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Cana en Galilée

Publié le par Christocentrix

«Le temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche. Repentez-vous- convertissez-vous et croyez à la Bonne Nouvelle» (Mc., I, 15).

C'est par ces mots que Jésus, comme il se rendait en Galilée venant du désert montagneux de Judée où le démon l'avait tenté, commençait sa prédication; trois jours avant sa mort, à Jérusalem il l'achevait ainsi : «Le royaume de Dieu est semblable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs pour appeler ceux qui avaient été invités aux noces, mais ils ne voulurent pas venir» (Mt., 22, 2-3). Jésus se souvint-il en ces derniers jours de ce premier jour où il vint apporter aux hommes la Bonne Nouvelle du royaume de Dieu. Si l'essentiel, dans toute oeuvre, est le commencement et la fin, à en juger par un tel com-mencement et une telle fin, l'essentiel dans l'oeuvre du Seigneur, c'est le royaume de Dieu, le festin nuptial où la Terre-Mère est l'épouse et le Fils de l'Homme est l'époux. Si chez les synoptiques, le festin nuptial s'exprime par la parole, dans le IVè Evangile il s'exprime par l'action, le «miracle-signe».

Béthabara-Béthanie, première manifestation de sa gloire et aussitôt après, la seconde - Cana en Galilée; après le baptême d'eau, le changement de l'eau en vin. Ceci est lié à cela non seulement extérieurement, par le temps, mais encore intérieurement, par le sens; ceci s'oppose à cela : le jeûne au festin, la douleur à la joie, l'eau au vin, la loi à la liberté. Jésus lui-même s'oppose à Jean-Baptiste : « Les lois et les prophètes ont duré jusqu'à Jean; depuis lors le royaume de Dieu est annoncé (Lc., 16, 16).
A qui donc comparerai-je cette génération? Elle ressemble à des enfants assis dans les places publiques qui crient à leurs compagnons et qui disent : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé; nous vous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés. En effet, jean est venu ne mangeant ni ne buvant et l'on dit : il a un démon. Le Fils de l'Homme est venu mangeant et buvant et l'on dit : Voilà un glouton et un ivrogne.»(Mt., II, 16-19).

Il ne faut pas adoucir la grossièreté blasphématoire des deux derniers mots. Certes, le Seigneur sait ce qu'il fait lorsqu'il les évoque, avec sans doute quel sourire triste et indulgent pour la bêtise humaine! « Il eût mieux valu que ce miracle d'ivrogne n'ait jamais figuré dans l'Évangile », se disent, en pensant à Cana, les gens que l'on appelle moraux, sobres, «secs» de vin, mais non de ce sang qu'hier ils versèrent à la guerre comme de l'eau, et qu'ils verseront encore demain. Parmi ceux qui aujourd'hui se disent chrétiens beaucoup, s'ils étaient plus sincères avec eux-mêmes et s'ils lisaient l'Évangile avec des yeux moins aveuglés par l'habitude, penseraient de même. Et il faut bien l'avouer : le récit de ce « miracle d'ivrogne » semble fait exprès pour que les gens «sobres» pensent ainsi.

Dans la salle du festin il y a des vases destinés «aux purifications des juifs », au lavage des mains et des pieds avant le repas. Six énormes récipients de pierre, contenant chacun trois mesures (Jn., 2, 6). La mesure de liquide, metret, chez les Grecs, bath, chez les juifs, est d'environ 40 litres : chaque vase contenant deux ou trois mesures, soit 80 à 120 litres, les six vases contiennent 500 à 700 litres. Les serviteurs les remplissent d'eau « jusqu'au bord » (Jn., 2, 7) : le narrateur rappelle ce détail, heureux sans doute de renforcer l'impression de plénitude et de générosité du don.
Les festins de noce duraient, selon l'usage juif de l'époque, au moins trois et parfois jusqu'à huit jours. A en juger d'après l'énorme quantité d'eau contenue dans les six vases et suffisante pour les ablutions d'une multitude d'hôtes, la maison était grande et riche; la provision de vin devait être également abondante. Elle fut pourtant épuisée entièrement et si brusquement qu'il n'y eut pas de vin pour les nouveaux hôtes venus avec Jésus (et il était probablement impossible d'en acheter dans un petit bourg, presque un village). C'est donc qu'on avait beaucoup bu pendant les jours précédents.

