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nature de l'Idéologie (2)

Publié le par Christocentrix

...On peut introduire un certain ordre dans les occasions de conflit et montrer qu'elles ne proviennent ni d'une mauvaise volonté, ni d'une erreur de la part des hommes. Du moins, on ne peut concevoir un monde sans conflits qu'en supposant une mutation complète de la condition humaine. Les sources typiques de conflits sont faciles à repérer et nous les examinerons ici :


-La source la plus courante et la plus universelle est évidemment la rareté. L'homme est un être de désir, c'est-à-dire un être constamment à l'affùt de toute possibilité d'accroître son avoir. Cet avoir peut être schématiquement réparti en trois catégories : le pouvoir, les richesses, le prestige.
Le pouvoir réside dans la possibilité d'imposer sa volonté à autrui.
Les richesses représentent tout ce qui peut être consommé par les hommes, non seulement des biens matériels, mais aussi des biens immatériels comme la beauté ou la musique.
Le prestige peut être défini comme l'autorité morale conférée par la maîtrise ou la possession d'une qualité définie sur une échelle de valeur particulière (naissance, beauté, talent, fortune...).

Que le prestige soit rare par nature se comprend de soi-même. Si tout le monde naissait noble ou si toutes les femmes étaient également belles, ni la beauté ni la naissance ne pourraient conférer du prestige. On pourrait en conclure que toutes ces sources de prestige sont arbitraires, donc artificielles, et que les hommes pourraient supprimer cette source de conflits, s'ils avaient du bon sens. Le fait est qu'ils n'en ont pas sur ce point précis. S'il est vrai que les critères du prestige sont variables et changeants, il n'en reste pas moins que le prestige lui-même est une constante universelle. Tout se passe comme si les hommes avaient besoin du prestige et trouvaient toujours un critère quelconque pour introduire des distinctions entre eux. Que les bénéficiaires du prestige y tiennent se comprend aisément, car l'enflure du moi est un besoin irrépressible pour compenser l'insécurité congénitale de l'espèce humaine.
Mais on ne se donne pas à soi-mème du prestige, il doit être reconnu par les autres. Il faut donc que les non-prestigieux éprouvent également le besoin de conférer à quelques-uns du prestige. La racine psychique de cette tendance doit probablement être cherchée dans les vertus sécurisantes de la projection-identification avec un être prestigieux : si je reconnais à quelqu'un une supériorité quelconque, je pourrai m'appuyer sur cette supériorité et y trouver une aide. Peu importe pour notre propos. Il est constant que cette analyse du prestige révèle trois sources possibles de conflit. L'une naît de la rivalité entre les
concurrents les plus doués pour occuper les positions de prestige. Une autre survient quand une échelle de valeurs devient obsolète, et que l'on se trouve dans le cas d'en trouver de nouvelles ; ainsi dans un monde aristocratique moribond, le prestige lié à la naissance est battu en brèche par des qualités définies selon d'autres critères (le talent, la réussite économique ou politique, etc.).
Une dernière source de conflits apparaît lorsque, dans une même société, coexistent plusieurs échelles de valeur et donc plusieurs positions de prestige; on aura, par exemple, des conflits entre les intellectuels et les marchands, entre le monde des salons et celui des politiciens, etc.


Le pouvoir est de même rare par nature. Si tout un chacun disposait exactement de la même capacité d'imposer sa volonté à autrui, il est évident que toutes les volontés s'annuleraient et que personne n'aurait de pouvoir. Les raisons psychiques pour lesquelles des hommes sont animés par la volonté de puissance et pour lesquelles la majorité consent à obéir, c'est-à-dire à entériner le pouvoir de la minorité, me paraissent les mêmes que pour le prestige. Pour trouver la sécurité, deux stratégies sont possibles. Ou bien la stratégie de la puissance permet à l'individu de se donner l'illusion qu'il est à l'abri des coups. Ou bien la stratégie de la dépendance permet de se concilier les puissants et de se donner l'illusion qu'ils vous protégeront contre les coups.
La différence avec le prestige tient au fait que le prestige est toujours également rare : seule une toute petite minorité en dispose et le monopolise. Dès que le prestige se banalise, il disparaît et une nouvelle échelle de valeur doit être trouvée. Au contraire, on peut concevoir et constater des répartitions extrêmement diverses du pouvoir, depuis la concentration en un tyran unique jusqu'au partage entre de nombreux puissants, chacun disposant d'une très petite dose de pouvoir, ainsi dans les sociétés aristocratiques de type féodal ou les sociétés paysannes libres. Autrement dit, le degré de rareté du pouvoir est variable et peut toujours être remis en question : les conflits naissent de la nécessité et des volontés divergentes de fixer ce degré.


