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la confusion des langues (6)

Publié le par Christocentrix

Les articles consacrés à la Gnose ou l'Idéologie et la Confusion des Langues ont pû paraître abstraits et fastidieux à leurs lecteurs. A quoi bon fouiller à fond ces notions, ses définitions, ses généalogies ? Pour en venir où ?
L'heure est peut-être venue de tenter de montrer à quoi celà peut servir lorsque, rétrospectivement, on cherche à comprendre des faits passés de notre histoire contemporaine ou à observer par quels méandres peuvent passer des mutations présentes ou futures possibles.


Pour illustrer le sujet, nous allons partir du fait que la tradition antilibérale de la papauté aura deux conséquences sur sa façon "d'approcher" l'idéologie communiste. D'abord de mettre spontanément celle-ci à la suite du libéralisme et du socialisme comme deux formes dérivées d'un même mal. Regardant ces trois phénomènes comme trois vagues d'assaut de plus en plus retoutables, la papauté, de l'autre côté de la tranchée, aura tendance à les confondre et à leur attribuer même origine et même nature. Ce qui n'est pas exact et nous y reviendrons.... (l'Eglise "rencontra" aussi le fascisme et le national-socialisme, nous en dirons quelques mots...).

Une autre conséquence est plus subtile. Du libéralisme, la papauté n'avait pas l'expérience immédiate, sauf dans les marges hollandaises, anglaises, américaines de la catholicité. Elle n'avait pas eu le loisir de réfléchir sur la nature du conflit politique, social, économique qui est inséparable de la tradition libérale. Alors que de tout temps elle avait su s'accommoder du conflit entre les princes, entre les nations, qu'elle avait élaboré un jus pacis et belli, justifié les guerres justes, elle n'a pas élaboré un droit correspondant pour le conflit intestin permanent des sociétés modernes. Au contraire, surprise par l'attaque libérale, elle s'est fixée sur l'idéal d'une société organique où, par principe, le conflit n'existerait pas. Cela ne faisait pas partie de la réalité historique des Anciens Régimes, mais cela faisait partie des idéologies antilibérales du XIXè siècle qui dominaient les milieux catholiques. Et qui dominaient aussi, ce qui introduisait une nouvelle complication, les milieux socialistes.


Ces faits rappelés, un moyen court d'aller au coeur du problème pourrait être de comparer deux encycliques célèbres Rerum Novarum (1891), et Quadragesimo anno (1931).

Rerum Novarum est une intelligente application à un monde moderne enfin compris des principes éternels d'Aristote, des jurisconsultes romains, de saint Thomas. Bref, c'est une grande leçon de droit naturel, et, pour autant, une voie royale vers le libéralisme authentique. Il existe une société civile, dans laquelle les relations entre les hommes, et précisément entre les classes, doivent se régler par voie contractuelle. L'autorité publique veille à ce que l'arbitrage soit conforme à la justice. Afin que les parties puissent débattre librement, et parvenir empiriquement au suum cuique, elles disposent d'autonomie et elles peuvent se constituer en sociétés privées ». « Que l'État protège ces sociétés fondées selon le droit; que toutefois, il ne s'immisce point dans leur gouvernement intérieur et ne touche point aux ressorts intimes qui leur donnent la vie.» C'était légitimer le syndicat et le mouvement ouvrier. Il est vrai que Léon XIII ajoute peut-être la seule phrase regrettable de ce document  : « Les évêques, de leur côté, encouragent ces efforts et les mettent sous leur haut patronage », ce qui était diminuer cette autonomie qu'on encourageait par ailleurs.

«Une société civile qui interdirait les sociétés privées s'attaquerait elle-même, puisque toutes les sociétés publiques et privées tirent leur origine d'un même principe, la naturelle sociabilité de l'homme. »  Avec quelles délices ne lit-on pas des sentences aussi rarement proférées et noblement classiques que celle-là, ou encore que celle-ci : « Ce n'est pas des lois humaines mais de la nature qu'émane le droit de propriété individuelle. L'autorité publique ne peut donc l'abolir. Elle peut seulement en tempérer l'usage et le concilier avec le bien commun. »  On voudrait tout citer.

