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la sacralisation du christianisme (partie 2) (J. Ellul)

Publié le par Christocentrix

La resacralisation de la Nature et de la société par le christianisme... (par J. Ellul)

"Je pourrais répondre à cette question par la formulation théorique que je donnais en commençant: le christianisme a vaincu les autres religions du monde romain, il a éliminé le sacré traditionnel des populations païennes, dès lors s'est produit le transfert sur le vainqueur de ce qui appartenait aux vaincus. Les hommes sans doute convertis (mais à partir du IVè siècle massivement, de façon extérieure et parfois par contrainte) au christianisme ont reporté sur lui et en lui les convictions de sacré qui les habitaient. Il n'est pas possible que dans les deux siècles où le christianisme triomphe après Constantin, où l'Empire devient officiellement chrétien, où massivement les gens entrent dans l'Église pour des raisons multiples, il n'est pas possible que se soit produite une triple mutation : la conversion profonde à la foi chrétienne, l'abandon, réciproque, de toutes les croyances antérieures, la transformation culturelle correspondante".

Il est évident que l'on a pu confisquer les temples voués aux dieux gréco-latins, et les baptiser églises chrétiennes, la seule structure architecturale devait forcément rappeler à tous l'ancienne religion, et par exemple la séparation entre un lieu sacré et un lieu «pro-fane» (profanum, avant le sanctuaire). Si l'on veut bien réfléchir concrètement à la situation des nouveaux convertis, si on essaie de faire ici une « histoire des mentalités », il est obligatoire qu'il y ait eu une forte survivance des croyances antérieures et des jugements spontanés. Je ne dis nullement que les conversions (sauf celles faites par intérêt : pour plaire à l'empereur, ou par contrainte) aient été fausses ou hypocrites : je dis que l'on ne peut pas annuler en un instant la structure mentale antérieure, les thèmes idéologiques de base, et la grille d'interprétation du monde et de la vie. Or, l'une des clefs permanentes était le sacré. La distinction sacré-profane. Le type de relation avec les divinités fondé sur la reconnaissance d'un sacré, etc.

On admet généralement que l'expansion du christianisme a été moins rapide et moins générale que les historiens du XIXè siècle ne pouvaient le dire. Les campagnes sont restées assez païennes. Il s'est alors produit une sorte d'amalgame entre croyances chrétiennes et croyances païennes, correspondant à une foi populaire. Il était impossible d'arracher aux paysans leur croyance, l'Église a préféré l'absorber en baptisant le génie du lieu et en le faisant entrer dans la configuration globale des saints. Mais ceci fut très général, c'est-à-dire que les petits dieux de la source, ou du col, ou de l'arbre furent intégrés de la même façon.

Bien entendu, il faut distinguer entre la foi des humbles et les formulations théologiques des intellectuels : celles-ci n'expriment pas réellement ce qui était cru à la base. Pour rendre compte du christianisme, on ne peut pas se contenter d'une histoire des dogmes. La paganisation est moins importante que la sacralisation. Car à partir du moment où on admettait le petit dieu local, ceci entraînait forcément la reconnaissance que certains lieux étaient particuliers, les lieux consacrés à ou par ces divinités. L'Église a sans aucun doute lutté contre les cultes des sources, ou les cultes de l'arbre, etc., mais elle a quand même été amenée à reconnaître que certains lieux étaient différents des autres, séparés, et principalement l'église elle-même, le lieu de célébration du culte. Le bâtiment va être l'objet d'une sorte de consécration. Il va être un lieu sacré. Quand il s'y est passé quelque chose de scandaleux, le bâtiment ne peut plus servir au service divin. Il faut le consacrer à nouveau.

Les premiers chrétiens n'avaient aucune espèce de révérence particulière pour le lieu où se réunissaient les fidèles, où on écoutait la Parole de Dieu et célébrait les sacrements. C'était un lieu quelconque. Mais à partir du moment où ce lieu devient un bâtiment splendide, impérial, et où par ailleurs change aussi la théologie du sacrement (nous y reviendrons), ce lieu radicalement différent de tout autre est investi des croyances concernant les temples païens. Il y a une présence particulière de Dieu en ce lieu... et c'est très exactement le sentiment du sacré qui remonte. Qui plus est on va même séparer dans l'église deux parties, comme dans les temples païens. Une partie pour les fidèles, plus « profane» et une partie pour les prêtres où se célèbre la cérémonie religieuse elle-même. Cela aussi est tout à fait typique de la reconnaissance d'un lieu sacré exceptionnel.

Pour bien marquer qu'il s'agit dans l'église d'un lieu sacré, il faudra accomplir certains gestes pour y entrer, se découvrir, s'agenouiller, prendre de l'eau bénite, là encore nous sommes en présence d'un comportement sacré. On ne peut pas approcher d'un lieu sacré sans un certain nombre de formalités, de précautions. L'eau bénite couvre le fidèle qui ose approcher du sacré de la « contamination »(de la colère de Dieu dira-t-on autrement). En même temps certains lieux deviennent très exactement sacrés : les tombes des martyrs, les lieux où se sont produits des miracles, les lieux où ont été exécutés les martyrs, etc. Il y a pèlerinage pour approcher de ces endroits, de même qu'il y a volonté, par exemple de se faire enterrer près des tombes des martyrs, et ceci très anciennement dans l'Église.