La rareté des richesses a un caractère moins naturel et donc plus complexe. Du fait que la richesse se définit par la possibilité d'être consommée, son niveau résulte d'un rapport entre les besoins et les ressources. Or ces deux grandeurs ne sont pas des données constantes. Le fait que les ressources ne sont pas des grandeurs constantes est trop évident pour qu'il soit nécessaire d'introduire des arguments. Quant aux besoins, au-delà d'un minimum indispensable à la simple survie, ils sont libres. L'expérience prouve qu'ils évoluent en fonction de deux variables.
La première est représentée par les ressources elles-mêmes : plus elles augmentent, plus les besoins croissent, de telle sorte que les limites de la croissance ne se trouvent pas dans une saturation de la consommation, mais dans les difficultés croissantes de la production (raréfaction des matières premières, coûts croissants de l'innovation technique, baisse du taux de profit des capitaux, etc.).
La seconde variable est formée par la concurrence des désirs, qui se désignent les uns aux autres ce qui est désirable. On comprend que la seule technique efficace pour supprimer la rareté des richesses consiste non pas dans la multiplication des ressources, mais dans la limitation volontaire des besoins. L'abondance est accessible à tout un chacun, pour peu qu'il limite ses besoins à ce qu'il peut obtenir. L'expérience prouve que les hommes obéissent généralement à une telle sagesse. Car s'ils n'y obéissaient pas, ils se trouveraient dans une situation psychique insupportable, à désirer constamment au-delà de ce qu'ils peuvent recevoir. Mais cette sagesse manque de précision : pour un individu donné dans une société donnée, le possible n'a pas de contours définis, il est défini par la confrontation entre les exigences et ce que la réalité finit par vous consentir. Autrement dit, même si les hommes renoncent généralement à vouloir la lune, ils sont obligés d'entrer en concurrence et de se battre pour obtenir la part qui leur revient. A quoi il faut ajouter des facteurs circonstanciels, qui viennent compliquer les choses. Si un système économique subit une mutation qui entraîne une croissance accélérée, les besoins se multiplient et ont peine à se borner; les conflits sur le partage des richesses se feront plus intenses, car aucun partage n'est ferme. De même si une société est bouleversée par des conflits, le partage des richesses jusqu'alors admis par la majorité sera remis en question, jusqu'à ce qu'un nouveau partage se soit installé. Je ne pense pas qu'il faille introduire ici des illustrations historiques, que chaque lecteur trouvera à foison dans ses souvenirs d'école.

L'analyse fait comprendre pourquoi, historiquement, les conflits les plus fréquents et les plus profonds naissent de la rareté du pouvoir. Car c'est elle qui est le plus sujette à variation et le plus à même de donner lieu à de nouveaux partages. Au contraire, le prestige ou bien donne lieu à des concurrences en quelque sorte privées, ou bien ne déterminent des conflits que dans des périodes de bouleversement, comme font les richesses. Le partage du prestige et des richesses est plus stable sur le long terme et moins sujet à contestation, alors que le partage du pouvoir peut être attaqué à tout moment.

La rareté peut encore susciter des conflits en éveillant des passions heurtées par l'existence même de la rareté. Jusqu'ici les conflits étaient d'une certaine manière objectifs, liés à la nécessité du partage. Mais il peut se faire que de belles âmes soient choquées de ce qu'il faille partager. Deux attitudes sont possibles. Ou bien l'on déplore les inégalités que le partage introduit, et l'on veut introduire des mesures pour les corriger. Ou bien l'on déplore le partage lui-même et l'on veut fonder un monde sans pouvoir, sans prestige et d'abondance, soit par une production excédant la consommation, soit par une forme quelconque d'ascétisme. Je n'en dis pas plus pour le moment, car ces deux attitudes sont proprement idéologiques, alors que nous cherchons présentement à définir ce qui est politique.


