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nature de l'Idéologie (3)

Publié le par Christocentrix

- "Il nous reste à définir ce qu'est une action, pour que notre définition de départ -
 « l'idéologie est un discours lié à l'action politique » - puisse se préciser.

Une action quelconque peut être entendue comme un mouvement de l'organisme pour réaliser une certaine fin. L'action implique donc trois moments distincts. Pour éviter toute confusion liée aux choix des mots, il faudrait peut-être utiliser des chiffres ou des lettres pour désigner ces moments. Mais, selon la remarque de Pareto, il n'est pas sûr que cette procédure facilite la communication. J'utiliserai donc des termes courants, en leur donnant une acception aussi précise que possible. Les trois moments sont les suivants :


1)- Une passion, définie comme le quantum d'énergie vitale nécessaire pour qu'une action quelconque puisse être commencée et poursuivie. Ce moment ne revient pas à dire que, pour qu'une action soit menée, il faut qu'un organisme commence par être vivant. La réalité est plus complexe. Si le quantum d'énergie vitale était quelconque, aucune action ne serait possible. En effet, une telle énergie serait pure virtualité générale abstraite, qui ne pourrait viser aucune fin, car toutes les fins possibles seraient équivalentes. Pour que les actions puissent se concrétiser, il faut que l'énergie soit spécifiée, c'est-à-dire qu'elle reçoive une qualité qui lui donne sa coloration particulière. Par conséquent, une passion est un quantum d'énergie vitale spécifiée. Elle surgit sous les apparences de la faim, de la sexualité, de la volonté de puissance, de la cupidité, etc.

Nous laissons, pour le moment, de côté le problème de savoir si l'on peut dénombrer exhaustivement les passions et si l'on peut rendre compte rationnellement de ce dénombrement. Il importe, présentement, de retenir qu'une passion est nécessairement spécifique. C'est pourquoi toute tentative de ramener toutes les passions à l'unité, en affirmant que leur diversité n'est que de la sexualité, de la cupidité, de la volonté de puissance..., est logiquement contradictoire. Si, en effet, l'énergie se ramène à une spécification unique, on ne voit pas comment elle pourrait se négocier, à un stade ultérieur, en spécifications multiples. Pour que, par exemple, la sexualité donne d'une part la cupidité et d'autre part la volonté de puissance, il faut postuler trois principes de spécification : l'un qui transforme l'énergie sexuelle en cupidité, un autre en volonté de puissance, un troisième qui la maintient dans la sphère sexuelle. Toute tentative de réduction, en conséquence, des passions à une passion unique revient à introduire des hypothèses superflues. Il est plus simple et plus logique d'admettre que l'énergie vitale est une donnée générale dont le mode d'existence se traduit par des spécifications irréductibles les unes aux autres. L'homme est, donc, par nature, le siège de passions multiples.

Cette multiplicité générique n'exclut pas que, pour chaque individu, existe une hiérarchie personnelle des passions; ni que puissent se produire des transferts d'énergie d'une passion à l'autre, si la première est bloquée pour une raison ou pour une autre : la sexualité empêchée de se développer peut transférer son énergie à l'exaltation religieuse ou à la volonté de puissance, sans qu'il suive que le sentiment religieux ou la volonté de puissance ne soient que de la sexualité sublimée, et réciproquement. Il n'est pas non plus exclu que des influences sociales déterminent des fixations électives d'énergie sur telle ou telle passion. Il est probable qu'une société guerrière tendra à privilégier chez les mâles l'agressivité et la volonté de puissance et déterminera sur le long terme, par l'éducation et par une « prime reproductive » accordée aux mâles agressifs et ambitieux, une sélection cumulative en faveur de ces passions.

