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Tolstoïevskisme (1ère partie)

Publié le par Christocentrix

 

 

Tolstoï n'est pas un philosophe de la religion. Il est un génie religieux, un homme qui vit de religion, un inspiré, un fondateur. Il n'y a pas de rigueur intellectuelle dans le tolstoïsme, mais un appel puissant qu'un homme de grande envergure a reçu et qui y répond en y engageant sa vie. Dans le Coran, on trouve des débris de judaïsme, des fragments de christianisme, des courants hérétiques, tout ce que l'air du temps et les caravanes pouvaient charrier jusqu'aux oreilles avides et peu exercées de Mahomet. C'est de la même manière que les idées religieuses du XVIIIème et du XIXème siècle entrent dans l'esprit de Tolstoï. Il n'est ni un professionnel ni un savant de la doctrine sacrée et en cela il ne correspond pas au type classique de l'hérésiarque chrétien. C'est un gentilhomme qui n'a pas terminé ses études universitaires et qui mène dans son domaine la vie de seigneur rural, de père de famille et, parce qu'il a ce don, d'écrivain. Mais peu à peu, secrètement, sa vie se concentre sur le tourment religieux car c'est de la religion qu'il attend le remède à son mal de vivre, à sa culpabilité, aux énigmes philosophiques que lui propose son puissant et autodidacte esprit.

Que cherche-t-il ? Ce qu'offre l'Eglise orthodoxe officielle, asservie à l'Etat, couvrant à ses yeux les pires forfaits, n'est, à l'évidence, pas acceptable. Tolstoï s'est livré à une lecture approfondie du manuel de théologie dogmatique en vigueur (celui du métropolite Macaire) et il a été indigné de tant d'absurdité et de mensonge. Il cherche une religion en esprit et en vérité, qui laisse en paix la raison naturelle. Il a lu Renan et les autres : il ne peut croire aux miracles, ni à la divinité du Christ ni à la résurrection d'entre les morts. Il ne peut croire à la Trinité, qui est une contradiction dans les termes, ni à l'Incarnation, qui en est une autre, ni à la Rédemption que tout le cours du monde dément quotidiennement. Il cherche une religion humanitaire ; une religion accessible au pauvre, à l'humble, à l'ignorant ; une religion dégagée des dogmes incertains et des rites inutiles ; une religion débarrassée des liens qui entravent l'Esprit, à savoir la matière, la propriété, le droit, l'Etat. Enfin et surtout une religion qui vienne du coeur, parle au coeur, ouvre les écluses du sentiment, développe l'état d'âme et l'effusion. Une telle religion est praticable ici et maintenant par toute la terre.

Dans ses lectures intenses et solitaires à Iasnaïa Poliana, Tolstoï a médité Pascal (de qui il interprète la notion de coeur dans un sens psychologique et romantique), Rousseau, Schopenhauer, Vinet, Lamennais, les textes sacrés de l'Orient. Tout cela l'oriente vers un sentimentalisme religieux, un subjectivisme personnaliste, existentiel, qui prolonge spontanément la ligne du piétisme, de Schleiermacher, de l'irrationalisme slavophile. Il ne va pas volontiers aux grands systèmes intellectualistes, aux gnoses savantes à l'allemande dont s'enchantait la précédente génération. Il aspire à la simplicité, à la simplification surtout, parce qu'il est pressé de passer à la pratique et de mettre sa religion dans sa vie. Aimant le concret, goûtant l'image, il préfère écrire des paraboles, des contes populaires, à la rigueur un catéchisme pour les simples. Il n'écrit pas de traité pour les doctes.

Quand il se met aux Ecritures, à l'exégèse, à l'examen des questions théologiques, c'est dans des dispositions où se déchiffrent la naïveté de l'autodidacte (avec son grec du collège il corrige la traduction des Evangiles), la hardiesse du Russe qui croit avoir fait le tour de la question et qui n'hésite pas à trancher au nom d'une évidence intérieure, d'un bon sens provincial, d'une science toute neuve, et enfin l'assurance du grand écrivain couronné d'une gloire mondiale.

Dans le tolstoïsme se remarquent les ingrédients habituels d'une gnose débutante. Nous sommes sauvés par la conscience d'un principe spirituel qui est en nous et qui ne fait qu'un avec Dieu lui-même. Le principe spirituel, la lumière divine descendue du ciel, vit dans l'homme : c'est la Raison et tout à la fois le Verbe et l'Ame. Parce que la lumière est en nous comme une étincelle divine, c'est en ce monde et non dans l'autre qu'il convient que nous devenions enfants de la lumière. A la mort nous rejoignons le grand tout, nous fusionnons avec la vie commune à toute l'humanité, dans la vie du Fils de l'homme.

