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démonisme et morale d'esclave (Berdiaev)

Publié le par Christocentrix

"La tentation du démonisme définitif, un mal mystique (et non une facette inconnue de Dieu) est la tentation du néant, une tromperie et un mensonge. Le fondement psychologique transcendantal du démonisme véritablement négateur de Dieu est l'esclavage, la révolte d'un esclave ignorant les devoirs de la noblesse, haïssant l'infiniment grand. Il s'agit bien sûr de l'esclavage et de la noblesse de l'esprit, et non de catégories sociales.


Contrairement à Nietzsche, je pense que c'est le démonisme, et non le christianisme, qui est une morale pour esclaves. Seuls les serviteurs de Dieu se révoltent contre lui, ses enfants l'aiment. Une psychologie d'esclave n'est capable de concevoir d'autre rapport à Dieu que la soumission, elle voit la sujétion partout, car elle n'est pas libre intérieurement. Le démonisme est fondé sur des sentiments d'esclave, car il comprend parfaitement l'obéissance à Dieu, mais si peu le libre sentiment d'amour envers lui. Il est beau de vénérer ce qui est plus grand. Cette libre élection de celui qui sera pour nous le plus proche, le plus cher est tout le contraire de l'esclavage, de la soumission ou de la révolte d'un esclave qui combat ce qui est trop lointain et élevé.

La révolte démoniaque n'est pas consciente des origines royales de l'homme : elle repose sur une spiritualité plébéienne.


Une personnalité qui se déifie et rejette toute forme de vie supérieure, ne reconnaissant rien en dehors d'elle-même, se prive elle-même de tout contenu, se consume, se vide. Affirmer sa personnalité veut dire lui insuffler un contenu infini, se laisser pénétrer par l'être universel, afin d'accéder à l'être infini. Toute volition individuelle est vide si elle n'a pas pour objet l'être universel. Se prendre soi-même pour l'objet de son désir le plus fort, pour fin ultime, c'est se détruire. Voir dans l'univers uniquement ses propres états subjectifs, prendre le monde pour sa possession c'est anéantir sa propre personne en tant que réalité objective unique au monde.

Si Dieu, en tant qu'un tout indivisible et harmonieux n'existe pas, si Dieu n'est pas mon amour ultime, mon but ultime, l'objet de tous mes désirs, si je n'en fais pas partie, alors ma personnalité n'existe pas, car elle se vide de son contenu infini, de ses aspirations, elle reste pauvre dans sa solitude. Avoir Dieu veut dire être infiniment riche, se prendre pour Dieu veut dire être infiniment pauvre. Si j'ai divinisé mon être temporel, fini, limité, si j'ai aimé plus que toute chose l'humain en moi, alors je ne possède rien, je suis creux et inconsistant. C'est pourquoi l'affirmation « démoniaque » de soi est une illusion derrière laquelle se cache la destruction de l'individu, la négation de sa réalité objective, l'impersonnel.L'égotisme démoniaque fait « gonfler » la personnalité qui, par la même occasion, s'abîme dans l'impersonnel et le néant. Jamais cette voie ne permet de vaincre la mort. Être un individu, une personnalité c'est trouver sa vocation dans la création, affirmer la plénitude de son être unique dans l'être de l'Univers, s'abreuver des sucs de la vie divine. L'individu dépérit s'il succombe au désir narcissique d'occuper une place qui n'est pas la sienne, à l'ambition, vile et envieuse, d'être au-dessus des autres. Se prendre pour Dieu conduit à la perte du sentiment, de l'idée de la vocation individuelle, car cela n'a rien de personnel, c'est le désir de tout esclave qui se soulève contre la domination, mais n'est pas encore capable de vénération.
Opposer sa personnalité à Dieu, voilà le plus grand malentendu qui eût surgi dans l'obscurité de la conscience ou celle du coeur. Chercher à s'affranchir de Dieu et trouver cette liberté dans sa propre personnalité, voilà qui est très à la mode, mais c'est absurde. Je peux vouloir m'affranchir du monde qui m'opprime, de la nature et de la nécessité, de l'Etat et de la violence humaine, je peux chercher en Dieu la source de toutes les libertés. Mais comment pourrais-je me libérer de Dieu, alors que ma liberté est justement ce qu'il y a de divin en moi, le signe de mon origine et de ma destination divines, et qu'elle ne s'oppose qu'aux contraintes qui me viennent de la nature? Ma révolte contre l'esclavage, contre la nécessité, le principe individuel que j'ai en moi, c'est précisément ce qui me vient de Dieu, la véritable image de Dieu. Ma personnalité, c'est mon image éternelle en Dieu que je suis libre de réaliser ou de détruire, c'est (au sens platonicien du terme) mon idée au sein de la Raison divine. Cette « idée » possède l'être, riche, puissant, précieux. Ce que je dis ici est une vérité que l'on trouve aussi bien dans le développement de la conscience religieuse universelle que dans la métaphysique. La Raison unique, tout au long de son histoire, a dévoilé une vérité inébranlable, à savoir que Dieu est liberté, beauté, amour, sens, tout ce dont l'homme rêve, qu'il désire, qu'il aime, en tant que puissance absolue.

 


Le puissant surhomme dont rêve le démonisme ne sera plus qu'un sous-homme s'il ne tire pas sa substance de l'être universel, s'il ne se laisse pas pénétrer par la vie universelle. Dans son isolement et son auto-adoration il avance vers la pauvreté, le vide, la mort. Le démoniaque, à l'exception du juste affrontement avec Dieu, agréable à celui-ci, est une illusion, un mensonge, un fantôme.

 

Tout ce que je dis repose sur une expérience élémentaire. Chacun peut le vérifier en analysant ses propres états d'âme. Lorsque je me coupe de l'être universel, lorsque je m'éloigne de Dieu, lorsque j'idolâtre ma propre personne, lorsque je me considère comme étant unique au monde, je traverse un vide, je sens le néant m'envahir, je m'appauvris : je le tiens de ma propre expérience.

Quand je rejoins l'être universel, que je me rapproche de Dieu, que je m'appuie sur des valeurs supérieures, que j'inscris ma personnalité dans l'universel, alors je m'enrichis, je ressens la plénitude, l'attrait de la vie. L'ennui, un ennui insupportable, tel est le fondement du démonisme actuel. Beaucoup d'entre nous connaissent cette puissance diabolique. Or, l'ennui est justement un avant-goût du néant.
Le démonisme actuel est une crise de l'identité, et non son affirmation. Il est la perte de l'identité, la perte du sens de la vie, de la destination de l'homme dans le monde. Si, en plus de l'ennui, on éprouve l'angoisse, la nostalgie de l'être, de l'autre monde où l'on aimerait affirmer sa personnalité, alors le salut est possible..."

                                                                                                                        Nicolas Berdiaev

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