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Nihilisme, crise interne...(Christos Yannaras)

Publié le par Christocentrix

"Le problème de l'apophatisme théologique apparaît sous la forme du nihilisme européen comme la « crise interne » de la métaphysique en Occident. Nous devons à Heidegger d'avoir révélé la crise à elle-même, en montrant le point de départ de son interprétation historique.

L'affirmation de Heidegger révèle dans le nihilisme européen l'acuité d'un apophatisme briseur d'idoles, et en même temps la conséquence historique de la progression intellectuelle et civilisatrice de l'Occident. C'est dans la proclamation nietzschéenne de la « mort de Dieu » (Gott ist tot) que Heidegger fait déboucher l'évolution historique de la métaphysique européenne. Le propos de Nietzsche montre la « logique interne » de l'histoire de l'Occident, la finalité de cette histoire. « Dieu est mort» signifie que le Dieu chrétien, le Dieu de la métaphysique occidentale, a cessé de constituer le fondement de la vérité des êtres et de l'existence humaine. Le lieu de Dieu est vide, et cette absence définit le contenu du nihilisme. Dans le cas de Nietzsche, le nihilisme est bien davantage qu'une thèse théorique excluant Dieu par des arguments rationnels.

La proclamation de la mort de Dieu définit une attitude historique qui refuse de recevoir le surnaturel comme un produit de la raison, et l'intelligible comme le fondement nécessaire du sensible. Cette attitude prend corps peu à peu en Occident, pour aboutir à la proclamation prophétique de Nietzsche. Durant les siècles où se perpétue la tradition chrétienne, la métaphysique européenne s'édifie sur l'hypothèse - Dieu, mais plus elle progresse, plus elle exclut Dieu. Elle fait de Dieu la première cause rationnelle de la cosmologie et le principe autoritaire de la morale catégorique. Mais justement parce qu'elle apporte l'affirmation rationnelle de Dieu, la métaphysique prépare aussi la possibilité de sa réfutation rationnelle. La « mort de Dieu» est le résultat d'un processus historique qui, dans les limites de la civilisation occidentale, a duré environ deux mille ans... La « crise interne » de l'histoire de l'Occident niant progressivement la réalité de l'existence de Dieu, devient conscience historique avec la proclamation nietzschéenne de la « mort de Dieu ».

Le nihilisme de Nietzsche - témoignage du lieu vide de l'absence de Dieu - invite à prendre conscience d'une responsabilité concrète. La « mort de Dieu » n'est pas une nouvelle thèse philosophique - fondement théorique d'un système athée - mais une constatation historique, l'interprétation d'un événement définitivement accompli. La proclamation de Nietzsche est comme le terme où s'achève la métaphysique européenne. Elle révèle les dimensions réelles d'une nouvelle ère. Il écrivait lui-même en 1886: « L'immense événement nouveau, que Dieu est mort et que la foi dans le Dieu chrétien n'est plus croyable, a commencé à jeter sur l'Europe ses premières ombres ».

Un siècle avant Nietzsche, Jean Paul, dans son roman Siebenkäs (1796-1797), avait déjà annoncé en Europe la mort de Dieu. Hegel, nous l'avons vu, avait repris le propos, en l'appliquant au Dieu de la pensée abstraite. Henri Heine avait aussi parlé de la « mort de Dieu », tandis que Fr. H. Jacobi évoquait le « nihilisme », terme que plus tard utilisa également Tourgueniev.