Même spécifiées, les passions restent abstraites, en ce qu'elles ne sont que pures virtualités ou aspirations à la réalisation. La passion sexuelle ne produit pas son objet, elle est tension vers un objet extérieur qui puisse la satisfaire. La volonté de puissance ne produit pas les positions de puissance, elle part à leur recherche. Bref, le contenu d'une passion en est par nature distinct, lui est même indifférent, en ce qu'une même passion peut s'accomplir en un nombre indéfini d'objets distincts. L'on peut donc simultanément admettre l'universalité et l'éternité des passions humaines et la diversité des actions par lesquelles ces passions se concrétisent. C'est pourquoi la psychologie - si on la considère comme l'activité scientifique spécialisée dans l'analyse des passions - est le plus mauvais instrument d'analyse historique qui soit. Par le fait même qu'elle établit des propositions valables universellement elle ne peut expliquer la diversité historique. La passion qui animait Alcibiade ou Alexandre était probablement la même que celle qui animait Charles XII ou Napoléon. Mais les objets qu'elle visait chaque fois étaient déterminés par ailleurs, sans parler du contexte particulier où elle devait se déployer. C'est pourquoi aussi les grandes mutations historiques ne peuvent s'expliquer par des mutations psychologiques. Le capitalisme n'est pas né de la passion acquisitive, que l'on retrouve partout, mais de circonstances particulières qui ont fait que cette passion a pu s'accomplir dans l'accumulation et le réinvestissement systématiques de l'épargne.


2)- Un intérêt, défini comme tout objet matériel ou immatériel qui satisfait une passion. L'intérêt est ce qui réalise la virtualité de la passion. Il se présente donc nécessairement sous une apparence singularisée. L'intérêt de la passion sexuelle est un individu concret et déterminé, comme celui de la passion de la puissance est l'occupation d'une position concrète et déterminée de puissance. Les intérêts sont donc nécessairement multiples et variables selon les civilisations, les sociétés, les appartenances sociales et les économies psychiques individuelles. Par rapport aux passions les intérêts sont donc libres et arbitraires, ce qui entraîne plusieurs conséquences. Une même passion peut se concrétiser successivement dans plusieurs intérêts successifs, si ceux-ci ne la satisfont pas. On peut même tenir pour probable que plus une passion est forte, moins elle a de chances de rencontrer l'intérêt qui la satisfasse. Car, de par son caractère concret et singularisé, l'intérêt ne manque pas de décevoir : la passion ne s'annule pas dans l'intérêt, elle se réalise provisoirement en lui et peut à tout moment reprendre sa quête.

Il existe même une passion qui, par sa nature même, ne rencontre jamais pleinement son objet. La passion religieuse vise l'absolu, un principe ultime qui annule définitivement l'angoisse de la mort. Par nature et par définition l'absolu est insaisissable, de sorte que l'homme religieux ne parvient jamais à la quiétude qui signale les passions satisfaites.

L'hétérogénéité des intérêts fait aussi que deux individus animés de la même passion peuvent rencontrer deux objets différents et ne pas comprendre le choix de l'autre. Le cas est courant en matière sexuelle. Il est inutile de souligner l'inanité du propos courant : « Qu'est-ce qu'il (ou elle) lui trouve donc? » L'importance objective de l'objet n'importe nullement.

La volonté de puissance peut mobiliser la même quantité d'énergie et se réaliser aussi bien dans la conquête du monde que dans une tyrannie exercée dans le sein de la famille. L'énergie, l'astuce, l'intelligence, le génie même déployés par le duc de Saint-Simon pour réussir le mariage d'une fille du duc d'Orléans avec le duc de Berry auraient suffi, en d'autres circonstances, à mener une révolution ou, du moins, une grande politique.

L'intérêt d'une passion peut être immédiat, lorsque la passion se réalise, au moins momentanément, en un objet unique et nettement circonscrit. La passion sexuelle se satisfait de la possession d'un être. Mais c'est un cas particulier. L'intérêt est généralement médiatisé, c'est-à-dire que sa possession suppose la possession préalable d'objets intermédiaires. Sauf exception, la cupidité ne rencontre pas directement son objet, un trésor par exemple, mais s'efforce de l'obtenir par une série de conquêtes partielles successives. De même la gloire militaire s'obtient par la conquête d'objectifs intermédiaires, dont la somme concourt à l'objectif final. Il est donc commode de distribuer les intérêts en deux niveaux. On appellera fin l'objet dans lequel la passion atteindra sa réalisation au moins provisoire, et buts les objets intermédiaires qui concourent à l'obtention de la fin.

