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Béatitudes et Royaume de Dieu.

Publié le par Christocentrix

"Le royaume de Dieu c'est le monde renversé", dira le rabbi Josia ben Levi, un scribe juif, un de ceux peut-être qui, selon la parole du Seigneur, « ne sont pas loin du royaume de Dieu» (Mc., 12, 34), et plus près de lui, en tout cas, que nos prétendus chrétiens. Le royaume de Dieu, c'est le monde renversé, retourné. C'est assez dire que le royaume de Dieu est à l'opposé du royaume des hommes : tout y est à rebours.

Les derniers seront les premiers et les premiers seront les derniers (Mt., 20, 16).

Ce qui est élevé aux yeux des hommes est une abomination devant Dieu (Lc., 16, 15).

Celui qui aura conservé son âme la perdra, et celui qui l'aura perdu son âme... la retrouvera (Mt., 10, 39).

Le langage même de Jésus, tissé de telles antithèses, - de contradictions apparentes, d'oppositions réelles, -nous révèle une habitude prise avant les temps, dans l'éternité, une harmonie et une structure d'âme surhumaines, une musique venant de l'autre monde, où tout est inversement identique à celui-ci, où tout est à rebours.

Malheureux les riches - heureux les pauvres; malheureux les rassasiés - heureux ceux qui ont faim; malheureux ceux qui rient -heureux ceux qui pleurent; malheureux ceux qu'on aime - heureux ceux qui sont haïs : autant de Béatitudes - autant de renversements, de vols la tête en bas, dans une joyeuse épouvante. Renversée, retournée dans le ciel, comme un objet reflété dans le miroir des eaux, chaque pesanteur terrestre devient légèreté, chaque douleur - béatitude; et inversement : la légèreté d'ici-bas devient là-haut pesanteur, la béatitude terrestre - tristesse céleste.

Même ici-bas, le juste triomphera et le méchant sera chatié. Le royaume de Dieu, c'est le monde éclairci, élevé, purifié par Dieu, mais qui est resté tel qu'il fut toujours, un monde à l'endroit ; les Psaumes le croient encore, mais déjà Job n'y croit plus :

Il (Dieu) se rit des épreuves de l'innocent. La terre est livrée au pouvoir des méchants. Il voile la vue de ceux qui y rendent la justice. Si ce n'est pas lui, qui serait-ce donc ? (Job. 9, 23-24).

Oedipe, l'aveugle clairvoyant, sait, voit, lui aussi, que « pour l'homme le mieux est de ne point naître et s'il est né, de mourir au plus tôt ».

Jésus est un Job-Œdipe inverse : il souffre plus qu'eux,  et mieux qu'eux Il connaît la « puissance des ténèbres » qui règne sur le monde, mais Il sait aussi ce qu'ils ignorent : pour eux le mal n'a pas de fin, tandis qu'Il voit que la Fin « est proche, qu'elle est à la porte» (Mc, 13, 19) ; pour eux le monde dans le mal est à l'endroit, et pour lui il est à l'envers; ils ignorent le royaume de Dieu, lui le connaît comme jamais personne ne l'a connu, parce qu'il est lui-même Roi. Voilà pourquoi ceux-là sont malheureux et lui bienheureux.

Le Fils transforme la loi du Père en liberté...."Vous avez entendu ce qui a été dit aux anciens.., mais moi je vous dis... (Mt., 5, 21-22), voilà le levier avec lequel Jésus renverse le monde.

Ce qui fut dit aux anciens dans la loi, Lui le dit dans la liberté. Dans la loi, Dieu récompense les bons et châtie les méchants; mais dans la liberté, "Il fait lever son soleil sur les bons et les méchants et sur les bons et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes (Mt., 5, 45).

La loi sépare les bons des méchants, la liberté les réunit. La loi ne sauve que les bons seuls; la liberté sauve les bons et les méchants. Les serviteurs du roi, envoyés pour appeler ceux qui avaient été invités aux noces... étant allés par les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, tant mauvais que bons, en sorte que la salle des noces fut remplie de convives. Le roi, entrant pour voir ceux qui étaient à table, aperçut un homme qui n'était pas vêtu d'un habit de noce...Alors le roi dit aux serviteurs: Liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans les ténèbres du dehors ; c'est là qu'il y aura des pleurs et des grincements de dents. Car il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus (Mt., 22, 3; 10-14).
Qui est cet homme qui n'est pas vêtu d'un habit de noce? Un méchant? Non, ici les méchants et les bons sont indistinctement mêlés. Il semble plutôt que celui qui « n'est pas vêtu d'un habit de noce» soit celui qui ne s'est pas «converti », qui ne s'est pas « retourné », qui n'a point passé de ce monde-ci dans l'autre, qui n'est pas un heureux, un élu.