Mais c'est à Dostoïevsky que nous devons la recherche la plus systématique de la relation entre l'homme et l'absence de Dieu, de même que l'anatomie prophétique du nihilisme russe, qui était un fruit de l'européanisation des classes cultivées de la Russie. Mais il y a dans la proclamation de Nietzsche un élément nouveau, une originalité historique : c'est le défi voulu à la conscience de l'Europe. Ce défi se manifeste dans les dimensions d'une ère différente de l'histoire. La conscience de l'homme européen est métaphysique, elle présuppose Dieu comme première cause rationnelle de la cosmologie et comme principe autoritaire de la morale catégorique. La proclamation de la « mort de Dieu» était donc le refus des fondements de la conscience de soi des Européens, le défi de l'irrationnel, qui abolit jusqu'à la raison habituelle de la vie sociale". (On connaît le passage du cinquième livre du Gai Savoir (1882) où un « forcené» apporte le message de la mort de Dieu (§ 125 « L'insensé») Nietzsche avait conscience que la « mort de Dieu » signifie le « renversement de toutes les valeurs ».

« Où est Dieu ? Je vais vous le dire. Nous l'avons tué. vous et moi. Nous sommes tous ses meurtriers. Ne sentez vous pas sur vous l'haleine du vide ? Tout n'est-il pas devenu plus froid ? Est-ce que n'arrive pas la nuit, et toujours plus de nuit ? Ne sentez-vous rien encore de la décomposition divine ? Les Dieux aussi pourrissent. Dieu est mort. Dieu restera mort. »

Le propos du « forcené » n'est pas simplement l'annonce d'un rejet personnel de Dieu, qui aurait le caractère de l'absurde parce qu'il serait arbitraire. L'absurde ici est tout entier dans le refus du sol sur lequel est bâtie tant la conscience culturelle que la conscience religieuse de l'Europe. Nietzsche proclame ce refus comme un événement historique, comme la contradiction interne de l'histoire européenne. Son propos nous force à connaître l'heure du monde où nous sommes. Et cette connaissance est un scandale pour la conscience de l'homme européen. La proclamation de la « mort de Dieu » est pour beaucoup un blasphème incompréhensible ou même une folie : « Je viens trop tôt, écrivait Nietzsche, ce n'est pas encore le temps. Cet événement prodigieux est en route et il avance, mais il n'a pas atteint jusqu'à maintenant les oreilles des hommes. L'éclair et le tonnerre ont besoin de temps, la lumière des astres a besoin de temps, les actes ont besoin de temps, même s'ils sont déjà accomplis, pour qu'on puisse les voir et les entendre. Cet acte est pour les hommes encore plus lointain que les plus éloignées des étoiles, et pourtant ce sont eux-mêmes qui l'ont accompli.»

L'Occident est responsable de la mort du Dieu de sa tradition chrétienne. Le propos de Nietzsche invite à prendre conscience d'un acte qui est accompli désormais. Et cette conscience, progressivement, spécifie le temps historique : «Ce que j'annonce est l'histoire des deux siècles qui viennent.» Les Eglises chrétiennes n'ont vu dans la proclamation de Nietzsche que la folie blasphématoire d'un athée. Pourtant Nietzsche a d'abord voulu confirmer ce que les Eglises elles-mêmes avaient accompli : « Que sont donc les Eglises, sinon les tombeaux et les sépultures de Dieu ? »

Heidegger, commentant la parole de Nietzsche « Dieu est mort », écrit : « Le propos sur la « mort de Dieu » se réfère au Dieu chrétien. Mais il est non moins sûr, et il faut s'en rendre compte d'avance, que, dans la pensée de Nietzsche, les noms Dieu et Dieu chrétien servent à désigner le monde Suprasensible. Dieu est le nom du domaine des idées et des idéaux. » Ce transfert du monde suprasensible de la métaphysique sur le nom du Dieu chrétien, n'est pas une originalité de Nietzsche, c'est l'orientation historique majeure de la théologie occidentale. La confirmation rationnelle de l'événement de la révélation a été la tentation de l'Occident : elle exigeait le pouvoir temporel de l'Eglise. Le monde suprasensible de la métaphysique, rationnellement nécessaire, est confondu avec le Dieu de la révélation chrétienne, qui est « folie » et « scandale » pour la pensée humaine".

 

 

Christos Yannaras (le Nihilisme, théologie de l'absence) extrait de "de l'absence et de l'inconnaissance de Dieu", édtions du cerf, 1971.

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