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obéissance ou désobéissance (suite et fin)

Publié le par Christocentrix

ISMÈNE :

Pour moi donc, priant mes morts sous terre de me pardonner car j' y suis contrainte, j'obéirai à ceux qui sont au pouvoir. (...)


ANTIGONE :

(...) Agis à ta guise, mais mon frère, je l'enterrerai. Il est beau pour moi de mourir en accomplissant ce devoir.

 

                                                                               (Sophocle, Antigone)


De prime abord, il semble naturel de soutenir que, puisque les hommes doivent préférer ce qui est juste à ce qui ne l'est pas, il leur faut obéir à la loi en tant qu'elle est juste, tandis que, si elle ne l'est pas, ils ne sont pas tenus de s'y soumettre. Autrement dit, il y a des cas exceptionnels, graves et en effet assez rares, où la désobéissance doit s'imposer. Effectivement, comment pourrait-on prétendre simultanément avoir le souci sincère d'agir avec justice et s'adonner à suivre ce qui ne l'est pas? L'homme cohérent ne peut longtemps mener une vie si contradictoire, dans la mesure où c'est vraiment se faire violence que de faire l'inverse de ce que l'on veut.

Cette thèse revient à laisser l'homme être le propre juge de l'acte qu'il pose. Ceci, qui est l'expression commune du bon sens, s'applique parfaitement à sa qualité d'homme libre. On doit reconnaître à l'homme la possibilité d'engager toute sa volonté, sa raison, sa personne dans les actes qu'il pose. Ce ne serait pas agir librement que d'obéir mécaniquement à l'ordre de la loi, ou de faire quoi que ce soit qui s'oppose à son désir intime. La condition essentielle pour qu'une personne soit qualifiée de juste, d'homme juste, est qu' elle se porte pleinement et librement à se conformer à la notion de juste qui l'anime. Mettons qu'un homme applique l'ordre d'une loi, non parce que cette loi convient effectivement à ce qu'il est bon de faire, mais par une obéissance velléitaire et aveugle, ou même par crainte de la sanction encourue s'il s'en écartait; on ne pourrait pas dire qu'il s'agisse d'un homme épris de justice. Ce serait plutôt la figure de quelqu'un qui se laisse mouvoir par ses passions, ses désirs et ses peurs, mais non par ses vertus.


Il semble ainsi que la justice est d'abord dans l'homme avant que d'être dans la loi. Un acte ne sera dit juste qu'en tant que l'agent le posera comme tel, sous le mode de la justice, et non pas seulement parce qu'il est conforme à la loi. Qu'un acte soit conforme à la loi n'est donc pas le premier motif de sa justice. Ce n'est pas la loi qui rend l'acte juste. Si tel était le cas, on ne pourrait jamais parler de loi injuste. Par ailleurs, et cette observation est une puissante objection, on sait très bien qu'on peut être dans la légalité avec une intention injuste. Le sentiment de la justice est bien supérieur à l'observance stricte et de la légalité.

Il est possible d'agir malhonnêtement, mais sous couvert de la loi, en se servant de son manque de précision, voire en se conformant à la lettre mais en s'écartant de son intention. Il est toujours possible d'interpréter la loi à son avantage. Seul l'acte posé avec l'intention de faire ce que l'on sait être juste, peut être dit juste. Pourtant, il faut se rappeler que la vie en société n'est possible que si, et seulement si, il y a une certaine unité dans l'agir des hommes d'une même communauté. Les hommes étant constamment en relation les uns avec les autres, chaque action devient une interaction. Cette interaction requiert une notion commune aux membres de la société des actes qu'il convient, ou non, de poser. En d'autres termes, il faut que la notion du juste et de l'injuste soit la même pour tous les membres d'une même communauté.