Une deuxième grande catégorie de conflits porte sur les institutions. J'entends par ce mot les différentes manières dont un groupe humain résout les problèmes qui se posent à lui. Les hommes doivent s'alimenter : ils adoptent nécessairement des institutions alimentaires et culinaires. Ils se reproduisent : il leur faut des institutions familiales. Il leur faut assurer entre eux la concorde, sous peine de lutte de tous contre tous : ils ont des institutions politiques. On trouve encore des institutions religieuses, économiques, capillaires, militaires, vestimentaires, etc. Les conflits peuvent naître du fait qu'un groupe humain ne peut pas éviter de choisir des institutions (il faut s'alimenter, se reproduire, s'habiller...), mais qu'il y a toujours plusieurs solutions possibles. On ne peut même pas montrer qu'une solution est meilleure que les autres. A la rigueur, on peut montrer que pour une société donnée, une solution est meilleure, eu égard aux autres caractéristiques de cette société. Une alimentation végétarienne peut être aussi équilibrée qu'une alimentation mixte. Il serait dangereux pour la paix sociale de l'Occident que sa population se mette du jour au lendemain au pain et à l'eau, comme il serait impossible que les Chinois adoptent en masse les habitudes alimentaires occidentales. Cela revient à dire que toutes les institutions ne sont pas toutes actuellement possibles au même degré. Il n'empêche que des individus ou des groupes peuvent rejeter une solution admise et en prôner une nouvelle.
Dans les domaines techniques, religieux et politiques, ces phénomènes sont courants. A chaque fois, un conflit peut survenir, survient même inévitablement, qui peut prendre des proportions politiques, c'est-à-dire menacer la concorde et la distribution du pouvoir. Un conflit peut porter sur une institution unique, par exemple la religion, ou même un aspect particulier d'une institution, comme le culte des images ou le problème de la Grâce. Il peut aussi gagner plusieurs institutions. C'est généralement le cas, du fait que les solutions, dans une société donnée, sont liées plus ou moins les unes aux autres. On ne peut toucher aux institutions économiques, sans toucher aussi aux institutions politiques. Les conflits récents sur le problème de l'avortement ont montré que toute solution apportée à ce problème précis, touchait de proche en proche d'autres secteurs de l'activité sociale. C'est pourquoi n'importe quel conflit peut gagner progressivement des secteurs de plus en plus éloignés, de même qu'il peut servir d'abcès de fixation à des conflits plus vastes et plus profonds. On peut même affirmer - et cette remarque nous sera fort utile ultérieurement - que plus un conflit mobilise une société, tout en se fixant sur une institution particulière, plus ce conflit localisé sert de prétexte ou d'exutoire à un conflit plus général lié à la rareté. Car il n'y a guère de raison que les institutions mobilisent les passions de la majorité. On ne voit pas pourquoi, en dehors de quelques spécialistes, des masses s'enflammeraient pour telle ou telle définition de la Trinité ou pour le chi'isme contre le sunnisme. Au contraire, chaque sociétaire est personnellement intéressé à tout ce qui touche aux partages des richesses, du pouvoir et du prestige. C'est pourquoi les grandes conflagrations sociales naissent de conflits portant sur ces partages, même si elles se fixent ou s'expriment à propos de telle ou telle institution. On soupçonnera derrière les émeutes qui, à l'occasion, agitent les foules indiennes en défense des vaches sacrées, dont les techniciens voudraient réduire le nombre, des causes plus profondes et plus générales de conflit.