On voudrait aussi souligner que l'apport le plus neuf de Rerum Novarum n'est pas dans les solutions, mais dans la méthode qu'il propose. Léon XIII indique que le ralliement de l'Église à la société libérale et le redressement chrétien de celle-ci pourraient s'opérer selon les voies des deux premières renaissances, celle du XIIè siècle, à demi réussie, et celle du XVIè siècle, à demi manquée : par un retour à l'esprit humaniste du droit naturel. Ainsi Léon XIII rejoint-il par des chemins traditionnels, l'intuition des pères du libéralisme français, Chateaubriand, Constant, Guizot, Tocqueville, qui, tous, pensaient que l'égalité des conditions et le conflit des intérêts ne pouvaient subsister dans la règle et la modération que sous l'esprit religieux. Au droit naturel, associé à ce dernier, serait confiée la charge de résoudre le conflit intestin immanent à la société nouvelle et, de la même façon, les conflits de frontière entre le spirituel et le temporel, le laïc et le clérical, le profane et le sacré. C'est pourquoi ce même pape essaie d'autre part de promouvoir saint Thomas en docteur commun et en norme doctrinale. Mais si le thomisme n'est pas pris pour l'exemple réussi d'un jusnaturalisme équilibré, s'il n'introduit pas un esprit de compréhension de ce qui est extérieur à lui, si au contraire il se fige en un système idéologique opposable à une autre idéologie, l'effet est manqué. Au lieu d'être commun et de permettre l'intégration, il justifie la ségrégation.

« Quadragesimo anno », fait retentir un autre langage. Bien que Pie XI rende un constant hommage à son auguste prédécesseur, la doctrine subit un sérieux infléchissement. En effet, le point de vue jusnaturaliste classique, qui transcende toute théorie sociologique et tout programme politique a priori, est fortement dévalué par l'introduction d'une théorie de la société, et, qui pis est, d'une théorie de la bonne société. Cette théorie prend sa source principalement dans la branche allemande du catholicisme social. Vers 1870, notamment chez Mgr Ketteler, évêque de Mayence et aristocrate westphalien, était née une théorie positive de ce que devait être la société chrétienne. Elle postule que la question sociale ne peut être résolue que par la construction de cette société, en rompant par conséquent tant avec l'individualisme libéral qu'avec le socialisme d'État centralisateur. C'est prôner un organicisme social, à base corporative, dont les racines romantiques (dans la version conservatrice) sont apparentes, et qui eut en Autriche, en se colorant d'antisémitisme sous le fameux bourgmestre Lueger, un développement considérable. En ces années, la papauté devient en effet attentive à ce qui se passe en pays allemand. La situation de l'Église française est précaire, les relations avec l'État italien sont difficiles. L'Église espagnole n'offre pas de base plausible pour une politique catholique. Reste l'Autriche et plus encore l'Allemagne catholique du Zentrum qui se présente comme la partie la plus sérieuse, la plus moderne et la plus réussie de l'Église universelle. Mais les solutions du catholicisme social allemand ne sont pas sans danger.

Un premier inconvénient était que le pape, dans un document assez solennel, cautionnait une théorie sociologique contestable comme toute théorie et entrait par conséquent dans une vision du monde transitoire où l'Église, qui ne l'est pas, avait intérêt à ne pas se compromettre. Par exemple : « Cette concentration du pouvoir et des ressources qui est comme le trait distinctif de l'économie contemporaine est le fruit naturel d'une concurrence dont la liberté ne connaît pas de limites... »    Ou encore : «Cette accumulation de forces et de ressources amène à lutter pour s'emparer de la puissance et ceci de trois façons : on combat d'abord pour la maîtrise économique; on se dispute ensuite le pouvoir politique, dont on exploitera les ressources et la puissance dans la lutte économique; le conflit se porte enfin sur le terrain international... »
De telles formules reflètent assez bien l'antichrématistique conservatrice du siècle précédent, dont les analyses ne diffèrent pas fondamentalement de celle du socialisme que l'on combat d'autre part. Elles reflètent aussi certains thèmes mussoliniens. Il n'est donc pas étonnant de voir le pape retrouver innocemment la vision générale de l' « Impérialisme stade suprême du capitalisme ».

Un second inconvénient était contenu dans la symétrie établie entre le « libéralisme » et le « socialisme », l'un et l'autre étant considérés comme mauvais. C'était donner au libéralisme, simple tendance de la pensée économique au XIXè siècle, une consistance qu'il n'avait pas et subsumer sous ce mot l'ensemble du régime économique et social. C'était donner au socialisme une unité qu'il ne possédait pas, comme si, en 1931, on pouvait mettre ensemble le travaillisme anglais, le socialisme français, la sociale démocratie allemande, etc. Une telle dichotomie était tout simplement fausse. C'était céder à une tentation d'utopie que de prôner un régime également éloigné des deux régimes supposés se partager la terre. En effet, l'Église demande traditionnellement qu'on mette de la justice dans le régime existant, elle ne s'était encore jamais engagée pour un régime qui n'existait pas encore.

