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Abel Bonnard, Dieu et la religion

Publié le par Christocentrix

 

"Religion nécessaire : d'abord l'homme ne peut monter que vers quelque chose de plus haut que soi; et ensuite l'homme appartient à une patrie mais ne peut s'y abîmer, l'homme appartient à l'humanité mais il s'en dégage. C'est le sublime du christianisme que d'accomplir la personne humaine au-dessus de toutes choses où elle s'est employée. L'homme ne peut s'accomplir qu'en Dieu.

Nous sommes les fils d'une patrie, les hommes d'un siècle, les habitants d'une planète; mais nous sommes quelque chose de supérieur à tout cela. Prompts à rendre à ces choses ce que nous leur devons, nous leur échappons sans le faire exprès par notre seule croissance. Ceci c'est la religion.

Il est impossible d'étudier si peu que ce soit l'Évangile et même la religion catholique sans être frappé de la profondeur des conceptions sur l'homme qui se trouvent dans celui-là et que celle-ci a fidèlement conservées. La récompense des ouvriers de la onzième heure, la préférence donnée aux pécheurs, l'élection libre que Dieu se réserve de faire de ses créatures, l'idée que nos fautes ne sont jamais telles non plus que nous ne puissions en revenir, qu'enfin le vrai sentiment de la valeur de ce que nous faisons nous échappe, tout cela porte la marque de l'esprit le plus aristocratique, le plus profond. On ne décourage pas, bien plus on encourage les modestes vertus et on les assure qu'elles peuvent atteindre, en avançant pas à pas, les buts les plus élevés. Mais on ne leur immole point ce qui les dépasse : on ne leur reconnaît point de droits exclusifs."

 

"Ceux qui n'ont pas voulu d'un Dieu au-dessus d'eux s'en font un autre aussi bas qu'eux-mêmes."

"On ne remplace pas Dieu par quelques majuscules."

         

             (extrait de:  Abel Bonnard,  "Ce monde et moi", Dismas, 1991) 

 

                                                                       ***

                          

                         Abel Bonnard visite Sainte-Sophie de Constantinople...

 

"Aujourd'hui j'ai vu Sainte-Sophie. A peine entré dans le monument, je n'ai plus eu à y faire un pas. Je lui appartenais tout entier. Les autres édifices, quand ils sont d'une aussi vaste étendue, demandent que le visiteur les parcoure, afin de s'emparer successivement de toutes leurs perspectives. Ici l'on est aussitôt sous la domination de l'immense coupole; elle rend tout l'édifice unanime. Quand un monument arrive à cette beauté souveraine, il n'est plus au pouvoir de personne de lui arracher son âme. On a pu faire du Parthénon une église, puis une mosquée, il n'a jamais daigné le savoir. A Sainte-Sophie, l'Islam n'est rien. Il a eu beau pendre à ses parois d'énormes inscriptions, elle témoigne à jamais pour cette somptueuse civilisation byzantine où l'art ne se sépare pas du faste; les chapiteaux sont plus brodés encore que sculptés, les tribunes se creusent comme des grottes enchantées, l'oeil cherche encore les mosaïques sous le badigeon qui les a couvertes. Sainte-Sophie reste à jamais la grande Église, celle qui mettait en présence l'Empereur et Dieu, l'Autocrator et le Pantocrator, et où la hiérarchie des fonctionnaires était si exactement continuée par celle des Dominations et des Trônes qu'on ne devait pas voir exactement où elles s'attachaient l'une à l'autre.

A l'exception de cet édifice, presque tout ce qui représentait Byzance a péri. On la retrouve encore dans une magnifique citerne, dans quelques églises que l'Islam, au lieu de les détruire, s'est contenté d'envahir, et dans les remparts. Il est une de ces églises qui est restée dans mon souvenir. C'est la Kharié-Djami. Elle dépendait d'un couvent et date du temps des Comnène, mais presque toutes les mosaïques dont elle est décorée sont moins anciennes et ne remontent qu'au XIVè siècle. On la trouve tout près des murailles, au bout d'un de ces quartiers qui traînent et se défont dans la solitude. Il était midi quand j'y arrivai. Le vieux muezzin, penché sur le balcon du minaret, distribuait d'une voix cassée son appel aux quatre horizons. Après quoi il redescendit dans la mosquée, où quelques fidèles faisaient leur prière, avec les prosternations prescrites. Cependant, les mosaïques des deux narthex me racontaient l'histoire du Christ et celle de la Vierge. Il y a dans ces scènes un effort de vie qu'on doit remarquer, mais qui ne convient pas à cet art qui est celui des immobilités somptueuses. Quand la mosaïque se rapproche du réel, elle complique les draperies pour leur donner plus de mouvement, casse les gestes pour les animer et cesse de se justifier. J'aime surtout, dans celles de la Kharié-Djami, le sourire général de leur couleur, les unes étant d'un bleu d'outremer et les autres presque roses. Ce qui me plaisait davantage encore, c'était de voir, en même temps, le vieil hodja, dans sa robe d'un vert passé, assis sur l'escalier drapé de rouge de la chaire et prêchant les dévots qui paraissaient l'écouter. Rien n'est plus doux que la rencontre et le voisinage des religions, quand elles déposent leur inimitié. Les cérémonies se reconnaissent, les rites s'enlacent l'un à l'autre. Ce qu'elles gardent encore de différent n'est bon qu'à frapper les esprits superficiels. Au contraire c'est leur parenté et leur unité qu'il faut retenir : elles témoignent que l'humanité est religieuse...."