Ainsi se trouve littéralement évacuée toute la désacralisation judéo-chrétienne. La Bible affirme « la terre au Seigneur appartient» (toute la terre, sans distinction) mais ici au contraire, il y a des endroits où Dieu est plus proche, plus sensible, plus présent. Il y a des endroits sacrés, le reste étant profane. Et cette adoration sacrale de certains endroits va courir tout au long de l'histoire de l'Église, jusqu'aux lieux de visions béatifiques ou de miracles (Lourdes, etc.). Nous sommes là en présence de sacré pur. Et en même temps que des lieux devenaient sacrés, on voyait aussi apparaître des temps sacrés.

Alors que Paul déclare expressément qu'il n'y a pas à respecter des jours ou des temps particuliers, que ce sont des distinctions, des prescriptions humaines qui n'ont aucune valeur, on va assez rapidement considérer des jours de la semaine (le vendredi jour de la crucifixion et le dimanche, de la résurrection) comme sacrés; de même on établira des périodes (Avent, Carême) où l'homme doit être orienté vers Dieu, doit se préparer à l'événement de la célébration de Noël ou de Pâques, se préparer par une sorte de purification pour la rencontre avec Dieu : or ceci est typiquement une attitude sacrale.

Alors que dans la Bible, la communion pascale est ouverte très largement, il faudra dorénavant une purification pour approcher du « sacré ». D'ailleurs l'Église est en même temps conduite à utiliser ces temps sacrés dans le contexte politique du Moyen Age. Elle s'en est servie pour tenter de limiter les guerres entre les féodaux. Elle a édicté, et pendant un temps fait admettre de façon très générale que certains jours de la semaine, il était inadmissible de se faire la guerre. D'abord en effet le vendredi et le dimanche. C'était la "Trêve de Dieu" . Les combattants devaient absolument s'arrêter. Puis on a essayé de l'étendre, en considérant que la veille du jour où on devait communier, et aussi le lendemain de la communion, on ne pouvait pas se conduire en massacrant son prochain... Mais ceci était évidemment trop large, et la « Trêve de Dieu» cessa peu à peu d'être respectée. Toutefois l'important est évidemment de souligner le caractère « à part » de certains jours, leur caractère de Temps sacré.

Tout ceci était évidemment lié aussi à une mutation à l'intérieur même de la foi. Et tout particulièrement la nouvelle interprétation de la communion, et du sacrement. Déjà la mise en avant du « sacrifice» de Jésus tendait à conduire dans cette voie. Sans doute ce sacrifice, nous l'avons dit, met fin à tous les autres et ne peut être reproduit. C'était sans compter avec la mentalité sacrale, avec le besoin de sacré habitant ces foules. Le besoin de sacré s'exprime dans la nécessité du sacrifice pour établir la relation avec la divinité. Et l'on ne peut pas se contenter de la mémoire, du souvenir. La communion ne peut pas être une simple commémoration. Pas davantage la communion n'est satisfaisante pour la piété populaire sur un plan complètement spirituel. Il faut un concret. Le sacré exige toujours une manifestation concrète.

S'élaborera ainsi peu à peu la doctrine de la transsubstantiation, la piété de l'hostie présence réelle, matérielle, du Christ lui-même. Nous sommes là en présence de la transformation la plus radicale. Le sacrifice du Christ est effectivement renouvelé par le prêtre, dans une liturgie comprenant des rites précis. Bien entendu, l'hostie consacrée devient totalement sacrée (ce qui détermine ce que nous avons vu plus haut concernant les lieux et les rites d'entrée). C'est le Christ lui-même qui est là. (Rappellons que dans les Évangiles, jamais Jésus ne se présente comme un personnage sacré ni divin, et qu'il récuse toute adoration personnelle en renvoyant chaque fois à son Père).

Avec cette reprise du sacrifice régulièrement renouvelé c'est un énorme domaine du sacré qui entre massivement dans le christianisme, d'autant plus que cela entraîne deux conséquences. D'abord concernant l'opus operatum : le sacrement agit par lui-même. Cela ne dépend ni de celui qui y procède, ni de celui qui le reçoit, ni de l'action de Dieu. La communion a lieu quand on prend l'hostie. L'hostie agit par elle-même. De même le baptême agit par soi-même. L'eau du baptême agit, le baptisé est « en soi» lavé du péché originel, les vertus théologales lui sont infusées une fois pour toutes. Il reçoit le caractère indélébile d'homme appartenant à Christ. Nous sommes là en présence d'une interprétation parfaitement sacrale. C'est l'objet qui détient le pouvoir. L'hostie produit la communion, l'eau du baptême produit les effets, sans que la foi soit décisive. Ce n'est pas la relation de foi du croyant à Dieu qui compte mais le rituel d'Église et l'objet qui détient la force sacrée de transformation.

Il en est de même pour l'eau bénite utilisée quand on entre dans l'église. Ou encore des rameaux bénis de la fête des Rameaux et qui doivent garantir du bonheur ou préserver du malheur la maison dans laquelle ils ont été placés. Comme dans tout univers sacré il y a donc des objets détenant en eux-mêmes une charge sacrée particulière. C'est dans la même ligne qu'il faut situer la réapparition dans l'Église de l'importance du visible. Il est impossible de s'en tenir à la parole et à un Dieu invisible inconnaissable. Il faut se raccrocher à une réalité visible qui rend le sacré présent. La réintroduction du visible comme signe de la révélation (allant directement à l'encontre de cette révélation) est tout à fait fondamentale pour la réinsertion du sacré dans l'Église.

