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sur les premiers temps du christianisme

Publié le par Christocentrix

On ne saurait sérieusement mettre en doute l'existence de celui que le grand public tient pour le « fondateur du christianisme » (à tort, en rigueur de termes, car jamais Jésus ne voulut « fonder » une « nouvelle religion » qui supplantât le Judaïsme) : nul ne se hasarde plus aujourd'hui à voir dans Jésus de Nazareth la « concrétisation humaine » d'un mythe divin. C'est bien plutôt un personnage réel qui a fait après sa mort (et, d'une certaine façon, dès son vivant) l'objet d'un discours religieux (multiforme d'ailleurs) lui conférant un statut qui dépasse la commune humanité.

La documentation sur Jésus, au contraire de ce que l'on dit souvent, est, en quantité, beaucoup plus riche que celle qui renseigne sur bien d'autres grands hommes de l'Antiquité. Elle émane essentiellement de milieux « chrétiens » et de quelques témoignages païens et juifs qui sont assez brefs. Il faut donc la soumettre à une critique littéraire et historique exigeante, tâche à laquelle, depuis le XVIIème siècle, avec des méthodes et des outils conceptuels variés, se sont attelées des pléiades d'exégètes de tous bords...

I. La critique historique des Evangiles canoniques :

Une certaine école retient les principes et les dates suivantes : "Dans leur état actuel au moins, les quatre évangiles canoniques ne sont pas les documents les plus anciens du Nouveau Testament. Ils sont postérieurs aux épîtres authentiques de Paul ; ils sont postérieurs aussi (même celui de Marc, sans doute) à la prise de Jérusalem (70) -le plus récent étant celui de Jean (rédaction finale au début du IIe s.), et les deux autres (Matthieu et Luc) se situant dans l'intervalle, vers 80-90." (Cf. Paul Mattéi...).

Quant aux travaux du Père Carmignac, après vingt années de recherche sur "la naissance et la formation des Evangiles Synoptiques", ils aboutissent aux résultats provisoires suivants :

1) Il est certain que Marc, Matthieu et les documents utilisés par Luc ont été rédigés dans une langue sémitique.

2) Il est probable que cette langue sémitique est l'hébreu plutôt que l'araméen.

3) Il est assez probable que notre second Evangile a été composé en langue sémitique par l'apôtre S. Pierre.

4) Il est possible que l'apôtre S. Matthieu ait rédigé le Recueil des Discours ou qu'il ait rédigé la Source Commune utilisée par notre premier et par notre troisième Evangile.

5) Même si l'on conteste les indications de la seconde épître aux Corinthiens, il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction de Luc en grec plus tard que les années 58-60. Il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction définitive en langue sémitique de notre premier Evangile beaucoup plus tard que Luc, il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction en langue sémitique de notre second Evangile beaucoup plus tard que les environs de l'année 50.

6) Si l'on tient compte des indications de la seconde épître aux Corinthiens, il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction de Luc en grec plus tard que les années 50-53, il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction définitive en langue sémitique de notre premier Evangile beaucoup plus tard que Luc, il n'est pas vraisemblable de placer la rédaction en langue sémitique de notre second Evangile beaucoup plus tard que les environs des années 42-45.

7) Il est probable que l'Evangile sémitique de Pierre a été traduit en grec, peut-être avec quelques adaptations, par Marc, à Rome, au plus tard vers l'année 63; c'est notre second Evangile, qui a gardé le nom de son traducteur, au lieu de celui de son auteur.

8) Il est vraisemblable que le traducteur grec de Matthieu a utilisé le texte de Luc.

Les positions de l'exégèse à la mode (qui place Marc vers 70, Matthieu et Luc entre 80 et 90, Jean vers la fin du siècle) n'ont pu être prouvées par aucun argument décisif dans un colloque tenu sur ce sujet à Paderborn, du 20 au 23 mai 1982, entre J.A.T. Robinson et un groupe des meilleurs spécialistes allemands. " ( Cf : Jean Carmignac...).

