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de la Foi (Aldous Huxley)

Publié le par Christocentrix


Le mot « foi » possède des significations diverses qu'il importe de distinguer. Dans certains contextes, il est employé comme synonyme de « confiance », comme lorsque nous disons que nous avons foi au diagnostic du Dr X... ou en l'intégrité de l'avocat Y... De nature analogue est notre « foi » en l'autorité, - la croyance que ce que disent certaines personnes sur certaines questions a des chances, en raison de ce qu'elles sont particulièrement qualifiées, d'être vrai. A d'autres moments, la « foi » représente la croyance à des propositions que nous n'avons pas eu l'occasion de vérifier par nous-mêmes, mais dont nous savons que nous pourrions les vérifier si nous en avions le désir, l'occasion et les capacités nécessaires. C'est en ce sens que nous avons la « foi » quand bien même nous ne serions jamais allés en Australie, qu'il existe une créature telle que l'ornithorynque à bec de canard; nous avons « foi » en la théorie atomique, quand bien même nous n'aurions jamais effectué les expériences sur lesquelles repose cette théorie, et serions incapables de comprendre les mathématiques sur lesquelles elle se fonde. Et enfin, il y a la « foi », qui est une croyance à des propositions que nous savons ne pouvoir vérifier même si nous désirions le faire, - propositions telles que le Symbole de saint Athanase, ou celles qui constituent la doctrine de l'Immaculée Conception. Ce genre de « foi » est définie par les Scolastiques comme un acte de l'intellect mû à l'assentiment par la volonté.

La foi, dans ces trois premiers sens, joue un rôle fort important, non seulement dans les activités de la vie quotidienne, mais encore dans celles de la science pure et appliquée. Credo ut intelligam, - et aussi, devrions-nous ajouter, ut agam et ut vivam. La foi est une condition préalable de toute connaissance systématique, de toute action dirigée vers un but, et de toute vie convenable. Les sociétés se maintiennent, non pas primordialement par la crainte, chez la masse, du pouvoir coercitif d'une petite minorité, mais par une foi largement répandue en la bienséance du voisin. Une telle foi a tendance à créer son propre objet, alors qu'une méfiance mutuelle largement répandue, due, par exemple, à la guerre ou aux dissensions domestiques, crée l'objet de la méfiance. Passant maintenant du domaine moral à l'intellectuel, nous voyons la foi à la racine de toute pensée organisée. La science et la technologie ne pourraient pas exister, si nous n'avions pas foi en la véracité de l'univers, - si, selon les paroles de Clerk Maxwell, nous ne croyions implicitement que le livre de la Nature est véritablement un livre et non un magazine, une oeuvre d'art cohérente et non un pot-pourri de miettes sans rapport entre elles. A cette foi générale au caractère raisonnable et digne de confiance du monde, le chercheur de vérité doit ajouter deux catégories de foi spéciales, - la foi en l'autorité d'experts qualifiés, suffisante à lui permettre de les croire sur parole en ce qui concerne les exposés qu'il n'a pas vérifiés personnellement; et la foi en ses propres hypothèses explicatives, suffisante à l'inciter à vérifier ses croyances provisoires au moyen d'actes appropriés. Il se peut que ces actes confirment la croyance qui les a inspirés. Par contre, il se peut qu'ils apportent la preuve que l'hypothèse explicative originale était infondée, auquel cas elle devra être modifiée jusqu'à ce qu'elle puisse être rendue conforme aux faits, et passe ainsi du domaine de la foi à celui de la connaissance.


La quatrième catégorie de foi est la chose qu'on appelle communément « foi religieuse». Cet usage se justifie, non pas parce que les autres catégories de foi ne sont pas fondamentales en matière de religion comme elles le sont pour les questions séculières, mais parce que cet assentiment voulu à des propositions que l'on sait être invérifiables se présente dans la religion, et uniquement dans la religion, comme un supplément caractéristique à la fois en tant que confiance, à la foi en l'autorité, et à la foi en des propositions non vérifiées mais vérifiables. C'est là la catégorie de foi qui, selon les théologiens chrétiens, justifie et sauve. Voici, par exemple, un passage d'une lettre de Luther. Esto peccator, et pecca fortiter; sed fortius crede et gaude in Christo, qui victor est peccati, mortis et mundi. Peccandum est quam diu sic sumus; vita haec non est hahitatio justitiae. (Sois pécheur, et pêche fortement; mais crois encore plus fortement en Christ et jouis de lui, qui est le vainqueur du péché, de la mort et du monde. Tant que nous serons ce que nous sommes, il faudra qu'il y ait du péché; cette vie n'est point la demeure de la vertu.) A ce danger que la foi en la doctrine de la justification par la foi puisse servir d'excuse et même d'invitation au péché, il convient d'ajouter un autre danger, savoir : que la foi qui est censée sauver soit une foi en des propositions non pas simplement invérifiables, mais répugnant à la raison et au sens moral, et entièrement en désaccord avec les constatations de ceux qui ont rempli les conditions de la pénétration spirituelle de la Nature des Choses. "Voici le summum de la foi "; dit Luther dans son De Servo Arbitrio :
"Croire que Dieu, qui en sauve un si petit nombre et en condamne un si grand, est miséricordieux; que Celui-là est juste qui, à son bon plaisir, nous a créés destinés nécessairement à la damnation, de sorte qu'il semble se complaire aux tourments des malheureux, et mériter plutôt la haine que l'amour. Si, par quelque effort de la raison, je pouvais concevoir comment Dieu, qui manifeste tant de colère et de sévérité, pouvait être miséricordieux et juste, il n'y aurait point besoin de foi " .