Si, par exemple, les gouvernants d'un pays décident de lui assurer la sécurité contre toute agression extérieure, la fin consistera dans la situation diplomatico-stratégique qui découragera ou abattra tout agresseur éventuel. Les buts seront les moyens requis pour que cette situation soit réalisée.

La fin d'une volonté de puissance sera l'occupation d'une position qui permette d'imposer sa volonté à autrui; les buts seront la réunion de toutes les conditions qui mènent à cette position et en garantissent la possession.

Les buts ne sont donc rien d'autre que les moyens permettant d'atteindre une fin.

Une action rationnelle, c'est-à-dire une action qui vise et atteint un intérêt qui satisfasse effectivement une passion, doit donc toujours se donner une fin claire et distincte et réunir les moyens, c'est-à-dire atteindre les buts inter-médiaires, nécessaires à l'obtention de la fin. Cette exigence de cohérence implique la possibilité de l'incohérence et d'actions irrationnelles. Une action est irrationnelle, ou bien si elle vise une fin qui ne soit pas la fin adéquate de la passion, ou bien et surtout si elle s'appuie sur des moyens inadéquats à la fin poursuivie. Si l'on prétend assurer la sécurité d'un pays par des alliances de revers et que, simultanément, l'on suive une stratégie défensive qui exclut l'initiative en cas d'attaque des alliés par l'ennemi, on mène une action irrationnelle. Il serait de même irrationnel de prétendre conquérir une femme en la couvrant d'avanies.

Une forme atténuée d'irrationalité dans l'action survient, lorsque l'on prend les moyens pour des fins. L'irrationalité de ces actions se traduit surtout par l'aveuglement, en concentrant sur un point intermédiaire une énergie requise par le dispositif d'ensemble. On risque, par conséquent, à tout moment des surprises désagréables et la faillite du dispositif. Si l'on veut s'enrichir ou garder sa fortune, il est déraisonnable de mettre tous ses oeufs dans le même panier, même si, à l'occasion, cette imprudence peut s'avérer fertile : un coup en bourse est toujours possible, s'il est improbable.

Dans un paragraphe précédent nous avons défini la valeur comme ce qui donne un sens à la vie individuelle ou collective. Ce qui revient à dire que la valeur est ce sur quoi s'orientent les actions individuelles ou collectives.
Autrement dit, la valeur est la fin des fins, ou l'intérêt suprême de la passion.
L'intérêt se présente donc sur trois et non deux niveaux. La cupidité, par exemple, est une passion qui vise un intérêt sur trois plans : le plus géneral est la richesse, qui est une valeur; la fin est, dans un état donné de l'économie, l'accumulation de signes monétaires métalliques; les buts, en principe rationnels, sont les moyens requis pour atteindre la fin. On voit, sur cet exemple, que si les fins et les buts sont toujours concrets et singuliers, les valeurs sont abstraites et générales. L'action, en dernière analyse, n'est rien d'autre que la voie concrète par laquelle on passe de la passion abstraite à la valeur abstraite. La passion sexuelle vise le plaisir à travers l'union charnelle. La volonté de puissance vise le pouvoir à travers les positions de puissance. La cupidité vise la richesse à travers les richesses. Les individus comme les collectivités agissent donc toujours mus par des passions et attirés par des valeurs générales et abstraites, à travers des objets concrets et singuliers.

Si nous reprenons la distinction du rationnel et de l'irrationnel et si nous l'appliquons aux actions orientées sur une valeur, nous constatons que le même rapport qui unissait les buts aux fins doit unir les fins aux valeurs.

Pour qu'une action puisse être dite entièrement rationnelle, il faut que non seulement les buts soient adoptés aux fins, mais encore les fins aux valeurs.
De par leur caractère singulier et concret, les buts et les fins peuvent recevoir un statut instrumental, passible du critère de l'efficacité et de l'inefficacité. Une action sera donc efficace ou inefficace selon qu'une passion s'accomplira ou non dans une valeur.
Or - et c'est le point décisif qui justifie ces développements - le concept de rationalité ne peut pas s'appliquer à la passion ni, par conséquent, à la valeur. Une passion est une donnée immédiate de l'énergie vitale, qui ne peut ni se justifier ni se réfuter, qui ne peut que se réaliser ou se perdre. La valeur ne peut non plus se justifier ni se réfuter, elle ne peut qu'être réalisée ou se perdre. Les passions et les valeurs sont donc des données arbitraires qui cherchent à se réaliser dans des actions singulières et possiblement rationnelles. Le plaisir, Dieu, la gloire, la connaissance, la puissance... sont des valeurs que rien ne peut justifier ni réfuter, sinon leur conformité a des passions tout aussi arbitraires.