Qu'est-ce qu'un évangile ?

La question est double. Elle porte d'abord sur le genre littéraire. Un évangile n'est pas un livre d'histoire, bien qu'il entende rapporter des faits et des paroles qui sont, de son point de vue, historiques : il s'agit d'une annonce destinée à susciter la foi. L'étymologie grecque du terme (evangelion : « bonne nouvelle ») va dans ce sens.

Elle porte ensuite sur la pluralité des évangiles canoniques. Pourquoi les communautés chrétiennes ont-elles finalement reçu les quatre évangiles qu'elles ont reçus, et ceux-là seuls ?

Critique historique : Jésus de l'histoire et Christ de la foi.

La première question soulève à son tour d'autres problèmes, qui ressortissent à la critique historique : comment, à partir des documents que sont les évangiles, tenter, sinon de retracer l'histoire de Jésus, ni peut-être même de retrouver ses ipsissima verba, mais au moins de fixer quelques repères événementiels et d'entrevoir le fond de sa prédication ?

Le témoignage du Nouveau Testament est celui des communautés postpascales, qui relisent les événements de la vie de Jésus à la lumière de leur conviction qu'il est ressuscité. Mais peut-on remonter au-delà de Pâques, jusqu'à l'expérience de Jésus lui-même ?

La prétention n'est plus possible aujourd'hui d'écrire, comme on l'a fait au XIXe s., des Vies de Jésus : la part de reconstitution subjective est trop grande. Toutefois, les historiens et exégètes actuels parviennent à préciser quelques dates et ne jugent pas impossible de cerner les grands traits de l'action et de l'enseignement du « Nazaréen ». À cette fin, ils ont établi quelques règles (par exemple : une parole ou un acte prêtés à Jésus ont d'autant plus de chance de n'avoir pas été inventés par les disciples qu'ils heurtaient davantage les communautés primitives, lesquelles n'en auront conservé le souvenir que parce que justement c'était un trait authentique ; ainsi Matth. 24, 34-36, où le Fils annonce son retour proche, qui ne s'est pas vérifié, tout en précisant qu'il ne sait pas le jour, connu du Père seul - signe d'une « infériorité » du Fils par rapport au Père).

II- du Christ de la foi au Jésus de l'histoire.
Dates et lieux :  

Jésus reçut le baptême de Jean sans doute en 27 (l'an 15 du principat de Tibère, selon Luc 3, 1). Son ministère, essentiellement en Galilée, fut bref (moins de trois ans, à prendre en compte la chronologie du IVème évangile).

Il fut crucifié à Jérusalem le vendredi 7 avril 30, selon toute apparence (date où le premier jour de la Pâque tombait un samedi, si l'on accepte comme plus solide la chronologie johannique de la dernière semaine).

Peu de jours après (deux jours, disent les évangiles - mais la précision donnée en 1 Cor. 15, 4, « le troisième jour », relève d'une formulation biblique consacrée), ses disciples eurent la conviction qu'il était corporellement ressuscité et entré dans la gloire de Dieu. Au témoignage des Actes (chap. 2) ils commencèrent à proclamer cette foi dès la Pentecôte suivante. Ici, on observera que la critique historiciste ne peut certes pas établir le fait de la Résurrection ; elle atteint cependant une donnée psychologique centrale et, semble-t-il, fiable, l'ébranlement profond et durable qui, peu de temps après la mort ignominieuse du Maître, a fait des membres d'un petit troupeau dispersé par la peur les hérauts joyeux de sa victoire sur la mort et de son intronisation comme « Seigneur ».

Action, comportement personnel et enseignement :

Jésus apparaît comme un prédicateur itinérant, recrutant quelques disciples et rassemblant (parfois) des foules. Mais il passe de longs moments dans la solitude et fuit les foules.

Indubitablement, même si cela heurte le rationalisme des Modernes, il avait une réputation, dont, en dehors des récits évangéliques, Flavius Josèphe se fait l'écho, de thaumaturge et d'exorciste.

