Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

une leçon d'Histoire Grecque (Daniel-Rops)

Publié le par Christocentrix

écrit par Daniel-Rops en 1949.

L'Histoire est-elle vraiment ce dangereux produit de la chimie de l'intelligence qu'a dénoncé Paul Valéry ? On se résoudrait à le croire en voyant l'obstination avec laquelle les peuples s'accrochent à des positions politiques que ne justifient plus leurs intérêts, que la nette vision de l'avenir devrait leur faire abandonner d'urgence, mais qu'étayent seulement leurs plus secrètes passions. Pourtant, avouons-le, ce qui frappe l'historien, bien plus que la malfaisance des héritages historiques, c'est la stérilité des exemples. Il est bien vrai que, selon l'axiome biblique, « parce que les pères ont avalé du verjus, les dents des fils en sont agacées ». Il est vrai encore davantage que l'expérience des aînés n'apprend rien à leurs successeurs sur la Terre et que, dans la courbe des destinées humaines, les civilisations, l'une après l'autre, refont les mêmes erreurs et courent au même abîme.

L'histoire grecque offre à nos méditations, un champ d'observations, dont l'actualité est sans doute plus grande qu'un vain peuple ne le penserait. Et surtout cette Grèce admirable du Vème siècle avant notre ère, d'où nous sont venues quelques-unes des bases de notre civilisation. Cette Grèce heureuse et fière où Eschyle, Sophocle et Euripide donnent à l'art dramatique ses premiers chefs-d'oeuvre, où Périclès administre Athènes dans la sagesse, où sur la colline sainte de l'Acropole se dresse la petite cage fauve où l'on pense avoir enfermé la Raison vigilante, le Parthénon, aux colonnes parfaites.

En ce temps, le monde hellénique vient d'échapper, au péril des Barbares. Deux fois de suite, la menace perse a été écartée, miraculeusement. Marathon, Salamine, deux noms de victoire, semblent assurer aux hommes d'Europe des lendemains de bonheur pacifique. Et cependant, au sein de cette Grèce florissante, le germe existe et prolifère qui la tuera...

C'est la division de ses petits pays, leur insurmontable jalousie, leur incapacité à voir plus loin que leurs rivalités mesquines. A peine ont-elles réussi à s'entendre lorsque le Perse frappait à leur porte de son poing menaçant. Chacune a ses torts à la mesure de ses responsabilités. Athènes qui représente tout ensemble une grande puissance et une grande pensée, n'a pas compris que le seul fondement de la paix est la justice... On l'accuse de trop exploiter sa victoire en vue de ses intérêts impérialistes. Ses anciens alliés de la Ligue de Délos lui en veulent, comme la jalouse Corinthe, sa concurrente maritime, comme la hait Sparte, sa rivale en puissance sur la terre. Vingt-huit ans après la victoire de Salamine, une guerre nouvelle éclate : la race la plus civilisée du monde va s'entretuer.
Cette guerre sera atroce. Les combattants useront de leurs moyens jusqu'à l'extrême. Tout sera bon pour annihiler l'ennemi. Athènes, aux mains des démagogues, dont Alcibiade est le plus notoire, s'engage dans les aventures les plus folles. Sparte, dans sa volonté de vaincre, s'alliera aux pires ennemis du nom grec, les Perses. Aux raisons nationales de haine s'ajoutent des motifs idéologiques qui rendent pire encore l'affrontement. A l'intérieur des nations, les doctrines opposent cruellement les partis. A Sparte même, tenus par les Aristocrates, il y a des adversaires du régime au sein du peuple, comme, dans Athènes démocrate, les tenants de l'autoritarisme souhaitent la défaite de leur propre pays. Ce n'est plus seulement l'équilibre politique des cités qui est en jeu, mais leur armature interne. Aussi la guerre prend-elle un caractère inexpiable. La Grèce entière se dénonce elle-même partie contre partie, comme traître et infidèle...

Mais qui voit le vrai sens de ce drame, l'épuisement terrible de la race grecque, cette fatalité de destruction qui hypnotise le plus intelligent des peuples ? Qui pense aux dangers de l'avenir ? aux races ignorées et demain redoutables ? Qui songe que tous ces Grecs qui meurent, Athéniens dans les carrières de Syracuse, Spartiates sur l'îlot de Sphactérie, demain la Grèce entière les regrettera avec des larmes de sang ? Quand après soixante-dix ans, la dernière bataille se livrera, il ne restera plus, sur la péninsule enténébrée, que des moribonds pleurant sur des ruines. La mort d'Epaminondas, sur les champs de Mantinée, aura valeur de signe : « le dernier des Grecs », dira-t-on. Et tant de sang aura coulé pour rien.

Alors du Nord lointain où ses montagnes lui auront permis de conserver intactes ses forces, un peuple surgira, barbare encore, mais puissant. Ses chefs se mettront à l'école de la Grèce juste assez pour lui dérober ses méthodes, Philippe, Alexandre... Ce que les cités helléniques n'auront pas voulu faire de gré, le Macédonien l'accomplira de force. Il y aura une unité grecque à l'heure précise où, en réalité, il n'y aura plus de Grèce du tout.

Je ne sais si les Représentants des Nations qui, en maintes conférences, décident de nos destins, ont parfois présents à l'esprit, cette terrible leçon de l'Histoire. Je souhaiterais que quelqu'un la rappelât très haut. Ils avaient d'excellentes raisons, ces Athéniens, ces Spartiates pour se haïr opiniâtrement et se combattre. Il n'empêche que si nous considérons, dans le recul du temps, leur destin à tous, le seul mot adéquat qui vienne à nos lèvres est celui de suicide collectif.
Et nous nous demandons s'il ne convient pas de dédier ces pages à l'historien futur, jaune ou nègre sans doute, qui, dans quelques millénaires, considérant un autre épisode de l'éternelle Histoire, écrira à son tour, avec commisération et tristesse : « Aux environs de l'an 2000, les Européens d'Occident, collectivement, se sont suicidés...»

                                                                               DANIEL-ROPS.(1949)

Commenter cet article
I
Excellent! je suis moins sûr qu'Alexandre portait avec lui le salut de la Grèce mais... le dernier paragraphe confirme le bien que je pense de l'auteur...