soit dans la représentation de Lui qui se serait formée après sa mort au sein de la première communauté de ses disciples, soit dans l'idée que soi-même on se fait de Lui, serait alors un exemple éminent d'engagement total, sans réserve, sans faille, au service du progrès humain. Et l'on pourrait ainsi suivre l'exemple du Christ en ayant, par l'évolution de la société et par l'option propre, une conception du progrès humain fort différente de celle qui était la sienne, mais en s'engageant à fond comme on suppose qu'Il s'est engagé, Lui, en un don total.

Mais si Dieu a en Lui-même une vie infiniment distincte du développement des créatures, vie proprement divine dans le partage de laquelle Il a voulu nous introduire, tout est autre.

Dieu, alors, a dû nous faire connaître sa vie par une révélation proprement dite. Cette révélation, l'Église nous dit qu'elle a eu deux objets, qui sont en intime connexion : ce que Dieu est en Lui-même et son très libre dessein de nous appeler au partage de sa vie.

Sur Dieu, la Révélation nous garantit d'abord ce que notre raison peut déjà découvrir de l'Être suprême, au spectacle de la création ; à savoir que Dieu est, et qu'Il est un mystère infiniment supérieur à ce que n'importe quelles créatures peuvent manifester de Lui. Mais, de ce mystère divin, la Révélation nous donne déjà quelque aperçu, tout à fait inaccessible aux forces naturelles d'une intelligence finie, afin précisément de nous offrir l'entrée à l'intérieur des profondeurs de Dieu.

Simultanément Dieu nous révèle son appel à entrer dans son intimité, et les voies qu'Il a choisies pour nous y introduire. La véritable foi est l'adhésion à cette révélation surnaturelle.

On entend dire bien trop souvent aujourd'hui que la vraie foi est un engagement de tout l'être, de toute la vie. Ce sont là des formules que l'imprécision rend inexactes et très dommageables.

Il est vrai que la foi nous fait connaître l'appel divin à ordonner toute notre vie pour la marche avec nos frères vers le ciel de Dieu. Elle est donc normalement la racine d'une vie qui est à vivre tout entière dans l'espérance et la charité.

Mais la foi, nous le disions il y a un instant, est en elle-même tout autre chose qu'un engagement dans une action, une option de la personne. Elle est adhésion à des vérités : Dieu est vivant au-dessus du monde et Il nous appelle au partage de sa vie. Adhérer à des vérités, c'est essentiellement un acte de l'intelligence, de cette faculté par laquelle nous tenons ce qui est comme étant vraiment.

La foi est essentiellement acte de l'intelligence qui tient des vérités. Mais les mystères, les secrets divins, que sont ces vérités présentées à notre foi, n'étant pas évidents en eux-mêmes à la lumière de notre raison, notre intelligence n'est pas contrainte par l'évidence, elle ne peut adhérer à ces mystères que parce qu'elle a reconnu qu'il était bien d'y donner son adhésion en raison du témoignage de Dieu. L'intelligence, dans l'acte de foi, est donc sous la motion de la volonté, faculté par laquelle nous choisissons ce qui est bien.

Cet acte complexe qu'est l'acte de foi à la révélation de Dieu suppose plusieurs conditions.

1° - Pour qu'accueillir ces affirmations qui dépassent notre raison ne soit cependant pas contre la raison, mais éminemment raisonnable, il doit y avoir des arguments solides rendant croyable que nous sommes en présence d'un témoignage venant de Dieu même, et donc que ce qui nous est présenté par l'Église comme messages d'envoyés de Dieu, et du Christ-Dieu Lui-même est bien infiniment autre chose qu'une splendide invention humaine. Car une invention des hommes, même en considérant que leurs puissances de vie humaine viennent de Dieu, devrait toujours être appréciée, contrôlée, à la seule lumière de la raison humaine. Nous devons au contraire avoir des arguments rendant croyable que nous nous trouvons devant une révélation surnaturelle venant de Dieu même, en présence de laquelle notre raison doit s'incliner avec reconnaissance. Ces arguments de crédibilité, ce sont « des faits divins et surtout des miracles et des prophéties, qui, parce qu'ils montrent clairement en eux la toute-puissance et la connaissance infinie, qui sont le propre de Dieu, sont des signes certains, et adaptés à l'intelligence de tous, que la révélation qu'ils accréditent est bien de Lui. ». Ainsi, tout ce que nous connaissons de Jésus pendant sa vie terrestre, et les miracles qu'Il répandit et la manière dont II réalisa les prophéties, puis surtout la manière dont Il mourut, et sa glorieuse résurrection, et la pérennité de foi et de sainteté dans son Église, malgré toutes les déficiences humaines, tout cela est argument de crédibilité, à la condition qu'on remarque bien ce qui se manifeste là d'infiniment supérieur à la nature, de divinement miraculeux.

