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la Confusion des langues (1)

Publié le par Christocentrix

Un élément clé de la "crise" de l'Eglise européenne occidentale est l'envahissement de son organisme, singulièrement de son clergé, par l'idéologie léniniste, soit sous forme pure (il s'agit alors d'une véritable "conversion"), soit, le plus souvent sous une forme mitigée, qui se donne parfois pour orthodoxe, de ce qui est substantiellement la même idéologie. C'est ici que l'histoire russe est éclairante. Ce qui c'est passé en Russie au XIXème siècle est un phénomène pan-européen qui pour des raisons diverses s'est résolu en Occident sans trop de dégâts, tandis qu'il a pris en Russie, en raisons d'autres circonstances, une tournure incontrôlable et catastrophique. Celà fait que l'histoire russe n'est pas seulement une force qui pèse sur nous, elle offre le paradigme des évènements que nous pourrions connaître à son exemple, mais sous une autre forme.

 

Derrière les péripéties de ce qu'on appelle la "crise" de l'Eglise, il y a des conditions plus générales qu'on peut tenter de repérer, qui sont apparues successivement depuis deux siècles et qui agissent simultanément sur la vie actuelle de l'Eglise : la pénétration de la sensibilté romantique; le désétablisssement consenti par rapport à la société et à l'Etat; un malentendu sur le libéralisme, le socialisme; la confrontation avec le communisme et le nazisme... cette série d'évènements, troublant la relation de l'Eglise à la société contemporaine, expose son organisme, son clergé, à l'invasion de l'idéologie d'une part ou de la "gnose" d'autre part.... A ce point, l'analyse politique doit faire une place à la réflexion théologique et recourir aux antiques notions de "gnose" et de "marcionisme". On ne peut en effet séparer les deux dimensions du phénomène, tant il est vrai, comme l'écrivait Bossuet, que "la religion et le gouvernement politique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines".

 


J'emprunterai beaucoup à un livre d'Alain Besançon, intitulé justement "la Confusion des langues ou la crise idéologique de l'Eglise" ( paru en 1978) et qui servira de titre à ce dossier. En effet, il s'agira d'un "dossier" car c'est une question qui n'a rien perdue de son actualité. Cet ouvrage d'Alain Besançon fait suite à deux autres ouvrages parus antérieurement : "Court traité de Soviétologie à l'usage des autorités civiles, militaires et religieuses" paru en 1976, et "Les origines intellectuelles du Léninisme" paru en 1977. Alain Besançon préfacera en 1980 le livre de Martin Malia "Comprendre la Révolution russe", (édité au Seuil puis dans la collection "points-Histoire"). J'emprunterai également à Nicolas Berdiaev dans "Les sources et le sens du communisme russe" (Idées/Gallimard, 1970, mais dont la première édition remonte à 1951) très utile pour se repérer dans l'évolution philosophique, religieuse et idéologique en Russie.


[ J'ouvre ici une parenthèse : ( Quand paraissent ces études de Besançon, nous sommes alors encore en pleine "guerre froide" et quelques années à peine après le grand chambardement de mai 68. C'est aussi l'époque où par les romans de Vladimir Volkoff, les notions de "désinformation" sont popularisées et du même coup "l'art de la guerre" de Sun Tzu. Par la suite, Volkoff écrira deux ouvrages très sérieux sur ce thème : "la désinformation, arme de guerre" (Age d'Homme, 1986) et "petite histoire de la désinformation" (Le Rocher, 1999). En 1985, était déjà parue la traduction française de "Desinformatsia" mesures actives de la stratégie soviétique (Richard H.Hudson et Roy Godson, édit. Anthropos).
D'autres ouvrages concernant la Russie, l'idéologie du Panslavisme, l'idéologie de la Troisième Rome...paraitront parallèlement et seront accessibles au lecteur français et au chercheur. Citons "le Panslavisme" de Hans Kohn (Payot), "3ème Rome" de Constantin Melnik (Grasset, 1986), "Moscou Troisième Rome " de Léon Poliakov (Hachette, 1989). En 1991, on entendra parler d'une "Nouvelle Droite russe" mais dès 1981, la revue "Syntaxis" (éditée par Albin Michel) consacrera un numéro de "réflexion sur le sort de la Russie" donnant entre autres une traduction d'un texte d'Alexandre Ianov sur l'oeuvre de Guennadi Chimanov.
En 1996, paraîtront deux ouvrages : une étude de Walter Laqueur: "Histoire des Droites en Russie" (édit. Michalon) et de Vladimir Fédorovski : "le Département du Diable, la Russie occulte d'Ivan le Terrible à nos jours" (Plon). Je referme là cette parenthèse.... ) qui était juste pour vous donner un aperçu des connexions possibles du sujet.]

