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Nationalisme, fascisme, national-socialisme, communisme... (Berdiaev) (I) écrits de 1934.

Publié le par Christocentrix

extrait de "Destin de l'Homme", pour comprendre notre temps, Nicolas Berdiaev, 1934.



- commençons par le paragraphe III extrait du chapitre II - voir en fin de cet article la table des matières du livre afin de le ressituer dans le contexte du livre.
- l'article qui suivra (que je laisse sous le même titre) est dans le livre de Berdiaev le paragraphe II extrait du chapitre III .
- Le "dossier"  sur ces questions se terminera  par un troisième article qui reprendra l'appendice I intitulée "polythéisme et nationalisme" figurant dans la table des matières du même livre. Ce troisième article  du "dossier" sera sous le même titre que les deux précédents.
- Rappellons que ce "dossier" regroupe les écrits de Berdiaev dans "Destin de l'Homme" (1934) , "De l'Esclavage et de la Liberté de l'Homme" (1946) et" Royaume de l'Esprit et Royaune de César" (1952). 


                                                                                                     ***

 



III. - Le communisme russe et le fascisme sont nés de la guerre, et peuvent être considérés comme une transmutation de cette dernière. Le fascisme est de plus une réaction contre le communisme. Les sources émotionnelles du fascisme sont moins positives et créatrices que négatives. Quant au fascisme germanique ou national-socialisme, il est le fruit du malheur et de l'humiliation du peuple allemand. Le fascisme et le communisme, dont la morphologie sociale présentent de si grandes ressemblances, se dressent dans un élan légitime, contre la dégénérescence de la liberté formelle, qui porte la marque du scepticisme, de l'indifférence, vis-à-vis de la vérité ; mais ni l'une ni l'autre de ces doctrines sociales ne sont parvenues à la vraie liberté de l'homme en tant qu'être intégral et spirituel, en tant que producteur et membre de la cité ; elles sont passées à une négation réelle et formelle de ces valeurs. Elles ont quitté la sphère de l'économie capitaliste, et de la vie bourgeoise, qui opprime l'homme --la sphère du régime inhumain de l'État et de la guerre, pour créer de nouvelles formes d'oppression unifiée et applicable à tous. Mais ce n'est là que le prolongement de ce processus de déshumanisation dont nous avons parlé plus haut. La liberté et la personne sont reniées, non pas au sens "bourgeois" » (ainsi que se plaisent à le déclarer les démagogues), mais au sens éternel et spirituel. Une immense trahison à l'égard de l'homme est en train de s'opérer! L'être humain a cessé d'être une valeur spirituelle ; il a été remplacé par d'autres valeurs, qui lui sont non pas supérieures, mais inférieures. Notre époque pose le problème de savoir si l'homme continuera à exister ou s'il sera remplacé par un être tout différent, qui sera dressé à l'école de la classe, de la race et de l'État. Le fascisme italien et le national-socialisme allemand, ne diffèrent que par le style et la symbolique. Le fascisme est fondé sur le mythe de l'État -- être suprême et valeur essentielle, il cherche à perpétuer la tradition romaine et revêt un caractère classique. En fait, il est meilleur, moins tyrannique que le régime nazi, bien que son culte de l'État soit un retour flagrant au paganisme. Le national-socialisme est basé sur le mythe de la race, et se plaît à exalter l'âme du peuple, la terre, la valeur mystique du sang -- son style est romantique. Sous ce régime, l'Etat n'est que l'instrument de la race, mais ce système atteint l'homme plus profondément que l'idéologie fasciste de l'étatisme. L'élaboration d'une race pure et forte, se transforme en une idée fixe, qui incite à faire la psycho-analyse de tout un peuple, plongé dans un état de démence collective. Pourtant, il faut ajouter que les peuples d'Europe, ayant conservé leur santé et leur équilibre, n'ont sans doute pas le droit de juger le peuple allemand, dont les malheurs ont été provoqués par la politique internationale, le traité de Versailles, et les soucis égoïstes des nations qui firent passer leurs appétits pour une recherche de l'équilibre européen, etc. Il faut dire également, que le fascisme, de même que le national-socialisme frappé de maladie, présentent néanmoins certains éléments positifs. Il faut voir ces éléments dans la critique de la démocratie politique formelle, dont les organes sont atteints d'un mal mortel ; il faut reconnaître encore cette preuve de santé dans la tendance à créer une représentation réelle, corporative et syndicale, qui incarnerait les intérêts économiques et professionnels du peuple, et même dans le besoin d'un gouvernement fort pour réaliser ces réformes. Il faut la voir enfin dans cet appel à une action réelle et directe, exprimant la vie populaire et opposée à l'activité fictive des partis parlementaires.