2°- Parce que la Révélation nous appelle à une destinée qui répond certes aux plus profondes aspirations de notre nature, mais qui y répond suréminemment, d'une manière surnaturelle, que le coeur de l'homme n'oserait par lui-même désirer, l'accueil de cette Révélation suppose, même chez ceux qui n'ont pas encore la foi, une dilatation du coeur, une ouverture de la volonté à entendre seulement parler d'une telle destinée divine. Cette ouverture du coeur pour l'attention à la prédication surnaturelle et aux arguments de crédibilité est déjà l'effet d'une grâce de Dieu.

3° - Enfin, par la grâce de foi proprement dite, l'intelligence est divinement éclairée et la volonté divinement attirée de sorte que, dans la Révélation présentée par l'Église, l'âme entend avec une certitude surnaturelle, non une parole des hommes, mais la parole du Père qui nous veut dans sa propre lumière. Alors les arguments de crédibilité ne sont plus seulement satisfaisants pour la raison, ne lui permettent plus seulement de s'incliner sans se nier elle-même ; mais ils baignent dans la lumière du témoignage divin, qu'ils accompagnent comme des signes bien adaptés ; ainsi les miracles, les prophéties sont certainement reconnus comme manifestations du dessein divin d'accomplir le salut spirituel des hommes.

La grâce de foi fait adhérer à la Révélation tout entière parce que celle-ci est tout entière garantie par la même autorité de Dieu qui révèle.

Et lorsque cette grâce de foi au Père des cieux, qui se découvre pour nous appeler, a été ainsi donnée, elle n'est jamais retirée que pour une faute portant directement contre cette foi filiale. En vérité, on ne « perd » pas la foi comme malgré soi ; on peut seulement avoir le malheur de s'y refuser.

Mais, tant qu'on ne se refuse pas à la foi dont on a reçu la grâce, les fautes, même les plus graves, ou l'accumulation des fautes contre les obligations de la vie chrétienne ne font pas, de soi, perdre la grâce de croire que Dieu s'est révélé et nous appelle. On peut même pécher contre l'espérance, désespérer d'être relevé par la miséricorde de Dieu, et croire encore à la Révélation qu'Il a faite de Lui-même et des voies de salut. Sans doute, il y a grand danger, si l'on ne vit pas selon la foi, de finir par penser comme on vit et de se refuser ainsi à la foi. Mais qu'on y fasse attention - que, dans l'intention d'affirmer les devoirs des croyants, on ne bloque pas foi et vie chrétienne, au risque d'éteindre, chez ceux qui n'ont pas le courage de se conduire en chrétiens, la faible lumière de la foi qui peut demeurer au fond d'eux-mêmes ; celle-ci reste un signal les appelant au retour dans l'espérance et la charité !

Ayant rappelé ce qu'est exactement la vertu théologale de foi, nous comprenons mieux que l'exercice de cette foi à Dieu qui se révèle est le moyen propre de connaître qui est le Christ Jésus, Verbe Fils éternel du Père, envoyé en ce monde par l'Incarnation pour nous faire entrer dans le partage de la vie du Père.

Jésus l'a affirmé avec force: « Nul ne connaît le Fils - nul ne sait qui est le Fils - si ce n'est le Père. » (Mt 11, 27, Lc 10, 22.) De là résulte ce que Jésus nous a dit encore : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m'a envoyé ne l'attire. » (Jn 6, 44.) L'apôtre saint Paul dira de même : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur que dans le mouvement de l'Esprit-Saint. » (1 Co 12, 3.)


Il nous reste à savoir comment la foi doit s'exercer pour que progresse en nous la connaissance du Seigneur Jésus.

Puisque la foi est l'adhésion à la Révélation divine, elle s'exerce et progresse dans la contemplation aimante de cette Révélation.

Notons bien que, parce que la foi est ce que nous avons dit, c'est-à-dire l'adhésion aux vérités que Dieu nous a révélées pour nous attirer à son intimité, sa culture propre, c'est la contemplation pleine d'amour du vrai Dieu vivant. Foi théologale et contemplation chrétienne sont essentiellement liées.

La contemplation aimante de Dieu qui se révèle se nourrit de la Parole de Dieu, de la Parole qui est consignée dans les Livres saints et transmise par la Tradition apostolique, et de la Parole substantielle vivante qui est le Verbe éternel Lui-même, se présentant dans la chair assumée par Lui pour que, Le voyant, nous voyions dès ici-bas le Père. (Cf. Jn 12, 45 ; 14, 9.) ,

La culture de la connaissance du Christ par la foi se fait donc par le contact fréquent avec les Textes saints et les enseignements du Magistère de l'Eglise ; mais aussi, et plus encore, par le contact avec le Christ Lui-même dans les sacrements, très spécialement par la rencontre de sa vraie Chair et de son Sang dans le Très Saint Sacrement de l'Eucharistie. Ces deux sortes de contacts avec la Parole de Dieu, avec la Révélation de Dieu, se renforcent l'un l'autre.

Et nous ne devons pas oublier, certes, la rencontre du Christ que nous trouvons dans la fréquentation particulière de la Mère de Dieu ( Théotokos) et de tous ses saints, car tous ont vécu de Lui et en vivent actuellement dans la gloire, d'où ils agissent sur nous.