3)- Des représentations, définies comme les états de conscience que l'on peut noter au cours du processus qui permet aux passions de se réaliser ou de chercher à se réaliser dans des intérêts. La part des représentations dans l'action est variable, et intelligiblement variable. On peut distinguer les cas suivants :

- Les représentations peuvent se limiter à la sensation et à la perception, si la passion trouve automatiquement son intérêt. On peut parler d'instinct.

- Les représentations sont tout aussi limitées que dans l'instinct, lorsque l'automatisme de l'action n'est pas lié à un montage physiologique fixe, mais à un montage mental réversible. Au niveau individuel on parlera d'habitude, au niveau collectif de moeurs. Les moeurs, ou les us et coutumes, sont donc l'ensemble des actions automatiques ou, mieux, des actions dépourvues de représentations que l'on trouve dans un groupe social donné. Le critère spécifique des moeurs est : « Ça se fait ou ça ne se fait pas. » Les moeurs sont donc un guide sûr pour l'individu dans la conduite de sa vie, de même que les habitudes sont une condition indispensable de l'exercice de la liberté. Songeons à notre situation, si toutes nos habitudes devaient être à chaque moment réinventées. Dans un régime traditionnel pur, toutes les actions répondent à ce schéma. Les moeurs échappent à la politique et à l'idéologie. Ce n'est que si elles viennent à être remises en question qu'elles peuvent devenir l'enjeu d'un conflit. A ce moment-là, que ce soit pour les défendre ou pour les critiquer, la part des représentations augmentera.

- Les représentations sont des raisonnements, chaque fois que la réalisation de l'intérêt peut se faire par des moyens rationnels. En principe, il n'y a qu'une seule bonne solution. La science répond le mieux à ce schéma; son critère spécifique est : vrai-faux. La technique représente un cas un peu plus complexe, car il n'est pas certain qu'un même problème technique ne puisse recevoir qu'une seule bonne solution, car plusieurs fins contradictoires, ou non maximisables en même temps, peuvent coexister. Par exemple, en matière de transport, on ne peut pas maximiser simultanément la capacité, la vitesse et la sécurité. Il faut des compromis, qui sont multiples. L'agent économique agit ou devrait agir rationnellement, en cherchant à maximiser ses avantages. Il est clair que, en ce domaine, la rationalité ne peut atteindre le même degré qu'en matière de science et de technique, car l'agent économique doit évoluer dans un environnement dont il ne maîtrise pas toutes les données, il s'en faut de beaucoup. C'est pourquoi le spéculateur en bourse peut être superstitieux, alors que le savant en tant que tel n'en a pas besoin. Le critère de la technique et de l'économie est : efficace-inefficace.

 

- Les représentations prennent une importance démesurée, lorsque l'intérêt n'est pas un objet donné extérieurement, mais qu'il doit être construit. Le cas est réalisé dans la mythologie et la religion. Ces deux activités visent à donner les réponses aux questions fondamentales que l'humanité se pose, des réponses qui échappent à toute expérience possible. Le fossé entre l'insondable et nous doit être comblé par des mots et des discours, mais le comblement ne cesse de reculer, ce qui se traduit très concrètement par le fait que les représentations mythologiques et religieuses sont une matière en expansion continue du fait que chaque réponse pose instantanément de nouvelles questions. Nous aurons l'occasion d'en examiner quelques exemples.