A la veille de sa mort, il dicte à sa fille quelques lignes qui sont ses ultima verba : « Dieu est un tout infini : l'homme n'en est que la manifestation finie. Dieu est le Tout infini dont l'homme se sent être une parcelle finie. Dieu seul existe véritablement. L'homme est sa manifestation dans la matière, le temps et l'espace. Plus la manifestation de Dieu dans un homme (sa vie) s'unit à ses manifestations (aux vies) dans les autres êtres, plus pleinement cet homme existe. L'union de sa vie avec la vie des autres êtres s'accomplit par l'amour. Dieu n'est pas l'Amour, mais plus il y a d'amour et plus l'homme manifeste Dieu, plus il existe véritablement. Nous ne reconnaissons Dieu que par la conscience de sa manifestation en nous ». Ainsi le salut s'opère par une prise de conscience, à la fois illuminante, transformante et rationnelle, d'un élément divin déposé en nous et qu'il faut faire fructifier par une conduite appropriée.

Cette prise de conscience est prouvée par les Ecritures. Certes Bouddha, Lao-Tseu, Confucius, Socrate, Marc Aurèle, Luther, Spinoza, Rousseau, Emerson, Ruskin et d'autres encore ont eu des intuitions parallèles. Ils ont par conséquent partagé la même « foi », car par ce mot Tolstoï désigne la prise de conscience. Mais nulle part la doctrine n'a été révélée plus purement, plus simplement, plus généralement que par Jésus-Christ. Jésus-Christ n'est pas le Fils de Dieu au sens de la théologie traditionnelle, mais il l'est dans le sens tolstoïen comme celui où le principe spirituel s'est manifesté dans sa plénitude et oui a donné les règles de vie susceptibles de conduire réellement au salut.

Pour le prouver, pour découvrir ces règles, il faut épurer les Ecritures. Tolstoï se livre donc au travail exégétique. Il dispose par colonnes le texte grec, le texte russe, enfin une transposition interprétative. L'Ecriture est triée. Sont retenus principalement les Evangiles et, parmi ceux-ci, l'Evangile de saint Matthieu et de saint Jean. L'Ancien Testament est à peu près disqualifié parce que l'image qu'il donne de Dieu (un Dieu de colère, jaloux, violent) est manifestement fausse et que la Loi, comme toute loi, est une œuvre humaine d'oppression. Mais le Nouveau aussi doit être élagué, d'abord des miracles qui sont inutiles et contraires à la raison ; ensuite de la naissance virginale et de la résurrection ; enfin du corpus paulinien. « La rupture entre la doctrine de la vie et l'explication de la vie a débuté avec la prédication de Paul qui ignorait la doctrine éthique formulée dans l'Evangile de Matthieu et qui prêchait une théorie métaphysico-cabalistique étrangère à la doctrine du Christ ; elle a été achevée sous Constantin quand on trouva possible de qualifier de chrétienne toute l'organisation sociale païenne sans rien y changer, en la couvrant seulement d'un manteau chrétien. » Comme on pouvait s'y attendre, Tolstoï est marcionite par son mépris de l'Ancien Testament et par son projet de composer un évangile unitaire et non contradictoire, et il est joachimite par son insistance sur l'évangile spirituel de Jean et sur le dépassement de l'Eglise visible par un nouvel âge de l'Esprit. Bien entendu Tolstoï est ignorant de ces recommencements. Dans sa sincérité têtue il pense revenir à la pure doctrine que des menteurs et des criminels ont dévoyée.

De laquelle il faut extraire le message éthique. Tolstoï a toujours été indigné par la contradiction entre les paroles et les actes. Ce qui l'a dressé contre le prétendu chrétien Etat russe et contre l'Eglise, chrétienne par imposture, c'est l'hypocrisie. C'est l'hypocrisie qu'il traque dans son intérieur domestique, dans sa vie personnelle, jusqu'à la fugue finale et la mort dans la petite gare d'Astapovo.

