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le Christ et l'Histoire...la grande secousse...

Publié le par Christocentrix

Le Verbe Incarné est l'Alpha et l'Omega : tout commence et s'achève avec lui et en lui. Rien de plus essentiel à une vision chrétienne de l'histoire : on y voit que le Christ est le moteur principal de l'histoire et qu'elle trouve en lui son origine, ses caractères et son achèvement.


1. Le Christ,
« principe » de l'histoire :

Dès l'instant où le Verbe de Dieu apparaît dans l'histoire, il transforme cet instant en un kairos privilégié, unique, dont toute l'histoire, antérieure et postérieure, tire signification et dynamisme. Il est le principe ou l'archê de l'histoire.

Cette intrusion divine n'est plus seulement une épiphanie, mais une réelle théophanie (Le Logos s'est fait chair et II a habité parmi nous, dit saint Jean), et les signes qui l'accompagnent, sont le Signe par excellence. Dans l'histoire humaine, déjà rendue discontinue et hétérogène par les interventions de Iahveh, une «secousse» disproportionnée à toute grandeur humaine désoriente le cours normal des choses et, quoique le Seigneur Jésus soit le Messie promis de longue date et attendu par une lignée fidèle de générations, sa personnalité divine est si transcendante à l'humain, qu'en un instant toute l'histoire change et toute valeur prend un aspect nouveau.

L'histoire sainte des Juifs, à laquelle jusqu'alors il fallait être fidèle, devient l'Ancien Testament, préparation modeste de la Venue, cortège où toutes les personnalités deviennent des «figures » de la seule Personnalité, réalité révolue où toute valeur n'est que l'image de la seule Valeur.

De plus, chose essentielle à notre propos, avec le Christ, un nouveau monde est imposé à notre intelligence et proposé à notre espoir : celui que le Seigneur appelle communément « Royaume de Dieu » ou « Royaume des cieux». Non un monde d'idées, ainsi que l'avait imaginé Platon, mais un monde de réalités :  En fin de compte, devenir croyant signifie toujours la même chose : devant un homme, enfermé dans son être propre, dans son monde particulier, apparaît une autre réalité devant lui, en lui-même ou au-dessus de lui... une autre réalité, appartenant à un monde différent, d'en haut... L'âme doit se perdre une première fois en reconnaissant un second axe, puis aller jusqu'à reconnaître que l'au-delà est l'axe véritable.
Commence alors la lutte entre les « deux axes ». Longtemps, ils s'opposent; chacun essaie pour ainsi dire de priver l'autre de ses forces vives; chacun essaie de tirer à lui le coeur, l'esprit, la force, le sang ...

Aussitôt, le cosmos qui nous est familier, prend une valeur relative; la seule vraie réalité est cet au-delà où se dessine, pour l'éternité, la figure définitive de tous les êtres. La foi en cette réalité supérieure modifie nos conceptions courantes de l'histoire. Si le Christ s'était livré à quelque action purement temporelle, si par exemple il avait lancé son peuple dans une invincible conquête, l'éventuel triomphe d'Israël eût été du même type que celui de Rome, des Mongols ou de l'Islam. La venue du Christ provoque, dans l'histoire, une déchirure, une distorsion. D'une part, l'histoire « apparente », celle des peuples et des civilisations, avec leurs institutions, leurs guerres, leurs réussites, leurs échecs; d'autre part, une histoire « réelle », celle de la sanctification des âmes, qui prépare le Royaume des cieux. Celle-ci façonne, détermine celle-là, comme l'aimant caché sous le tissu attire le fer qui y a été déposé : on ne voit que les mouvements du fer, mais l'on sait, de science certaine, qu'ils sont provoqués par l'invisible aimant.

D'autre part, malgré les millénaires antérieurs et les civilisations révolues, au sens strict tout commence, sous la direction du seul vrai chef de l'humanité, du seul Sauveur de tous les hommes.

La Trinité Sainte conçoit, pour le cosmos entier, une immense évolution, commencée avec la matière inerte, continuée par la matière biologique ou organisée, puis par l'homme individuel et les civilisations particulières. Au sommet de cette évolution, apparaît l'homme parfait, l'être humano-divin, chef-d'oeuvre de Dieu, dont la mission est de rendre possible et d'achever le projet de la création :  Le monde du cosmos, vu dans la perspective de l'histoire du salut, est le lieu de l'action du Verbe créateur, qui ne cesse de le proférer et qui, après qu'il est tombé au pouvoir des Puissances, est venu non le détruire, mais le libérer et le transfigurer. 

Telle est, en effet, la substance même de la révélation chrétienne. Le Seigneur Jésus nous sauve de la subordination aux Puissances du mal et de notre propre concupiscence; puis, il nous aide efficacement - nous les hommes et nous les civilisations - à accomplir notre périple terrestre de telle sorte que nous puissions, en Lui, réaliser le projet divin.

