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Notre Civilisation est-elle mortelle? (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

"Comme un glas étouffé aux clochers de l'Histoire, la phrase célèbre du poète fait écho aux dépêches d'agence qui nous parviennent des conférences internationales. « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Paul Valéry l'écrivit dans une de ces intuitions fulgurantes dont son oeuvre s'émaille, au lendemain de « l'autre guerre », de cette guerre que nos pères avaient faite dans l'espoir de fonder une paix éternelle et qui, plus humblement, ne nous apparaît plus que comme flanquée du numéro 1 dans la liste des conflits mondiaux dont le XXème siècle entier retentira sans doute. Le seul gain réel que nous ait apporté le quart de siècle écoulé depuis lors est de nous faire apparaître l'assertion du poète comme l'expression d'une évidence. Maintenant, par nos fibres secrètes, par nos entrailles, nous le savons bien que nous appartenons à une civilisation mortelle !

 

Considérons l'Histoire ; il est trop évident qu'elle est un cimetière de civilisations. Ce que l'intuition poétique du divin Platon avait perçu à travers le mythe de l'Atlantide, nous le confirmons de nos jours. Il n'y a guère de jours où la science archéologique ne fasse ressurgir des couches de terre et des amas des siècles, les traces de sociétés disparues. C'est là un des phénomènes les plus extraordinaires, les moins admissibles pour l'intelligence et la sensibilité humaines, que la totale, la radicale disparition de sociétés qui furent grandes, de puissances qui furent redoutables et dont, pendant des millénaires, la trace a pu demeurer perdue.

Ainsi la Crète du Roi Minos n'était-elle qu'un nom, le support de quelques légendes grecques d'ailleurs contradictoires, l'horrible Minotaure, l'excellent Minos, juge des Enfers, jusqu'au jour où, il y a un demi-siècle, Evans découvrit les somptueux débris de ce qui avait été la plus exquise des civilisations. Et pourtant, comme elle avait été prospère, la société crétoise des belles années antérieures au XXIIème siècle avant notre ère ! Comme elle avait été fière de ses palais, de son confort, de son chauffage central, de ses joailleries et du chic « parisien » de ses femmes ! Le choc brutal de l'invasion aryenne... Et ce fut, pour trois millénaires, l'obscurité.

Ainsi encore, en Asie Mineure, l'étrange royaume du Hattou, des Hittites dont parlait, -de ci de là, un verset de la Bible, et qui, pour nos pères, n'était rien de plus qu'un mot. Mille ans durant, ou presque, les rois hittites pourtant avaient dominé un pays grand comme cinq fois la France, atteint sous leur Louis XIV - qui se nommait Souppilouliouma - à un niveau d'art remarquable, tenu tête à l'Egypte de Ramsès II. Et d'eux, néanmoins, il n'était rien resté que ces brèves allusions de la Genèse et du Livre des Rois, jusqu'à ce qu'en 1915, le professeur tchèque Hrozny eût réussi à lire les 2.500 tablettes trouvées dix ans plus tôt à Boghaz-Keui, en Turquie et eût fait revenir à l'histoire ces disparus. Ainsi enfin, - mais bien d'autres exemples pourraient être cités, - à l'autre bout du monde, perdu au milieu du Pacifique, cette civilisation de Polynésie, cet empire liquide vaste comme toutes les Russies, dont on ne soupçonne le prodigieux développement que par les très énigmatiques statues trouvées dans l'île de Pâques, mais dont on ne sait à peu près rien. Et son voisin l'empire, - maritime également - des Carolines, dont l'île de Ponape, Venise des antipodes, est peut-être la capitale déchue, mais où des palais en blocs cyclopéens évoquent encore une splendeur passée... Tout cela et bien d'autres, rien de plus que des cadavres, les cadavres des défuntes civilisations.

 

Alors, nous nous demandons : que signifierait pour nous, civilisation des hommes blancs du XXème siècle, un destin semblable ? La mort de notre civilisation est-elle concevable ? L'esprit répugne à l'envisager presque autant que notre mort personnelle, et il sait se trouver des raisons pour n'y point croire. Cette organisation que nous avons créée, cette domination que nous avons imposée à la matière, ne sont-ce pas là des garants ? Encore même un cataclysme arriverait-il à détruire une partie de ces formes de vie sur un point du globe, qu'elles resteraient ailleurs. Ce « monde fini » dont parle Valéry, n'est-il pas devenu, par sa vastitude même, un monde indestructible ?

Faut-il le dire ? Cela n'est pas d'une vérité incontestable. Dans toute société, deux éléments se lient : l'un relève de la culture, l'autre de la civilisation. Le premier correspond à un certain degré d'organisation matérielle et de contrôle sur la nature ; l'autre ressortit à un certain perfectionnement intérieur, à un ensemble de données morales et spirituelles.