Tout homme donne d'abord le bon (fort) vin, et ensuite le moins bon (le moins fort), après qu'on a bu abondamment. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant (Jn., 2, 10), dit en plaisantant, avec cette gaieté excessive qui sent l'ivresse, l'architriklin, le chef des serviteurs (ils sont si nombreux qu'il faut un chef : encore un signe de richesse). Par conséquent, le jour où Jésus vient aux noces, les hôtes ont déjà beaucoup bu; et voici six nouveaux vases, six tonneaux pleins jusqu'au bord, pour que le festin ne s'arrête pas. Ce « miracle d'ivrogne », ne sera jamais compris par les hommes «sobres», mais peut-être le sera-t-il par des saints enivrés du vin du Seigneur, tels que saint François d'Assise ou Séraphin de Sarov.
Dieu donne l'Esprit sans mesure (Jn.3,-34). C'est de sa plénitude que nous avons tous reçu grâce sur grâce (Jn., I, 16), joie sur joie, générosité sur générosité, ou, comme auraient dit ceux qui s'enivrèrent aux noces de Cana, « mesure sur mesure ». Oui, il faut s'être enivré soi-même pour comprendre ce miracle d'ivrogne.

Souvenons-nous des prosélytes hellènes qui vinrent voir Jésus six jours avant le Golgotha et entendirent de sa bouche ces paroles sur le mystère le plus sacré des Mystères d'Eleusis : "Si le grain de froment ne meurt après être tombé dans la terre, il demeure seul; Mais s'il meurt, il porte beaucoup de fruits" (Jn., 12, 24).

Souvenons-nous que la langue populaire grecque « commune, Koiné», dans laquelle est écrit l'Évangile, est aussi la langue des mystères qui « unissent le genre humain » selon le mot de Prétextat , la langue de deux unificateurs, du dieu Dionysos et d'Alexandre le Grand; souvenons-nous que Paul, l'apôtre des gentils, et après lui, toute l'Église jusqu'à nos jours se sert pour désigner les choses les plus sacrées du même mot que l'on employait dans le sanctuaire d'Éleusis : mysteria. Souvenons-nous de tout cela, et nous comprendrons peut-être pourquoi dans le plus « commun » koiné, et le plus universel des quatre Évangiles, les noces de Cana, première cène du Seigneur, avec le changement de l'eau en vin, de même que la dernière avec l'Eucharistie, le changement du vin en sang, sont les deux « miracles-signes » les plus universels, dans lesquels Jésus, unissant le genre humain, réellement « manifesta sa gloire ».

Confondre le Christ avec Dionysos, c'est blasphémer grossièrement et faire preuve d'une lourde ignorance. Mais si, selon le mot profond de saint Augustin, «la chose même qu'on appelle maintenant religion chrétienne n'a jamais cessé d'exister depuis l'origine du genre humain jusqu'à ce que le Christ lui-même soit venu en la chair», c'est peut-être dans les mystères de Dionysos que l'humanité préchrétienne atteignit le point culminant et le plus proche du Christ. En ce sens, tout le paganisme est une éternelle Cana en Galilée, un festin lugubrement gai; les convives ont beau boire, ils ne parviennent pas à s'énivrer, soit que le vin manque, soit qu'il se change en eau. « Ils n'ont pas de vin » (Jn., 2, 3), dit au Seigneur la Terre-Mère miséricordieuse, de même que le dira la Vierge Marie, la mère de Jésus. Ils n'ont pas de vin et ils n'en auront pas, tant que le Seigneur ne sera pas venu.
Bien des siècles avant Cana en Galilée les hommes ont déjà soif du vrai miracle qui change l'eau en vin, et les faux miracles ne les désaltèrent plus. Dans le choeur des Bacchantes d'Euripide Bacchus crie « Evohe! » et la terre fait couler dans les sources du vin au lieu d'eau. (Une ménade frappe le rocher de son thyrse, l'eau en jaillit; une autre jette sa férule contre terre, le vin en ruisselle). Mais Euripide croit-il lui-même à ce miracle de Bacchus, comme Pline le Naturaliste croyait au prodige de l'île Andros où l'eau de la source qui coulait dans le temple de Dionysos se changeait en vin, aux nones de janvier, c'est-à-dire, selon le calendrier chrétien, le jour même où l'église primitive évoquait, en même temps que l'Épiphanie, le miracle de Cana en Galilée ?