Ainsi, pour le chrétien, le dynamisme intérieur de l'histoire est la collaboration libre des volontés individuelles et collectives à l'oeuvre du Christ dans l'histoire. De lui, vient toute l'énergie nécessaire à l'histoire : celui qui adhère librement à lui, fait progresser l'histoire; celui qui s'oppose à lui, la refrène.

Nous voilà donc aux antipodes de tous ceux pour qui l'histoire est la répétition cyclique d'un même état humain voué à la souffrance et à la mort finale, mais aussi de tous ceux pour qui l'histoire et la civilisation procèdent de l'effort humain, jusqu'à un stade dernier de perfection terrestre. Selon Marx, en effet, l'histoire progressait aussi grâce à des kairoi ou événements privilégiés; mais ceux-ci provenaient d'une maturation immanente qui les contenait et les provoquait. Le chrétien ne croit pas à une histoire purement humaine trouvant en elle-même la loi et le dynamisme de son progrès : il estime que l'histoire a changé brusquement et progresse par l'effet d'un « miracle », c'est-à-dire d'une intervention spéciale de Dieu hors des lois naturelles de la succession historique.

Si l'on veut une image, nous dirions que, pour les Orientaux en général, l'histoire est une route qui ramène sans cesse l'humanité aux mêmes paysages. Pour les marxistes, elle est une route créée de mains humaines, qui débouchera sur un haut plateau, où l'humanité se maintiendra définitivement lors de l'avènement de la société communiste. Pour le chrétien, la route de l'histoire s'est trouvée brusquement coupée : les interventions divines (celles de l'Ancien Testament et l'Incarnation du Verbe) ont montré que cette route conduisait à l'abîme et qu'une autre route était construite déjà sur un haut plateau; celle-ci, seule, conduit l'homme vers sa béatitude dans l'au-delà.


2. Le Christ, « fin
» de l'histoire :

Si le Christ est le seul principe de l'histoire authentique et profonde, il en est aussi la seule fin; car, s'il est le Messie, il est aussi le dernier (novissimus, eschatos) que l'on doive attendre et vers qui l'histoire se dirige comme vers sa consommation.

Le chrétien croit, comme les Juifs, à la tension historique de l'Ancien Testament; mais il croit, contre eux, que le Seigneur Jésus est à la fois le dernier à venir et le plus récent, le plus jeune, celui après lequel il ne peut y avoir qu'une paradôsis, une tradition, une «livraison », à travers les siècles, de l'essentiel donné une fois pour toutes en sa personne. « A qui irions-nous, dit l'apôtre, tu as les paroles de la vie éternelle »: c'est-à-dire,
« si nous ne croyons pas en toi, qui pouvons-nous attendre encore, puisque tu possèdes de quoi nous transposer, au-delà des temps, au salut éternel ». C'est pourquoi le chrétien authentique ne fonde de totale espérance en nul autre événement que la possession dernière, par lui-même et l'humanité, du Seigneur Jésus; il n'est pas facilement séduit par les idéaux étrangers au Christ. Lui présente-t-on la révolution comme la panacée de tous les maux, il répond que la vraie révolution est la metanoïa, la conversion au Seigneur, et que l'autre a, comme toute chose humaine, ses limites et ses inconvénients; lui annonce-t-on un paradis terrestre tablant sur l'organisation technocratique de la société, l'instauration d'une paix définitive ou les triomphes de la science, il sait très bien que le seul paradis possible est dans l'au-delà et que le seul moyen de l'obtenir est l'adhésion au Christ. En un mot, comme il n'est pas pour lui de période postchrétienne, ainsi il n'est d'autre Sauveur final que le Christ!

D'autre part, puisque le Seigneur Jésus est le seul Sauveur jusqu'à la fin des temps, tous les hommes et toutes les civilisations ne peuvent attendre le salut que de son action, de sa médiation.

On se demandera : comment cette action universelle est-elle possible, étant donné que Jésus est apparu assez récemment dans l'histoire et que la diffusion du christianisme est très relative? C'est ici qu'intervient la médiation de grâce, proprement surnaturelle, du Christ. Puisqu'il est constitué origine et fin de l'histoire, c'est par référence à cette origine et à cette fin, que les hommes, les peuples et les civilisations, de tous les temps et de tous les lieux terrestres, peuvent être sauvés. Mais ne nous imaginons pas cette référence d'une manière trop humaine : les hommes ne se sauvent pas, c'est le Christ qui les sauve, et quel peut être le critère minimum du salut, sinon une bonne volonté, une disponibilité implicite à l'action du Christ, même ignoré?


Cette disponibilité est le résultat de la religion et de la culture.

Les diverses religions ont joué, au plan de l'histoire réelle, un rôle non négligeable. Sans doute sont-elles corrompues, falsifiées et en partie inefficaces; sans doute, depuis l'avènement du Christ, sont-elles devenues anachroniques et devraient-elles s'effacer devant le message chrétien. Il n'en reste pas moins que chacune d'elles a sa vérité, qu'elle incline et dispose l'âme croyante à accepter le mystère divin, à entrer en relation avec Dieu et à se soumettre à une certaine ascèse personnelle. Toutes valeurs qui, assumées par le Christ, peuvent être, selon sa volonté, des pierres d'attente du salut final et de la totale révélation.