Il manifeste sa liberté à l'égard de la Loi, que pourtant il respecte, et parle non comme les « scribes », en s'abritant derrière le Texte Sacré, mais « avec autorité » (Marc 1, 27). Il témoigne sa sollicitude pour les petits et sa proximité à l'égard des pécheurs, des prostituées et des publicains, sans souci des préceptes de pureté rituelle que pharisiens et esséniens entendaient appliquer avec scrupule (Matth. 9, 10-13). Il s'arroge, toujours au scandale des « scribes et des pharisiens », des droits qui n'appartiennent qu'à Dieu, par exemple celui de remettre les péchés (Marc. 2, 5s.). Il annonce un Royaume de Dieu (c'est-à-dire une présence souveraine de Dieu) tout à la fois à venir et cependant déjà mystérieusement inauguré en sa personne (Matth. 12, 28), conscient qu'il devait être d'accomplir radicalement et définitivement les promesses faites par l'Éternel au peuple qu'il s'était choisi ; mais il n'est pas interdit de penser que cette conscience s'accompagna de la découverte progressive, à mesure que les oppositions s'accumulaient contre lui, que cet accomplissement passerait paradoxalement par sa mort.

 

                                                          -- Questions disputées --


Sur la « biographie » :

Les divergences entre l'évangile de Jean et les Synoptiques et entre les Synoptiques eux-mêmes soulèvent des questions insurmontables.

Les itinéraires de Jésus en Palestine et dans les pays alentour (au-delà du lac de Tibériade, par exemple) sont impossibles à établir avec certitude (en particulier, combien de montées à Jérusalem pour la Pâque ? Une seule d'après les Synoptiques, trois pour Jean).

La durée de la vie publique n'est pas plus sûre : quelques mois pour les Synoptiques, deux ans pour Jean. Le calendrier de la dernière semaine non plus : pour les quatre évangiles Jésus est mort un vendredi, et la Cène eut lieu le jeudi soir ; mais pour les Synoptiques ce vendredi était le premier jour de la Pâque, qui en durait huit, tandis que pour Jean le premier jour de la Pâque tombait un samedi ; il est peu croyable que les chefs juifs aient déployé tout l'appareil d'accusations et d'interventions auprès du gouverneur le jour même de la Pâque : ce qui rend plus probable la chronologie johannique.

Les modalités du procès embarrassent. La réunion du Sanhédrin en pleine nuit ne peut passer, même si l'on en admet l'historicité, pour une véritable session de procès. Les accusations portées contre Jésus devant cette instance (prétention messianique ; prédiction de la destruction du Temple ; « blasphème », qui aurait consisté en l'affirmation d'un lien étroit avec Dieu) selon les évangiles suffisaient-elles à entraîner la mort ? Quelle que soit la responsabilité des grands prêtres, Jésus est mort du supplice romain de la croix, après condamnation par le préfet, et pour griefs (politiques) de rébellion (voir le titulus apposé sur le gibet, selon les quatre évangiles : « Le roi des juifs» ) ; or, clairement, les récits évangéliques cherchent à ménager le souvenir de Pilate, qui n'aurait condamné Jésus qu'à contrecoeur.

Sur les points d'ancrage des conceptions de Jésus :

Questions difficiles entre toutes. Nous en retiendrons deux, parmi les plus importantes, et connexes.

Les relations de Jésus et des premiers disciples avec Jean le Baptiste et son mouvement furent sans doute à la fois de proximité et de concurrence. Il n'est pas démontré que Jean ait jamais reconnu dans Jésus l'Envoyé promis, encore moins qu'il se soit présenté comme son Précurseur :  est-ce une harmonisation postérieure?  pour situer le Baptiste dans une histoire centrée sur Jésus ? 
Les relations de Jésus avec les esséniens, et l'inspiration que lui-même aurait pu trouver dans la figure du « Maître de justice », ont, depuis les découvertes de Qumran, agité chercheurs et grand public. Mais les analogies frappent moins que les différences entre un (?) spirituel ésotérique et un prêcheur que son anticonformisme a conduit récemment certains historiens américains à rapprocher, d'une façon à son tour abusive, des philosophes cyniques pérorant aux carrefours des villes hellénistiques.

