Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

nature de l'Idéologie (1)

Publié le par Christocentrix

Un discours lié à l'action politique. Chaque mot doit être analysé avec attention, si l'on veut que la définition perde au plus vite de son vague. Sur le type de discours que représente l'idéologie, je ne dirai d'abord que quelques mots, car, au fond, la suite sera consacrée à le préciser. Un discours est composé de mots, qui s'enchaînent les uns aux autres sous forme de phrases. Le propre du discours idéologique, ce qui constitue son originalité par rapport aux autres discours, est de pouvoir et devoir s'exprimer indifféremment en une formule brève ou en toute une bibliothèque.

Sous la première forme, il s'appellera de préférence un slogan ou d'un cri de ralliement sous la seconde un système idéologique. Entre ces deux extrêmes tous les intermédiaires sont concevables et observables.

Les propos qui se tiennent au Café du Commerce pour régler les problèmes de l'humanité, sont - ou contiennent - de l'idéologie, tout comme le discours du ministre ou du député. Si l'on fait abstraction du talent personnel des interlocuteurs et des erreurs qui peuvent se glisser dans leurs propos, il n'y a aucune différence de nature entre un slogan, un programme ou un système. Ou, pour nous exprimer plus précisément, les différences tiennent aux règles propres à chaque genre -- comme l'on parle de genre littéraire -, et non au contenu idéologique, qui ne varie pas. Dans le cri : « Mort aux vaches! » on retrouve le noyau qui fonde tout discours anarchiste, à savoir le refus de principe de toute oppression ou, ce qui revient au même, le projet de fonder dans la réalité la première définition de la liberté, en niant que la liberté poussée à la limite devienne de la licence. A partir de ce noyau, on peut construire les systèmes les plus subtils et les plus raffinés : pour qu'ils restent anarchistes, il faut que l'on puisse à tout moment retrouver ce noyau, en partant de n'importe quel point du système.


C'est pourquoi, plus la formulation idéologique est brève, plus elle est pure, car le noyau se débarrasse de toutes ses gangues, pour ne plus présenter à l'auditeur que l'information minimale qui fonde son originalité. Je ne conçois pas de formulation plus concise et en même temps plus exhaustive de la production idéologique du XVIIIè siècle que la formule célèbre entre toutes : « Liberté, égalité, fraternité. » D'autres formules sont moins célèbres, concentrent avec moins de bonheur toute une vision de la vie en société ou s'attachent à des problèmes plus partiels, elles n'en sont pas moins exhaustives quant au contenu. («A bas la guerre », « La terre aux paysans », « Tout le pouvoir aux soviets », « Ein Volk, ein Führer, ein Reich », etc., tous ces slogans expriment des noyaux idéologiques parfaitement identifiables. L'identité de contenu entre le slogan et le système donne quelques, indications supplémentaires sur l'idéologie.


En premier lieu, l'idéologie se trouve dans le contenu et non dans la forme. Il n'existe pas de genre discursif qui puisse être décrété idéologique en tant que tel. Il n'y a pas de différence de nature, ni même de degré, entre un slogan politique et un slogan publicitaire ou religieux ou sportif. Un système idéologique peut atteindre le même degré de cohérence qu'un système théologique ou un système philosophique. La différence tient toujours au contenu, c'est-à-dire à l'orientation politique du discours idéologique. Il suit que l'apparition de l'idéologie dans une société ne manifeste aucune perversion de l'entendement ou des coeurs du moins ce seul symptôme ne suffit pas à porter un diagnostic -, elle signale seulement l'émergence d'un problème politique. Il suit aussi que n'importe quelle proposition peut devenir idéologique, pour peu qu'elle soit utilisée dans le combat politique. e Allez France! » peut n'être qu'un slogan sportif innocent; il peut aussi se transformer en slogan idéologique, s'il est mis au service d'une passion nationale ou nationaliste. Autrement dit, une proposition quelconque peut toujours servir à un usage idéologique, pour peu qu'on lui injecte une dose quelconque d'intention politique. Nous verrons ultérieurement que cette remarque en apparence anodine nous porte au coeur de l'activité idéologique.

