Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Océan et Brésil...Abel Bonnard

Publié le par Christocentrix

 

"On ne sait pas ce qu'est l'Océan quand on l'a vu seulement d'un de ces énormes bateaux où la comédie sociale ne s'interrompt pas et du haut desquels on l'aperçoit comme une pelouse au bas d'un grand hôtel. Il faut, pour être vraiment imprégné de lui, le traverser sur un bateau tel que ce beau yacht où je domine à peine la vague et où le branle qu'elle donne au navire impose, pendant des semaines, son rythme à ma vie ; il faut ces heures de rêve et même d'ennui, ce petit nombre de compagnons amicaux, parmi cet équipage de Bretons, qui font leur besogne en silence. Alors le sentiment qu'on a de la mer se renverse. Tandis qu'elle ne parait, du pont des grands paquebots, qu'un espace oiseux qu'on veut traverser au plus vite, pour retrouver les continents où vit l'homme, elle devient, ici, à mesure qu'on se pénètre de son esprit, plus importante que la terre. La terre, sous son harnais de chemins, s'use et vieillit avec notre espèce. L'Océan seul n'a jamais d'histoire : il reste, comme au premier matin., la prairie inculte et fleurie où l'étrave ne sera jamais qu'un soc inutile et la rame une faux vaine. Il attend que notre comédie soit finie, il rattache notre monde à l'univers. Rien n'y gêne et n'y amoindrit la rencontre des forces élémentaires.

On ne peut s'imaginer la majesté inouïe que prend l'arc-en-ciel, quand, au lieu de poser sur un paysage plein de choses éphémères et de détails fortuits, sa courbe essentielle s'appuie seulement à l'éternelle simplicité des vagues. Et lorsque les étoiles montent au-dessus des flots, sans qu'aucun objet s'interpose entre elles et nous, c'est alors que l'apparition monstrueuse de tous ces sphinx frappe vraiment de vertige.

Nous avons éteint les feux pour aller à la voile, ce qui augmente encore notre intimité avec l'Océan. Nous ne lui faisons plus violence, nous vivons en lui, dépendant de son humeur, étreints par le calme, poussés par le courant ou par la brise. Nos conversations mêmes se simplifient, il ne s'agît plus que de savoir si les voiles portent, si le vent adonne ou refuse, mais, sur ce point, notre sensibilité s'affine et il n'est pas de changement de temps qui nous échappe. Nous cherchons l'alizé de Nord-Est, et nous sommes désappointés de ne pas le trouver mieux établi. La mer est terne, le soleil couchant sans aucun luxe, le ciel nocturne obscur et fumeux. Ce matin, cependant, on dirait que le bon vent nous a pris dans son souffle égal et vif. De petits nuages ronds comme des boules de coton restent suspendus dans un azur pâle. Des blancheurs d'écume sont partout jetées sur les vagues, comme des linges sur des buissons. La mer, autour du bateau, est toute éclaboussée de poissons volants. Comme eux seuls animent l'uniformité de cette étendue, l'esprit s'amuse à diversifier le spectacle qu'ils lui donnent. Ils s'envolent par bandes comme des compagnies de perdreaux, ils s'élèvent aux pentes des vagues comme des moineaux qui veulent surmonter la crête d'un toit. Ils criblent au loin la mer comme une salve de balles. Ils s'y piquent et s'y enfoncent comme des aiguilles dans de la soie. Mais bientôt , cette variété illusoire s'évanouit et ce que l'œil contemple avec ennui, ce ne sont plus que des poissons volants, toujours pareils, sur l'océan monotone.

Autrefois, on n'eût pas fait cette traversée sans voir des baleines. Mais l'homme en a tant détruit qu'il est devenu extrêmement rare d'en rencontrer : à peine apercevons-nous quelques souffleurs de petite taille, jetant vers le ciel leur soupir d'écume. Parfois aussi des dorades d'un éclat admirable, bleues et marron comme des poissons d'agate, frémissent et jouent à l'avant du bateau et happent les poissons volants qui retombent. Ce matin, regardant l'étendue que parcourt une faible houle, je remarque au loin d'innombrables gerbes d'écume. Ce sont des dauphins qui viennent vers nous. Trois par trois, comme dans un carrousel, ils tournent plusieurs, fois autour du bateau, puis ils s'éloignent avec une lenteur pompeuse.

