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La Confusion des langues (4)

Publié le par Christocentrix

                             suite et fin de l'article précédent "Désétablissement"

......L'odium humani generis trouve assez logiquement son terme dans Podium sui.  C'est pourquoi on voit des catholiques appliquer la critique la plus sourcilleuse, la plus acribique à leurs écritures et aux dogmes les plus anciennement reçus, dans le même temps qu'ils accueillent avec une crédulité d'enfant ce qui leur vient de l'extérieur, vieux restes du protestantisme libéral, rejetés depuis longtemps par les protestants, contes et légendes de l'orthodoxie russe fin de siècle dont celle-ci essaie de s'arracher, quand ce ne sont pas les apports bouleversants des sciences humaines et encore les propagandes soviétiques et chinoises. Cela fait dire à certains que le catholique est celui qui croit à toutes les religions sauf à la sienne.


Nous nous sommes laissé emporter jusqu'aux divagations contemporaines, en brûlant de trop nombreuses étapes. Au début du XXè siècle, à la veille de la guerre de 1914, l'envahissement de l'Église par l'idéologie, et par une idéologie étrangère, le léninisme, n'était pas dans l'ordre des choses imaginables. Le terrain était cependant miné, à cause des circonstances que j'ai dites et encore de quelques autres. Faut-il en esquisser le bilan?


Il faut d'abord rappeler que les deux dérives que j'ai signalées, l'alliance avec le courant romantique et le désétablissement, n'enveloppent pas l'ensemble de la vie de l'Église. Elles peuvent caractériser une minorité d'abord laïque puis cléricale. Elles n'ont nullement empêché que fleurissent, en beaucoup d'endroits, les vertus cardinales et les vertus théologales. Elles n'ont pas entravé la vitalité missionnaire. Il y a eu des saints. Il faut rappeler, encore une fois, que l'historien ne porte pas un jugement global. Il en est tout à fait incapable. Il peut seulement repérer des courants, des processus et des logiques localisés.

Mais si le jugement rétrospectif est inévitable, il faut faire justice d'une accusation très souvent portée contre l'Église, et provenant justement des milieux catholiques, à savoir qu'elle a manqué à son devoir envers les pauvres, les prolétaires, qu'elle n'a pas été, comme on dit, sociale. Sociale, au contraire, il est facile de montrer qu'elle n'a été que cela. Conservatrice ou socialiste, l'opinion catholique a été la première à être sensible à la misère ouvrière, la première à proposer des mesures, la première à les mettre en oeuvre. Cette accusation fait partie du cliché idéologique actuel : il ne résiste pas au plus bref examen. S'il y a eu des fautes, ce n'est pas là qu'il faut les chercher.


Les erreurs politiques ont été autrement graves. Traumatisée par la Révolution, fixée au rêve d'Ancien Régime (sous la forme réactionnaire de l'ancienne chrétienté, sous la forme révolutionnaire de la nouvelle chrétienté), elle n'a pas composé à temps avec le pouvoir de la société civile, c'est-à-dire la monarchie bourgeoise, puis la république conservatrice, enfin la démocratie et la social-démocratie. Nous (chrétiens ou non) n'avons peut-être pas fini de payer l'heure trop tardive du « ralliement », la catastrophe que fut pour l'Italie l'incapacité de traiter avec Cavour et de régler la question romaine, les honteuses bévues de l'affaire Dreyfus, etc. On peut se demander si cette constante maladresse politique ne provient pas du même romantisme et du même désétablissement dans la mesure où ils conduisent à disqualifier le politique comme tel, à rêver d'un monde organique, non conflictuel, où la politique cesserait d'être une dimension inséparable de l'humaine condition. Quand on songe que la formule de Péguy sur la dégradation fatale de la « mystique » en « politique » a pris la force d'une devise, voire d'un slogan, on ne peut s'empêcher de regretter l'époque pas si ancienne où, en France, les cardinaux ministres savaient distinguer ces deux ordres de réalité en soi excellents, et veillaient soigneusement à éviter la dégradation de la politique en mystique.

