Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

le sacré

Publié le par Christocentrix

Parler du sacré amène à entrer dans ces domaines débattus où l'on a l'impression que presque tout dépend de la définition que l'on choisit. Que dit-on en prononçant ce mot? Je ne me hasarderai pas à avancer une définition! Je me borne à constater qu'il existe dans toutes les sociétés un certain ordre de sentiments, d'expériences, d'objets, de rites, de paroles auxquels l'homme attribue une valeur qui n'est pas directement utilitaire, qu'il figure comme déterminants et indépendants de sa propre puissance, qu'il estime ne pouvoir ramener à la quotidienneté ou (suivant les sociétés) à la rationalité, mais au contraire qui lui paraissent chargés soit d'un potentiel inexprimable d'énergie, soit d'un potentiel explicatif. C'est à partir d'eux que l'on explique, mais eux-mêmes restent inexplicables.

Cet « ordre» est, aux yeux de l'homme, relatif à ce qui lui est imposé, à sa condition nécessaire. A la fois confirmation de cette nécessité, et possibilité de lui échapper. A partir de cet ensemble, l'homme découvre un ordre du monde. Le sacré permet à l'homme de discerner un ordre dans la multiplicité des expériences, informations, événements... Et il peut désigner cet ordre, il peut le nommer. C'est cet ordre de virtualités excédentaires que je nommerais sacré, ce qui consiste en une généralisation de ce que certains peuples ont eux-mêmes explicitement désigné comme sacré ».

Dès lors je veux préciser deux points: dans cette orientation, j'exclus la question de savoir si le sacré existe en soi, s'il y a vraiment du sacré. Je me borne à dire : tout se passe comme s'il en était ainsi. Je me borne à ce que les hommes ont tenu pour sacré (que le sacré soit en soi ou attribué par l'homme est un problème métaphysique qui ne sera pas traiter ici).
Le second point, c'est que le sacré n'est pas identique au religieux. Je dirai schématiquement que le sacré déborde largement les phénomènes religieux, et que la religion est une des traductions possibles du sacré.

Il me semble que le sacré est alors relatif à trois aspects de la vie de l'homme : la spatialité, la temporalité, la socialité. Se trouvant dans un espace incohérent, menaçant, incompréhensible, l'homme constitue des points d'ordonnancement; grâce au sacré, l'homme définit, « dit», un ordre du monde, il fixe des limites et des orientations. Il peut donner un cadre à l'intérieur duquel se situe toute activité, ou bien déterminer un centre, un omphalos à partir duquel tout est orienté. De même, en ce qui concerne la temporalité, il y a des temps sacrés par rapport auxquels le temps prend un sens et tous les jours ne sont pas identiques. Dans ces deux cas, le sacré établit des différences qui permettent à l'homme d'ordonner sa vie.

Quant au troisième domaine, ou plutôt à la troisième fonction, elle est relative à la socialité, au groupe. Le sacré n'est que s'il est collectif, s'il est reçu et vécu en commun, et il produit l'intégration de l'individu dans le groupe ainsi que sa mise à une place qui est indiscutable. Car de toute façon, qu'il s'agisse du tremendum ou du fascinans, le sacré reste toujours indiscutable. Sitôt qu'il peut être mis en question, il n'est plus sacré, mais avec lui c'est tout un ordre du monde qui s'effondre. ( Cf : J.Ellul : "les Nouveaux Possédés", 1973).

Le problème n'est pas non plus ici d'entrer dans la querelle qui consiste à se demander s'il y a ou non une nature humaine. Cependant il semble qu'il y ait au moins des constantes assez fermes.
Et voici que le sacré me paraît en être une. En effet, je constate au moins dans les sociétés historiques, disons depuis - 5 000, non pas que le sacré reste identique et inébranlable, mais bien que lorsque le sacré d'une société a été d'abord mis en doute, critiqué, puis anéanti, presque aussitôt dans cette même société se reproduit un autre phénomène de sacré, il y a recréation d'un sacré de tout autre caractère, mais assumant les mêmes fonctions.

Si on ne se borne pas à des généralités mais que l'on essaie de comprendre de quoi il s'agit dans un lieu et un temps donnés, on s'aperçoit que non seulement le sacré est variable, mais encore qu'il n'est pas d'intensité constante. Il y a des périodes de forte conscience du sacré, des périodes de désacralisation. Mais tout se passe comme si l'homme n'arrivait pas à vivre dans un univers désacralisé, un univers sans structures déclarées transcendantes ou sans religion. Aussitôt que cette situation se produit, il y a tension pour l'organisation d'un nouveau sacré.

Il n'est pas exact qu'il y ait eu une période « religieuse » de l'humanité actuellement dépassée. Ces oscillations ont déjà été connues, il y a eu par exemple à Rome aux Ier et IIème siècles après J.-C., ou au Moyen Age aux XIVè et XVè siècles, de puissants mouvements de désacralisation. Suivis de resacralisations différentes.
Par ailleurs, J.Ellul met en lumière le fait historique à peu près certain que lorsqu'il y a eu un processus de désacralisation, c'est le facteur même qui a produit cette désacralisation qui donne naissance au nouveau sacré. Exactement comme si l'homme investissait de sacré la puissance qui avait triomphé de la constellation antérieure de sacré. Il fallait un dieu plus puissant pour vaincre le dieu ancien, il est donc normal de reconnaître ce dieu vainqueur pour le vrai. On peut considérer cela comme une véritable « loi du sacré».

Enfin disons que, pour notre époque moderne, J.Ellul a analysé le sacré de nos sociétés comme étant ordonné autour de deux axes (Cf. "Les Nouveaux Possédés") : L'axe « technique/sexe », et l'axe « État-nation/révolution », il ne faut pas oublier en effet que le sacré est toujours ambivalent et s'organise par rapport à certains axes ayant des pôles contradictoires. Je rappelle ceci qui n'a pas de rapport direct avec le thème pour bien souligner que notre société moderne occidentale n'échappe en rien au sacré, que la question n'est pas une question d'école et de simple érudition mais nous concerne très concrètement.

Commenter cet article