Les hommes jugent-ils de la même façon ce qui est bien ou mal et, par là, se portent-ils unilatéralement à ce que leur raison leur fait reconnaître comme juste? Bien évidemment, il ne s'agit pas de savoir si les consciences parviennent aux mêmes conclusions sur des points qui relèvent, par excellence, de la convention, comme sur la couleur des feux tricolores, ou sur la forme des lettres de l'alphabet. Au moins sur les notions les plus importantes, il faut que les consciences s'accordent. Force est de constater qu'il n'en est rien. On se rappelle le différend qui a opposé Kant et Benjamin Constant (cf. D'un prétendu droit de mentir par humanité, Kant). Si un assassin poursuit un de nos amis et qu'il nous demande, dans le dessein de l'occire, si l'on sait où il se cache, devons-nous dire la vérité mais le livrer, ou mentir et le sauver? Pour Constant, le fait de ne pas mentir serait criminel ; pour Kant, c'est le fait de mentir qui est criminel. Dans ce cas, la question est bien : faut-il suivre sa conscience? Entre Kant et Constant, les jésuites, qui excellent en casuistique, auraient sans doute soutenu, pour cette question, la solution de l'usage de la « restriction mentale ». Cette dernière, fondée sur la nuance, consisterait à répondre qu'un tel n'est pas là quand bien même il est caché juste derrière soi, en sous-entendant mentalement qu'il n'est pas là « pour vous ».


Même au sein d'une même société, on voit les divergences extrêmes des notions de bien et de mal auxquelles les consciences parviennent, y compris sur des questions capitales. A fortiori pour des peuples différents, les divergences sont grandes; certaines pratiques peuvent être prônées par les uns, bannies par les autres. La polygamie ou la monogamie, la stabilité ou le divorce d'un ménage, les mutilations, l'avortement, l'eugénisme (ou orthogénie), la décapitation et toutes autres formes d'exécutions létales : autant de pratiques qui concernent directement le sens de la vie et qui trouvent des partisans et des opposants. Autant dire que, si les hommes n'ont pas les mêmes critères du bien et du mal sur des points si graves, a fortiori, comment pourraient-ils s'accorder spontanément sur n'impose quel acte mineur de la vie courante? Puisque la conscience des hommes peut légitimer tel acte ou son contraire, revendiquer le fait de suivre en toute chose sa conscience, revient à ruiner les conditions de la vie en société. Le maintien de cette dernière nécessite, en effet, une cohésion des actes fondés sur une notion commune de la justice, des droits et des devoirs ; ce à quoi les hommes ne parviennent pas naturellement. On ne peut jamais réduire l'infraction à la loi à une simple attitude au for interne de sa conscience. Dans son for interne, la conscience se juge elle-même, mais la désobéissance à la loi n'est jamais seulement une question personnelle, n'ayant pas d'implication sur la vie sociale. Au contraire, il faut bien saisir que toute désobéissance à la loi a toujours des conséquences au for externe, c'est à dire des conséquences sur la vie sociale elle-même. On doit alors se demander si la loi n'est pas précisément le palliatif que l'homme s'est forgé pour vaincre l'impossible accord immédiat des consciences. Puisqu'il n'y a pas naturellement ni spontanément de règles, même élémentaires, qui dirigent unanimement l'agir, - ce qui est rédhibitoire pour la société -, il faut forger une règle que l'on érigera en règle commune. On la fera connaître de tous par sa promulgation et tous devront l'accepter, pour autant qu'ils veulent vivre en société.
Tous devront l'accepter, et il sera vital et d'un devoir éminemment grave et supérieur que chacun incline devant elle toute considération personnelle. Puisqu'il est nécessaire qu'il y ait une notion commune du juste, et que celle-ci ne peut venir en laissant libre cours à l'autodétermination de la conscience, il faut reconnaître qu'elle doit venir de la loi. Quiconque prétend préférer suivre la règle individuelle de sa conscience, au mépris de la règle reconnue par tous ceux qui savent que sans elle, la société se dissout, est un danger extrême pour la société. Par son attitude, il s'oppose de lui-même à la condition sine qua non de la vie sociale. Il serait donc ruineux pour le bien commun de soutenir qu'il faut obéir à sa conscience avant que d'obéir à la loi, mais de se constituer soi-même en juge et interprète de la loi. Il faut plutôt, semble-t-il, obéir à sa conscience qui nous énonce le devoir pressant de toujours accepter la loi. Ainsi, le bon sens pratique et les impératifs de la condition de la vie sociale devraient nous faire prendre conscience que c'est une grande sagesse que de se fixer pour règle de toujours suivre la règle commune, à savoir la loi.