 


En second lieu, le degré d'élaboration intellectuelle de l'idéologie est libre. Je veux dire que la forme sous laquelle l'idéologie se présente ne tient pas au noyau idéologique qui s'exprime indifféremment, c'est-àdire avec le même contenu d'information, en une formule, des propos, des opinions ou un système , mais à des circonstances extérieures. Ainsi se trouvent fondées une histoire et une sociologie des discours idéologiques, qui s'attachent à montrer pourquoi telle société, tel groupe ou telle conjoncture tendent à privilégier telle formulation idéologique. Dès maintenant, l'on soupçonne que des intellectuels ne s'expriment pas idéologiquement de la même manière que des illettrés ou que des partis politiques engagés dans l'action, même si le noyau idéologique reste le même.

 


En troisième lieu, un même noyau idéologique peut recevoir des formulations extrêmement diverses. Cetteprécision découle de tout ce qui précède. En effet, dès lors que la forme est indifférente et que n'importe quelle proposition peut entrer dans un usage idéologique, les discours idéologiques peuvent se présenter sous toutes les apparences possibles et imaginables. Une pièce de théâtre, un raisonnement d'apparence scientifique, un mythe, une proposition religieuse, une publicité, etc., peuvent être de l'idéologie. Peuvent être, c'est-à-dire qu'ils ne le sont pas nécessairement. Rien ne serait plus faux et plus dangereux que de prendre prétexte d'une transmutation idéologique toujours possible, pour soupçonner partout et toujours de l'idéologie. Bien au contraire, ce que l'on pourrait appeler le pan-idéologisme est lui-même une idéologie, qui ramène toutes les activités humaines à un dénominateur commun politique. Dans cette perspective, les productions religieuses, scientifiques, éthiques ne sont, par exemple, que.... des manifestations masquées de la lutte des classes.

 


En quatrième lieu, la diversité infinie des formulations idéologiques n'exclut pas que les noyaux soient en nombre très limités et qu'il soit possible de les dénombrer,, Nous essaierons dans un chapitre ultérieur de procéder à ce dénombrement. Il nous importe, pour le moment, d'établir qu'il est possible, c'est-à-dire qu'il ne se heurte à aucune objection de principe. Il est, de même, possible que les noyaux soient éternels et universels, qu'ils soient consubstantiels à la condition humaine et sociale. En effet, si l'action politique est inhérente à la condition humaine, il y a nécessairement aussi des discours politiques. Comme ces discours ne sont que des variations sur les mêmes thèmes, il suffit que ces thèmes soient en nombre limité. pour qu'on les retrouve partout et toujours.

 


En dernier lieu, il convient de préciser la nature du noyau idéologique. Le noyau est ce qui reste, lorsqu'on a fait abstraction de toutes les formulations. Or ce qui reste, lorsqu'on élimine les formulations, c'est-à-dire les mots, ce ne peut être que des idées ou des pulsions psychiques. Bien entendu, une idée ne peut apparaître qu'incarnée dans des mots, de même que n'importe quel objet matériel extérieur. Il n'empêche que les idées comme les objets ont une réalité indépendante des mots qui les présentent à la conscience. Les idées de liberté, d'égalité, de puissance, d'indépendance..., sont des objets mentaux dotés de qualités spécifiques. Quant aux pulsions psychiques, elles
ont également une réalité indépendante, qui se manifeste sous forme de mots ou d'images. La pulsion sexuelle est un quantum d'énergie psychique spécifiée qui s'exprime, dans la conscience, par des mots, des rêveries ou des rêves. Pour le moment, je ne peux encore décider si les noyaux idéologiques sont des idées ou des pulsions, à moins qu'ils ne soient des pulsions dont la forme d'apparition est une idée. Le point qui nous importe présentement est que ce noyau n'est pas, dans son essence, verbal, mais s'enracine dans la réalité préverbale. Autrement dit, notre définition de départ doit être raffinée. L'idéologie n'est pas un discours - lié à l'action politique -, c'est un noyau non verbal, dont le mode d'existence est verbal, si je puis m'exprimer ainsi. La proposition apparaîtra moins contradictoire au lecteur, s'il se souvient que le mode d'existence de l'idéologie n'est pas seulement fait de mots, mais aussi d'images, de sons, d'odeurs. Le noyau lui-même n'est ni une image, ni un son, ni une odeur.