Une dernière catégorie de conflits porte sur les valeurs. Une valeur est ce qui fait que la vie vaut d'être vécue. L'individu est jeté dans la vie sans qu'on lui ait demandé son avis. Son lot quotidien est fait de soucis, de tracas, de gestes indéfiniment répétés, avec la certitude de devoir un jour mourir. Cette vie n'est supportable que si une valeur vient lui donner un sens et transforme la vie en une totalité orientée. Presque tout le monde réussit plus ou moins bien cette valorisation ; seule une infime minorité n'y parvient pas et se tue.
Les valeurs que les individus adoptent sont innombrables. On peut, cependant, les regrouper sous un certain nombre de chapitres généraux. Pour la plupart, les valeurs sont ludiques, c'est-à-dire qu'elles sont une forme ou une autre de plaisir ou de divertissement. Le travail, contrairement aux apparences, est une valeur ludique, dans la mesure où le travailleur peut s'accomplir dans son travail et se reconnaître dans son oeuvre. Il y a aussi des valeurs économiques (s'enrichir), religieuses (s'approcher de ou entrer en contact avec l'absolu), politiques (être puissant), militaires (se battre pour prouver sa supériorité), artistiques (organiser les mots, les formes, les sons, les couleurs en totalités significatives), scientifiques (chercher le provisoirement vrai).
Un conflit survient, au niveau de l'individu, lorsqu'il est empêché de vivre la valeur qui correspond à ses goûts ou à ses inclinations. Astreindre le travailleur a une tâche fastidieuse et parcellaire, c'est lui interdire de donner un sens à sa vie par ce biais : il se révoltera ou cherchera une solution dans le bricolage ou le tiercé.

Une âme militaire qui ne trouve pas à se battre se lancera dans l'aventure ou la politique. Et ainsi de suite. Au niveau individuel, donc, une valeur brimée tend à laisser la place à une autre.
Mais il peut se faire que les alternatives soient ou paraissent bloquées. Il peut surtout se faire que plusieurs individus se découvrent le même problème de valeur et en viennent à chercher une révolte collective. Les conflits sur les valeurs peuvent donc survenir, lorsqu'une société tend durablement à affirmer certaines valeurs.
Il est certes difficile de produire des exemples historiques pour illustrer cette proposition, car en ce domaine le matériel utilisable est extrêmement ténu ou passible d'interprétations variées. Il me semble, pourtant, que l'on pourrait avancer l'exemple des peuples soumis à une occupation étrangère et qui se lancent dans la lutte pour retrouver leur identité ethnique ou nationale perdue. On pourrait aussi considérer que les vagues périodiques de critiques adressées au système économique occidental naissent d'un déséquilibre des valeurs au profit des valeurs économiques, déséquilibre caractéristique de l'Occident contemporain.
Il est également probable qu'une compression excessive des énergies guerrières, en particulier chez les jeunes mâles, déterminera un transfert sur des exutoires variés à l'intérieur. Une part au moins de l'agitation de la jeunesse me paraît devoir être attribuée à ce phénomène.


Une objection pourrait être soulevée ici. Toutes ces valeurs, dira-t-on, ne sont pas des données irréductibles de la nature humaine, mais des valorisations produites par un état donné de la société. Si, par conséquent, des conflits naissent à propos des valeurs, cela tient au fait que des valorisations nouvelles veulent trouver leur place contre des valorisations périmées. Il se peut. Discuter ce point supposerait toute une étude pour notre propos actuel, il importe peu de savoir si les valeurs sont éternelles et se retrouvent peu ou prou dans toutes les sociétés, chacune trouvant son arrangement particulier, ou si chaque société produit sa propre gamme. Comme nous cherchons ici les racines des conflits, il importait seulement d'établir que des conflits peuvent surgir à propos des valeurs que les individus et les sociétés se fixent.


Au total, le partage des biens rares, le choix des institutions et le choix des valeurs ne sont pas des données immédiates de la condition humaine, sinon il n'y aurait pas plus d'histoire humaine qu'il n'y a d'histoire des fourmis ou des termites. Il y a une histoire, parce que le nombre des solutions possibles dépasse un et parce que les sociétés et les civilisations ne "choisissent" pas la même solution. Ces choix ne se font pas organiquement, mais au milieu de luttes perpétuelles entre tenants de solutions différentes. Chaque société réalise à tout moment une solution provisoire, qui est faite de l'ensemble, cohérent ou non, des solutions apportées aux problèmes posés par le partage des biens rares et le choix des institutions et des valeurs. Cette solution d'ensemble peut être appelée un
ordre.