Pour ce qui est de la fréquentation des Textes saints, sachons bien toujours y chercher précisément la connaissance du Christ Seigneur et Sauveur. De l'Ancien Testament, Jésus nous a dit : « Les Écritures rendent témoignage de moi » (Jn 5, 39 ; Cf. Ac 10, 43.); et au soir de Pâques, lui-même conversant avec les disciples qui allaient vers Emmaüs - et par eux instruisant l'Église - nous apprit à comprendre tout ce que Moïse et les prophètes avaient dit de Lui.(Lc 24, 27, 32 ; Cf. ibid. v. 44-46.). Quant au Nouveau Testament, on peut lui appliquer en sa totalité ces mots de l'Évangile de saint Jean : « Ces choses sont écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christ Fils de Dieu, et pour que le croyant vous ayez la vie en son Nom. » (Jn 20, 31 ; Cf. 1, 3-4.)

La contemplation, dans la foi, du Christ, notre divin Sauveur, soit par l'audition de la Parole de Dieu soit par l'union à la sainte humanité du Verbe fait chair, doit s'accomplir et dans la participation à la sainte Liturgie et dans des actes privés.

Dans les deux cas, la fréquentation du Seigneur, qui accroît la connaissance que nous avons de Lui, doit être acte très personnel de chaque chrétien et acte accompli en union avec tout le Corps mystique du Christ. Mais, dans la célébration des offices liturgiques et surtout du Saint-Sacrifice, nous rencontrons plus directement le Christ alors qu'Il continue d'enseigner son Église, qu'Il prie avec elle, particulièrement de la prière des Psaumes, et qu'Il s'offre avec elle tout entière en sacrifice pour la sanctifier, la faire entrer là où Il est, en la gloire du Père. Dans les actes de piété privés, nous apprenons davantage la configuration propre de chacun de nous à Lui, comme il veut la réaliser pour constituer d'une magnifique variété l'unité de son Corps mystique.

Tous ces exercices de la contemplation; liturgique ou plus secrète, du Christ Jésus doivent être préparés. Ils doivent être préparés, selon les capacités de chacun, par une étude attentive de la doctrine, de la théologie, surtout quant à la Très Sainte Trinité, à l'Incarnation, à la Rédemption, au Salut ; - puis par l'étude directe de la Bible ; - par l'étude aussi des plus grands écrits des saints, ces intimes du Christ.

Mais sachons bien qu'il y a devoir strict de ne pas faire ces études - surtout celle de l'Écriture inspirée- comme des études profanes et par la curiosité naturelle de savoir. Le résultat serait à coup sûr l'aveuglement, à moins d'une grâce exceptionnelle de miséricorde. Soyons logiques : nous savons que nous sommes en présence d'une révélation divine qui dépasse infiniment notre raison ; c'est seulement à qui cherche le Père avec humble respect de son mystère, que le Fils Le révèle en se révélant Lui-même et en donnant l'Esprit-Saint.

Toutes les études de la Révélation doivent être de religieuses méditations ; elles doivent être accompagnées d'humbles et instantes prières pour que Dieu nous montre son salut -(Cf. Ps 84, 8); elles doivent baigner dans la prière et devenir ainsi de divines conversations.

La prière pour la connaissance du Christ Sauveur sera une prière de l'esprit, du coeur, des lèvres et du corps, vraiment une prière de tout notre être, qui avec le secours des lumières et des grâces déjà reçues s'efforce de se conformer, se laisser configurer chaque jour davantage au Christ ; cela par la pratique de toutes les vertus chrétiennes, surtout les vertus les plus proprement chrétiennes, des vertus évangéliques d'humilité, de pauvreté, de douceur, de charité miséricordieuse envers tous.

Si nous vivons toujours plus de la divine charité du Christ, nous sentirons bien que c'est Lui qui nous forme par son Esprit-Saint, et nous pourrons dire avec saint Paul : « Je vis, mais ce n'est pas moi, c'est le Christ qui vit en moi. »(Ga 2, 20.) Nous Le connaîtrons donc, avant de Le voir face à face en sa gloire, déjà ici-bas par une expérience d'amour qui est l'exercice des dons de l'Esprit-Saint, des dons de l'Esprit de la charité divine. Une telle expérience nous aide à discerner en toute leur pureté et leur divine profondeur les vérités de la foi ; c'est le don d'intelligence. Elle nous aide à regarder avec le Christ la misère de ce monde à sauver ; c'est le don de science. Elle nous aide à goûter toute la plénitude du divin dessein de salut par le partage de la vie du Père avec le Fils éternel ; c'est le don de sagesse. Cette même expérience de la charité du Christ nous fait connaître intimement la sainte humanité de Jésus en nous conformant à elle par les dons de conseil, de piété filiale, de force jusque devant la mort et le martyre si Dieu le veut, de filial et très intime respect de la majesté de Dieu.

 

 

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