 

- Les représentations revêtent des apparences particulières dans les activités qui s'efforcent d'accomplir rationnellement des intérêts arbitraires. Il en va ainsi dans l'éthique, dans le droit et surtout en politique. Les valeurs sont multiples, car les passions sont multiples, et arbitraires, car les passions ne peuvent être justifiées rationnellement. Toute tentative pour justifier une valeur s'apparente donc à la représentation dans l'activité religieuse : les raisonnements deviennent des rationalisations indéfinies. Mais, à partir du moment où une valeur a été choisie, les fins et les buts qui concourent à sa réalisation deviennent des moyens et, en principe, les actions doivent être rationnelles. En principe seulement. En effet, d'une part le nombre des variables à maîtriser est tel que l'acteur politique agit généralement à l'aveuglette. D'autre part, la politique étant l'arène du conflit, chaque acteur doit tenir compte des tactiques et des stratégies des autres acteurs, ce qui le condamne à perdre constamment de vue ce pour quoi il agit. Sans parler, bien entendu, des résultats effectivement rencontrés par l'action politique, qui dépendent de tant de facteurs contradictoires, que, sauf exception, ils ne correspondent jamais à ce que l'acteur prétendait atteindre.

Il n'empêche que, théoriquement, tous les moyens de la politique ne sont pas de la politique, mais des techniques, efficaces ou inefficaces. Prenons un exemple simple. Construire des autoroutes plutôt que des écoles ou des hôpitaux est un acte éminemment politique, car il choisit entre plusieurs valeurs possibles. Une fois la décision politique prise, la construction elle-même devient un problème technique, qui échappe à la politique. En fait, la situation est plus compliquée : plusieurs tracés sont possibles, qui lèsent ou favorisent des intérêts différents; l'organisme constructeur peut être public ou privé; plusieurs techniques sont possibles; à chaque fois des conflits peuvent survenir, pour lesquels il n'y a pas de solution rationnelle, au sens de la meilleure solution possible : ces conflits seront politiques, car les choix feront intervenir des valeurs arbitraires.

Chaque fois des représentations non rationnelles devront être introduites, pour que les choix puissent se faire. La politique est donc un mélange indécidable à l'avance de raisonnements et de rationalisations.

Il est cependant clair que la part des raisonnements sera d'autant plus grande que l'acteur sera en position d'agir effectivement, et réciproquement.

Le partage décisif réside donc dans la détention et l'exercice du pouvoir. Avant la détention, les rationalisations l'emportent : on peut dire n'importe quoi. Après, les raisonnements se multiplient : on peut continuer à dire n'importe quoi, mais on ne peut faire n'importe quoi : le mensonge devient un ingrédient inévitable de l'exercice du pouvoir. C'est pourquoi les rapports de l'homme à l'idéologie ne sont pas les mêmes avant la prise du pouvoir, aux premiers stades de l'exercice du pouvoir et dans l'exercice routinier du pouvoir.


Le schéma qui, comme tout schéma, fait violence à la réalité, mais répond à la nature de notre entendement adopté ici : passion-représentations-intérêts, donne des indications sur les liens qui unissent ces trois moments.

La passion est la donnée première, sans laquelle aucune action ne peut apparaître. C'est elle qui déclenche tout le mécanisme. Il suit que ni les intérêts ni les représentations ne peuvent créer les passions, ils peuvent tout au plus les réveiller.

Un mouvement politique ne naît donc pas parce qu'un individu a désigné une valeur ou construit un système idéologique. Il naît parce que des passions se sont éveillées et conjuguées; ensuite seulement, elles poursuivent des intérêts en utilisant ou en suscitant des représentations.
De leur côté, les intérêts sont des données extérieures à la passion et aux représentations. La puissance, le plaisir, la gloire, la liberté, l'égalité... sont des valeurs qui préexistent aux passions et aux représentations : les premières les visent, les secondes les saisissent intellectuellement. C'est pourquoi les valeurs sont éternelles et universelles.

Quant aux fins et aux buts, ce sont évidemment des données extérieures variables selon les temps et les lieux. Les représentations ont un statut particulier. En principe, elles ne se justifient qu'en faisant la liaison entre les passions et les intérêts. En conséquence, les représentations politiques - c'est-à-dire l'idéologie - ne devraient apparaître que dans des actions politiques concrètes et seulement pour autant qu'elles servent ces actions. En fait, comme les représentations sont une production de l'entendement, cette activité peut devenir autonome et la production idéologique devenir une fin en soi.

