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la nostalgie de l'admirable (Bertrand Vergely)

Publié le par Christocentrix


Durant des siècles, les valeurs religieuses ont guidé le monde occidental. Dans ce cadre, la foi a joué un rôle central. Il s'en est suivi des réalisations remarquables dans tous les domaines, social, moral, culturel, artistique, architectural, littéraire, musical, théologique, mystique. Ce fut également source de conformisme, de régression, de violence. Le monde contemporain ne se reconnaît plus dans des valeurs religieuses. La foi n'y joue plus un rôle central, d'où un climat de liberté. On ose dire aujourd'hui des choses que l'on n'osait dire hier, à cause de la pression morale qu'exerçait l'Eglise. Par exemple, on n'a plus peur de déclarer que l'on n'a pas besoin de Dieu pour vivre et que l'on préfère le bonheur de ce monde à la vie éternelle. Pourtant, les effets ne sont pas seulement libérateurs.
Le ciel des hommes d'Occident est devenu vide, la terre a pris sa place. Durant un temps, l'espérance révolutionnaire a laissé croire que le royaume de ce monde allait enfin accomplir ce qu'avaient cherché des générations dans le royaume céleste. Un jour, il a fallu se rendre à l'évidence, ce royaume avait tourné au cauchemar, il avait les mains inondées de sang. La quête hédoniste tente aujourd'hui de succéder à l'espérance révolutionnaire. On fera par la fête ce que l'on n'a pu faire par la lutte politique, se dit-on. Mais quel goût prend la fête quand on festoie sur fond d'une existence qui viendrait du hasard et irait au néant ? N'est-ce pas un goût amer et finalement profondément sinistre ?

Le monde contemporain a tous les moyens d'être heureux. Jamais il n'a été aussi prospère. Pourtant, journalistes, sociologues et psychologues ne cessent d'évoquer le malaise du monde actuel, en citant les trop nombreux cas de vies désorientées, oscillant entre une quête d'oubli dans des paradis artificiels et le désir d'en finir. D'où vient un tel malaise ? Ne serait-ce pas du vide dans lequel a été installée la vie ?


Beaucoup de philosophes ont opposé la raison et la foi, et pour divers motifs. Le conformisme politique exige toujours une foi pour l'humanité afin que le monde puisse tourner. Un tel usage de la foi est mystificateur, il sert à fabriquer de la servilité mentale. Les philosophes ont eu raison de le dénoncer. En revanche, il existe une autre foi, consistant à croire que la vie n'est pas née d'un hasard et ne va pas vers le néant. Rien ne le prouve, sinon une pure expérience de pensée ainsi que les effets de cette pensée. Voir ainsi la vie rend attentif, profond, généreux, créateur. C'est par un pur acte de foi que l'on s'élève vers cette profondeur, par un pur élan. Condamner cette foi-là est un crime, un attentat contre l'esprit, un déni de tout ce qui ennoblit l'humanité. Les philosophes, qui n'aiment pas la foi tyrannique, ont tort d'oublier qu'il existe une foi libératrice. Ils font l'erreur de la confondre avec ce qui opprime. Un jour, ils devront en prendre conscience. La foi n'est pas ce qu'il y a de plus idéologique au monde, mais la révolution même. Une admirable révolution, la seule qui fasse des vivants et non des morts. Elle est notre seul moyen d'accéder à ce qui libère les hommes ainsi que le monde.


Réfléchissons. Quand avons-nous vécu une authentique expérience de libération de nos forces vives ? Le jour où nous nous sommes laissé pénétrer par la vie. Ce jour-là, nous avons été insouciants. Nous ne nous nous sommes pas méfiés, nous n'avons pas douté de la vie, nous avons « cru ». Bien nous en a pris, cette apparente passivité s'est avérée une passivité créatrice. En nous pénétrant la vie s'est mise à travailler en nous, et nous a pétris de l'intérieur dans la durée.

Ce travail n'a pas été vain, peu à peu la passivité s'est mue en son contraire. Nous avons cessé de nous laisser faire, nous nous sommes mis à faire. Nous nous sommes liés à la vie, nous lui sommes devenus fidèles. Là encore, nous avons été insouciants, nous n'avons pas douté. Nous avons vécu le fait de vivre ainsi activement, comme nous avons vécu celui de vivre passivement. Et le vivant de la sorte, nous sommes devenus un vivant. Pour nous-mêmes, pour les autres. Nous sommes devenus ce témoin essentiel de la vie qui espère quand plus personne n'espère, agit quand plus personne n'a d'énergie pour agir, aime quand plus personne n'a de force pour aimer.

Un tel témoin est plus qu'un témoin. S'il existe un témoin horizontal de l'homme face à l'homme, il existe un témoin vertical de l'homme face à Dieu.

D'où vient le surcroît d'amour et de vie qui sauve la vie ? A travers nous, ne vient-il pas d'au-delà de nous ? Et dans cet au-delà de nous, ne témoigne-t-il pas d'une source de vie et d'amour ?

Il y a un temps pour douter, le doute est nécessaire. Il épure la foi naïve qu'il transforme en foi profonde. Mais on ne peut seulement douter. A la longue, ce doute n'est plus un doute, mais de l'entêtement. Et un tel entêtement aboutit à une impasse, il enferme l'humanité dans une prison.

Comment vivre si l'on condamne la vie au départ, en jugeant qu'elle mène au néant ? Et pourquoi penser et se mettre en quête de vérité, si nous supposons qu'il n'y a aucune lumière à trouver parce que le fond des choses est obscur ? Surtout, pourquoi aimer si la vie n'est pas fondamentalement aimable car rien ni personne ne l'aime dans l'infini ?

Le monde contemporain a une attitude ambiguë à l'égard de la foi. Tout en la réduisant à de l'irrationnel, voire de la violence, il l'admire quand elle prend la forme de l'engagement qui veut aimer malgré tout.

 

Les Anciens appelaient nostalgie le désir de revenir au paradis perdu. Les Modernes entendent par révolution l'action de regénérer le monde. L'inspiration n'est-elle pas la même ? N'y a-t-il pas dans l'aspiration moderne à changer la face des choses la nostalgie d'une vie admirable, pleine de profondeur et de foi ?

On vit mal, enfermé dans un néant ontologique. On pense mal, comme on aime mal. Il faudra que le monde s'en rende compte un jour, qu'il comprenne que la foi n'est pas un élan aveugle, mais une splendide ouverture. La seule capable de délivrer le monde de la nuit qui le recouvre, en le faisant accéder à son véritable destin : l'éternité.

 

    
                                                                                                         Bertrand Vergely

                   (La Foi ou la nostalgie de l'admirable, "espaces libres", Albin Michel, 2004)

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