La culture de la civilisation blanche occidentale est-elle, en soi, indestructible ? Cela n'est pas entièrement vrai. Sans doute tous les peuples de la terre ont-ils désormais appris l'usage de l'avion, de l'automobile et de toutes les techniques, et même si tous les blancs venaient à disparaître, de telles acquisitions auraient des chances de survivre. Mais serait-ce là ce que nous entendons quand nous rêvons d'une durée infinie de notre civilisation ? Et, au surplus, est-il au-delà de toute hypothèse que les moyens de destruction devenant pratiquement illimités, la société blanche finisse par se détruire elle-même, soit par la bombe atomique, ou telle invention pire, soit par la déchéance complète, la paralysie générale d'un organisme épuisé par des siècles de guerres ?

Et quant aux valeurs véritables de civilisation, n'est-il pas certain - l'expérience actuelle nous le prouve - que des crises plusieurs fois répétées peuvent très bien aboutir à en ruiner les bases les plus profondes, à rejeter l'humanité blanche vers une barbarie morale et intellectuelle, dont la férocité générale et la baisse de l'esprit seraient les signes éclatants ?

Il faut nous en convaincre. Le destin qui fut celui d'Assour et de Babylone, de l'Egypte pharaonique, de Rome et de tant d'autres « civilisations », nous pouvons parfaitement le connaître. Il est là, droit devant nous.


Et c'est ici que, sans tomber dans le pessimisme catastrophique et en demeurant sur le seul plan des considérations d'histoire, on peut se demander s'il n'y a pas des lois profondes qui, régissant les sociétés humaines, les mènent aussi inéluctablement à la mort que les individus. Certains l'ont pensé, et ont appuyé cette thèse d'arguments qui ne sont pas sans poids. Le plus solide a été sans doute Oswald Spengler, dont le Déclin de l'Occident est apparu, il y a quelque vingt-cinq ans, comme la plus minutieuse - et la plus cruelle - des prophéties. A le relire aujourd'hui, un tel ouvrage, en dépit d'intentions nationalistes allemandes passablement suspectes, ne laisse pas d'impressionner.

Serait-il vrai que chaque forme de civilisation eût, biologiquement, son temps mesuré ? Un millénaire, en gros, déclare Spengler. La prophétie prêterait à discussions chiffrées, mais ce qui paraît beaucoup plus solide, c'est l'évolution que l'auteur germanique considère, la courbe qu'il trace pour chacune des sociétés qu'il analyse : Inde, Antiquité classique, Arabie, Occident. Dans l'histoire de chacune d'elles, il montre quatre stades correspondant à quatre âges, à quatre saisons.
Dans un Printemps, chaque société humaine verrait s'éveiller une âme spontanée, intuitive et se réaliser des richesses « suprapersonnelles » de foi et d'enthousiasme : c'est l'époque de la cathédrale et de la croisade chez nous, des Védas dans l'Inde, des grands mythes et de l'orphisme en Grèce.
Puis, au cours d'un Eté, se produit la « maturation de la conscience intérieure », la naissance de l'esprit critique : c'est la plénitude des Upanishads, des Pythagoriciens, chez nous de Pascal et de Descartes, du grand siècle.
L'Automne verrait peu à peu l'Intellect pur prendre le pas sur les forces vitales et la puissance créatrice fléchir.
Enfin, l'Hiver serait pour les sociétés - recopions mot à mot ses formules prophétiques - « le temps des civilisations cosmopolites » où « s'éteint la force créatrice de l'âme », où
« la vie même devient un problème », où « la masse irreligieuse ne connaît plus que les choses pratiques », où, comme dirait Nietzsche, "Dieu est mort".

 

Une telle vue laisse à rêver. Ainsi donc, serait-ce par le jeu de forces intérieures que les sociétés iraient à la mort ? La loi biologique, plus forte que les volontés humaines, les condamnerait-elle à disparaître, leur temps accompli ? Et les événements extérieurs qui, dans l'Histoire, semblent déterminants, - invasions barbares ou bombardements atomiques, - seraient-ils, en définitive, aussi épisodiques et déterminés que le sont, pour chacun de nous, les causes hasardeuses, - accident ou maladie, - qui nous mènent tous à une inéluctable fin ? Si l'on songe à ce que représente vraiment le drame de notre monde, à cette immense somme de trahisons dont l'homme moderne s'est, envers lui-même, rendu coupable, une telle hypothèse ne paraît pas du tout inacceptable et la loi de biologie historique rejoint, au fond de notre conscience, un sentiment de désespoir et de dégoût de vivre que nous connaissons bien".

                                     DANIEL-ROPS (Chants pour les abîmes, 1949)

 

 

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christocentrix 19/11/2009 11:07


Un texte de plus en plus actuel. Pour ceux qui fréquentent les sites de réinformation ou qui étaient dans les rues de certaines villes : les choses sont parfaitement illustrées.