« Mystique » dans l'acception de Péguy est d'ailleurs employé à contresens. Il renvoie à un état d'esprit où les réalités présentes sont perçues comme inexistantes, par une espèce de détachement facile et illusoire, et les réalités dernières comme seules consistantes et présentes. Au gré de l'imaginaire, on oscillera entre un catastrophisme hors de saison et une euphorie également inopportune. Peu importe que tout aille au diable, puisque bientôt tout ira à Dieu... Pendant ce temps-là, les choses vont leur train et l'intervention proprement politique est à tout moment souhaitable.

Les deux ordres doivent être distingués, mais pas dissociés. Il semble en effet que la vie sociale (par conséquent politique), telle que l'avaient analysée, au temps justement des cardinaux ministres, Balthazar Gracian, François de Sales, Fénelon, Massillon, et, de la même manière Molière, Pascal et bien d'autres, soit pour le chrétien l'expérience sensible du néant du monde et de la réalité du monde. Ce qu'il faut comprendre, et qu'un Péguy avait cessé de comprendre, c'est que ces deux expériences, ces deux savoirs, sont donnés simultanément et jamais l'un sans l'autre. Le monde n'est jamais si réel que lorsqu'on en a percé le néant, ni si néant que lorsqu'on s'est pénétré de son irréductible existence. Saint-Simon l'apprenait en allant à la cour et il l'apprenait encore, à un autre point du vue, en allant chez Rancé. N'imaginons pas, à la manière de Chateaubriand, que l'un devait le dégoûter de l'autre, comme si Versailles était le monde et la Trappe un « hors du monde ». Le monde était, oh combien! à la Trappe, et à Versailles, où il briguait les faveurs avec énergie, Saint-Simon faisait parfois comme le vizir de La Fontaine : « Le vizir quelquefois cherchait la solitude...».


C'est peut-être pour avoir confondu les deux ordres, ou avoir voulu choisir entre eux, que le milieu catholique, malgré toute sa bonne volonté, n'a peut-être pas, en effet, été aussi social qu'il le désirait et qu'il a laissé à d'autres, y compris aux radicaux francs-maçons, cibles favorites de Péguy et de Bernanos, la gloire des aménagements législatifs qui s'imposaient et auxquels, par suite de sa situation politique délicate, il n'a que peu participé. C'est que le problème social au XIXè siècle ne relevait pas des utopismes passéistes ou futuristes, mais d'une lutte politique, âpre, astucieuse, pleine de malices, de stratagèmes, de calculs, mais qui n'avait aucune raison, considérée dans son ordre, d'inspirer le dégoût.

Si bien qu'on se demande si les fautes politiques ne dérivent pas principalement d'une erreur d'aiguillage plus fondamentale et qui serait d'ordre intellectuel. Le constat de médiocrité de la vie intellectuelle au XIXè siècle est un leit-motiv de la plus récente histoire de l'Église. Il n'épargne peut-être que l'Allemagne, où la concurrence protestante empêchait l'endormissement. Alors que la réforme catholique défiée par la réforme protestante avait fourni, au moins pendant tout un siècle, un effort intellectuel prodigieux, le défi porté par les idées nouvelles, infiniment plus subversives, pourtant, de Rousseau, Kant, Hegel, Comte et la suite, provoqua au contraire un effet de stupeur. Comme l'écrit Bertier de Sauvigny, « la pensée chrétienne, entraînée depuis des siècles aux finesses de la controverse théologique contre les fantômes apprivoisés des hérésies passées, l'apologétique catholique, notamment dressée à combattre les athlètes plus musclés de la Réforme protestante, semblaient aussi peu préparées à faire face à ces assauts qu'un ost féodal opposé à une Panzerdivizion »


Une pensée qui s'installe dans le romantisme sans pouvoir le suivre dans ses hauteurs spéculatives n'est pas armée pour combattre ce qu'il peut avoir de faux ou de déviant, d'autant moins, si, en même temps, elle emprunte à ce romantisme une partie de son éthique, de son esthétique et de son pathétique.
Une pensée qui refuse l'autonomie du politique, ou qui fuit dans l'eschatologie pour ne pas examiner calmement les enjeux des conflits et réfléchir aux solutions, se trouve quelque peu mutilée.

