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La Confusion des langues (3)

Publié le par Christocentrix

Désétablissement : Tel serait le syndrome catholique qui s'exprime en politique par le conservatisme nostalgique -mais susceptible à tout moment d'une mutation progressiste - en doctrine par un romantisme qui valorise le sentiment, contrebalancé par une spéculation inconsciemment hétérodoxe. Celle-ci est composite et s'alimente tantôt de l'illuminisme, tantôt du traditionalisme, tantôt du socialisme humanitaire. Mais il faut mettre cet état d'esprit en relation avec la situation objective de l'Église catholique dans la société française, que nous caractériserons d'un mot : désétablissement. Alors le syndrome en question devient la justification du désétablissement, pendant que celui-ci aggrave et porte celui-là aux extrêmes.

C'est ici le moment de poser, sans prétendre la traiter comme il le faudrait, la grande question des rapports de l'Église française et de la papauté.
A la fin du XVIIIè siècle, la papauté est en voie de liquidation et la fondation de l'Église constitutionnelle marque un dernier triomphe du gallicanisme. Dix ans plus tard, la situation est retournée. Alors que, sous le Directoire, l'infortuné Pie VI en était réduit à faire des déclarations semi jacobines, Bonaparte, méditerranéen et classique plus encore que romantique et révolutionnaire, fut pour Pie VII une divine surprise. Il n'est pas exagéré d'avancer, comme Latreille le suggère, qu'il sauva la papauté. Mais à quel prix? Le compromis, d'allure carolingienne, entre le pape et l'empereur aboutit à la liquidation de tout l'épiscopat français. L'Église d'Ancien Régime, enracinée dans la société, église locale dans le sens traditionnel du terme, fut d'un seul coup arrachée de son terroir natal. Elle eut désormais pour point d'ancrage, soit l'État, soit la papauté. Auparavant, l'Église représentait un aspect de la société civile, et assurait son autonomie vis-à-vis de l'État et vis-à-vis de la papauté, sans être obligée de s'aliéner à l'un ou à l'autre, parce qu'elle avait sa consistance, ses biens, et en elle-même le principe de ses libertés. Désormais, l'Église, sans enracinement social, ne pouvait échapper à l'État napoléonien et à l'État moderne, son successeur, qu'en entrant volontairement dans la dépendance servile du siège de Pierre. Il était devenu de son intérêt d'exalter celui-ci sans aucune mesure, bien au-dessus de ce qu'autorisait la tradition. De là le triomphe de l'ultramontanisme, voire du « papalisme » qui, au XIXè siècle, paraît bien une création de l'Église française, voulue comme un moyen coûteux et malsain de consolider sa situation. Les évêques recourent à Rome contre les préfets, les curés recourent à Rome contre les évêques. L'inflation papale est un substitut à la déflation de la substance propre de l'Église qui est enfermée sans recours dans le cadre précaire d'une relation d'État à État. Napoléon, le coup d'État papal, ont sauvé certes l'Église au temporel comme le romantisme l'avait sauvée au spirituel. Mais dans les deux cas cette alliance fut payée par une grave déperdition non pas dans l'ordre de la grâce, mais dans l'ordre de la nature.

Avec le romantisme l'Église perdait le sens de la raison comme régulatrice et comme maîtresse imprescriptible du savoir et de la sagesse. Avec le Concordat, elle perdait le sens de la société dans sa valeur autonome, ses institutions juridiques et ses finalités naturelles.

C'est ainsi qu'on pourrait interpréter la tendance du catholicisme français à se constituer en contre-société, close, malheureuse et retranchée de toutes parts. Elle s'exprime par un double mouvement de cléricalisation de la société catholique et de laïcisation de la société française.

Il faudrait pouvoir mesurer si ces deux mouvements ne sont pas fonction l'un de l'autre, c'est-à-dire qu'à mesure que l'Église se coupe de la société civile, le cléricalisme se développe en son sein. De fait, le clergé séculier exsangue des débuts de la Restauration enfle considérablement à partir du milieu du siècle, avec un premier apogée sous le second Empire et un autre dans les années quatre-vingt. Le mouvement est plus net encore chez les réguliers. En 1877, on compte 30. 000 religieux et 127. 000 religieuses, contre, respectivement, 25. 000 et 37. 000 en 1789. Ils sont si nombreux qu'on peut les exporter par milliers. Les deux cinquièmes des nouvelles fondations de congrégations masculines durant la seconde moitié du XIXe siècle se situent encore en France, et je ne parle pas des innombrables congrégations féminines.