Dans l'Evangile, dans l'Evangile exclusivement, il trouve les principes de la morale véritable. Elle repose sur deux commandements : l'amour de Dieu, c'est-à-dire l'ouverture du moi au monde spirituel où il est destiné à progresser ; l'amour du prochain, pareillement porteur d'une âme divine promise à la même fusion avec le monde spirituel. Du sermon sur la montagne, il extrait les préceptes positifs, les commandements de la morale tolstoïenne. Ils sont au nombre de cinq : ne te mets pas en colère, ne commets pas l'adultère, ne prête pas serment, ne résiste pas au mal par la violence, ne fais pas la guerre. Humilité, pureté, piété, douceur, humanité, telles sont les vertus cardinales chrétiennes. Elles impliquent, et Tolstoï est intransigeant sur ce point, une abrogation de l'ancienne Loi. Pourtant l'Evangile n'affirme-t-il pas que le Christ a accompli la loi mosaïque bien loin de l'abolir ?

C'est une fausse interprétation et, quand on en a bien sondé l'importance, elle est « la cause de l'effrayant et terrible drame de la lutte du mal et des ténèbres avec le bien et la lumière ». Au contraire la pratique des cinq commandements manifeste dès ici-bas le Royaume de Dieu « qui est en nous ».

Or la société et l'Etat sont fondés sur l'ancienne Loi. « Tout ce qui m'entourait, ma sécurité, et celle de ma famille, ma propriété, tout cela reposait sur une loi réprouvée par le Christ, sur la loi du talion. » Le monde moderne confesse le Christ en paroles, mais le renie en fait. Il est impossible d'être chrétien, c'est-à-dire de pratiquer la non-résistance au méchant, tout en travaillant à l'organisation de l'Etat, en défendant la propriété, en instituant des tribunaux, en levant des armées. Les commandements tolstoïens obligent à une rupture pratique avec ce monde. Tolstoï paie d'exemple. Il refuse de siéger comme juré. Il proteste contre l'exaltation patriotique (« une épidémie psychopathique »), contre le meurtre collectif qu'est la guerre. A propos de l'alliance franco-russe, il écrit les lignes suivantes qui résument son message social : « C'est toujours le même peuple de travailleurs, toujours imbécile et toujours trompé, celui-là même qui, de ses mains calleuses, a construit tous ces vaisseaux, ces forteresses, ces arsenaux, ces casernes, ces canons, ces paquebots, ces ports, ces ponts, ainsi que tous ces palais, ces salles fastueuses, ces estrades, ces arcs triomphaux, celui-là même qui a composé et imprimé ces journaux et ces livres, qui a pris et livré ces faisans, ces ortolans, ces huîtres, ces vins que mangent et boivent tous ces gens qu'il a nourris, élevés et entretenus et qui le trompent en lui préparant les pires malheurs ; c'est toujours le même brave peuple qui, riant de toutes ses solides dents blanches, béait d'admiration, s'amusant, dans sa naïveté, à considérer toutes sortes d'amiraux et de présidents chamarrés, les oriflammes et les drapeaux, les feux d'artifice et qui n'aura pas le temps de se retourner qu'il n'y aura plus ni amiraux, ni présidents, ni drapeaux, ni musique, mais uniquement une immense plaine vide, mouillée, le froid, la faim, l'angoisse, l'ennemi qui vous tue par-devant, le commandement qui ne vous lâche pas par-derrière, du sang, des plaies, des souffrances, des cadavres en décomposition, et une mort inutile, sans aucun sens.» Ce pathos est caractéristique. On le retrouve dans les contes (par exemple Trois Morts), et dans les romans (Résurrection). Il naît de l'opposition entre le peuple, sain, pur, travailleur, exploité, trompé, et les élites ridicules, pourries et parasites. Il fustige le luxe, le superflu, dénonce la guerre, le monde moderne. La morale tolstoïenne commande violemment une non violente subversion.

Tolstoï écrivait en 1884 à son ami A. S. Boutourline qu'il n'avait pas la prétention de défendre le côté métaphysique de sa doctrine, parce qu'il s'était rendu compte que
« tout homme considère le côté métaphysique à travers son prisme personnel ». Le germe gnostique ne se développe pas en système ni en cosmologie.

L'essentiel, c'est que l'unanimité se fasse « inévitablement et obligatoirement sur le côté éthique ». Il est protégé de la gnose par son inculture semi-volontaire et dont il se réjouit puisque l'examen des systèmes philosophiques l'a persuadé de leur inanité sauf dans la mesure où ils annoncent le tolstoïsme. Ainsi peut-il mettre sa doctrine sous l'autorité immédiate de l'Evangile.