Et le gouvernement qui s'écrierait : « Non à une loi morale qui primerait la loi civile », ferait tout simplement preuve de bon sens et d'esprit pratique. Puisque le gouvernement et le peuple ne peuvent voir ensemble où est le bien, et comme il faut pourtant un principe, alors la pratique et le progrès imposent de se soumettre malgré tout aux règles du législateur, fussent-elles immorales. En effet, la nécessité tout autant que la productivité doivent absoudre ou, pour mieux dire, dissoudre les préoccupations morales. Celles-ci agissent comme un frein à la société.


D'un côté  la cité a besoin de lois; de l'autre,  l'homme ne peut être juste s'il s'oppose à la loi de sa conscience. Comment peut-on concilier deux idées si contradictoires? Ce qui est juste, est-ce ce que la loi formule ou ce que notre conscience détermine comme tel? Poursuivre le juste, est-ce suivre la loi ou la conscience? Il semble que cela soit de suivre les deux à la fois, ce qui n'est pas possible, du fait même qu'on ne peut simultanément tendre vers ce qui s'oppose. On est alors au comble de l'écartèlement, sans savoir quelle inclination doit céder à l'autre.


Nous sentons que l'idéal serait de pouvoir agir comme nous le voulons, c'est-à-dire de nous porter en toutes choses de nous-mêmes vers ce qui nous semble profondément bon, juste de faire. On peut retrouver une optique assez rousseauiste, par laquelle « l'haleine de l'homme est mortelle à l'homme » et que, par conséquent il ne faut « obéir qu'à soi-même». On peut aussi se plonger dans un idéalisme moral attrayant par sa pureté et pour lequel il ne faut agir que sous l'unique raison du bien, du juste, du devoir, et non pour un intérêt particulier, qui ferait perdre toute sa valeur à l'acte. La seule loi, autorité, à laquelle on puisse obéir, pour rester vraiment moral, émane de ce qu'avec le kantisme, on appelle "l'impératif catégorique". Cette observance stricte et désintéressée de l'ordre de la raison permet seule d'épurer la conscience des passions (notamment la crainte de la sanction pénale, ou le profit). Il faut obéir à la loi de la conscience. Il le faut, sans autre motif, hormis le respect du principe lui-même. Poussé à l'extrême, cet idéal de la conscience pure peut engendrer une fermeture à l'ordre que l'on reçoit de l'extérieur, au profit d'un sentiment d'autonomie absolutiste.


Pourtant, après avoir montré que la notion d'organisation est intrinsèque à la notion de société, la condition même de son existence et l'exigence de la paix qu'elle cherche à maintenir requièrent un agencement méticuleux. Cette deuxième partie nous a permis de voir le principe qui sous-tend l'observation de la première, et qui est sous-jacent à la thèse "pacifiste". La force des choses et le parfait souci du bien commun semblent devoir nous mener à taire nos sentiments personnels, la voix intérieure de notre conscience, parce que si chacun s'écoutait soi-même, on sombrerait dans une véritable cacophonie désorganisatrice.