« Il choisit pour ses apôtres des hommes injustes au-delà de toute mesure », dira l'Épître de Barnabé, qui date de l'ère apostolique. Et si l'on considère que Jésus lui-même traite Judas de « démon »(Jn., 6, 70) et Pierre de « satan » Mc. ,8, 23), il en est bien ainsi.

Lorsque Celse qui n'a évidemment rien compris, dit que « Jésus s'entoura de dix ou onze scélérats, les plus perdus de tous les hommes », il exagère perfidement, mais sa perplexité semble sincère lorsqu'il se demande :« Pourquoi une telle préférence pour les pécheurs? » Tous les professeurs de « morale», de Kant à Socrate, pourraient se poser avec autant de perplexité la même question.

Les péagers et les femmes de mauvaise vie vous (les justes) devancent dans le royaume de Dieu (Mt., 15, 28), dira le Seigneur. Or, les péagers, telonai, sont d'après le Talmud, «de véritables brigands».

ll a été mis au rang des malfaiteurs (Mc., 15, 28), dira-t-on de Jésus lui-même. Au milieu des femmes de mauvaise vie et des péagers, il est le «malfaiteur des malfaiteurs», le «réprouvé des réprouvés », le «maudit des maudits ».

Cette populace qui ne connaît point la loi est exécrable(Jn., 7, 49) diront les hommes de loi de tous les « ignorants de la loi » qui suivent Jésus.

Maudits sont les « hommes obscurs », les am-ha-orez; et c'est cette malédiction qui deviendra Bénédiction, Béatitude, selon la loi du « monde renversé »- du royaume de Dieu.

L'égalité dans la loi, c'est l'impersonnalité; la personnalité dans la liberté, c'est l'inégalité : ce levier-là aussi renversera le monde. On donnera à celui qui a, et il sera dans l'abondance; mais à celui qui n'a pas, on ôtera même ce qu'il a (Mt, 13, 12).

Selon l'humaine mesure, c'est là une injustice, une inégalité insupportable, révoltante, qui bouleverse l'âme - une sorte de défi jeté à la face de toute la justice humaine.
En ce sens, non seulement tout le Sermon sur la montagne, tout l'enseignement de Jésus, mais encore toute sa vie, n'est autre chose que la loi renversée. Le monde sera sauvé par le plus grand de tous les crimes - par le déicide du Golgotha : la croix c'est le couronnement de toutes les lois renversées, de toutes les justices retournées.
 

Kant aura beau s'efforcer de démontrer que le christianisme est avant tout une « doctrine morale », d'autres avec autant de raison, sinon plus, pourraient prouver que le christianisme est « immoral ». L'essentiel de toute morale comme de l'éthique de Kant, c'est « l'impératif catégorique» du devoir; or, dans le Sermon sur la montagne cet impératif est renversé. Non, s'il faut parler de morale, toutes les religions, de la Loi de Moïse à l'Islam, toutes les philosophies, de Socrate à Kant, la fondent sur une base plus large et plus ferme, parce que plus accessible, plus réalisable dans la mesure des forces humaines, que le christianisme, avec son immensité inhumaine, avec son mystérieux « renversement », sa fuite des trois dimensions vers la quatrième, où « tout est à rebours ». Un cône posé sur une pointe dans le plus instable des équilibres, voilà ce qu'est le christianisme. Il a coûté cher aux hommes, trop cher peut-être? Mais avant d'en décider il faudrait se demander si l'on pouvait sauver le monde en péril à un moindre prix. Aucune loi, aucun impératif, aucune morale n'est capable de relever dans l'homme l'Adam déchu. Pour y parvenir, il faut déplacer dans l'homme le centre de gravité. C'est là ce que fera le Sermon sur la montagne.

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