Idéaltypiquement, on peut distinguer trois formes d'ordres.
Dans la première, chaque solution particulière est reçue par l'ensemble des sociétaires comme une donnée naturelle, dont on ne conçoit même pas qu'elle puisse être remise en question. La dévolution du pouvoir, le partage des richesses, l'attribution du prestige, les habitudes alimentaires et vestimentaires, les lois du mariage, l'éducation des enfants, etc., tout obéit à des règles immuables, transmises de génération en génération. Aussi peut-on appeler cet ordre traditionel. Certes une évolution apparaît toujours, mais elle ne résulte pas d'actions conscientes et volontaires, elle découle d'une myriade de manquements probabilistes à l'ordre. Dans un tel ordre, il n'y a pas à proprement parler de politique, ou, du moins, la politique est réduite à sa plus simple expression, au point que certaines sociétés dites « anarchiques » n'ont même pas d'organes politiques distincts. En effet, les conflits se réduisent à deux occurrences privées. Ou bien deux individus entrent en concurrence pour occuper une position unique (par exemple conquérir une femme ou un poste de chef). La part de politique est presque nulle, car, comme déjà dit, un tel conflit ne remet pas l'ordre en cause, il porte uniquement sur les titulaires. Ou bien un individu contrevient à une règle reçue et commet un délit ou un crime (en transgressant, par exemple, les règles de l'inceste). Il suffira d'une sanction reçue pour régler le problème. Dans un tel ordre, les organes politiques peuvent se réduire à des instances d'arbitrage et de jugement. L'activité politique proprement dite n'intervient que sur les problèmes que la tradition ne peut pas avoir prévus, pour lesquels il n'existe donc pas de solutions automatiques et sur lesquels des choix divergents peuvent entrer en conflit.
Deux événements sont structurellement dans cette position.
La guerre d'abord, qui, par définition, oppose deux populations qui ne sont pas réunies dans un même ordre, qui ne peuvent donc se soumettre à un arbitrage supérieur ni se plier à des sanctions. Même si, avec le temps, deux populations en guerre finissent par lui imposer certaines règles, ces règles ne sont jamais définitives. A tout moment, un peuple peut être vaincu et perdre la vie ou l'indépendance. De ce fait, la guerre est l'acte politique par excellence.
Une seconde occurrence politique est déterminée par l'innovation. Lorsqu'un facteur nouveau intervient, qui soit suffisamment décisif pour remettre en question l'ordre, un réaménagement devient indispensable, sous peine de dissolution. En fait, l'expérience prouve que c'est la guerre encore ou, du moins, le contact avec une société extérieure, qui représente les principaux facteurs d'innovation. Immédiatement, l'activité politique s'éveille et se développe et, dans son sillage, les conflits à l'intérieur de la société menacée. Il n'est donc pas mystérieux que la guerre soit, aussi- loin que l'on remonte dans le temps, le facteur fondamental de l'évolution des sociétés humaines. Qu'on le veuille ou non, Polémos est bel et bien le père de toutes choses.


On peut construire aussi un ordre pluraliste. Dans un tel ordre, aucune solution n'est considérée comme définitive, elle est laissée à l'initiative libre et changeante des sociétaires. On conçoit aussitôt que les mécanismes de régulation ne peuvent être les mêmes pour les partages et les institutions. Pour les secondes, le choix de l'un ne conditionne pas le choix de l'autre, du moins directement. L'un portera les cheveux longs et l'autre les cheveux courts sans qu'un conflit jaillisse par le fait même. De même le choix d'une religion ne peut être sujet à contestation. Bref, toutes les institutions sont systématiquement rejetées dans la sphère privée. La seule condition de bon fonctionnement est la tolérance, par laquelle chacun respecte le choix des autres. Au contraire, les partages concernent tous les sociétaires simultanément. Si l'un est plus riche et plus puissant, l'autre le sera moins, du moins dans le court terme pour les richesses. La solution pluraliste consiste a laisser les désirs et les ambitions se développer librement, entrer librement en concurrence, de manière que le rapport des forces mène à un point d'équilibre provisoire. Ce point ne peut être que provisoire, car le rapport des forces est mouvant. On obtient donc un type d'ordre caractérisé par une agitation perpétuelle. Cette agitation n'exclut pas une grande stabilité sur le long terme. En effet, dans un tel ordre, les plus lésés, qui pourraient vouloir le renverser, sont aussi les plus faibles, sinon ils ne seraient pas lésés. Le choix des valeurs pose un problème de principe délicat. En effet, certaines valeurs sont par nature collectives, comme les valeurs militaires et les valeurs nationales. Un libre choix des valeurs entraîne presque nécessairement une compression de ces valeurs collectives, car elles n'ont guère de chances de concentrer spontanément sur elles l'énergie sociale. Au contraire, l'ordre pluraliste favorise particulièrement les valeurs qui peuvent s'épanouir dans la sphère privée, les valeurs scientifiques, artistiques, ludiques. L'appréciation du degré de politisation d'un tel ordre est délicate. Tout dépend de la diffusion de la tolérance et de la solidité du consensus. Si les sociétaires tolèrent les choix institutionnels les plus divers tout en maintenant fermement la volonté de continuer à vivre ensemble, une foule immense de conflits sont automatiquement désamorcés. En principe, donc, l'activité politique se concentrera surtout sur les partages. Un tel ordre sera constamment traversé de conflits portant sur le pouvoir, les richesses et le prestige en ordre d'importance décroissant, pour des raisons déjà indiquées.