Sur leur contenu :

Sans conteste, bien des titres christologiques décernés par le Nouveau Testament à Jésus sont le fruit de la réflexion théologique après Pâques, « Seigneur » par exemple, et a fortiori « Dieu ».

Cependant, certains peuvent remonter à Jésus, et à sa méditation sur l'Écriture pour éclairer sa propre mission. Il a pu lui-même appliquer à sa personne l'appellation de
« serviteur (souffrant) », qui vient du « second Isaïe » (ainsi Is. 42, 1s., cité par Matth. 12, 18s.). De même, il n'est pas invraisemblable qu'il ait résumé sa venue présente, mais aussi sa fonction future de juge, sous l'expression « Fils de l'homme » (en araméen, bar nasha - ainsi Matth. 11, 19 ; 16, 27), par allusion au mystérieux personnage eschatologique qu'évoquent certaines apocalypses juives, entre autres le livre canonique de Daniel (7, 13), encore que « Fils de l'homme » dans les évangiles, à la différence de l'usage apocalyptique, insinue que cette fonction s'exerce dès ici-bas (Marc 2, 10) et la situe dans une perspective de souffrance surmontée (Marc. 8, 31) ;  parfois «Fils de l'homme» n'est qu'une banale périphrase pour dire « je » : (cf. Luc 6, 22). Il a dû enfin se revendiquer comme « Fils » (cf. Matth. 11, 25-27)  -dénomination qui fraya la voie aux spéculations postpascales et devait aboutir à une doctrine « trinitaire ».

Quant à « Messie », Jésus l'a probablement récusé pour ses connotations trop politiques (Marc 8, 30) ; mais « Christ » lui sera, après sa mort, appliqué sans problème, devenant un véritable nom personnel.

Jésus a-t-il fait de sa mort la condition d'advenue du Royaume ? A-t-il pensé qu'elle allait tout de suite entraîner cette advenue, ou a-t-il prévu un temps intermédiaire, même court, avant le « retour du Fils de l'homme » ? Est-ce dans la prévision d'un tel temps qu'il a appelé les « Douze », voire même que, dans une parole dont sa parenté avec certaines formules esséniennes inviterait à ne pas refuser l'authenticité, il aurait investi à leur tête Simon Bar Iona, lui donnant le surnom de « Céphas », Pierre (Matth. 16, 18-19) ?

A-t-il envisagé de diffuser, ou de faire diffuser, son message au-delà d'Israël, parmi les nations païennes ? Certaines paroles et certains gestes semblent infirmer cette perspective universaliste (cf. Matth. 10, 5-6). D'autres au contraire, qui ne paraissent pas inauthentiques, semblent ouvrir les portes aux Gentils, les fils d'Israël étant défaillants (cf. Matth. 8, 5-13)...

Il n'est pas incongru de suggérer que le conflit mortel qui opposa Jésus aux autorités de Jérusalem portait sur la question centrale du judaïsme : la notion de « séparation » et de « pureté » du peuple ; car Jésus déplaçait sciemment les règles à cet égard, qu'il s'agît des tabous alimentaires ou de la sacralité du Temple. S'il en va bien ainsi, les accusations, qui, selon les récits évangéliques de la Passion, auraient été lancées devant le Sanhédrin pourraient receler une part de vérité.

Quoi qu'il en soit, la première histoire du groupe qui se réclamait de Jésus fut celle d'un élargissement progressif de l'horizon, aux dimensions d'un monde où répandre la « Bonne Nouvelle »...

(extrait ou inspiré des sources suivantes  : "Le Christianisme antique", Paul Mattéi, édit. Ellipses, 2003. - "la Naissance des Evangiles Synoptiques", Jean Carmignac, O.E.I.L, 1984.)

 
                    

 

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