 

Qu'est-ce que la politique?  Car il est clair que si nous ignorons ce qu'est la politique, notre définition de l'idéologie n'aura plus d'objet. La difficulté vient de ce que l'usage du mot politique recouvre plusieurs réalités. L'usage le plus courant désigne une sphère ou un ordre parmi d'autres qui constituent un système social. Il y a, sous ce chef, des activités politiques à côté des activités religieuses, économiques, ludiques...

Politique désigne également une certaine stratégie, c'est-à-dire une ordonnance particulière de moyens en vue d'une fin. On parlera de la politique d'une entreprise, d'un parti on d'une équipe gouvernementale.

Politique désigne enfin la manière dont sont agencés les divers éléments d'un système social. Le régime politique devient la caractéristique centrale qui marque de son empreinte l'ensemble de la société : le régime de l'époque soviétique se distingue du régime américain, comme ils se distinguent tous deux du régime français. Ce troisième usage est moins précis que les deux premiers, car on ne peut décider a priori l'importance du régime politique pour la détermination de l'ensemble. Dans quelle mesure et jusqu'à quel point les caractères observables de la société soviétique étaient-ils attribuables à son régime politique? Il n'y a pas de réponse simple à une telle question.

Au total, il y a un usage particulier, singulier et général du mot politique. La difficulté tient au fait qu'ils sont tous trois légitimes. En effet une politique singulière est nécessairement affectée par la nature du régime où elle interviendra - un directeur d'une entreprise nationalisée n'aura pas la même stratégie économique qu'un entrepreneur indépendant -, comme elle doit tenir compte de la sphère politique qu'elle côtoie. Si l'on part de la sphère politique, son extension et son efficacité sont évidemment en rapport avec la nature du régime, et son activité concrète se manifeste forcément sous forme de politiques singulières.


Enfin un régime politique reçoit une de ses déterminations centrales du partage qu'il introduit entre le public et le privé, c'est-à-dire de la délimitation de la sphère politique, et s'exprime par des politiques singulières. La réalité est donc complexe par elle-même, si l'on peut concevoir un vocabulaire. qui cerne davantage les différences. L'anglais, par exemple, utilise « politiques » dans les cas un et trois, et «policy » dans le deuxième.

Cette première analyse nous a permis de délimiter les usages du mot politique mais ne nous dit rien sur ce qui constitue l'essence du politique. On soupçonne seulement qu'elle touche à la manière dont les hommes organisent leur vie sociale. Nous avancerons peut-être, si nous examinons rapidement des sociétés où il n'y a certainement pas de politique. Je veux parler des sociétés animales, comme les fourmilières, les termitières ou les ruches. Ces sociétés présentent certains traits qui rappellent les sociétés humaines, au-delà de caractères communs à tout le règne vivant, comme la reproduction, la nutrition, la mort, la nécessité de maintenir un certain rapport entre les ressources et les besoins, etc. Elles réunissent en une entité distincte une pluralité d'individus et parviennent à organiser leurs activités individuelles en une coopération qui assure la survie de l'ensemble. Pour ce faire, des structures hiérarchiques empêchent la division du travail, imposée par le nombre, de se dissoudre en activités indépendantes. L'activité de chaque individu est programmée de telle sorte qu'elle concourt à la finalité du tout, c'est-à-dire à sa survie.

C'est précisément la notion de programmation qui introduit la différence essentielle entre sociétés animales et sociétés humaines. Une abeille ouvrière ne peut pas choisir de ne pas butiner le suc des fleurs, alors qu'un esclave peut se révolter, sans parler du fait qu'il y a des sociétés sans esclaves. De même, une société animale assure sa perpétuation en recourant toujours aux mêmes procédés, sauf à obéir à l'occasion à des mutations qu'elle n'a pas choisies.