Tout devient visible, c'est-à-dire que la vérité de Dieu est intégrée dans des choses appartenant à notre réalité. Ce sont successivement les vitraux représentatifs, ces libri idiotarum, livres d'images auxquels on pouvait faire apprendre aux pagani ignares les éléments simplifiés de l'histoire sacrée. Ce sont les statues. Et c'est un pas gigantesque. Non pas directement statue de Dieu, bien sûr, mais de tout un univers sacré qui le concerne, Jésus, la Vierge, les saints. La piété est orientée par le visible. On adore mieux en voyant (malgré la parole de Jésus: heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru), ce sont les lumières, c'est le vêtement spécifique et séparatoire du prêtre, c'est l'ostension de l'hostie, etc., tout le visible caractéristique du sacré entre massivement dans l'Église, et les fidèles, sans le savoir bien sûr reprennent par là le chemin du paganisme. L'objet visible est typique du monde sacral, et devient très rapidement lui-même sacré.

A la limite, l'icône, où la fusion de la révélation et de l'image est à peu près totalement accomplie, faisant de l'icône l'objet sacré par excellence. La reprise de conscience de l'importance irremplaçable du visible (exclu par la religion de la Parole) est une étape décisive dans la réinsertion du sacré dans la pensée, dans la piété, dans la foi, dans les rites chrétiens. L'importance accordée au visible fait partie de la primauté des objets sacrés. Dès lors, la force d'action n'est plus celle (invisible, sensible uniquement à la foi) de Dieu, mais elle est dans des choses que l'on peut voir, détenir, utiliser, et que l'on doit respecter.

Il faut bien dire, d'ailleurs que dans le protestantisme, qui a été un effort de désacralisation, qui a tant profané le sacré catholique, on a assisté à des processus identiques : le temple est devenu lui aussi un certain lieu sacré, la Bible est devenue matériellement un livre sacré. Invinciblement le sentiment du sacré réinvestit cela même qui était destiné à le détruire.

Mais la seconde transformation provoquée par cette nouvelle conception du sacrifice (conception païenne et pas du tout chrétienne) a été de donner une valeur salutaire et propitiatoire au sacrifice en soi. Si on veut être agréable à Dieu, il faut sacrifier quelque chose. Nous retrouvons l'idée traditionnelle de l'anneau jeté à la mer par le roi trop heureux qui devait faire un sacrifice pour ne pas tout perdre. A partir du moment où le sacrifice retrouve sa place, il faudra sacrifier ce dont on a envie, ce que l'on aime, se priver de tout, on fera une vertu de choisir toujours le plus difficile, le plus pénible; l'acceptation de la souffrance fera partie de ces sacrifices et la souffrance sera exaltée. Toutes tendances que l'on connaît bien dans le christianisme médiéval mais qui n'ont rien à faire avec la pensée biblique.

Or, en même temps, et de façon tout à fait concordante la réflexion sur Dieu menée grâce à la pensée grecque et romaine transformait radicalement ce que la Bible disait de Dieu. D'une part on procédait à une analyse des attributs de Dieu, un Dieu, bien entendu, très différent des dieux du polythéisme, mais un Dieu construit par une philosophie, la notion de Créateur changeait radicalement à partir du moment où ce qui était mis en avant était la Toute-Puissance, et la relation entre ce Dieu et le monde n'avait plus rien à voir avec ce qui était cru dans les premières générations chrétiennes. On retrouvait un Dieu lié à sa création, et finalement à la limite un monde qui contenait Dieu. A partir de là, le sacré pouvait être partout. Et ce cheminement reconduisait à la réapparition d'un personnage typiquement lié au sacré, le médiateur, le prêtre.

Nous avons dit que dans le Nouveau Testament le prêtre n'existe pas. Il y a des diacres (pour les secours), des prophètes (pour la prédication), des docteurs (pour l'enseignement), des épiscopes (pour la surveillance du bon ordre) : pas de prêtre parce que précisément Jésus est le seul et unique médiateur. Mais à partir du moment où le sacré reparaît dans le christianisme, il faut des personnages porteurs, représentatifs de ce sacré, servant en même temps de médiateurs : on ne peut pas imaginer que le simple fidèle puisse approcher de ce Dieu, de la nouvelle théologie. Il faut qu'il passe par un personnage consacré, voué à cette médiation, sacré lui-même, capable de procéder au saint sacrifice renouvelé. Il entre dans le cadre des médiations multiples qui sont caractéristiques du sacré (et qui rejoignent ce que nous disions au sujet de l'intégration des petits dieux), à savoir les saints. Le prêtre et le saint porteurs de sacré, écrans indispensables pour le commun des mortels qui ne peut pas approcher des mystères, qui risque d'effroyables dangers s'il entre en relation directe avec la divinité, s'il entre sans protection dans l'univers du sacré. Le sacré bénéfique est chargé d'une telle puissance que si l'on n'est pas habilité à cette relation, il devient maléfique.