La révélation (qui, lorsqu'elle est authentique, est simplement la trace de l'expérience immédiate de ceux qui sont assez purs de coeur et pauvres en esprit pour être à même de voir Dieu) est absolument muette sur toutes ces doctrines hideuses, auxquelles la volonté force l'intellect (qui, tout naturellement et à juste titre, y répugne) à donner son assentiment. Les idées de ce genre sont le produit, non pas de la pénétration obtenue par les saints, mais de l'imagination active de juristes, qui sont si éloignés d'avoir transcendé le moi et les préjugés de l'éducation, qu'ils ont eu la folie et la présomption d'interpréter l'univers dans le langage de la législation hébraïque et romaine, avec laquelle ils se trouvaient familiarisés.
                               « Malheur à vous, hommes de loi », a dit le Christ.

Cette dénonciation était prophétique et reste valable pour toute époque.


Le noyau, le coeur spirituel de toutes les religions supérieure, est la Philosophia Perennis; et l'on peut donner son assentiment à la Philosophia Perennis, et agir en conséquence, sans recourir à cette catégorie de foi dont traitait Luther dans les passages qui précédent. Il faut qu'il y ait, bien entendu, la foi en tant que confiance -car la confiance en ses semblables est le commencement de la charité envers les hommes; et la confiance en la sécurité non seulement matérielle, mais encore morale et spirituelle, de !'univers, est le commencement de la charité ou amour-connaissance par rapport à Dieu. Il faut qu'il y ait aussi foi en l'autorité, - l'autorité de ceux dont le renoncement au moi les a qua!ifiés pour connaître le Fondement spirituel de tout être, par accointante directe aussi bien que par ce qu'on en rapporte. Et enfin, il faut qu'il y ait foi en les propositions relatives à la Réalité, telles qu'elles sont énoncées par les philosophes à la lumière de la révélation authentique, - propositions que le croyant sait qu'il pourra, s'il est prêt à remplir les conditions nécessaires, vérifier par lui-même. Mais, pourvu qu'on accepte la Philosophia Perennis dans sa simplicité essentielle, point n'est besoin d'assentiment ordonné par la volonté à des propositions qu'on sait d'avance être invérifiables. Il est nécessaire d'ajouter ici que de semblables propositions invérifiables peuvent devenir vérifiables dans la mesure où la foi intense affecte le substratum psychique et crée ainsi une existence dont l'objectivité dérivée peut effectivement être découverte « là-bas ». Rappelons-nous, toutefois, qu 'une existence qui tire son objectivité de l'activité mentale de ceux qui y croient intensément, ne peut absolument pas être le Fondement spirituel du monde, et qu'un esprit assidûment occupé de l'activité volontaire et intellectuelle qui est la « foi religieuse » ne peut absolument pas être dans l'état de renoncement au moi et de passivité vigilante qui est la condition nécessaire de la connaissance unitive du Fondement. Voilà pourquoi les bouddhistes affirment que « la foi aimante mène au ciel; mais que l'obéissance au Dharma mène au Nirvana ». La foi en l'existence et en la puissance de toute entité surnaturelle moindre que la Réalité spirituelle ultime, et en toute forme de culte qui n'atteint pas à l'anéantissement du moi, aura certainement pour résultat, si l'objet de la foi est intrinsèquement bon, une amélioration du caractère, et probablement une survie posthume dans des conditions "célestes" de la personnalité améliorée. Mais cette survie personnelle dans ce qui est encore l'ordre temporel n'est pas la vie éternelle de l'union, en dehors du temps, avec l'Esprit. Cette vie éternelle "réside en la connaissance" de la Divinité, et non en la foi en une chose quelconque moindre que la Divinité.

Quant à la notion d'une Cause Première, ou d'une Causa Sui, il nous faut, d'autre part, garder en l'esprit que nous nous réfutons nous-mêmes en essayant de l'établir par extension de l'application de la catégorie causale, car la causalité, quand elle est universalisée, renferme une contradiction; et, d'autre part, nous souvenir que le Fondement ultime "est", sans plus." C'est seulement quand l'individu, lui aussi, "est", sans plus, en raison de son union, par l'amour-connaissance, avec le Fondement, qu'il peut être question de libération complète et éternelle.

 

                                      extrait de "Philosophia Perrenis" de Aldous Huxley

 

 

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