La généralisation du port de la soutane, autrefois vêtement de choeur, mouvement mondial dont l'origine est encore française (il y a des photographies de Pie IX et même de Léon XIII en redingote), symbolise assez bien la volonté de ségrégation du prêtre.
L'enseignement rigoriste, souvent jansénisant (ou sulpicien, ce qui suffit) des séminaires, l'encourage assez. Tout se passe comme si l'enfermement de la société catholique se redoublait à l'intérieur d'elle-même par un enfermement de son clergé. Celui-ci grossit par le mouvement général de retrait du monde qui trouve, dans l'état clérical, son terme. C'est à cette époque que la vie du prêtre séculier se met à ressembler de l'extérieur à celle du régulier, par une sorte d'imitation de l'anachorèse monacale, sans qu'elle ait pour justification une vocation spécifiquement religieuse, simplement sous l'effet des règlements ecclésiastiques, de la pression du milieu, et d'un éloignement pour un monde qui se dérobe à son pouvoir spirituel. Le clergé français se sent mal à l'aise dans l'Église multitudiniste, et peut-être penche-t-il vers l'Église des saints, l'Église du petit troupeau dont il constitue l'exemplaire. Ainsi, à mesure que fond la Grande Église, il s'en détache et se complaît dans la Secte.

C'est dans ce contexte qu'il faut apprécier la fameuse « déchristianisation de la France ». On sait que la pratique religieuse s'est effondrée sous la Révolution, qu'elle remonte lentement sous la Restauration et la monarchie de Juillet, rapidement sous le second Empire, pour plafonner sous la troisième République, décroître à partir de 1890, avec une reprise entre les deux guerres, et s'effondrer de nouveau depuis une trentaine d'années. Nous devons être aujourd'hui à peu près dans la situation du Consulat. La courbe des ordinations, haute et soutenue tout le siècle, décline rapidement à partir de 1900, et, après une pointe entre les deux guerres, pique du nez depuis 1947 et tend aujourd'hui vers zéro.


Mais comment apprécier un aussi vaste et aussi complexe phénomène?

Peut-être convient-il d'observer l'interprétation du milieu catholique lui-même. Elle tend à poser une équation entre déchristianisation et laïcisation. Plus gravement, elle identifie l'appartenance à la religion chrétienne à l'appartenance au milieu et bientôt au parti catholique. C'est l'adhésion aux concept
ions du monde, aux idées qui ont cours dans le milieu, qui définit l'appartenance religieuse, et non plus, comme il allait de soi autrefois, la réception des sacrements et tout bonnement du baptême. Le substantif catholicisme est un néologisme du XVIIè siècle. Auparavant, il n'existait que l'adjectif catholique, qui s'appliquait à l'Église pour en noter l'universalité.
Catholicisme au XIXè siècle finit par signifier le contraire de catholique, puisqu'il désigne un milieu socialement typé et trace une frontière autour d'un genre de vie et d'une façon de penser, de bien penser.
A l'adage classique : « hors de l'Église point de salut », est substitué : hors du «catholicisme», point d'Église. Ainsi, alors qu'il se produit incontestablement une hémorragie dans la société chrétienne, celle-ci se rétrécit volontairement, en imposant comme norme d'appartenance non plus tant la foi, que les moeurs, les coutumes, le langage et surtout les idées qui prévalent en son sein, ce qui contribue encore à la dérive « sectaire » de l'Église française.

Un seul exemple : la naissance d'une littérature catholique. Il allait de soi, sous l'Ancien Régime, que l'écrivain n'avait pas à faire autre chose que de la littérature et que celle-ci obéissait à des critères spécifiques qui n'avaient rien à voir avec une profession de foi. Nul ne se demandait si Molière, La Fontaine ou Racine étaient chrétiens, bien qu'ils ne le fussent peut-être jamais autant que lorsqu'ils composaient leurs ouvrages les plus profanes. Il est vrai qu'à la fin du XVIIIè siècle on assiste, pour reprendre l'expression de Bénichou, au sacre de l'écrivain, c'est-à-dire à la constitution d'un pouvoir spirituel que l'écrivain s'arroge en tant que tel, et qui ambitionne de supplanter l'autorité de l'Église. Du coup, l'écrivain chrétien fut sommé de se manifester comme écrivain catholique, dans le sens restreint défini plus haut. Il avait beau être baptisé, se marier à l'église, demander les derniers sacrements, se faire enterrer en terre chrétienne, si son oeuvre n'orchestrait pas les thèmes du milieu, il n'avait pas droit au label catholique, et par conséquent au titre de chrétien. Pas même Balzac.