Le prêtre a des fonctions sacrées qu'il est seul à pouvoir remplir. On retrouve ce qu'était le prêtre des religions païennes quant au rôle et à la médiation, quant à la séparation entre une catégorie particulière de spécialistes du sacré qui peuvent, seuls, s'en occuper, et un laos qui doit rester dans le profane. Distinction que Jésus avait radicalement abolie. Mais en même temps que le personnage porteur de sacré positif, apparaît en contrepartie, bien entendu, le personnage porteur de sacré négatif: le (la) sorcier(e). Ici également il est intéressant de noter la mutation.

Bibliquement le sorcier est possédé d'un esprit que la foi doit chasser. Dans l'Église primitive nous trouvons un enseignement très remarquable qui se maintiendra assez longtemps, enseignement très moderne: la sorcellerie n'existe pas. Il ne faut pas y croire. C'est de la pure imagination. Il faut chasser de l'esprit des fidèles la croyance dans le pouvoir des sorciers, il faut les convaincre que le sorcier joue sur la crédulité. On retrouve encore cet enseignement au IXè siècle. Mais ce qui finira par triompher, c'est le contraire, la croyance au Diable, aux puissances surnaturelles mauvaises agissant sur terre comme exacte contrepartie du prêtre (la messe noire est l'inversion de la messe). Et c'était logique : à partir du moment où apparaît un personnage spécialisé porteur du sacré positif doit exister sa contrepartie de sacré destructeur. Ainsi se reconstruit à peu près totalement l'univers du sacré traditionnel. On peut, à ce moment, analyser le christianisme comme l'une des expressions du sacré et du religieux parmi les autres.

D'ailleurs le mot qui n'est presque jamais employé dans le Nouveau Testament va être de nouveau couramment utilisé. Il y aura le chant sacré, la musique sacrée, l'art sacré, les livres sacrés, les vases sacrés, de même que l'on enseignera une histoire sacrée, différente, séparée de l'histoire universelle des hommes. Ce changement de vocabulaire est tout à fait caractéristique du changement de mentalité, de conception religieuse et de la réapparition de ce sacré que la pensée juive et chrétienne avait lors de sa puissance vive, de son origine sévèrement combattu. Ceci apparaît comme l'une des preuves les plus flagrantes de l'inhérence du sacré à l'existence de l'homme, et de la permanence de cette force active (je ne dis pas objective) qui mène l'homme à chaque fois reconstituer un univers sacré sans lequel, apparemment il ne saurait exister dans l'univers qu'il s'est constitué. Seul le sacré (et non pas l'aventure proposée par le christianisme) le rassure et lui donne le sentiment à la fois de la stabilité de son univers et du sens immuable, et objectif, de sa vie"... (J.Ellul).

 

Voilà. Il m'a semblé interessant de "ressusciter" ces textes de Jacques Ellul, dans notre recherche des premiers temps du christianisme et ses rapports tant avec le judaïsme que le paganisme antique. Ils sont essentiellement tirés de "La Subversion du Christianisme" (Seuil, 1984), et se rapportent aussi à "La Parole Humiliée" (Seuil, 1981) et "les Nouveaux Possédés" (Fayard, 1973).

Par ces développements, J.Ellul tente de répondre à la question suivante : "comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inversés de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des Prophètes, de Jésus et de Paul ? Je dis bien en tout. Ce n'est pas sur un point qu'il y a eu contradiction, mais sur tous les points. Si bien que d'une part, on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l'inspiration d'origine, et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la Chrétienté et l'Église. Les critiques n'ont voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant absolument à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or, il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, donc véritable subversion."

 

                                                               

Commenter cet article
C
ton commentaire tombe très bien...car il critique ou tempère. N'est-ce pas le meilleur moyen de faire avancer les choses ? Ton commentaire est tout à fait dans l'esprit de ce blog.
Ces textes ne sont aussi qu'un extrait de la pensée de J.Ellul, il y a toujours un risque avec des extraits d'exagérer la pensée d'un auteur (ou l'inverse). A sa décharge, ce que j'ai repris de lui dans les deux commentaires précédents le tien sont largement plutôt de lui que les miens. (les écueils à éviter...un plaidoyer pour l'Eglise à écrire, etc...).
La question n'est pas finalement de retenir toute la pensée de cet auteur, mais de prendre conscience des problèmes réels qu'elle soulève, qu'elle pointe...(comme d'ailleurs pour les écrits de Besançon...) et aussi dans le cas présent, au passage, de montrer la fausseté de certaines déductions des néo-païens...en attendant de montrer "qui" elles servent...
Autre interêt : l'affirmation de R.Guénon concernant les premiers temps du christianisme (que tu reprends je crois sur ton blog). Ces textes d'Ellul, comme d'autres concernant les premiers temps du Christianisme, la Gnose, etc...jettent un certain doute sur ce que dit Guénon à ce sujet, les rendent caduques....mais bon c'est une autre histoire...sur laquelle je reviendrai...
Les travaux d'Ellul contiennent d'autres choses très interessantes (le développement du moralisme, la perversion politique, nihilisme et christianisme, etc...) que j'utiliserai sans doute...
J'avais ces bouquins depuis longtemps sous la main...et puis le fait qu'il soit protestant me permet de varier mes sources. Je dois dire que j'ai longtemps eu des apriori (idéologiques, et parce que j'avais un héritage catholique) concernant les penseurs protestants...donc çà m'a demandé aussi un petit effort. Mes apriori sont ont été largement atténués, surtout depuis que j'ai découvert les écrits d'Eric Werner.(lui aussi protestant). Et peut-être parce que je suis devenu orthodoxe.