C'est là un passage du formalisme au réalisme social. L'ancien socialiste Mussolini, qui déteste aujourd'hui le mot "socialisme" est en train d'élaborer un programme syndicaliste social assez radical. Le socialisme nazi est d'un caractère beaucoup plus douteux, bien que le régime hitlérien ait tenu à conserver ce terme. Ceci ne fait que prouver combien l'emploi des mots dans la vie sociale, est une question de convention. Le Führer n'a jusqu'ici presque rien entrepris en vue de réformer la société, et semble même s'appuyer sur les milieux capitalistes et financiers. Il offre au peuple allemand, non pas du pain, mais des spectacles, des mises en scène wagnériennes, à une échelle historique.

On a l'habitude d'opposer le fascisme à la démocratie. On cherche à lutter contre le fascisme en recourant aux armes du démocratisme. C'est un point de vue bien superficiel. On ne saurait se représenter la démocratie au point de vue statique ; il faut pénétrer sa dynamique. Le régime fasciste est un des résultats extrêmes de la démocratie, la mise à jour de sa dialectique. Le système mussolinien ne s'oppose qu'au libéralisme ; dans son livre, le Duce déclare que le fascisme est une démocratie, mais une démocratie autoritaire.

Bien qu'une telle position puisse choquer les adeptes des formes politiques périmées, on peut affirmer que le régime fasciste est le résultat de la doctrine de la souveraineté du peuple de J.-J. Rousseau ; cette doctrine qui correspond à l'appellation «démocratie», n'offre en elle-même aucune garantie de liberté à la personne humaine. Rousseau croyait que la volonté du peuple souverain est sacrée et infaillible, c'est un mythe qu'il a créé, et qui est analogue au mythe marxiste de la sainteté et de l'infaillibilité du prolétariat.

En réalité, le peuple souverain, de même que le prolétariat souverain, peut suspendre toute liberté, et écraser définitivement la personne humaine, il peut exiger qu'elle abjure jusqu'à sa conscience. Ayant pris possession de l'État, le peuple tout puissant peut considérer cet État comme une Église, et organiser la vie spirituelle. Toute «idéocratie», dont le prototype se retrouve dans la République de Platon, envisage l'État comme une Église, en lui attribuant des fonctions sacerdotales.

La démocratie jacobine est en principe une idéocratie tyrannique, qui renie la liberté de l'esprit. L'idée des droits subjectifs immuables de la personne a des origines toutes différentes, elle est infiniment plus chrétienne. Mussolini affirme que lorsque le peuple unifié prend le pouvoir entre ses mains, lorsque l'État devient définitivement son État à lui, le pouvoir n'a plus de limites, il devient absolu.

La tyrannie de l'Etat fut combattue, par la personne opprimée, par les groupes sociaux ployés sous le joug, par la bourgeoisie, l'intelligentsia, les ouvriers - qui tour à tour essayèrent de poser des limites à sa toute-puissance. Mais lorsque la lutte des castes, des classes, des groupes sociaux, aux intérêts contradictoires sera supprimée, lorsque le peuple deviendra entièrement homogène, et que les différentes couches sociales n'existeront plus, alors le peuple s'identifiera avec cet État qui sera divinisé. Il n'est point nécessaire que les masses expriment leur volonté sous la forme d'une démocratie libérale, dotée d'un parlement. Elles peuvent s'affirmer sous la forme d'un régime autoritaire dirigé par un chef investi d'un pouvoir suprême.

Nous voyons que l'apparition d'un dictateur est possible, même sous un régime prêt à conserver les anciennes formes démo-cratiques. C'est le cas d'un Roosevelt dont l'avènement a été provoqué par la nécessité d'opérer des réformes radicales, qui exigent toujours un pouvoir uni-personnel, de l'initiative, le courage de prendre des responsabilités. En somme, au point de vue sociologique, Mussolini proclame les mêmes principes que Marx, affirmant que le conflit entre la personne et la société existait parce qu'il y avait lutte entre les classes que ce conflit ne faisait que masquer. Lorsque les classes disparaîtront, lorsqu'il n'y aura plus d'exploiteurs et de lutte sociale, ce conflit cessera de lui-même. Pour Mussolini, c'est l'État qui devient absolu, pour Marx c'est la société. Mais le principe est le même l'un et l'autre renient le combat tragique entre la personne et la société, la personne et l'Etat, tous les deux ignorent les droits spirituels de l'homme.