Un cas extrême est celui de Proust. Le peuple juif l'a toujours reçu comme l'un des siens, et à juste titre puisque par sa mère il lui appartenait, qu'il lui demeura fidèle lors de l'affaire Dreyfus. Mais en même temps, il était baptisé, il avait fait sa première communion, il avait défendu l'Église dans les attaques anticléricales et il voulut que sur son lit de mort on mette entre ses mains un chapelet qui lui avait été donné par une amie. Cela n'est pas peu et on voudrait savoir ce qu'ont fait de plus MM. Léon Bloy, Péguy, Bernanos, Bourget, Henry Bordeaux, Daniel-Rops, Mauriac et j'en omets, les uns à titre posthume, les autres de leur vivant, tous titulaires d'un label dont Proust, il est vrai, ne se souciait guère, pour mériter ce titre de chrétien que nul ne penserait à décerner à l'auteur de la Recherche, pas plus qu'aux innombrables écrivains qui, de Pierre Benoit à Paul Morand, sont nés chrétiens et ont tenu à mourir de même.


Mais si tel est devenu le test du christianisme, on conçoit que le milieu catholique soit conduit à surestimer la déchristianisation de la France, et, par voie de conséquence, à l'amplifier encore. En 1895, l'expression : « France, pays de mission » apparaît pour la première fois sous la plume d'un abbé Naudet, qui écrit au milieu d'un pays plein de prêtres et baptisé dans sa quasi-totalité. C'est déjà suggérer que la « mission » consiste à diffuser les styles, comportements, idées « catholiques » hors desquels il n'est point de véritable appartenance. C'est, à un meilleur niveau, concevoir le christianisme comme une doctrine, ou, comme on dit aujourd'hui, comme un « message » opposable à une autre doctrine, un autre « message », ce que, principiellement, il n'est pas.
Mais cette attitude conduit les simples chrétiens, qui ainsi se retrouvent off limits, à continuer leur marche centrifuge jusqu'à se retrouver, plus ou moins consciemment, hors d'une Église où personne ne songe à les retenir. Ils se résignent d'autant plus facilement à ne plus se considérer comme chrétiens (sauf à accomplir certains gestes fondamentaux auxquels ils continuent à tenir par instinct, et d'abord baptiser leurs enfants) que ce qu'on leur présente comme la norme obligatoire n'a rien de particulièrement attirant. On conçoit qu'un être sain, un honnête homme, n'ait pas beaucoup de goût pour la religiosité catholique de la fin du siècle, pour la vindication antirépublicaine, antilibérale, antisémite, pour la presse assomptioniste, pour l'atmosphère confinée du petit troupeau, pour le climat pénitentiel de beaucoup d'établissements religieux, pour un gémissement sans proportion avec le degré de persécution qui est censé le provoquer.


Les grandes époques du christianisme sont toujours signalées par l'épanouissement d'une culture laïque heureuse, Ce qui prouve, à mon sens, la solidité chrétienne de la France, c'est que cette culture laïque fut aussi brillante au XIXe siècle qu'aux siècles précédents, bien que désormais elle eût perdu son contact formel avec l'Église. Si l'on compare la peinture impressionniste, avec l'expressionnisme, ou le symbolisme international, on est frappé par le bien-être qui en émane, par une gaieté de réconciliation, un plaisir de contemplation des créatures et des paysages, plus consonant avec l'esprit chrétien que les troubles et suspectes productions du symbolisme, que cependant les milieux catholiques avaient en faveur et d'où ils espéraient tirer un nouvel art sacré. Qu'on m'entende bien : je n'insinue pas que les impressionnistes étaient « chrétiens », pas plus que ne l'était Proust. Contre une telle annexion protesteraient vigoureusement Monet, Cézanne, parfaits mangeurs de curés. Les uns et les autres étaient néanmoins les enfants d'une civilisation que le christianisme, à demi oublié, avait marquée de son éducation. Et peut-être la prolongeaient-ils en refusant certaines attitudes, même et surtout prônées par l'opinion catholique, parce qu'elles leur semblaient contraires à un ordre naturel que cette lointaine éducation leur avait appris à honorer.