J'ai mis le texte du Cal daniélou sur Guénon, mais je parlerais aussi de la critique qu'en a fait Andruzac...et depuis j'ai trouvé aussi sur le net une critique d'Andruzac et de Guénon. On en fini plus...hélas je n'ai pas tout le temps que je voudrais....
Je voudrais me servir aussi des travaux de la Commission d'Etudes Ouranos (tu connais ?).

Pour moi, tout çà, c'est comme des morceaux d'un puzzle, la vison n'apparaît qu'à la fin...après la mise en rapport de différentes choses et leur connexion...Je compte bien sur toi pour aider...
cordialement.

PS : tu as dû comprendre, que même si j'aime assez nager dans les eaux troubles de la gnose et de l'idéologie (j'ai un parcours....) et qui aime bien la métaphysique, la philosophie, la mystique.....je suis au fond un chrétien qui a la foi du charbonnier. Un chrétien orthodoxe qui aime l'Eglise, toute l'Eglise et tous ses saints. Et y compris son "sacré"....
P
Bonjour Christocentrix,

j'ai lu ensemble tes 3 articles : le sacré - la désacralisation judéo-chrétienne - la subversion du christianisme (a force de persistance d'une mentalité archaïque, sacralisante).
Je ne puis m'empêcher d'y voir le procès des chrétiens au regard de l'Evangile, avec Jacques Ellul en procureur. Mais j'atteins là sans doute une extrémité car il y aurait 2 sortes de chrétiens : les adorateurs de la Parole, et les traitres. (Jacques Ellul était protestant.) Les uns "écoutent et mettent en pratique" une parole désacralisante, les autres seraient restés idolâtres en s'arrogeant faussement le titre de chrétiens.
Je m'aventurerai encore plus loin en disant que si une certaine idéologie voulant "faire du passé table rase" (le marxisme) peut parler à Jacques Ellul c'est parce que, selon lui, le christianisme (catholique, orthodoxe ?) aurait échoué à le faire. Il y aurait alors dans sa sympathie * pour le marxisme une connivence entre cette idéologie athée et sa propre théologie protestante : les deux comparses ont le faux-christ des mauvais chrétiens en haine.

A l'origine de cette connivence, il y aurait peut-être une sorte de dualisme manichéen dans l'esprit d'Ellul : une opposition irréductible entre le "saint" et le "sacré". Quand il dénonce l'abomination de la sacralisation, il ne voit jamais la sanctification ou la conversion correspondante. Ainsi les "saintes Ecritures" sont nécessairement les écritures sacrées d'un peuple (juif ou chrétien) ; elles sont liturgiques par cette double nature. Et il faut basculer dans l'horrible "sacro-saint" Coran pour que Dieu décrète et la sainteté et la sacralité de sa propre Parole, la nature humaine y étant sans participation.
En somme, la confusion dans les mêmes mains de la sanctification et de la sacralisation n'est que la réduction aberrante d'une fausse opposition de l'un et de l'autre. Et cette fausse opposition devient très vite le psychodrame des protestants (dont Jean Ellul) quant à la nature de leur propre loi, les écritures bibliques.
[Tu as d'ailleurs touché ce problème dans l'un des tes commentaires annexes.]

Ceci étant dit, le débat que tu as ouvert est passionnant. Il permet, une fois expurgée toute fausse opposition, de revisiter la relation entre le saint et le sacré, à la mission du Christ.
A titre d'exemple : Jésus chasse les marchands du Temple mais n'attente point à celui-ci. Pourquoi ? C'est que le Temple est sacré pour les juifs, les marchands non. Est-ce que le Temple (qui est le second temple) a été sanctifié par Dieu ? non. Et pourtant Jésus ne demande pas aux juifs de le détruire, il le leur permet seulement. "Détruisez ce temple..." et en 3 jours il en fera un temple saint !!!
Donc, non seulement il tolère ce que le juif a sacralisé de lui-même, mais si le juif veut bien le détruire (les romains s'en chargeront) il le sanctifiera sous une autre forme. **
Il s'ensuit que ce que l'homme a sacralisé, Dieu peut le sanctifier moyennant le repentir. Il y aura "transformation" nécessaire cependant, de même qu'il ne saurait y avoir repentir de la personne sans changement de celle-ci dans son comportement.
Le problème que tu soulèves (avec Jacques Ellul) n'est donc pas tant la re-sacralisation (des lieux, des divinité païennes) opérée par le christianisme - car c'est une conversion-sanctification - que les sacralisations nouvelles. Et là, il y a matière à disserter.
Exemple : les reliques d'un saint ne sont pas le saint lui-même. Parler de "saintes reliques" dissimulerait donc une odieuse sacralisation, une "subversion du christianisme" effectivement.
En somme, selon la rigoureuse définition que tu donnes de la sainteté, c'est ce que le chrétien met de lui-même "à part" qui serait nocif. Un saint vaut pour son témoignage et non pour les pseudo-vertus miraculeuses de ses restes.
Ainsi entendu, le "culte des saints" ne saurait être une perversion sauf à incriminer l'Institution religieuse coupable de cette perversion ou de polythéisme déguisé : elle "fabriquerait" des saints au nez et à la barbe d'un peuple crédule, encore sous l'emprise du paganisme.