Au contraire les hommes peuvent être chasseurs, pêcheurs, cueilleurs, éleveurs, agriculteurs, guerriers... Bref, les sociétés humaines se distinguent fondamentalement par l'élargissement du champ des possibles et par la latitude qui leur est laissée de choisir parmi ces possibles. Ni le stock génétique ni les invariants de la structure sociale n'imposent aux sociétés d'être prédatrices ou industrielles, chrétiennes ou animistes, guerrières ou marchandes. Toutes les modalités singulières de la condition humaine sont libres, en ce sens qu'elles ne sont pas imposées par Dieu ou la Nature. Dieu ou la Nature n'ont fait que nous ouvrir une carrière, où nous devons trouver notre propre voie. Au contraire, les sociétés animales reproduisent génération après génération le même modèle, sans qu'elles puissent en inventer un nouveau. C'est pourquoi parler de sociétés animales est, au fond, abusif. Il s'agit en fait, d'organismes, qui présentent cette particularité d'être constitués de cellules dont le lien au tout est fonctionnel. Une fourmi ou un groupe de fourmis ne peuvent faire sécession, pas plus qu'un bras ou un estomac ne peuvent décider de faire bande à part. Mais les hommes peuvent faire sécession ou introduire des scissions irréductibles dans la société. Bref, la caractéristique fondamentale de l'homme est la pluralité des choix. Cette pluralité des choix fonde la possibilité des désaccords et des divergences, et donc des conflits.

L'essence du politique doit être cherchée du côté des conflits.

Si la politique est conflictuelle, il est évident que n'importe quel conflit n'est pas politique. Si deux ivrognes en viennent aux mains, leur conflit ne sera pas dit politique. Il le deviendra s'ils adhèrent à des partis différents et se battent pour cette raison. D'où vient la différence? De ce que la première bagarre est privée, alors que la seconde est publique. Quel critère utiliser pour faire le partage entre le public et le privé? Le privé est ce qui est laissé à la discrétion des intéressés, sans que le pouvoir puisse ni ne veuille intervenir. La vie privée mérite ce qualificatif, si je peux user à mon choix, sans irruption extérieure, d'une portion d'espace et de temps et des biens que je puis posséder. De même une entreprise sera privée, si ceux qui l'animent - ce peut être un individu, une équipe, ou l'ensemble des travailleurs de l'entreprise - sont en état de prendre toutes les décisions qu'ils voudront, sans immixtion extérieure d'aucune sorte. En généralisant ces deux exemples, on pose que le privé est ce qui n'est pas public. Ce n'est pas une plaisanterie. En effet, le privé joue un rôle subordonné, il se limite à la sphère que le public consent à laisser échapper à son emprise. L'effort de la définition doit porter, en conséquence, sur le public. Le public est l'ensemble des institutions qui assurent la concorde entre les sociétaires. L'institution centrale est le pouvoir, c'est-à-dire la possibilité réservée à une minorité d'imposer sa volonté à la majorité. Or cette imposition n'est garantie que si la minorité dispose de la possibilité de faire usage de la force si besoin est. Cette force doit nécessairement être monopolisée, c'est-à-dire réservée à une minorité, car si chaque sociétaire peut user de la force à son gré, le privé envahit entièrement le public, ce qui revient à dire qu'il n'y a plus de société du tout, que l'on est revenu à l'état de nature, dans lequel chaque individu développe contre tous les autres toute la force dont il est capable. La condition humaine, du point de vue politique, s'étend donc entre deux extrêmes : dans l'un le privé a éliminé le public, et l'on se trouve en situation d'anarchie, au sens fort du terme; dans l'autre le public a absorbé le privé, et la société vit sous une tyrannie; tous les stades intermédiaires sont possibles.

Ainsi un conflit pourra être qualifié de politique s'il survient dans la sphère publique, c'est-à-dire s'il touche de près ou de loin à la distribution du pouvoir. Mais comme le partage entre public et privé n'est pas défini ne varietur, tout conflit privé qui menace ce partage devient par ce fait même politique, puisque tout déplacement de la ligne de partage dans l'un ou l'autre sens affecte inévitablement le pouvoir. Une grève dans une entreprise, par exemple, sera privée et non politique, tant que le conflit portera sur des intérêts définis dans le cadre de l'entreprise et quelle que soit l'intensité ou la violence du conflit. La même grève deviendra ipso facto politique, si la direction fait appel à la puissance publique, non pas pour faire respecter la loi, mais pour gagner en usant de la force et supprimer le droit de grève; si les grévistes visent à transformer le statut légal de l'entreprise; si la grève s'inscrit dans un mouvement plus vaste destiné à transformer l'ordre établi.


