Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

un nouveau souffle (Chesterton)

Publié le par Christocentrix

 "L'importance historique de saint François tient à ce que sa vie coïncide avec cette période charnière, si je puis dire, qui marque la fin du temps de l'expiation. Les hommes de ces temps-là étaient sans doute grossiers et illettrés et fort ignorants -sauf dans l'art de faire la guerre à des païens beaucoup plus barbares qu'eux-mêmes - mais ils étaient sains. Ils étaient en somme des enfants et d'ailleurs les premiers et rudimentaires balbutiements de leurs arts ont la saine gaîté des enfants. Il nous faut voir l'Europe de ces hommes morcelée le plus souvent en petits gouvernements locaux ; gouvernements féodaux dans la mesure où ils étaient une survivance des durs combats contre les barbares ; gouvernements monastiques et teintés d'un caractère plutôt amical et paternel dans la mesure où ils gardaient un reflet de la Rome impériale dont la légende vivait encore.

L'Italie faisait exception qui avait conservé quelque chose de plus typique de l'esprit antique le plus élevé : la république. L'Italie était une mosaïque de petits états à l'idéal démocratique prononcé et peuplés souvent de vrais citoyens. Mais la paix romaine ne garantissait plus la protection des cités. En raison des guerres féodales il avait fallu fortifier chacune de ces villes dont tous les citoyens étaient soldats. La cité qui va nous retenir maintenant occupait, parmi les collines boisées de l'Ombrie, une position escarpée et impressionnante. Et son nom était Assise. Le mot d'ordre qui fut l'évangile de ce temps devait jaillir de la grande porte ouverte dans les hautes murailles : « Le temps de vos combats est achevé, vos fautes sont pardonnées. » C'était de tout cela, du rempart féodal, de la liberté et du souvenir des lois romaines que devait naître au commencement du treizième siècle, immense et presque universelle, la puissante civilisation qui marque l'apogée du Moyen-Age.

Il serait exagéré d'attribuer cette réussite à un seul homme, fut-il le plus fécond et le plus original des génies du treizième siècle. Ses principes moraux fondamentaux, fraternité et loyauté, n'avaient jamais été complètement effacés car la chrétienté n'avait jamais cessé d'être chrétienne. Les grands axiomes, en ce qui regardait la justice ou la pitié notamment, figuraient dans les rustiques annales des moines du haut Moyen-Age comme dans les recueils de maximes rigides de Byzance décadente. Et dès les onzième et douzième siècles une poussée morale plus généreuse avait vu le jour. Il n'en est pas moins rigoureusement vrai que l'austérité ancienne pesait sur les premiers essais de renouveau. C'était l'aube naissante, mais c'était l'aube indécise et grise. Deux ou trois exemples suffiront à rendre évident ce qui distingue les premières réformes de la réforme franciscaine.

Le monachisme, certes, était d'institution beaucoup plus antique puisqu'à vrai dire il est aussi vieux que le christianisme. La vie de perfection a toujours comporté les trois grands voeux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance. Le mode de vie monastique, qui n'était pas du monde, avait depuis toujours civilisé le monde. Les moines n'avaient jamais cessé d'apprendre au peuple à labourer et à semer, à lire et à écrire. Au point qu'on pourrait dire que ce que le peuple savait, il le tenait des moines. Il n'en est pas moins vrai que les moines, hommes compétents et expérimentés, étaient rigoureux - encore qu'ils aient généralement fait profiter les autres de leur compétence et de leur expérience et eux-mêmes de leur rigueur. Il est vrai aussi que le premier essor monastique avait pris forme depuis si longtemps que, sans doute, il avait eu le temps de se déformer. Cependant, au moment dont je parle, il conservait quelque chose d'inflexible. Venons-en maintenant aux exemples annoncés.

L'éclatement de l'ancien moule social sera le premier. L'esclavage tendait à disparaître : non seulement parce que l'esclave devenait serf et donc pratiquement libre quant à sa ferme et à sa famille, mais aussi parce que beaucoup de seigneurs affranchissaient en même temps serfs et esclaves. Ils le faisaient sur la demande des prêtres, mais surtout en esprit de pénitence. En un sens, il est vrai, un pays catholique ne peut qu'être imprégné de l'esprit de pénitence. Mais je parle pour l'instant de cette pénitence très austère qui expiait les excès païens. Il y avait autour de ces affranchissements quelque chose de l'atmosphère qui entoure le lit d'un mourant ; au reste beaucoup d'entre eux portaient en fait la marque du repentir in articulo mortis. Un athée honnête, avec qui je conversais naguère, affirmait que les hommes furent réduits en esclavage par la peur de l'enfer. Sur quoi je lui répliquai que sa thèse aurait eu l'avantage indiscutable d'être historiquement fondée, s'il avait affirmé que les hommes avaient été libérés de l'esclavage par la peur de l'enfer.