Nous approchons du Pot au noir, qui est, comme on sait, la région de l'Equateur, entre les alizés du Nord-Est et ceux du Sud-Est, où règne un calme étouffant. Nous avons rallumé les feux pour la traverser, sans quoi nous y traînerions indéfiniment. Cette nuit, nous roulons dans des ténèbres moites. La mer est phosphorescente. A vrai dire, on ne la voit pas. On n'aperçoit que les écumes étalées autour du bateau, où de molles lueurs vertes palpitent et meurent. Au-dessus de moi brillent aussi des astres confus, et il n'y a, entre ces deux fièvres de la vie, que ma contemplation et mon vertige. " Comme tu vis longtemps ", me disent avec envie les pauvres étoiles du flot ; " comme tu vis peu ", me disent avec dédain les orgueilleuses étincelles du ciel, tandis que je réponds aux unes et aux autres que tout ce qui doit mourir est pareillement éphémère.

Nous sommes entrés dans le Pot au noir. Tout le ciel est morne. De gros nuages chargent l'horizon. Parfois, ils dégainent leurs éclairs et se battent l'un contre l'autre, sans que ces orages aillent jusqu'à rompre le malaise dont on est étreint. Par moments, croulent sur nous des cataractes d'eau chaude. La nuit, de mon lit où j'essaye en vain de dormir, j'entends le retentissement et le ruissellement sur le pont de la douche énorme. Le jour, on voit les gouttes d'eau rebondir sur la mer, et les hautes lames qui fuient, aperçues à travers les hachures de l'averse, ont le profil des dunes de sable dans le désert. Puis on retombe dans la chaleur fade. Comme nous approchons des parages où l'alizé doit reprendre, nous avons, de nouveau, hissé nos voiles. Nous regardons un nuage noir, fixé très haut au-dessus de nous, espérant qu'il nous annonce un grain et du vent. Mais nous nous trompons : il s'agit là d'un de ces nuages inertes d'où aucune pluie ne tombe et que le langage des marins appelle des haut-pendus. Cette image convient admirablement ici. Rien ne résume mieux la mélancolie de cet espace que l'idée qu'un des vagabonds du ciel, enfin las de sa captivité, s'est accroché au plafond de sa prison fastidieuse.

Parfois, cependant, un grain fond sur nous. Alors le noble yacht s'enlève, il fait dix noeuds, douze noeuds à l'heure et ferait davantage si le vent durait. Cette nuit, nous avons ainsi lutté de vitesse avec un paquebot qui ne nous gagnait pas. Nous devions lui offrir un beau spectacle, dressant sur le flot houleux, dans l'obscurité, notre haute façade de voiles.

Nous sortons du Pot au noir. Les étoiles ont changé. On ne voit plus la Polaire, mais, au crépuscule, nous apercevons devant nous les faibles piqûres de lumière qui composent la Croix du Sud. Au-dessus de ces clignotements, rayonnent deux astres superbes, qui sont Alpha et Bêta du Centaure. Une grosse lune émerge des flots et, jetant sur les voiles sa faible dorure, semble y répandre un peu de ce rêve dont elle inonde, à minuit, les façades mortes des palais. Ce soir, je l'ai vue soudain apparaître en face de moi, jaune, proche, énorme, et monter dans le ciel avec sa sinistre majesté de sépulcre, en laissant tomber de grosses gouttes d'or sur les vagues presque noires. Des nuages dont la couleur lugubre avait résisté aux féeries du couchant s'enfuyaient rapidement, comme emplis d'un esprit sombre et menaçant. Rien d'autre ne s'offrait à moi, mais ce que je contemplais était si farouche et si inhumain qu'il me semblait que les grandes forces du monde, ainsi surprises loin des paysages où nous les baignons dans nos rêves, s'avouaient à moi dans leur surdité monstrueuse. Sans que j'intervinsse pour forcer ma sensation, elle montait peu à peu jusqu'à l'horreur de me voir jeté dans un univers où je ne pouvais rattacher à rien le drame solitaire qui me dévore. Puis, sans que je fisse d'efforts pour la réduire, elle redescend d'elle-même jusqu'à cette mélancolie amortie qui n'était, en somme, qu'un ennui paisible. La brise paraissait fraîchir. On avait fait trente noeuds au quart. Un matelot passait devant moi... comme une ombre...."

 

                                                      extrait d' "Océan et Brésil " d'Abel Bonnard.

 

 

                                          

  

 

 

 

 

 

 

 

 

Commenter cet article