Il suit de cette analyse trop brève qu'il n'existe aucun conflit qui soit politique par nature, mais qu'il n'y a pas non plus de conflit qui ne puisse devenir politique. L'assassinat d'un chef politique peut n'être pas politique, si l'assassin n'a agi que pour des raisons strictement privées - car, dans ce cas, c'est l'homme privé qu'il tue dans le chef politique - et si son acte ne mène pas à des bouleversements dans la distribution du pouvoir. Le politique est donc une qualité qui vient s'appliquer de l'extérieur à n'importe quel conflit, pour peu que ce conflit affecte d'une manière ou d'une autre le pouvoir. Inversement, même à l'intérieur de la sphère politique au sens étroit, il peut survenir des conflits qui ne soient pas politiques. Soit un régime politique où le choix des gouvernants s'effectue par voie d'élection. Deux candidats se présentent pour un même mandat. L'un s'est découvert des ambitions politiques, parce que sa femme lui menait la vie dure à la maison; l'autre parce qu'il est vaniteux et veut épater son entourage. Par ailleurs, ils sont entièrement d'accord sur l'ordre politique, social, moral... Ils entrent en conflit, parce qu'il n'y a qu'un poste pour deux postulants. Au cours de la campagne, ils pourront éventuellement se livrer à des assauts verbaux véhéments. Il n'empêche que le conflit qui les oppose ne peut être qualifié de politique, car que l'un l'emporte ou l'autre, rien ne sera changé à l'ordre des choses. Leur conflit reste en quelque sorte privé. Plutôt que de conflit, il vaudrait mieux parler en ce lieu de concurrence. Si, au contraire, le titulaire d'un poste politique y est parvenu par des voies violentes extra-légales, tout concurrent devra user des mêmes voies pour le déloger. Même si ce qui les fait agir est aussi anodin que dans le cas précédent, le conflit qui les oppose sera proprement politique, car tout moyen extra-légal de parvenir au pouvoir est tendanciellement subversif de l'ordre établi et peut mener à des bouleversements.

Tout conflit extérieur à la sphère politique peut devenir politique, soit subjectivement par la volonté des acteurs, soit objectivement par le jeu du nombre. Soit un innovateur en matière religieuse. II peut - mais le cas est improbable - réserver les enseignements reçus dans une révélation à son usage personnel. Plus normalement, il se mettra à prêcher et voudra convertir ses auditeurs à la nouvelle foi. Sa prédication sera subjectivement politique, si elle est volontairement et ouvertement tournée contre l'ordre établi. Elle le deviendra objectivement, s'il rencontre un succès massif, car son succès ne pourra pas ne pas modifier l'ordre. Dans un premier temps, les autorités religieuses officielles s'opposeront à lui, et feront peut-être appel au bras séculier. Dans un deuxième temps, les autorités civiles interviendront, si elles jugent que l'ordre est menacé. Un conflit religieux sera devenu un conflit politique. Quel que soit le domaine considéré, la même évolution est toujours possible. Même les usages capillaires n'échappent pas à la politique. Là où un usage est unanimement reçu ou imposé, tout manquement à l'usage manifeste une opposition et engendre un conflit. Ce conflit deviendra politique, si le sujet brave ouvertement l'ordre. Ainsi le premier Chinois qui coupa sa natte pour manifester son opposition à l'ordre mandchou des Tsing fit un geste politique. Le fait qu'il ait été massivement imité fit objectivement de la natte un objet de conflit politique. L'initiative peut venir du pouvoir en place. En contraignant les Russes à se couper la barbe, Pierre le Grand accomplit un acte éminemment politique. Dans un autre contexte, le fait de se laisser pousser la barbe ou de se raser n'a évidemment rien de politique, mais obéit aux fluctuations de la mode et aux goûts personnels. On citera encore les changements vestimentaires imposés aux turcs par M.Kémal Atatürk.

On citera en exemple encore la question du port du voile "islamique"....

En un mot, tout conflit reçoit la qualification de politique, dès lors qu'il menace la concorde publique, l'ordre établi et, par conséquent, la distribution du pouvoir :

l'enjeu de tout conflit politique est le pouvoir.