A sa première cène publique, à Cana en Galilée, le Seigneur change l'eau en vin, et à sa dernière cène, secrète, il changera le vin en sang.
"Je suis le vrai cep et mon Père est le vigneron. je vous ai dit ces choses afin que...votre joie soit parfaite " (Jn., 15, I, II).
Quelle est cette joie et pourquoi les deux portes de l'Evangile, à l'entrée et à la sortie, sont-elles tapissées d'une même vigne, aux grappes également rougissantes -- jamais cela ne sera compris par ceux qui sont humainement sobres, par ceux qui ignorent quelque chose d'essentiel sur eux, sur le monde et sur Dieu : seuls le comprendront ceux qui sont divinement enivrés, parce qu'ils savent, ou sauront un jour, que la faible et grossière ivresse par le vin terrestre qui n'étanche pas la soif, n'est que l'image, le signe d'une autre ivresse par un autre vin qui, lui, étanche toute soif.
"Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruits; car, hors de moi, vous ne pouvez rien faire " (Jn., 15, 5).
Ils savent, ou sauront un jour, que l'homme doit « sortir de lui-même » pour entrer en Dieu; qu'il doit « perdre », « faire périr » son âme pour la « trouver », la « sauver ». C'est en ce point suprême que l'ombre touche au corps, Dionysos au Christ. Il est sorti de lui-même, (Mc., 3, 21), diront de Jésus, du seul qui soit divinement ivre, les gens sobres, usant du même mot que pour les initiés des mystères de Dionysos.
Elles étaient saisies de crainte et hors d'elles-mêmes (Mc.,16, 8), dira Marc-Pierre en parlant des femmes «qui s'étaient rendues de grand matin, comme le soleil venait de se lever » au tombeau du Seigneur ressuscité (Mc., 16, 2). Sans cette « exaltation », cette « sortie de soi », cette extase, elles n'auraient pas su, n'auraient pas vu que le Christ était ressuscité.

« Baise la terre et aime insatiablement...recherche cette extase et cette exaltation...et n'en rougis pas; chéris la, car c'est un grand don de Dieu...» dit le starets Zosime à Aliocha Karamazov, et dans sa vision merveilleuse auprès du cercueil du vieillard, Aliocha se rappelera ces paroles : « Cana en Galilée...Le premier, le gentil miracle ! C'est la joie humaine et non la douleur que le Christ a visitée. En accomplisssant son premier miracle, c'est la joie humaine qu'il a aidée...»
 

« Cela fut-il ou non? »
Poser cette question à Aliocha et, après l'avoir entendu répondre : « oui, cela fut. Quelqu'un a visité mon âme », décider néanmoins: « c'était une hallucination», quel laquais  Smerdiakov il faut être pour agir ainsi, si savant, si érudit soit-on, et armé de la « Critique de la Raison pure » ! Mais ne faut-il pas être un laquais cent fois pire pour demander à l'Évangéliste Jean : « cela fut-il ou non? ». « Tout ce qui est écrit là est un mensonge», une « pure invention » - celui qui en décida ainsi et en reste là, celui-là connaît très mal l'histoire, et ignore tout de l'âme humaine. Comment ces critiques ne comprennent-ils pas que pour « inventer » une telle chose il faudrait être non pas l'évangéliste Jean -- peu importe qu'il s'agisse du « disciple que Jésus aimait » ou du Presbytre Jean- mais un mélange de sceptique raffiné du IIème siècle et de cynique grossier du XXème, c'est-à-dire une chimère entre toutes fabuleuse?
Non, les noces de Cana, ne sont pas une « invention ». Quelque chose s'y est passé réellement qui a donné naissance au récit évangélique. Mais quoi précisément? Il va de soi que nous ne le saurons jamais avec exactitude. Ce qui rend surtout difficiles les recherches, c'est le trait commun à tous les témoignages historiques du IVème Évangile. Maître à jamais inégalé de ce que les peintres appellent le « clair obscur», chiaroscuro, Jean mêle la lumière la plus éclatante à l'ombre la plus profonde en des chatoiements si insaisissables à l'oeil que plus nous les regardons moins nous savons si ce que nous voyons est réel ou fantastique.