Il en va de même en matière religieuse : les constructions théologiques peuvent perdre de vue ce pour quoi elles sont prévues et devenir l'objet d'une production autonome. Cette particularité explique un point que nous rencontrerons souvent : la production idéologique est excédentaire par rapport aux besoins de l'activité politique. Elle est excédentaire, non seulement en quantité, mais aussi en qualité. Le raffinement de l'analyse idéologique ne dépend pas des nécessités de l'action, mais du nombre et du talent des spécialistes qui s'y livrent.

Inversement, la qualité et la quantité de l'idéologie ne préjugent en rien du succès ou de l'échec des actions qu'elle sert. Le succès ou l'échec ne dépend pas plus des formulations idéologiques les plus raffinées : l'impact peut se faire par le biais des formulations les plus primitives. Mais n'anticipons pas.

A l'issue de ce chapitre, nous pouvons préciser la définition de départ que nous avons adoptée de l'idéologie. L'idéologie se présente sous la forme de mots, dont le degré d'organisation et de complexité peut aller du slogan jusqu'au système. Quelles que soient les apparences qu'elle revêt, l'on peut toujours distinguer deux éléments : un noyau préverbal et les discours qui actualisent ce noyau. Ce noyau n'est rien d'autre que ce qui apparaît, d'un côté, dans une passion spécifique et, de l'autre, dans une valeur spécifique. Autrement dit, une idéologie est un discours orienté par lequel une passion cherche à se réaliser dans une valeur.

Cette réalisation se fait dans le champ politique, dont nous avons montré qu'il est par nature conflictuel. Une idéologie est donc par nature polémique, on aimerait la définir comme un polémisme.

Dans une société donnée, il y a donc toujours au moins deux idéologies concurrentes. S'il n'y en avait qu'une, ce ne serait plus une idéologie, mais une tradition, c'est-à-dire des moeurs. (us et coutûmes). 

Inversement, la qualité polémique de l'idéologie fait que, dans une société quelconque, le champ idéologique tend à se polariser, quel que soit le nombre des idéologies en concurrence. En effet, tout combat tend vers le duel. C'est pourquoi, les idéologies tendent toujours à s'opposer deux à deux, à quelque niveau que se développe le conflit. Enfin, comme l'enjeu ultime de la politique est le pouvoir, l'idéologie est l'ensemble des représentations accompagnant les actions qui, dans une société donnée, visent la conquête ou la conservation du pouvoir.


Au total,
une idéologie est une formation discursive polémique, grâce à laquelle une passion cherche à réaliser une valeur par l'exercice du pouvoir dans une société.

 

Comme les passions et les valeurs sont arbitraires, en ce sens qu'elles ne peuvent être fondées en raison, une conséquence capitale doit être admise : une idéologie ne peut être ni prouvée ni réfutée. Comme, en sens contraire, les fins et les buts sont en principe rationnels, au titre, de moyens, le discours idéologique inclut une part à déterminer de propositions vérifiables et réfutables. Si, par exemple, l'on hisse la révolution au rang de valeur suprême, cette promotion ne peut être fondée en raison. Mais, pour réussir une révolution, il faut réunir un certain nombre de conditions objectives et de techniques efficaces : sur tous ces points la pensée rationnelle trouve à s'exercer. En conséquence, une idéologie n'est ni vraie ni fausse, elle ne peut être qu'efficace ou inefficace, cohérente ou incohérente. La critique de l'idéologie ne peut donc porter que sur l'inefficacité et l'incohérence. Nous y reviendrons.


La nature de l'idéologie est maintenant suffisamment éclairée pour que nous puissions aborder l'analyse de ses fonctions."
                                                                       
                                                                    Jean Baechler ( Qu'est-ce que l'idéologie ?, 1976)



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C
Outre le texte proposé ici, on peut se rendre sur Wikipédia (en tapant "idéologie") ou sur cette page :
( http://xlab.club.fr/ideo.html ) pour y trouver des avis ou des notions complémentaires.. En plus des bibliographies proposées, il existe un ancien "que sais-je" (P.U.F) de Jean Servier. 1982.