Un troisième ordre sera dit tyrannique. Il se caractérise par la volonté d'imposer, par le recours constant à la force ou à la menace d'user de la force, un ordre parmi tous les ordres possibles. Par nature et par définition, la tyrannie est donc caractérisée par une concentration extrême du pouvoir. Par nature, elle n'est concevable que comme héritière du pluralisme. En effet, tant que la tradition est reçue par tous, il n'y a tout simplement pas d'ordre à imposer par la force; chacun lui obéit spontanément, sans concevoir de solution: alternative. Par contre, dès qu'un élément quelconque de l'ordre est contesté, la tyrannie devient possible sur cet élément précis. Autrement dit, la tyrannie politise nécessairement tous les aspects de la vie sociale qu'elle se propose d'ordonner. A la limite, tous les aspects de la vie sociale seront politisés, si la tyrannie se mêle de tous les partages, de toutes les institutions et de toutes les valeurs.
On peut convenir d'appeler un tel ordre tyrannique totalitaire, et constater que le XXè siècle détient le privilège de l'avoir inventé. Un ordre totalitaire est donc un ordre pan-politisé, si je puis dire. Chaque aspect de la vie sociale, même le plus menu ou le plus privé, reçoit son ordonnancement de l'extérieur, ce qui implique que toute transgression, même minime, devient un crime politique passible de la dernière rigueur. Le 1984 de George Orwell décrit de manière convaincante un tel ordre tyrannique totalitaire. Avant le XXè siècle, les tyrannies étaient toujours partielles, en ce qu'elles prétendaient imposer une solution dans un secteur déterminé, généralement politique ou religieux. Les autres secteurs n'étaient pas touchés, non que la liberté de choix y fût respectée, mais parce qu'on ne concevait pas que ces secteurs pussent être organisés autrement qu'ils ne l'étaient déjà : la tradition continuait à régner. A mesure que la tradition recule sur un point, la tyrannie peut s'exercer, en imposant une solution parmi les solutions concurrentes. C'est pourquoi, historiquement, les totalitarismes contemporains ont pu apparaître qu'après les expériences pluralistes occidentales. Ce n'est que dans la mesure où une société est ouverte qu'elle peut être fermée et enfermée.


Ces trois ordres sont des types idéaux wébériens, c'est-à-dire des utopies intellectuelles. Chaque société concrète est un mélange variable de tradition, d'ouverture et de tyrannie. Seules des études de cas permettent de déterminer les proportions rencontrées dans la réalité. Cela dit, l'aventure humaine est déjà suffisamment longue, pour que des sociétés concrètes se soient approchées fort près des types idéaux. Ce qu'il est convenu d'appeler les « sociétés primitives », surtout dans leur version la plus archaïque, où les organes politiques ne sont pas différenciés, réalise presque parfaitement l'ordre traditionnel. Les sociétés occidentales contemporaines se rapprochent nettement de l'ordre pluraliste. Les régimes totalitaires nazis,  et surtout soviétiques et chinois, tendaient à réaliser l'ordre tyrannique pur. De l'un à l'autre - sans parler de la diversité des régimes mixtes - la part du politique varie énormément et donc la part de l'idéologie
.... 
                                                                                                              
                                                                                                                                    à suivre....

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