Peut-être la clé du tolstoïsme se trouve-t-elle dans l'idée de « morale chrétienne ». Cette expression est devenue si familière qu'il faut faire effort pour se souvenir que dans la tradition de l'Eglise une telle chose n'existe pas. La morale existe en soi, en tant qu'ordre du monde, et la venue du Messie, si elle a rendu caduques les prescriptions rituelles de l'ancienne Alliance, n'a rien changé et ne pouvait rien changer aux moralia. Il n'y a pas de nouvelles règles de vie dans le Nouveau Testament, mais une manière différente d'interpréter la Loi et des modes de vie conseillés en vue de l'avènement imminent du Royaume. Toute différente est l'interprétation de Tolstoï. Le Christ, qui n'est pas Dieu, ne sauve pas parce qu'Il est, mais parce qu'Il dit. Son « message » est la quintessence de l'enseignement religieux et moral de ses prédécesseurs, Bouddha, Confucius et les autres. Il munit l'homme de règles pratiques qui mettent entre ses mains le salut. Ainsi, au lieu qu'il y ait une morale même et unique pour tous les hommes, plus ou moins explicitée par la Révélation, il y a deux morales en guerre. L'une est la fausse morale que suit le monde, y compris le monde prétendument chrétien de l'Etat et de l'Eglise. L'autre est la vraie morale, en radicale contradiction : elle est renfermée dans les conseils évangéliques promus au rang de commandements nouveaux. Dans les ipsissima verba du Christ, tels que Tolstoï pense les avoir rétablis, elle retrouve sa pureté et sa vigueur. Comme le salut dépend de la volonté de l'homme et que cette volonté doit se guider sur des conseils devenus obligatoires, cette nouvelle morale est plus dure que l'ancienne et son joug est plus lourd. C'est pourquoi Tolstoï vivra jusqu'à la fin dans l'inquiétude et le tourment.

Et pourtant c'est bien parce qu'il s'affirmait chrétien et qu'il prêchait sa doctrine comme étant le christianisme que Tolstoï a lancé un appel aussi attirant. Il se trouvait en consonance avec plusieurs courants majeurs du XIXème siècle. Purifier, alléger, simplifier le christianisme, l'émonder des ajouts illégitimes de l'histoire, des accrétions inutiles de l'Eglise et des interpolations qui vicient les Ecritures : c'est une ambition qui s'observe en même temps dans le spiritualisme agnostique, dans le protestantisme libéral et dans le catholicisme moderniste. Renan, Harnack, Loisy ont fait, à leur façon savante, ce que faisait Tolstoï, à Iasnaïa Poliana, avec les moyens du bord. Tolstoï orchestre également les thèmes du christianisme social. A la fin de sa vie, il corrige une biographie de Lamennais. Il honore Ruskin et Manning. La condamnation portée sur l'argent, l'exaltation du travailleur, l'horreur du luxe, le mépris du bourgeois sont un fonds commun où Tolstoï prend ce qu'il lui faut. Le pauvre est préféré non parce qu'il a besoin de Dieu, mais parce qu'en lui-même il est meilleur, qu'il a la science infuse, la vertu naturelle, le christianisme inné et qu'enfin Dieu a besoin de lui.
Enfin Tolstoï regroupe la plupart des tendances religieuses de la littérature russe. Il faut excepter Pouchkine, l'antitype de Tolstoï, et ceux qui se réclament de lui. Mais avec Gogol il partage le mal de vivre et le tourment religieux. Au milieu de sa vie, Gogol aussi avait été saisi par l'aspiration au bien et au perfectionnement moral. Tolstoï relit en 1889 les Extraits de ma correspondance avec mes amis. Il est émerveillé. Il reconnaît les traits de la crise qu'il a vécue, et les chemins de sa quête. Il voit chez Gogol la même obsession de pureté, un pareil dégoût pour les trivialités de la vie sociale, la même culpabilité déchirante et le même désir d'humiliation. Gogol exaltait la Russie parce qu'elle était un lieu de souffrance. La souffrance, expiatrice par soi, purificatrice par soi, est le seul sacrement que reconnaisse Tolstoï....


(La religion de Tolstoï a fait l'objet d'une thèse de doctorat : Nicolas Weisbein, l'Evolution religieuse de Tolstoï, Paris, 1960. Thèse très complète que  Besançon utilise constamment pour ce chapitre encore que ses conclusions soient fort différentes de celles de l'auteur.)

                                                    Alain Besançon "La Falsification du Bien", Julliard, 1985. 

 

(la deuxième partie sera plus consacrée à Dostoïevski, c'est pourquoi l'article s'intitule : "Tolstoïevskisme" )....... à suivre prochainement...

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