L'expression institutionnelle de cette double dérive intellectuelle et morale fut la séparation de l'Église et de l'État, du moins si on l'envisage du point de vue de l'Église. Elle fut en effet voulue, à tout le moins sourdement souhaitée, par toute cette fraction de l'Église qui se concevait sous la forme d'un parti. Alors que les évêques, la hiérarchie et le pape, s'opposaient de toutes leurs forces à cette séparation, d'autres y voyaient de grands avantages pour ce qu'ils appelaient leur liberté. C'est du catholicisme mennaisien, après tout, que dataient les initiatives catholiques en ce sens. La séparation consomma le désétablissement de l'Église. Il n'est pas bon pour une Église habituée, depuis Constantin et Charlemagne, au dialogue avec l'autorité temporelle, de n'avoir plus avec celle-ci un cadre de relations réglées par un contrat. Cela n'est pas bon non plus pour l'État. L'État forme un aspect essentiel du corps social, duquel l'Église se trouvait en quelque sorte désincarnée. Mais, d'autre part, la séparation compromettait également les liens qui subsistaient entre l'Église et la société civile. Cela de plusieurs manières.

Le recrutement du clergé en fut altéré. Il prenait souvent ses recrues dans les restes de l'ancienne noblesse et dans l'élite de la paysannerie. En leur assurant une situation honorable, l'état religieux ne les séparait pas de leurs milieux d'origine, ne les déclassait pas. Après la séparation, le prêtre fut l'employé d'une institution privée, sans garantie de statut, réduit à une condition très modeste. Le recrutement se fit désormais à l'intérieur du « milieu », dans le monde des oeuvres, de l'Action catholique, du patronage, des grandes classes des collèges. Origineplus modeste, background plus pauvre, culture plus sommaire, manières moins belles, loisirs moins copieux : ce n'était pas fait pour améliorer la qualité intellectuelle des clercs. En revanche, faute de pouvoir faire partie d'un establishment ecclésiastique bien assis, disposant d'aises et jouissant des légitimes plaisirs de leur état, ils pouvaient être tentés de chercher leur équilibre dans une vie « militante ». Cela provoque à son tour un nouvel appel à l'idéologie, car un militant n'a pas d'autres raisons d'être que de la diffuser parmi les « masses ». Ainsi conçoit-il sa « mission ». Le prêtre déraciné pouvait nourrir une inimitié contre l'État concordataire qui l'entretenait moyennant une allégeance désagréable. Il la nourrit maintenant contre la société et plus exactement contre la partie la plus aisée de cette société à qui incombe désormais la charge de son entretien, à savoir la bourgeoisie.

Ayant perdu successivement la raison et la société, c'est-à-dire la nature, la pensée catholique a perdu ses repères. Aussi porte-t-elle ses regards vers un au-delà qui postule l'éclatement de la raison, la fin de cette nature et la dissolution de cette société, au-delà qu'elle confond avec l'eschatologie, et qui est en fait une eschatologie pervertie. C'est ainsi que naît, avec Léon Bloy, Péguy, Bernanos, l'équivalent d'un dostoïevskisme français. ( voir message : le "Tolstoïevskisme" ).  Nous y retrouvons, mais portés à l'incandescence, les thèmes familiers : le rêve combiné d'une antique chrétienté et d'un nouveau socialisme; le nationalisme de type « slavophile », antipathique, à l'Occident, de la France; le monde « anglo-saxon » matérialiste et mesquin; le mépris exaspéré du bourgeois et, en général de toutes les aménités de la civilisation, mondains, jolies-femmes, couture, coiffure, maquillage, gastronomie, décoration; l'extrémisme et l'enthousiasme qui exigent de préférer le spiritualiste, même stupide, à l'agnostique, même pertinent; bref la haine du monde tel qu'il va, portée parfois jusqu'à l'odium humani generis. Cette condamnation de la vie sociale, d'autant plus virulente que cette vie n'a jamais été, dans ce début du XXè siècle, si agréable, si civilisée, si vivante, si gaie, s'accompagne symétriquement d'une exaltation du marginal. Délinquants, prostituées, terroristes, drogués, blousons noirs, ne sont pas honorés,parce qu'ils sont revêtus, à l'intérieur d'une société imparfaite, de l'éminente dignité des pauvres, mais plutôt parce qu'ils sont les représentants de l'antisociété, et les fourriers de l'eschatologie générale. Si dans la foule immense des pauvres, ce sont les marginaux qui bénéficient d'un tel attrait, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont subversifs par rapport à la société, mais parce qu'ils ne sont pas compromis avec elle par une insertion quelconque. Ce qui les rend enviables, c'est leur situation désincarnée, comme s'ils appartenaient déjà à l'au-delà de l'eschatologie, ou comme s'ils étaient des êtres angéliques, débarrassés des contraintes du corps, capables seulement d'une apparence de péché, la responsabilité de celui-ci incombant tout entière à la société. D'ailleurs où serait le péché?
Dans le dostoïevskisme français, il y a, comme chez l'auteur de L'Idiot, le même renversement de l'ordre traditionnel entre les commandements vétérotestamentaires et les conseils néo-testamentaires. Ceux-ci sont devenus obligatoires, ceux-là sont devenus facultatifs. Il est permis de voler, il n'est pas permis d'être propriétaire. Il est recommandé d'avoir une « mauvaise conscience », mais la « bonne conscience » est abominable. Ce thème sartrien est au fond la reprise d'un thème « catholique ». Cela signifie que la « bonne conscience », c'est la mauvaise.