 

(extrait de : Abel Bonnard, Constantinople, 1923, Le Bouquet du Monde.)

 

                                                                   ***

 

                                      Abel Bonnard visite Saint-Pierre de Rome....

Samedi Saint.

...."Ce matin, il fait un temps glorieux. C'est le Samedi Saint. Rien n'est beau comme la façon dont le front de Rome entre dans l'azur. Un palais prête le bas de sa façade à la vie populaire. Une marchande de fleurs y appuie son éventaire où des jonquilles et des narcisses sont, les uns après les autres, comme le jaune et le blanc de l'oeuf. J'arrive à Saint-Pierre. Dehors, sous Ie portique de l'église, est placé un bassin de cuivre rouge où se dresse un faisceau de branches séches. C'est là qu'on va rallumer le feu. Des chanoines en camail sont assis sur des bancs, tandis qu'un évêque debout, entre deux acolytes, récite des phrases latines. Soudain la flamme indomptable jaillit, elle monte avec un ronflement de colère, comme si elle voulait défendre son propre éclat contre cette immense et calme lumière qui efface tout dans sa paisible splendeur. C'est le feu antique et nouveau, sacré dans tous les cultes du monde. Tandis que la haute flamme gronde, je pense qu'alentour les jardins s'éclairent, que le désert romain est brouillé d'arbres en fleurs, et il me semble qu'elle est au centre de tout ce printemps. Enfin elle s'affaisse et, au même instant, comme dans une subite bouffée d'automne, une multitude de feuilles presque consumées, s'envolant du brasier, remplissent l'air d'un tourbillon d'or. Un prêtre a recueilli le feu et le cortège rentre dans l'église. En tête marche un diacre qui tient une longue hampe dont l'extrémité fleurie supporte trois cierges éteints. Le cortège s'arrête, une voix psalmodie : Ecce lumen Christi et, dans l'immense et froide église, un premier cierge est rallumé : deux fois la même cérémonie recommence et, quand le cortège arrive au maître-autel, il est guidé par trois tremblotements de lumière. Un officiant entonne alors l'Exultet; après quoi il allume l'énorme cierge pascal. Puis les porteurs du feu se dispersent, rapportant la flamme aux autels éteints, et c'est soudain une jolie chose que cette leste et rapide propagation de la vie à travers l'énorme édifice encore endormi. Les autels s'étoilent, les lampes de la confession se réveillent. Il n'y a presque personne et l'on voit d'autant mieux le rite inscrire son dessein dans ces espaces oisifs, sous la protection sereine des grandes voûtes. Maintenant une procession part du maître-autel pour aller bénir les fonts baptismaux. Tous les chanoines ont un petit bouquet à la main, et rien n'est charmant comme cette poussée de la nature païenne qui arrive à se loger dans la liturgie. J'entends le chant des prêtres s'éloigner ou me revenir, selon qu'il se perd dans un vaisseau ou qu'il est renvoyé par une muraille; c'est le propre d'un tel édifice que tout ce qui s'y déroule en fait valoir les proportions et après les avoir présentées aux yeux, il se sert d'une voix qui chante pour les rendre sensibles à l'oreille. Ma sensation reste aérée et pleine d'aisance et j'admire cependant que tant de grandes choses contribuent à la composer. Le printemps extérieur enveloppe la cérémonie et s'y insinue; autour d'elle d'immenses puissances d'art demeurent en réserve et comme en suspens; les rites mêmes qui la constituent portent en eux les restes des plus anciens cultes, mais cela ne fait que rendre plus profonde et plus pacifique l'émotion éprouvée par le spectateur; il perçoit l'unité de l'effort humain; il sent les religions aboutir à la religion"....

 

(extrait de : Abel Bonnard, "Le Bouquet du Monde, Rome, Semaine Sainte".)

 

 

 

 

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Christocentrix 25/07/2009 19:49

je ne peux que vous conseiller d'explorer régulièrement les ventes de livres sur internet (Abebooks, Chapitre-com, Price-minister, Amazon, Alapage, Livre-rare-com, etc....) et d'être très patiente.... j'ai pu ainsi récemment acquérir les volumes de poésies de Bonnard pour un prix très raisonnable, mais "Navarre et vieille-Castille me manque aussi..... Sinon la personne qui gère ce site : http://abelbonnard.free.fr/index.htm pourra peut-être vous renseigner. Bonne chance......

eder 25/07/2009 19:32

Bonjour,
Je serais curieuse de retrouver le livre d' A.Bonnard "Navarre et vieille Castille"
et de voir les planches d'illustraton signées Pierre Labrouche.
Connnaîtriez vous un site ou un blog où je pourrais les consulter?
Merci de rappeler cette personnalité hors du commun
M.Eder

christocentrix 24/11/2008 10:55

cet article a été un des records sur mon ancien blog : 440 vues....d'autres textes d'Abel Bonnard sur ce blog....