On peut introduire un certain ordre dans les occasions de conflit et montrer qu'elles ne proviennent ni d'une mauvaise volonté, ni d'une erreur de la part des hommes. Du moins, on ne peut concevoir un monde sans conflits qu'en supposant une mutation complète de la condition humaine. Les sources typiques de conflits sont faciles à repérer et nous les examinerons dans le prochain article.   
                                                                                                                     (à suivre...)

 

 

Commenter cet article

christocentrix 19/02/2009 14:48

Dans l'introduction, l'auteur s'explique sur sa méthode :

...."saisir la difficulté que l'on rencontre à fonder une science des idéologies... Il n'existe pas d'objet extérieur, matériel ou intellectuel, que l'on puisse désigner à l'avance comme de l'idéologie. Il faut la construire, en découpant plus ou moins arbitraire­ment dans la totalité sociale. Une circonstance aggra­vante naît du fait qu'il n'existe, en ce domaine, aucune tradition fermement établie, qui nous permettrait de désigner rétrospectivement l'idéologie comme ce qui est conçu comme tel par un corps de spécialistes. Pour s'assurer du fait, il suffira de rappeler les acceptions généralement reçues du mot.

-On relève d'abord un usage en quelque sorte hlsto­rique. L'idéologie désigne l'école de pensée, qui, de Condillac à Destutt de Tracy et Cabanis, s'est attachée à la formation des idées dans la conscience à partir des sens mus par la réalité extérieure.

-Dès l'époque est apparu un deuxième sens, que l'on peut qualifier de polémique. On se souvient des diatribes méprisantes adressées par Napoléon aux "idéologues", qualifiés d'intellectuels brouillons et d'empêcheurs de tourner en rond. Ce sens domine toujours à l'heure actuelle dans les polémiques de bas niveau. L'idéologie désigne la façon de penser de ceux avec qui l'on n'est pas d'accord; les idéologues ce sont les autres.

-Un sens vague se rencontrait dans le monde soviétique et, à l'occasion, chez les universitaires occidentaux. L'idéologie est l'ensemble des représentations mentales qui apparaissent dès lors que des hommes nouent entre eux des liens. Les mythes, les religions, les principes éthiques, les us et les coutumes, les programmes politiques sont, dans cette acception, des idéologies. Ici doit s'appliquer une règle hygiénique. En effet, on ne peut construire un objet scientifique, si l'on met ensemble toutes ces formations mentales. Même si, comme nous le verrons, il existe des affinités entre toutes ces représentations, il y a des différences essentielles. Le socialisme, le libéralisme ou l'anarchisme sont foncièrement diffé­rents du christianisme ou de l'islamisme, comme sont différents les divers systèmes mythologiques. Nous montrerons que les premiers sont naturellement polé­miques, alors que les autres ne revêtent ce caractère qu'occasionnellement. En fait, la confusion naît d'un propos nettement idéologique, en tout cas non scienti­fique. En effet, implicitement ou explicitement, on regroupe toutes ces formations sous le concept d'idéolo­gie, pour les opposer à ce qui est non idéologique par essence, à savoir la science. Toute représentation non scientifique est non seulement fausse, elle souffre aussi d'une sorte d'insuffisance, qui ne rencontrera la complé­tude que le jour où la science aura tout expliqué et rendu superflue toute représentation concurrente. Une telle conception entre dans une formation idéologique caractérisée, que l'on appelle le scientisme. Or le concept d'une science totale et achevée est un concept non scientifique, dans l'état actuel des choses. Ce qui revient à dire que, pour le moment et pour un avenir indéterminé, la science doit coexister avec les autres formations mentales, sans que l'une puisse exercer son impérialisme à l'encontre des autres. La science ne peut remplacer la religion, pas plus que la religion la science Que le lecteur consente à examiner la question fonda­mentale qui légitime les religions : pourquoi nous faut-il mourir?, et il se rendra compte qu'une telle question ne peut pas recevoir de réponse rationnelle. En un mot, la définition trop vague de l'idéologie oblige l'analyste à introduire immédiatement des subdivisions, de sorte que l'objet s'évanouit à peine posé.