Taire n'est d'ailleurs pas travestir. On peut, à cause de l'exigence de l'ordre pour le plus grand bien de la société, s'adapter extérieurement à l'infraction de la loi sans pour autant donner son assentiment, ni renoncer intérieurement, intellectuellement à notre conviction profonde. Comme nous l'enseigne le libéralisme, le pouvoir législatif ne prétend d'ailleurs pas que l'on s'accorde sur d'éventuelles convictions morales. Son exigence est d'un autre ordre : elle fixe une règle concrète et l'accord qu'elle attend n'est qu'un accord de l'acte extérieur. L'énonciation d'une loi donne une règle extérieure, sans en donner la raison morale ou règle intérieure qui en serait le principe et sur laquelle pourrait éventuellement achopper la conscience. Si la loi attend un acte extérieur conforme à un certain bien, la moralité attend dans le même temps que l'acte intérieur aussi soit conforme à un certain bien. Et voilà peut-être l'origine du problème : conformer à la fois mon être extérieur à ce que la morale attend, et également mon être intérieur. C'est cette double règle et son exigence, son impératif concomittant, qui pose difficulté...
En  d'autres termes, on commence déjà à s'apercevoir que dans une même action, il suffit que la fin voulue ou que la matière de l'acte soit mauvaise par nature pour que l'acte tout entier doive être considéré comme tel, selon le principe : "bonum ex integra causa, malum ex quocumque defectu" (le bien requiert la bonté de la cause entière, il suffit de n'importe quel défaut de la cause pour que s'ensuive le mal) - (in Ce que l'on ne peut jamais faire, la question des actes intrinsèquement mauvais, de S. Pinckears, Éd universitaire Fribourg, Suisse, Éd du Cerf, Paris, 1986).

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C
Bien d'autres choses pourraient être déclinées ou approfondies à partir de ces deux textes d'introduction mais je ne vais pas abuser de la patience des lecteurs. Ce débat rien n'empêche de le continuer dans sa tête ou sur ce blog.
Poser ces questions c'est pour moi servir la cité mais aussi aimer mes ennemis. Lorsque l'on prétend servir sa cité, son peuple ou son pays, il me semble que parmi les vertus auxquelles il faut recourir, il y a c'est évident les vertus intellectuelles. Outre l'instruction de l'intelligence, il y a aussi l'éducation de la volonté par les vertus morales. Ce qui domine le tout (mais en est aussi le fruit) se nomme Sagesse.
Avoir le souci de sa Cité, de sa Patrie, c'est aussi s'interroger sur l'obéissance ou la désobéissance puisque celà mène à considérer les principes de l'acte humain et le bien commun. Au devoir d'obéir à ce qui est juste correspond le devoir de désobéir à ce qui ne l'est pas. Tout celà est loin d'être simple et ne saurait être présenté sous un aspect simpliste. Il n'y a que ceux qui adhèrent à "quand j'entends le mot culture, je sors mon revolver" qui puissent mettre en doute que c'est ce qui distingue l'homme d'un animal ou l'infantilisme de la virilité. Même certains philosophes "païens" l'avaient déjà perçu. A défaut on se comporte "à la façon des chiens qui, avant même d'observer si c'est un ami, au moindre bruit qui se produit, se mettent à aboyer" ( Aristote, Ethique à Nicomaque). Je pourrais dire en somme : nul besoin de se revendiquer de la Sagesse Incarnée pour se hisser, au moins à ce niveau, au-dessus de la bestialité et de la barbarie.
Une recherche intellectuelle véritable a inévitablement un aspect pénible, voire douloureux. Les circonstances d'une époque troublée ne peut exempter de se poser des interrogations philosophiques et politiques. S'y dérober dans son for intérieur comme dans un débat public n'est pas faire preuve de "vertus viriles" ; c'est ce que j'ai retenu des philosophes païens. Je ne peux que remarquer un net décallage entre l'image que donnent certains discours et attitudes de "néo-païens" et les vertus antiques de l'homme européen civilisé dont il se revendiquent bien abusivement.

Quels que puissent être les défauts et les manques de ma démarche, je la fais en grand respect de ceux qui ont eu à payer de leur vie, la réponse qu'ils ont donné à cette question. Je pense, entre autres, à certains "compagnons de la Rose Blanche", qui m'inspirent autant de respect que ceux qui ont connu la prison de Tulle. Je pense enfin à la vie du Commandant Hélie de Saint-Marc, dont le témoignage nous aura fait gagner beaucoup de temps quand on s'interroge comment il faut se conduire dans la vie.