N'est-ce point la conviction de Jacques Ellul ? Ne dit-il point la même chose concernant la prêtrise ?
Si l'Eglise du Christ n'a d'autre prêtre que Jésus lui-même, alors que sont les églises catholiques et orthodoxes ? des assemblées présidées par des imposteurs ?

Jacques Ellul est peut-être un extrémiste chrétien, un intégriste de la "Révélation" qu'il sacralise...





* sympathie ne veut pas dire adhésion
** Marx, le "romain" de circonstance, sera donc toujours perdant. L'oeuvre des romains n'a point entamé la foi du peuple juif dont le Christ est le ressort caché.
C
Dès lors ceux qui attaquent le christianisme sont parfaitement habilités à le faire à partir de la pratique désastreuse qui fut la nôtre. Les attaques de Voltaire, d'Holbach, de Feuerbach, de Marx, de Bakounine (ou encore de B. Charbonneau) pour ne citer que ceux qui nous concernent le plus directement sont entièrement exactes. Et au lieu de se défen­dre contre elles et de faire une maladroite, inutile, méprisable apologétique, il faut écouter leur attaque, prendre au sérieux ce qu'ils nous disent. Car ils démolissent le christianisme, c'est-à-dire très exactement le dévoiement que la pratique chrétienne a fait subir à la Révélation de Dieu.
Il ne faut pas le résumer, comme on l'a fait trop souvent, en une opposition entre le pur message de Jésus, et puis soit l'affreux Dieu des Juifs soit le détestable Paul, mensonger interprète. Il y a une cohérence parfaite entre tout ce que nous pouvons savoir de Jésus le Christ et la révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob et il y a aussi cohérence parfaite entre l'Evangelium Christi des Évangiles et l'Evangelium de Christo, de Paul entre autres.
Quant à dire que les Évangiles eux-mêmes, tels que nous les avons, ont été falsifiés, tripatouillés par la première ou la seconde génération des chrétiens pour faire coïncider Jésus avec leur mes­sage et leur proclamation, cela ne peut se soutenir qu'au nom d'un Jésus refabriqué par tel ou tel moderne au gré de son idéologie, le Jésus socialiste, le Christ monarchiste, le Jésus « historique », le Jésus prolétaire, le Jésus doux poète, le Jésus violent révolution­naire ou le Christ arlequin... mais cela ressortit exclusivement de l'invention individuelle. Non, l'attaque des antichrétiens est par­faitement légitime et doit être entendue telle quelle comme l'attes­tation de l'effroyable distance que la pratique chrétienne a créée par rapport à la Révélation.
Or, la difficulté tient justement en ce qu'il est impossible de dire: « Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation. » Nous avons insisté sur l'unité des deux. Il faut absolument le bien comprendre. Il n'y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. C'est la vie des chrétiens qui atteste de qui est Dieu, et quel est le sens de cette révélation : « Voyez comme ils s'aiment», et c'est à partir de là que commence l'approche du Révélé. « Si vous vous déchirez entre vous, vous n'avez pas en vous l'amour de Dieu», etc. Il n'y a pas une pure vérité du Dieu de Jésus-Christ à laquelle nous pourrions renvoyer en nous lavant les mains de ce que nous faisons nous-mêmes. Si le chrétien n'est pas conforme dans sa vie à sa vérité, il n'y a plus de vérité. Et c'est pourquoi les accusateurs du XVIIIè et du XIXè siècle ont eu pleine­ment raison de remonter de la pratique de l'Église à la fausseté de la Révélation elle-même. Il nous faut comprendre que, en n'étant pas ce que Christ demande, nous rendons le tout de la révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire, et ne portant plus aucun salut, par conséquent nous sommes acculés à être chrétiens ou à reconnaître la fausseté de ce que nous croyons. Telle est l'épreuve irrécusable de la pratique.
Nous devons admettre qu'il y a une distance incommensurable entre le tout de ce que nous lisons dans la Bible et puis la pratique des Églises et des chrétiens. Au point que je puis parler valable­ment de perversion, de subversion, car la pratique a été en tout l'inverse de ce qui nous était demandé. cette question, Kierkegaard l'a rencon­tré en son temps. Il y a répondu à sa façon. Il faut aujourd'hui tenter autre chose, un autre chemin et reprendre cet examen.