Ce dostoïevskisme français est de formation autochtone. Toutefois, on peut dater le moment où ce courant reçut l'affluent russe : entre les deux guerres. Le comte de Vogüé avait déjà fait connaître le roman russe. L'émigration mit en contact la théosophie spiritualiste russe, élaborée depuis une trentaine d'années, avec les milieux de l'intelligentsia catholique. Le mélange s'opéra facilement, les deux fluides ayant à peu près la même densité.

Il est intéressant de noter que ce processus qui consiste à refuser la société globale pour se polariser sur le petit troupeau, d'une part, et sur l'au-delà marginalisé de la société, d'autre part, ne s'est pas stabilisé et finit par s'attaquer à la société chrétienne, au milieu catholique luimême. Dans la logique de France pays de mission (c'est, cette fois, le titre d'un ouvrage publié en 1943), le « militant » clérical finit par prendre en dégoût le milieu qui l'a engendré et au service duquel il a été placé. Le voici qui dénonce le « ghetto chrétien » : « Devant ce paganisme déferlant de toutes parts, les chrétiens se sont resserrés les uns contre les autres, comme les hommes le font dans les forêts infestées de bêtes sauvages, ou comme les étrangers pauvres qui se réunissent au milieu d'un pays hostile». Ils se « coupent du monde ». Peu à peu les pratiquants finissent par apparaître à ces militants qui se sentent supérieurs aux tâches fastidieuses et triviales de célébrer l'office, de dispenser les sacrements, comme le principal obstacle à l'apostolat. « N'est-ce pas l'apostolat populaire tout entier qui se trouve barré, quant à la conquête du nombre, par ce problème d'un milieu paroissial d'une chrétienté séparée radicalement du milieu païen où elle devrait normalement agir ». Par apostolat, il faut entendre la doctrine salvatrice, la gnose chrétienne humanitaire dont le militant se sent le porteur et le propagateur. A ce stade, il semble qu'on ait atteint le comble du cléricalisme puisque la domination des prêtres, de patriarcale et de protectrice du milieu catholique qu'elle était, est devenue méprisante et même quelque peu sadique. On entend aujourd'hui d'assez pénibles anecdotes de dévotes mises à la porte des sacristies, de vieilles dames boutées hors des confessionnaux, de la réduction des bourgeois catholiques à la condition de paroissiens de seconde zone, hebdomadairement insultés et mis publiquement en accusation.

Mais voici que les mêmes pasteurs dénoncent le cléricalisme avec une vigueur redoublée, et s'en prennent cette fois à l' « institution ecclésiale ». Le noyau dur du petit troupeau, l'organisation de militants, « l'équipe pastorale » réclame sa propre dissolution. Elle aspire à sauter par-dessus l'écran paroissial, l'obstacle des fidèles, les murailles du ghetto, afin de se confondre avec l'au-delà social, nouveau Loti de l'exotisme du tiers monde, nostalgique du syndicat, du parti, et autres lieux où, au moins, on est sûr de ne pas rencontrer de chrétiens. A cette masse païenne, dans laquelle on est enfin délicieusement immergé, on se gardera de communiquer la doctrine chrétienne traditionnelle, pas même la spiritualité « catholique » que le XIXe siècle avait élaborée. Au païen on offrira le paganisme, puisqu'il est démontré qu'il contient un « vrai christianisme »; qu'il suffira d'extraire pour manifester au communiste, le communisme, qui, bien compris et porté à sa quintessence, n'est pas autre chose que le "message évangélique"....
                                                                                  
                                             voir la suite à article "confusion des langues 4"

 

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