 

Marie-Madeleine se rendit au tombeau de grand matin comme il faisait encore obscur (Jn., 20, 1). Dans tout le IVème Evangile nous retrouvons cette obscurité du grand matin. Il y a quelque chose de semblable dans la peinture de Vinci. Peut-être dans la vivante Mona Lisa n'aurions-nous pas reconnu celle du portrait, ce qui pourtant ne veut pas dire qu'il n'y en ait pas eu de vivante; de même de ce que nous ne reconnaissons pas l'historique Cana en Galilée dans celle de l'Évangile, il ne s'ensuit nullement qu'elle n'ait pas existé.
Jean confond, ou unit à dessein, deux ordres : l'Histoire et le Mystère, de sorte que tout son témoignage est une demi-histoire, un demi-mystère; il confond, ou unit à dessein, la réalité avec le songe prophétique, avec ce qu'il appelle le « signe », et que nous appelons le «symbole», « la similitude », de sorte que chez lui tout est demi-réalité, demi-songe. Il ne faut pas l'oublier pour pouvoir comprendre ce qui s'est passé à Cana en Galilée.

C'est à des traits introuvables, inimaginables pour nous, tels que ceux-ci : « Ils n'ont plus de vin » dit la Mère, et le Fils répond : «Femme qu'y a t-il entre toi et moi.» (Jn., 2, 34) qu'on saisit le mieux la solidité historique du corps caché dans le témoignage de Jean. On aura beau vouloir en adoucir la rudesse tranchante, on n'y arrivera pas. Il faut accepter cette parole telle qu'elle est : écouter cette « fausse note », pareille au bruit crissant du fer sur du verre, non pas avec une oreille qu'a rendue sourde l'habitude bimillénaire, mais comme si nous l'entendions pour la première et non la millième fois; il faut nous sentir « saisis jusqu'au bout de stupeur et d'effroi » : alors comprendrons nous peut-être que pour atteindre à une harmonie supérieure, la musique divine, l'Evangile, a comme notre musique humaine besoin de dissonances.
Venant d'entendre à Béthanie la voix de sa Mère Céleste, de l'Esprit : «Tu es mon Fils bien-aimé, je t'ai engendré aujourd'hui» , Jésus n'aurait pas pu dire à sa mère terrestre : «Mère», pas plus qu'il n'aurait pu appeler : « Père » son père terrestre; il ne pouvait nommer ainsi que sa Mère Céleste et son Père Céleste.
Et c'est pour cela aussi que dans la parole d'amour la plus tendre qui ait jamais été dite sur terre, lorsque, pendu sur la croix, le Fils montrera des yeux à sa mère son disciple préféré, son frère d'élection - il ne l'appellera pas « mère ». Femme! Voilà ton fils (Jn., 19, 26).
Aurait-il pu l'appeler ainsi s'il ne savait pas que le secret le plus sacré de son coeur - l'amour dans lequel il les unissait toutes les deux, la terrestre et la Céleste, lui avait été révélé à elle aussi?
Voilà dans quelle profondeur du coeur du Seigneur nous plongeons notre regard à travers le « clair-obscur » de Jean comme à travers la limpidité sombre des eaux nous le plongeons dans leur profondeur insondable; voilà pour quelle harmonie divine il faut cette dissonance humaine.