D'autre part, la culture et la civilisation, dans lesquelles chaque homme a reçu sa première éducation et a passé sa vie, l'ont imprégné de tendances, d'options, de vertus, qui, elles aussi, peuvent constituer un terrain favorable à l'action divine. L'infinie et l'austère morale familiale du Chinois, l'humilité indienne devant le réel cosmique, le culte des ancêtres et le respect de la coutume chez les Noirs, la vigueur dynamique des Occidentaux... sont, en somme, d'importantes préparations de l'attitude religieuse chrétienne.

Si, pour des raisons historiques concrètes, ces richesses naturelles écloses au sein des civilisations, ne reçoivent pas leur couronnement, comment pourrait-on en rendre tous ces hommes responsables? De toute manière, le mystère de leur salut final appartient à Dieu.

Ainsi donc, toute manifestation de culture ou de civilisation entre dans le domaine de la religion; non seulement dans le même sens que toute réalité terrestre intéresse la géographie, mais d'une manière plus intrinsèque : le critère de la valeur définitive d'un objet d'art, d'une découverte scientifique, d'une institution sociale est finalement d'ordre religieux et chrétien.

Il ne s'agit pas ici de renouveler une tyrannie religieuse sur la civilisation, ni de s'orienter vers des tendances pieuses ou dévotes dont on a trop souffert pendant la longue survie du baroque; au contraire, bien souvent une oeuvre d'art très profane illumine mieux un coin de l'ineffable qu'une oeuvre pieuse : telle peinture de Matisse (à Vence, par exemple) est plus chrétienne que toute l'imagerie sulpicienne, et tel lavis "Song" est plus religieux qu'une Madone de Botticelli. Il reste toujours que certaines manifestations de culture ou de civilisation « préfigurent » la sublimation finale de toute la société humaine en Dieu, que d'autres lui restent indifférentes, que d'autres enfin en prennent le contre-pied. Rapprochent-elles ou éloignent-elles les hommes de la vision des rapports entre Dieu et les hommes apportée par le Christ? Voilà le critère chrétien de leur valeur !

Ce critère absolu ne supprime pas les autres (utilité politique, bienfait social, mieux-être corporel, valeur esthétique,...), mais il se les subordonne, c'est-à-dire que chaque fois qu'ils tendent à se présenter comme absolus, il leur rappelle qu'ils ne sont que relatifs et que, donc, leur verdict doit s'incliner finalement devant le sien.


On comprend mieux aussi, à la lumière de l'intervention du Christ dans le temps, les diverses formes d'engagement humain dans la culture et la civilisation.

Dans les conceptions cycliques de l'histoire (hellénisme, bouddhisme, hindouisme,...), la sujétion de l'humanité au temps est nécessairement ressentie comme une servitude, dont il faut s'échapper pour vivre de l'esprit ou de l'âme : incapable de recevoir de l'histoire un achèvement heureux, l'homme cherche sa félicité, dès ici-bas, dans l'espace spirituel désincarné. Cette sagesse prendra des formes diverses : ascèse du yogi, contemplation mystique du moine bouddhique, réflexion philosophique du platonicien..., mais toujours on y discernera une évasion des responsabilités terrestres, une désaffection des valeurs de culture ou de civilisation.

Tout à l'opposé, la conception marxiste attend de l'histoire un achèvement terrestre vers lequel il faut tendre de toutes ses forces, non seulement par l'opération intellectuelle, mais par la praxis, par l'action. Nous trouvons là un exemple typique d'engagement total dans les valeurs terrestres, seules valeurs revêtues de signification, avec la négation ou le mépris du transcendant. Il en est de même des tenants d'un certain courant se référant à l'usurpation symbolisée par le "vol du feu" dans le mythe prométhéen et de la tendance nettement orientée vers un glorification de "l'élan vital" , associée à une arrogante apologie de la technique . (Suivez mon regard...).

Dans une conception de l'histoire dominée par la figure du Christ, l'évasion totale et l'engagement total sont également impossibles. Le croyant, en effet, sait que l'histoire s'achève peu à peu dans l'autre monde, avant l'achèvement dernier; d'autre part, il sait que cet achèvement dépend de l'oeuvre réalisée historiquement : soit intérieure et profonde, pour rejoindre l'action directe du Christ; soit extérieure et apparente, pour orienter les cultures et les civilisations. En s'insérant entre l'archê et le télos, il entend collaborer, de ces deux manières, à l'oeuvre à la fois temporelle et éternelle qui s'édifie et, même si sa vocation personnelle le pousse vers la contemplation, il sait que cette contemplation a une redondance certaine sur terre.

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