La profonde réforme de la discipline ecclésiastique entreprise par saint Grégoire VII sera le second. Ce fut réellement une réforme. Ses motifs étaient des plus nobles et il en résulta beaucoup de bien. Le pape fit la chasse à la corruption financière du clergé et à toute simonie ; il rappela le clergé séculier à une vie plus grave et plus mortifiante. Mais le fait même que le trait principal de cette réforme fut de rendre universelle l'obligation du célibat laissera à beaucoup le sentiment que sa noblesse réelle manque de feu.

Mon troisième exemple est sans doute le plus percutant. Il s'agit d'une guerre. Héroïque et même sainte aux yeux de bon nombre d'entre nous, cette guerre n'en a pas moins entraîné les impitoyables et terribles conséquences de la guerre. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler ce que furent véritablement les Croisades. Tout le monde sait qu'aux heures les plus sombres du haut Moyen-Age, ce qu'on peut appeler une hérésie avait surgi des déserts d'Arabie. Devenue une nouvelle religion, militaire et nomade, elle invoquait Mahom. Beaucoup d'hérésies, de l'islam au monisme, partagent sa caractéristique essentielle qui est de procurer une simplification saine, selon les hérétiques, malsaine selon les catholiques, de la religion. Aux yeux de ces derniers cette sorte de simplification confine à la caricature et détruit l'ample équilibre du catholicisme. Quoiqu'il en soit, l'islam se présentait objectivement comme un danger militaire pour la chrétienté et la chrétienté, en essayant de reconquérir les Lieux Saints, le frappait au coeur. Godefroy de Bouillon et les premiers chrétiens qui attaquèrent Jérusalem furent des héros -ou il n'y en a point en ce monde. Mais ils furent les héros d'une tragédie.

J'espère avoir réussi à faire sentir à travers ces exemples ce qu'était l'esprit commun des tentatives de renouveau antérieures à saint François, et ce qu'elles avaient conservé de l'esprit de pénitence expiatrice précédent. Il y a dans ces mouvements de réforme quelque chose de froidement vivifiant, comme le vent qui s'engouffre entre les montagnes. Ce souffle austère et pur, cher aux poètes, c'est réellement l'esprit de ce temps, car c'est le souffle d'un monde enfin purifié.

Quiconque est sensible aux atmosphères sentira que celle de la société évoquée ici, encore rude et souvent brutale, est saine et limpide. Ses impuretés mêmes sont limpides, ayant perdu toute perversité. Ses cruautés mêmes sont saines, ayant perdu tout sadisme. Le blasphème ou l'insulte provoquent une réaction très simple d'horreur ou de fureur. Dans cette lumière grise qui se lève, commence à fleurir la beauté, fraîche, fragile et surprenante. L'amour qui renaît alors n'a plus rien de commun avec ce qui fut connu sous le nom d'amour platonique, mais il est toujours connu sous le nom d'amour chevaleresque. Les fleurs et les étoiles ont recouvré leur première innocence. Le feu et l'eau sont devenus dignes d'être le frère et la soeur d'un saint. L'expiation du paganisme est enfin achevée.

L'eau a été lavée et le feu purifié comme par le feu. L'eau n'est plus cette eau qui engloutissait les esclaves jetés en patures aux murènes. Le feu n'est plus ce feu qui dévorait les enfants offerts à Moloch. Les fleurs n'ont plus le parfum des guirlandes cueillies au jardin de Priape. Les étoiles ne sont plus ces astres froids, signes glacés de dieux lointains. Il n'y a plus que des créatures comme nouvellement créées et qui attendent un nom nouveau de quelqu'un qui doit venir. Ce que le monde portait de signes sinistres a disparu. La terre et l'univers tout entier attendent d'être réconciliés avec l'homme car ils sont prêts à l'être. Et l'homme, ayant arraché de son âme le dernier souvenir du culte qu'il lui rendait, peut revenir à la nature.

Sur la petite colline qui domine la cité, un homme se détache soudain, silencieux dans la clarté qui monte. C'est l'aube et la fin d'une longue nuit, austère nuit de vigile, mais qu'avaient visitée les étoiles. Il se tient debout les mains levées tel qu'il figure en maints tableaux. Autour de lui, c'est un jaillissement d'oiseaux et derrière lui, c'est le lever du jour."

                                                              

                                       extrait de Saint François d'Assise par Chesterton

 

Commenter cet article