"Jean buvait en secret au sein du Seigneur."  (Ex illo pectore in secreto bibebat) dira saint Augustin. Seul « celui qui était couché sur son coeur » pouvait y boire comme les abeilles boivent le miel des fleurs. « Femme », au lieu de « mère », c'est dans le langage humain de l'absinthe amère, et dans le langage des anges le miel le plus doux du coeur du Seigneur.
De bon matin, alors qu'il fait encore sombre, et que le sommeil est particulièrement fort et doux, la mère réveille son Fils endormi, parce qu'elle sait que son heure est venue, que le Soleil du royaume de Dieu se lève, que le festin de noces est prêt, mais le dormeur ne veut pas s'éveiller, la supplie de ne pas l'éveiller : « Femme! qu'y a-t-il entre toi et moi? » Pourtant lorsqu'il dit « Mon heure n'est pas encore venue », il sait qu'elle est déjà venue.
« Père! délivre-moi de cette heure » (Jn., 12, 27), dira-t-il aussi parlant à son Père Céleste, à la veille du dernier jour, comme il parle à cette veille du premier jour, à sa mère terrestre.
S'il parle de son heure à sa mère terrestre, c'est sans doute que celle-ci aussi sait ce qu'est cette heure pour lui. On s'en aperçoit rien qu'à entendre Marie ordonner aux serviteurs: «Faites tout ce qu'il vous dira» (Jn., 2, 5).
La mère sait-elle que non seulement l'eau se changera en vin, mais encore le vin en sang? Et si elle le sait, est-ce pour cela qu'elle réveille le dormeur, qu'elle le presse, comme si elle le poussait à cela de ses propres mains?
On croit voir ces deux visages rapprochés si semblables l'un à l'autre, celui du Fils et celui de la Mère; on croit entendre leur colloque mystérieux, presque muet, rien qu'en regards rapidement échangés. Et de nouveau, c'est le clair-obscur des profondeurs insondables, la discordance terrestre de l'accord céleste, la dissonance humaine de l'harmonie divine; l'absinthe humaine - le miel angélique.
Si nous connaissions mieux l'Inconnu, si nous aimions mieux l'Inaimé, peut-être comprendrions-nous qu'il importe peu que celui que nous appelons l'évangéliste Jean ait été ou non à Cana en Galilée; il a tout vu comme de ses yeux, tout entendu comme de ses oreilles; il était couché sur le coeur du Seigneur et «buvait en secret à son sein».

Le premier canevas historique du témoignage de Jean sur les noces de Cana est probablement un naïf récit populaire, ou, n'ayons pas peur des mots, une « légende » de ces prosélytes hellènes, fort nombreux dans la Galilée « païenne », qui avaient été initiés aux mystères dionysiaques. Ils se rappelaient encore le miracle, auquel ils avaient cessé de croire, et qui n'étanchait plus leur soif, du changement de l'eau en vin, en sang de cep (Dionysos est le Cep), et ils venaient de s'adresser à Jésus. Il est très probable que dans cette légende aussi nous pourrions saisir le corps solide de l'Histoire.

Cana en Galilée - on l'appelait ainsi pour la distinguer des localités du même nom, situées en dehors de la Galilée, et cette précision géographique est un indice de plus qu'il ne s'agit pas là d'une «pure invention», - Cana en Galilée, probablement le village actuel de Kephar Kenna, à cinq kilomètres au nord-est de Nazareth sur le chemin de Capharnaüm, voilà le lieu de l'action, et cela se passe le premier jour du ministère du Seigneur ou à la veille de ce jour. Il n'y a aucune raison pour douter de l'exactitude historique de ces deux témoignages. Allant de Nazareth à Capharnaüm, Jésus pouvait réellement passer par Cana et être invité aux noces avec sa mère et les disciples qui avaient quitté Jean-Baptiste pour le suivre. Ceci est confirmé par un autre témoignage du IVème Évangile: Après cela, il descendit à Capharnaüm avec sa mère et ses disciples (Jn., 2, 12).

Mais ce qu'il y a de plus précieux pour nous dans le noyau vraisemblablement authentique du récit, ce n'est pas son côté extérieur, mais son côté intérieur. C'est la joie terrestre, simple, accessible aux simples gens, aussi physiquement enivrante que le vin de leurs vignes, du premier jour du Seigneur. Ce sont «les doux hommes de la terre», les Amaharéens, les purs de coeur, les pauvres d'esprit qui les premiers ont vu quelque chose dans le visage de rabbi Jeschoua, ont compris en lui quelque chose, sinon par l'intelligence, tout au moins par le coeur, qui les fait se réjouir si fort qu'ils « sortent d'eux-mêmes», et qui leur fait comprendre - voir le miracle de l'Extase qui change l'eau en vin.

