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le feu du Christ

Publié le par Christocentrix


"Jadis, dans l'Église orthodoxe, existait un très vieux rite qui ne cessa qu'avec la première guerre mondiale. Au soir du Samedi-Saint, dans la Basilique du Saint-Sépulcre à Jérusalem, en ce lieu même où gît le corps du Crucifié, le Patriarche allumait une torche et en communiquait le feu à des milliers de cierges, de bougies et de lampes ; l'assistance tout entière devenait un océan de lumière. [ce rite a été rétabli].
Puis cette flamme était emportée au galop de quatre chevaux, qu'on remplaçait en maints relais, jusqu'aux quatre sanctuaires principaux de l'orthodoxie : Athènes, Byzance, Kiev et Moscou. Ainsi le feu même allumé au tombeau du Messie servait-il à rendre vie à toutes les flammes liturgiques des basiliques qui en gardaient le souvenir toute l'année.
Le symbole était beau. Il évoque maintes choses dont le sens n'a pas cessé de nous être proche : cette descente aux Enfers où le Christ apporta la lumière aux âmes ; cette flamme de la Vérité dont il fut dit qu'elle ne doit pas être mise sous le boisseau, et surtout ce mot profond de Jésus, d'une actualité toujours indiscutable : « Je suis venu apporter le feu à la Terre, et que désirè-je, sinon qu'il brûle ! »
Et cependant, faut-il l'avouer ? toutes ces leçons que nous recevons à travers le symbole du vieux rite ont quelque chose de douloureux pour nous et de désespérant. Ce feu, que le Christ alluma sur la terre, brûle-t-il encore sur le monde qui est le nôtre ? Cette lumière qu'il porta aux âmes enténébrées, qu'en avons-nous fait au coeur de nos ténèbres ? Pouvons-nous dire, en toute conscience, que nous n'avons pas mis la lumière sous le boisseau ?

II y a, pour un chrétien, dans le spectacle de l'univers humain de ce siècle, un perpétuel sujet de honte. Que depuis deux mille ans, le message sublime de l'Evangile n'ait pas eu plus d'efficacité, que notre société moderne soit aussi brutale, aussi injuste, - et pire peut-être, en un sens, par la volonté de négation et de refus, - que la société de l'Empire romain au temps où Jésus apparut ; ce devrait être pour nous tous un constant sujet de méditation pénible. Les adversaires du Christianisme n'ont pas tort quand ils lui opposent ses propres principes, quand ils observent cette carence des chrétiens, leur secrète démission en face de l'injustice et le mot du vieux Clemenceau est de ceux qu'on devrait avoir présents à l'esprit, dès que, chrétiens, on juge des faits sociaux et politiques : « La Révolution serait faite le jour où tous les Chrétiens se mettraient à vivre leur Christianisme. »

Nous croyons que cette flamme jaillie du Coeur divin, cette flamme de vérité, d'amour et de justice, est la seule qui puisse purifier ce monde souillé qui est le nôtre. Nous croyons que la lumière de Pâques peut seule montrer aux hommes leur chemin. Mais l'effort est immense à accomplir pour que la lumière triomphe, et nous avons du travail plein les bras. Un chrétien n'est rien, s'il n'est pas ce porte-flamme, ce témoin de la Lumière. Quand donc tous les chrétiens oseront-ils être ce qu'ils sont ?

Nous savons tous que nous vivons dans un monde injuste ; nous savons que l'amour, le désintéressement, la charité véritable suffiraient déjà à harmoniser ces relations sociales et internationales que nous voyons de jour en jour devenir plus désaccordées, plus grinçantes. Nous savons que, près de nous, la vérité et l'équité sont bafouées, que nous sommes environnés d'imposture. Et nous nous taisons! Ah! comme on comprend la colère, la sainte fureur d'un Bloy, d'un Bernanos, fouaillant impitoyablement, un certain conformisme et une certaine lâcheté chrétienne !

Le monde moderne se trouve, de plus en plus évidemment, placé devant un dilemme. L'anarchie, l'incohérence où il est ne pourront plus durer. - Un ordre s'établira - Dieu sait peut-être après quelles catastrophes ! Il s'agit de décider si cet ordre sera celui qui repose sur les principes de renoncement et d'amour, sur la morale évangélique, ou s'il sera celui, inhumain autant que rigoureux, qu'on voit aux sociétés d'insectes.

Déjà la flamme est là qui luit dans les ténèbres, et demain pourra tout dévorer. Il s'agit de savoir, en définitive, si ce sera celle qui jaillit au Sépulcre, la nuit où Dieu appela les hommes à la Résurrection, ou si ce sera celle qui, du fond des abîmes, surgit, éternellement aussi, brandie par l'esprit de haine et de négation".

Daniel-Rops (Chants pour les abîmes, 1949)
 

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