Revenons à notre sujet. Il s'est constitué, entre 1830 et 1848, une pensée religieuse russe. Elle a emprunté au romantisme allemand et français la dépréciation de la raison analytique et le culte du sentiment. Au piétisme, le mépris du droit et l'aspiration à un monde où l'obligation serait rendue inutile par la transparence sociale et l'amour universel. A Schlegel, à Baader, l'exaltation du Peuple qui a conservé les vieilles moeurs et la vraie religion. Aux mêmes, ainsi qu'à Schelling la théosophie et la gnose, un dualisme historiosophique qui oppose les régions condamnées (l'Occident) et les régions sauvées. Au conservatisme international, la malédiction portée sur l'argent, l'échange, l'individualisme politique et économique.
Telle quelle cette pensée servit de matrice à une pensée révolutionnaire opposée, qui élimina les éléments religieux, mais en conserva l'idéal social et politique.


Besançon affirme que "...à partir de ce moment, la conscience russe se partagea en deux moitiés symétriques et comme en miroir. La première scission qui avait produit Gogol et Bielinski, fut suivie d'une seconde qui produisit Dostoïevski et Tchernychevski, et, tout à la fin du siècle d'une troisième dont Berdiaev et Lénine sont les représentants les plus connus. Dans ces couples ennemis, les premiers dénonçaient les seconds avec perspicacité. Mais il faut bien voir le terrain de leur opposition. C'est l'athéisme et uniquement l'athéisme. Il faut voir aussi le terrain d'entente : c'est la haine du monde, du monde tel qu'il va, avec ses règles, ses plaisirs, ses richesses et ses imperfections. C'est la teinte gnostique au christianisme romantique qui conduisit le dostoïevskisme à la condamnation de toute forme vivable de civilisation, à un anticosmique qui eût fait horreur à la tradition grecque, à un anomisme qui eût fait horreur à la tradition juive. De là son marcionisme, qui ne se marque pas seulement à son antisémitisme, mais à sa morale qu'il croit plus chrétienne d'être purifiée de son héritage juif. Ainsi est-il recommandé d'aider le criminel, mais il est interdit de défendre le « bourgeois ». Là se trouve la complicité avec l'esprit révolutionnaire que l'on combat par ailleurs : il s'agit toujours de permettre, voire de contribuer à la destruction de ce monde, afin de hâter la venue du Royaume de Dieu ou du regnum hominis qui en est la figure, peut-être l'équivalent"...


Le couple des frères ennemis resta en contact étroit. Certains passaient d'un camp à l'autre. D'autres essayaient une conciliation. C'est ainsi que du côté spiritualiste naquit le mouvement des « Chercheurs de Dieu » qui se proposait de fonder une nouvelle religion où les valeurs révolutionnaires pourraient se trouver à l'aise, et de l'autre côté, celui des « Constructeurs de Dieu » où le communisme marxiste pourrait s'adjoindre une nouvelle version de la religion de l'humanité. Nos Garaudy, nos Teilhard, ont eu en Russie des prédécesseurs.

Cette pensée religieuse russe fut longtemps le fait des laïcs. Le clergé n'avait pas les moyens intellectuels d'y participer. Les autorités ecclésiastiques censuraient abondamment les imprudences théologiques de ces amateurs qui cogitaient indépendamment du magistère. Toutefois, à mesure qu'il s'instruisait, le clergé était gagné par ces idées. Elles l'aidaient à revendiquer un peu d'autonomie à l'égard de l'État qui l'avait asservi depuis tant de siècles, ce qui plaçait une partie de ce clergé dans le camp de ceux qui réclamaient la fin de l'Ancien Régime.
L'Église russe obtint sa liberté, ou plutôt sa séparation d'avec l'État, au moment où celui-ci s'écroula. Mais on comprend que l'État successeur put fomenter, sur la base d'un « progressisme chrétien », un schisme durable, dit de l' «Église vivante », dont l'Église canonique n'obtint la liquidation qu'en donnant des preuves multipliées de sa servile docilité.

Cette évolution, simple, brutale, comme souvent ce qui est russe, Alain Besançon voudrait "savoir si l'Occident européen n'en connut pas le correspondant; si, dans un autre cadre, à un autre rythme, les mêmes forces, les mêmes tendances n'étaient pas à l'oeuvre".
Il considére principalement l'Église catholique française.



                                                                                                                            ....à suivre...

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P
Puisque votre article va se poursuivre sur "L'Eglise catholique française", je signale l'oeuvre-phare de Jean Madiran, "l'Hérésie du XXème siècle" (Paris, Nouvelles Editions Latines, 1968).<br /> J'en cite un passage, pp.60-61 : "Sans doute parce qu'ils sont passablement ignorants en philosophie, nos évêques sont éberlués et hypnotisés par elle : par ce qu'on leur en raconte. Ils n'écoutent ni ne voient rien d'autres. Quand ils parlent du 'monde moderne', c'est toujours du monde moderne tel que le voit la philosophie moderne. Quand ils parlent de l'histoire, de la société, du problème racial, c'est de plus en plus tels que les voit la philosophie marxiste."<br /> Voyons ce que Alain Besançon, lui, en pense...