La vérité se trouve dans la proposition contraire. Le conflit des classes et des groupes sociaux ne fait que masquer la lutte éternelle entre la personne et la société, entre la personne et l'État. Et lorsque les classes n'existeront plus, lorsque la société ne formera plus qu'un seul bloc, alors cette tragédie primordiale apparaîtra dans toute sa profondeur. C'est le grand problème de l'avenir. Mais les sociétés humaines seront sans doute condamnées à subir cette tentation de l'idéocratie, cette absolutisation de l'État, de la nation ou de la société, cette négation de la liberté de l'esprit humain. Les démocraties libérales ne sauraient se maintenir. Le parlementarisme, avec son régime des partis, avec son pouvoir de l'argent, est en train de se décomposer. Les anciennes normes démocratiques empêchent la transformation radicale de la société ; nous assistons à la création de nouvelles formes de la démocratie, plus flexibles, plus dynamiques, capables d'une action rapide, répondant aux instincts des masses et de la jeunesse.

Le fascisme est une de ces formes transitoires, nées dans l'atmosphère de la guerre et de la crise mondiale. L'univers est apparemment appelé à subir le joug de ces dictatures qui disparaîtront lorsque la réforme radicale de la société sera parachevée. On ne saurait éviter ces régimes de la force et leurs conséquences tragiques que grâce à une renaissance morale et à la manifestation d'un élan spirituel créateur. Les anciens partis socialistes sont impuissants, ils ont perdu leur enthousiasme, se sont éventés, bureaucratisés, et sont incapables d'action. Le destin de la social-démocratie allemande est très caractéristique à cet égard. Nous voyons approcher une époque véritablement tragique pour la personne humaine, pour la liberté de l'esprit, pour la culture. Et l'on en vient à se poser la question : les dictatures peuvent-elles demeurer des régimes exclusivement politiques et économiques, ou devront elles se métamorphoser inévitablement en dictature idéologique, c'est-à-dire en une négation des valeurs spirituelles et de la libre création ?

En principe, la première de ces issues n'est pas impossible, mais c'est la seconde qui se réalise sous nos yeux, à la suite de la décadence de la foi chrétienne.

C'est une lutte spirituelle qui s'annonce. Elle apparaît dès aujourd'hui au sein du christianisme allemand, mais elle s'étendra bientôt à l'univers tout entier. Il s'agit de combattre le monisme, d'affirmer le dualisme et le pluralisme, la différence entre le domaine spirituel et le domaine naturel et social, entre le monde existentiel et le monde objectivé, entre ce qui est à Dieu et ce qui est à César, entre l'Église et l'État.

Il est frappant que, ainsi que nous le disions plus haut, le monisme absolu, l'idéocratie totalitaire, se réalisent sans une unité de foi véritable. Aucune société, aucun État ne possède actuellement une foi unique. Le caractère d'une unité obligatoire est déterminée par une obsession affective collective. L'unité est réalisée par la dictature d'un parti qui s'identifie avec l'État. Il est extrêmement intéressant de constater au point de vue sociologique que la liberté décroît dans le monde, non seulement par comparaison aux anciennes sociétés libérales et démocratiques, mais même par comparaison aux anciennes sociétés monarchiques et aristo-cratiques, qui comportaient dans un certain sens une autonomie beaucoup plus grande, tout en présentant une unité religieuse plus profonde.

Dans les anciennes sociétés, une liberté relativement étendue était affirmée dans un cercle social limité, elle représentait un privilège aristocratique. Lorsque le cercle fut élargi et que la société devint plus homogène, on assista non pas à une extension de la liberté, mais à celle de l'esclavage, c'est-à-dire à un asservissement de tous à l'État et à la société.

La différenciation sociale conservait une certaine liberté pour un cercle choisi. La liberté est un privilège plutôt aristocratique que démocratique. Tocqueville envisageait la démocratie comme une menace à la liberté. C'est le problème posé par Marx et Mussolini et illustré par de nombreux exemples. L'univers entre dans une période où la liberté de l'esprit agonise ; l'homme est ébranlé jusque dans les bases primordiales de son être par la déshumanisation. Son idéal s'est obscurci. Il s'agit là, ainsi que nous l'avons dit, d'une époque transitoire, époque infiniment douloureuse. Peut-être l'homme devrat-il être crucifié et mourir, pour ressusciter à une vie nouvelle. Ni le communisme, ni le fascisme, ne représentent cette vie régénérée ; ce ne sont que des formes intermédiaires, dans lesquelles des éléments de vérité se mêlent à des éléments de mensonge monstrueux. Ces formes transitoires ont été enfantées par le malheur et la misère, elles ne sont pas nées d'un excès de puissance créatrice. Toutes les anciennes valeurs se sont effondrées, et le monde est menacé d'anarchie. Des forces nouvelles sont entrées dans l'arène, y ont fait irruption, elles ont pris le monde par surprise. Ces forces ont surgi à un moment où l'unité de la foi religieuse était perdue, lorsque le scepticisme avait rongé et corrompu les anciennes sociétés.

Mais ces forces nouvelles que sont-elles au juste ? "....


[suite dans prochain article, reprenant le paragraphe II du chapitre III....]

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