Nous devons encore éviter deux écueils : d'un côté rejeter tout le passé de l'Église, mépriser et condamner tout ce qui fut, et dire schématiquement, comme on ne cesse de le dire aujourd'hui d'une façon abominable : l'Église ce fut l'obscurantisme. La pensée judéo-chrétienne est la cause, l'origine de tout le mal moderne, de l'absolutisme étatique, ou l'aliénation capitaliste, du mensonge et de l'hypocrisie générale, des complexes d'Oedipe ou de culpabilité, de l'infériorisation de la femme, de l'esclavage du tiers monde, de la dénaturation de la Nature. L'Église médiévale, c'est l'Inquisi­tion, le servage, les Croisades, la théocratie, la construction contrainte et forcée des cathédrales par un peuple abruti et terro­risé. Un peu plus tard, c'est Galilée, c'est l'origine du capitalisme, c'est l'invasion du monde entier et sa mise en coupe réglée, c'est la destruction des cultures originales indigènes, l'écrasement des peuples sous le dogme et sous la morale chrétienne. Tout le mal vient du judéo-christianisme, et nous trouvons à côté de ces accu­sations acharnées mais simplistes la glorification du joyeux et pur païen, d'un polythéisme humain et libéral, d'une enfance spiri­tuelle que le christianisme a fait avorter. ( Cf. par exemple J.M. Benoist, Comment peut-on être païen? Albin Michel, 1981 ; Manuel de Dieguez, L'Idole monothéiste, PUF,1981). Il y a en tout cela un peu de vrai, un petit peu, en ce qui concerne la chrétienté. Mais il y aurait à rétablir une exactitude historique presque sur chaque point, car en tout cela il y a beaucoup d'exalta­tion polémique au service d'idéologies en réalité totalitaires et très peu de réalité. Un plaidoyer du passé de l'Église en face des absurdités qui nous sont octroyées reste à écrire. Il n'en reste pas moins vrai que le soubassement de toutes ces folles accusations, c'est la subversion vraie du christianisme. Mais l'autre écueil qui se présente à nous consiste à proclamer soit: aujourd'hui c'est différent - soit: il y avait quand même autre chose dans l'histoire chrétienne : sur ce dernier point, il faut rappeler que, quand même, il y a eu saint François d'Assise, ou Las Casas. Quand même l'Église a eu parfois de beaux sursauts de vérité (le Synode de Barmen). Quand même il y a eu des papes authentiques, et puis il y a indiscutablement la foi individuelle et cachée... Tout cela est exact, mais n'enlève rien à ces accusations, massives, grossières, infantiles, dont le véritable objectif est de soumettre l'homme à un autre esclavage.
Par ailleurs les chrétiens n'ont pas à accepter sans plus toutes les attaques concernant le passé de l'Église, en se rattrapant: « Oui, mais aujourd'hui, voyez comme tout a changé! » Hier l'Église était contre les pauvres, aujourd'hui elle est pour le socialisme, le communisme, les travailleurs immigrés. Hier elle était pour la monarchie, aujourd'hui elle est pour la démocratie et même l'auto­gestion. Hier elle était pour le patronat, aujourd'hui pour les syndicats. Hier, elle prétendait détenir la Vérité absolue, elle était dogmatique, aujourd'hui elle dit n'importe quoi sans aucune li­mite. Hier elle était pour une morale sexuelle féroce et rigide, maintenant elle est pour l'avortement, l'homosexualité, etc. On peut continuer indéfiniment. J.Ellul a d'ailleurs attaqué cette plasti­cité ( J. Ellul , Fausse Présence du monde moderne, Éditions de l'ERF, Paris 1964). Il n'y a là nul « progrès »: simplement l'Église adopte sans plus les idées et les moeurs de notre société, comme elle adoptait ceux de la société d'hier ou d'avant-hier. Même quand elle défend le pauvre, elle n'est pas plus vraie aujourd'hui qu'il y a cent ans ou deux cents ans. C'est exactement la même trahison. Il n'y a au­cune vérité incarnée aujourd'hui dans cette simple conformité au courant dominant de notre société. C'est la même subversion du christianisme, avec en plus l'orgueil (nous sommes les premiers à bien comprendre enfin l'Évangile, comme le proclame ingénument le bon F. Belo - La Lecture matérialiste de l'Evangile de Marc, Éditions du Cerf, 1974) et l'hypocrisie qui consiste à battre sa coulpe de chrétien sur la poitrine des générations antérieures. Je n'y reviens pas.
C
Ce n'est pas du tout le même phénomène qu'entre les écrits de Marx et la Russie des Goulags ni entre le Coran et les pratiques fanatiques de l'Islam. Ce n'est pas le même phénomène parce que dans ces deux derniers cas on peut certes trouver la racine de la déviation dans le texte même. Je laisse de côté le second cas qui nous entraînerait trop loin pour m'en tenir au premier.
On a pu procéder à la remontée de Staline à Lénine et de Lénine à Marx, il y avait chaque fois un rapport indiscutable de l'un à l'autre, si bien que l'on pouvait très aisément comprendre qu'il y ait eu cette dérive, et que les conséquences soient tragiques, tout à fait contra­dictoires avec ce que Marx avait pensé, voulu, espéré. Cependant il y a un point de rapprochement évident entre ce qui s'est produit dans le marxisme et dans le christianisme. C'est que tous deux font de la pratique la pierre de touche de la vérité ou de l'authenticité. Autrement dit, c'est d'après cette pratique que nous avons à appré­cier et non pas d'après les intentions ou la pureté de la doctrine, ou la vérité de la Source et de l'origine.