De fait, quand on examine le bilan intellectuel catholique en France, on est frappé de la disproportion de qualité et de quantité entre d'une part la réflexion philosophique ou historique et d'autre part l'érudition. Celle-ci est mieux qu'honorable. On ne peut ouvrir sans admiration la Patrologie, ou le Dictionnaire Vacant-Mangenot, sans rêver à l'époque bénie où le clergé était capable de tant de science et de conscience, et sans regretter le couronnement philosophique ou théologique qui, lui, est décevant.
Ce n'est pas un hasard si les deux théologiens du XIXè siècle qui peuvent encore se lire avec profit dans le nôtre, et qui, d'ailleurs, mirent au centre de leur réflexion l'unité de l'Église autour du siège romain, l'un Newman, venait de l'Église anglicane, et l'autre, Soloviev, de l'Église orthodoxe russe.
L'intelligentsia catholique de la fin du siècle préférera le style enthousiaste du spiritualisme, malgré la renaissance du thomisme, impulsée par le Saint-Siège. Il était certes sage de tourner le regard des catholiques vers saint Thomas. Dernier grand représentant de la tradition de sagesse gréco-romaine, il porte avec lui le trésor de l'humanisme classique. Sa nature équilibrée, son âme large, son amour de la nature et de la raison, en font un merveilleux médecin de l'esprit, un thérapeute de l'affectivité.  Mais chez d'autres, il servit de caution à une scholastique raide et rogue. Il fut brandi comme un étendard qui par sa seule vertu mettrait en fuite les maîtres de pestilence, aux rangs desquels Descartes et Kant étaient comptés. Bref, il y eut une idéologisation du thomisme et cet esprit libérateur servit à construire une nouvelle barrière, une nouvelle clôture. Comme l'avait fait l'hégélianisme, ce thomisme systématique se divisa en un thomisme de droite et un thomisme de gauche. Après la guerre on vit apparaître cette ingénieuse idée qu'on pourrait faire avec Marx (ou plutôt avec le léninisme) ce que l'Aquinate avait fait avec Aristote. Restait à savoir si Marx - ou plutôt Lénine - représentaient pour notre temps une somme de la nature, comme l'avait été, en le sien, Aristote, autrement dit s'ils étaient vrais scientifiquement et métaphysiquement. Une facile enquête aurait prouvé le contraire. Mais ce qui attirait, chez Marx et chez Lénine, ce n'était pas qu'ils parussent véridiques, c'était qu'ils avaient du succès. Ne pouvait-on en détourner une partie au profit de l'Église? Puisque tout le monde se donnait une
« théorie », pourquoi l'Église n'aurait-elle pas dans le même sens idéologique, la sienne? Pourquoi saint Thomas ne serait-il pas « notre » Marx? Ce marxo-thomisme, s'il vit jamais le jour, n'était pas viable.  Mieux valait passer directement à Marx et à Lénine.


La compression de la vie intellectuelle - qui, après la crise moderniste, prit les allures d'une répression délibérée - eut de désastreuses conséquences. Voici peut-être la plus grave. Un clergé qui, à cause des coutumes du temps, des restes jansénistes, des circonstances politiques, etc., est soumis à une vie matériellement étriquée, à une surexigence pseudo-monacale, à une ségrégation sociale, ne peut disposer de la dose de plaisir, sans laquelle, selon Aristote, un homme ne saurait vivre, que dans la vie de l'esprit. Par là il faut entendre la vie spirituelle, et, inséparablement, la vie intellectuelle. Si la vie contemplative et la vie de foi ne donnent pas lieu à une libération de l'intelligence, comme il en allait dans les siècles d'or de la culture chrétienne, c'est qu'il y a quelque part quelque chose de faussé. La description donnée par Vigneron de la vie cléricale entre les deux guerres, période qui fut celle d'une petite renaissance catholique et qu'il cite en exemple avec beaucoup d'éloges, peut susciter du respect pour tant de courage, d'héroïsme dans la piété et dans la vertu, mais ne peut susciter l'envie. Ces plaisirs de la vie de l'esprit, ce bios philosophicos (ainsi les Pères de l'Église appelaient-ils la vie religieuse), cette theoria, étaient les fruits de ce que ces mêmes Pères appelaient la gnose véritable, opposée aux pseudo-gnoses qu'ils combattaient. Est-il si étonnant que la première étant, sauf exception, inaccessible, tant de clercs se soient rués en foule sur les secondes?

 

Alain Besançon, extrait de "la Confusion des Langues", 1978.

 

 

 

 

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