Pour eux c'est un miracle, mais pour nous?
Les dix versets évangéliques sur Cana en Galilée sont autant d'énigmes, de « clairs-obscurs». Jean connaît trop bien les Synoptiques (aucun critique n'en doute) pour avoir oublié la Tentation. « Changer la pierre en pain », et « changer l'eau en vin », ce sont là miracles identiques; si le Seigneur a repoussé le premier comme une tentation du diable, pouvait-il accepter l'autre comme la volonté de son Père?
Pour échapper à cette contradiction il faudrait supposer que les deux miracles se déroulent dans deux ordres différents : celui des pierres-pains dans l'Histoire, celui de l'eau-vin dans le Mystère. Pour l'Évangéliste lui-même Cana n'est pas un miracle, theras, mais un «signe», sêméïon, et il en est de même d'ailleurs pour tous les « miracles » du Seigneur. C'est là peut-être que se trouve la clé de tout.
Entre le «miracle» proprement dit, et le « miracle-signe », il y a une différence essentielle. Le premier ne s'accomplit qu'en dehors de l'homme, le second, en dehors et en dedans. Le miracle est la violation des lois de la nature; le signe peut ne pas l'être. Tout phénomène qui laisse transparaître ce qui est derrière lui devient un « miracle-signe ».
Le point que l'expérience intérieure affine et rend translucide dans l'épaisseur de l'expérience extérieure est comme une fente que le prisonnier a creusée dans la muraille; un signe-appel adressé de l'autre monde, un éclair jaillissant dans la nuit, voilà ce qu'est un « miracle-signe ». Tout phénomène naturel qui tombe sous la lumière de cet éclair peut devenir un tel « miracle ».
Expliquer le miracle par le rationalismus vulgaris, c'est réjouir les vieux démons stupides, chagriner les sages enfants, les anges. Un miracle, c'est comme un coeur vivant : l'expliquer, c'est le mettre à nu, le tuer.
Il est facile de conjecturer « qu'ils n'ont plus de vin » veut dire : « Le vin va manquer ». Il n'est pas encore complètement épuisé, il en reste peut-être un peu dans quelques-unes des six énormes jarres ou dans d'autres vases. On peut aussi facilement conjecturer que « remplissez les vases d'eau » peut vouloir dire : « Ajoutez de l'eau », et que les invités qui n'étaient pas seulement ivres de vin ont bu ce vin mouillé comme s'il était pur. Mais toutes ces suppositions du rationalisme vulgaire passent à côté du «miracle-signe» évangélique.

Est-ce dans des vases morts que l'eau se change en vin, ou dans des coeurs vivants? Seuls peuvent le demander des êtres aussi malheureux, aussi sobres que nous, et non pas ceux qu'enivra le vin du Seigneur.
«Le même qui a changé l'eau en vin dans les vases de Cana en Galilée le change dans les vignes; mais nous ne nous étonnons pas de ce miracle, parce que nous y sommes habitués », enseigne saint Augustin, donnant du miracle une explication qui ne vient certes plus du simple rationalisme.
Le coeur du monde, le coeur du Seigneur, change partout et toujours l'eau en vin et le vin en sang. La force qui change la mort en vie et dont nous appelons «Évolution » le faible reflet, voilà le mystère éternel du Fils dans le Père, du Logos dans le Cosmos. C'est ce mystère qui fut révélé aux hommes à Cana en Galilée, au premier jour du Seigneur et qui leur sera peut-être révélé à nouveau le dernier jour : Je vous le déclare : désormais je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu soit venu (Lc.,22, 18).

Les hommes se grisent même de petites joies, comment pouvaient-ils ne pas être enivrés par la joie la plus grande qui ait jamais été sur terre - par la Bonne Nouvelle annonçant l'avènement du royaume de Dieu? Si secs, si sobres que nous soyons, si le Seigneur en personne prenait place à notre Cène, peut-être notre eau se changerait-elle aussi en vin et ne songerions-nous plus à demander si ce miracle-signe s'est accompli dans des vases morts ou dans des coeurs vivants.

Quelques-uns d'entre nous se rappellent encore avec quel effroi joyeux ils sentaient dans leur enfance, en s'approchant de la coupe du Saint-Sacrement, que ce pain était réellement son corps, ce vin réellement son sang. Celui qui, enfant, a éprouvé cela l'éprouvera encore à l'heure de sa mort; alors il entendra peut-être au-dessus de lui la douce voix : -- Vois-tu notre Soleil?... Il se réjouit avec nous, il change l'eau en vin, pour ne pas interrompre la joie des invités et cela pour les siècles des siècles.
Il l'entendra, s'éveillera du sommeil de mort et il verra à Cana en Galilée le premier jour du Seigneur.

                                                                                       
                                                                                 Dimitri Merejkovsky 

       

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