On connaît le rapport chez Marx entre Praxis et Théorie, mais c'est, il ne faut pas l'oublier, un rapport circulaire. Ce qui implique finalement qu'une praxis fausse engendre inévitablement une théorie fausse et on peut voir là fausseté de la pratique non seulement à ses effets (jugés d'ailleurs d'après quoi? sans doute Marx aurait récusé l'émotion humaniste et morale en face des monstres staliniens, mais il aurait sûrement retenu l'aggravation du pouvoir de l'État, la dissolution de la lutte des classes, l'aggrava­tion de l'aliénation, donc la praxis est jugée à partir de la théorie qui l'a inspirée) mais encore à la nouvelle théorie à laquelle elle donne naissance, et ceci fut tout à fait visible dans l'expression théorique de la fin du stalinisme et la disparition de la théorie chez les dirigeants de l'ex-l'URSS qui sont rentrés ni plus ni moins dans le cadre des conflits entre États et de leur propre impérialisme. Or, le christianisme se juge aussi d'après la pratique. Nous sommes ainsi en présence de la mise en garde permanente à ce sujet.
Toute la Révélation du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob revient incessamment là-dessus : l'homme qui mettra en pratique les commandes de Dieu vivra (par exemple : Lv 18,5 - Nh 9,29 - Éz 20,11). Tu mettras en pratique ces commandements... L'Éternel te commande de mettre en pratique... (Dt 25,16; 27, 10). Et réciproquement, le mal et la mort sont liés à l'absence de mise en pratique ou encore à la pratique des usages des autres peuples, aux coutumes abominables (Lv 18,30) et l'on met en opposition radicale l'Écoute et la Pratique: ils écoutent mais ne pratiquent pas (Ez 33,31). Or, cette importance décisive de la pratique est exactement reprise par Jésus, presque dans les mêmes termes. Les fidèles sont ceux qui écoutent et qui mettent en pratique (Le 8,21). Et il y a une para-bole à ce sujet que l'on entend habituellement fort mal: à la fin du Sermon sur la Montagne (Mt 7, 24-27), il y a la parabole célèbre de l'homme qui construit sa maison sur le roc ou sur le sable, la première est solide et résiste à la tempête et aux torrents, la seconde s'effondre. En général on dit que le roc c'est Jésus lui-même. Mais ce n'est en rien la parabole !
Jésus dit: celui qui entend ces paroles et les met en pratique est semblable à un homme qui construit sur le roc. Autrement dit ce qui est le roc c'est l'Écoute et la Pratique ensemble. Mais la seconde partie est plus restrictive : celui qui écoute les paroles que je dis et ne les met pas en pratique est semblable à un homme qui a bâti sur le sable. Là sans doute seule la mise en pratique est en question, et nous pouvons dire que la pratique est le critère décisif de la vie et de la vérité.
Or, dans la première génération chrétienne il n'y a aucun doute à ce sujet. Paul le rappelle sans cesse avec force, lui qui était le théologien du salut par grâce: « Ce ne sont pas ceux qui écoutent la loi qui sont justes devant Dieu mais ce sont ceux qui la mettent en pratique qui seront justifiés. (Et chez Jean nous avons cette admirable déclaration de Jésus, après avoir montré à ses disciples ce que cela signifie d'être le serviteur des autres, et leur avoir rappelé que tout fidèle de Jésus est serviteur: « Si vous savez ces choses, vous êtes heureux, pouvu que vous les pratiquiez » (Jn XIII,17). Là encore la pratique est la pierre de touche du salut et de l'amour.)
Quand les païens qui n'ont point la loi font naturellement ce que prescrit la loi [...] ils montrent que l'œuvre de la loi est écrite dans leur coeur... » (Rm 2,13-15). On a voulu, obstinément, mettre en contradiction une théologie de la foi chez Paul et une théologie des oeuvres chez Jacques, mais ceci est radicalement inexact.
Paul a sans cesse insisté sur l'importance critique de la pratique. Ce n'est pas pour rien que chacune de ses lettres s'achève par une longue « parénèse » montrant que la pratique est l'expression visi­ble de la foi, de la fidélité à Jésus. Et il résout la contradiction coutumière dans le texte fondamental de l'Épître aux Éphésiens : « c'est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c'est le don de Dieu. Ce n'est point par les oeuvres afin que personne ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, ayant été créés en Jésus-Christ pour de bonnes oeuvres, que Dieu a préparées d'avance afin que nous les pratiquions » (Ep 2,8-10).
Le « chevillage » de ce texte est essentiel. Ce qui est rejeté, mis à bas, c'est l'autojustification, c'est la glorification de soi par soi, c'est l'autosuffisance de l'homme pour la conduite de sa vie, pour accomplir le bien, etc. Sauvés : c'est par la grâce et non par les œuvres, mais justement pour que nous ne puissions pas nous glorifier par des œuvres. Par ailleurs, il est indispensable de faire ces oeuvres, car elles sont préparées d'avance par Dieu, elles sont dans le « plan » de Dieu, et quant à nous, nous sommes créés afin de pratiquer ces oeuvres. Ce n'est pas Dieu qui accomplit les oeuvres, c'est nous qui en avons la responsabilité. La mise en pratique est alors chez Paul à la fois le critère visible que nous avons sérieusement reçu la grâce, et que nous sommes effective­ment entrés dans le Plan de Dieu. Donc pour Paul, dans la droite ligne de Jésus, la pratique est la pierre de touche de l'authenticité. Nous sommes donc bien en présence d'une constante millénaire.
C
Bien-sûr il ne faut pas confondre ce qui est exposé ici ( processus de re-sacralisation...et "paganisation" du christianisme lors de son "établissement") avec ce qui demeure original et exclusif dans le message évangélique et l'intervention dans l'Histoire humaine du Verbe Incarné Jésus-Christ, la révélation trinitaire, etc...