-Un sens trop précis n'est pas plus efficace. Pour certains, l'idéologie désigne la manière de penser des fous, c'est-à-dire un système de représentation parfaite­ment cohérent et clos, qui se ferme à toute objection de la réalité, reçoit l'adhésion totale d'un individu ou d'un groupe, et donne lieu à des conduites aberrantes. Le nazisme ou le stalinisme dans leurs formulations et leurs pratiques extrêmes sont des archétypes de l'idéologie. Il n'est pas douteux que le nazisme ou le stalinisme sont des phénomènes idéologiques. Il n'est pas non plus niable qu'ils constituent des cas limites. La volonté fanatique de réaliser par le fer et par le sang une conception de l'homme et de la société ne constitue que le passage à la limite d'une volonté bien plus générale et commune. On ne saurait justifier rationnellement le parti pris de ne retenir que les cas extrêmes, car cet extrémisme fait partie du problème à résoudre. Choisis­sons un exemple dans un domaine tout différent. En matière psychique, le partage entre le normal et le pathologique ne peut s'établir selon des critères rigou­reux. Pour chaque état mental, il existe toute une gradation dans l'intensité; la question de savoir à partir de quel seuil on entre dans le pathologique ne peut être résolue que si l'on se donne des informations extérieures supplémentaires. Le critère sera, par exemple, la capa­cité d'occuper efficacement un poste de travail régulier, ou encore le fait de ne pas entraîner de dommages pour soi-même et pour autrui. Selon les sociétés et les moments, les critères d'appréciation pourront varier. Par exemple, la dose normale d'agressivité permise a l'individu ne sera pas la même dans une société guerrière ou dans une société agraire, en temps de paix ou en temps de guerre. Or on ne peut, quel que soit le contexte, désigner le pathologique que si l'on définit simultanément le normal; les deux concepts sont liés, ce qui revient à dire que les deux états ont quelque chose de commun, qui ne se distingue de part et d'autre que par l'intensité. L'avare, le jaloux, le vaniteux, le violent ne réalisent pas des comportements humains inédits, ils ne font que pousser à la limite des comportements peu ou prou repérables chez n'importe qui. C'est pourquoi, si l'on veut étudier la jalousie, il ne suffit pas de repérer ses manifestations pathologiques; il faut commencer par montrer selon quelle logique tout un chacun éprouve de l'angoisse à l'idée d'une trahison d'un être aimé; ensuite moralement, la jalousie névrotique apparaîtra dans sa spécificité. Il en va de même pour l'idéologie. Nous montrerons qu'il y a une activité idéologique normale, constitutive de la vie en société. Ce n'est que sur ce fond de normalité que la pathologie pourra être, je ne dis pas,expliquée, mais simplement perçue.

Les sens un, deux et quatre sont ou obsolètes ou inefficaces. Il nous faut donc chercher notre définition du côté du sens trois, en en précisant le vague. Je décide d'entendre par idéologie les états de conscience liés à l «action politique. Ceci est une décision arbitraire, pour les raisons inévitables déjà indiquées [au début de l'introduction]. L'arbitraire ne pourra être justifié que rétrospectivement, dans la mesure où les résultats obtenus se révéleront " intéressants", c'est-à-dire en fonction du matériel que l'on pourra réunir et interpréter à partir de ce point de vue. La définition adoptée n'est qu'une définition de départ, qui sera précisée à mesure que les analyses progresseront. Avant d'entrer dans le vif de la défini­tion, une remarque s'impose. J'ai volontairement usé d'une expression aussi générale que celle d'états de conscience. Ces états peuvent se présenter concrètement sous des apparences très diverses. L'apparence la plus courante est le mot ou l'enchaînement de mots dans un discours. Ce peut-être aussi une image ou un signe quelconque. La statue de la Liberté à l'entrée de New York, le panache blanc de Henri IV ou les arbres de la liberté de 1848 sont autant de phénomènes idéologiques, car ils interviennent dans le cadre d'une activité politique. Un son ou une mélodie peuvent également être idéologiques, comme La Marseillaise ou le Deutschland über alles. Somme toute, n'importe quel état de conscience peut devenir idéologique, dès lors qu'il intervient dans l'activité politique ...[...]... Je retiendrai, cependant, presque exclusivement les états de conscience qui se présentent sous forme de mots et des discours, car c'est l'apparence normale de l'idéologie. Dans ce livre, l'idéologie sera donc surtout entendue comme un discours lié à l'action politique."