Mais c'est plus qu'une simple utopie, c'est une sur-utopie, que de prôner un régime qui serait différent de deux régimes qui comme tels n'existent pas non plus dans la réalité mais seulement dans l'imagination de ceux qui les ont nommés «libéralisme» et «socialisme». C'est mettre l'idéal de l'Église dans un no man's land. On voit bien l'origine de ce faux pas. Le régime proposé est un corporatisme qui réunit, dans les mêmes organisations, patrons et ouvriers, un peu à la manière de l'Italie de Mussolini, de l'Autriche de Dollfuss, du Portugal de Salazar. Le but est de « mettre un terme au conflit qui divise les classes et de provoquer et encourager une cordiale collaboration des professions ». Ce qui est refusé, en somme, c'est que le conflit fasse partie par essence d'une société politique. A cet égard, le libéralisme réel (le parti conservateur anglais, la droite modérée française, etc.) et les sociales démocraties réelles ne sont pas en opposition. C'est pourquoi il y a entre eux deux bien des formules intermédiaires. Ils diffèrent entre eux sur les modalités du conflit, les règles du jeu, la nature du champ à aménager et enfin sur les dimensions du suum cuique à attribuer aux parties. Mais rêver d'une société organique où le conflit n'existerait pas, ou bien se réglerait automatiquement, c'est inévitablement diminuer l'autonomie, voire la liberté des parties en présence. C'est aussi vouloir reporter l'exigence de justice non pas sur les personnes, mais sur l'organisation, voire, comme on dira plus tard, sur les «structures». Or il n'y a pas de « structures justes ». Il n'y a que des personnes qui commettent ou non l'injustice.

Un troisième inconvénient, qui découle de la vue globale et inexacte du « socialisme », c'est de mettre en ligne avec les sociales démocraties le communisme bolchevik. On donne acte aux sociales démocraties d'avoir renoncé « aux actes d'hostilité et à la haine mutuelle » pour s'en tenir « à la légitime discussion d'intérêts ». Toutefois on leur reproche leur « nature antichrétienne », ce qui est quitter le terrain du droit naturel, où une chose peut être juste sans être formellement chrétienne, pour glisser vers l'augustinisme politique d'une « société chrétienne », différente par essence des autres. De ce fait, on ne voit plus la différence de nature entre la sociale démocratie et le communisme, celui-ci étant déclaré l'héritier de celle-là. On le considère à travers une théorie qui met en symétrie l'aboutissement du libéralisme en capitalisme monopoliste ou impérialisme d'une part, et d'autre part l'aboutissement du socialisme dans le bolchevisme. Ce n'est pas conforme à la réalité.

Il convient de remarquer que ce pas en direction du corporatisme, où la papauté a été poussée par l'environnement de l'Europe catholique dans le premier contrecoup de la crise mondiale, a été au total assez discret et prudent. La règle jusnaturaliste quoique malmenée n'a pas été reniée. Autant qu'elle l'a pu, la papauté s'est tenue dans la réserve devant les initiatives flamboyantes du catholicisme français, de Maistre à l'Action française, en passant par Lamennais et le Sillon. Elle a même résisté tant bien que mal à la papolatrie de ces anciens gallicans. C'est que la papauté a été protégée des élans romantiques par sa millénaire tradition juridique, par sa fonction canonique de dire le droit. Et d'autre part, elle a résisté avec une obstination qui a choqué mais qui était sage, au désétablissement. Elle a cédé tout le territoire, sauf les quarante hectares du Vatican, mais elle n'a pas cédé sur le principe du territoire. Elle est restée terrestre avec un corps.


On ne saurait dire que l'Église n'ait pas aperçu le danger du bolchevisme. Elle en avait subi le choc de plein fouet. Elle l'a condamné, entre les deux guerres, avec une vigueur et une cohérence dont peu d'autorités temporelles et spirituelles ont été capables. Dans cette même encyclique de 1931, Pie XI déclare que « là où il a pris le pouvoir, le communisme se montre sauvage et inhumain à un degré qu'on a peine à croire et qui tient du prodige, comme en témoignent les épouvantables massacres et les ruines qu'il a accumulés dans d'immenses pays de l'Europe orientale et de l'Asie ».
L'analyse que Pie XI en fait dans Divini redemptoris (1937) est pleine d'excellentes choses. Ce qu'il y a de plus pénétrant, c'est l'intuition que le communisme bolchevik est une perversion de la doctrine chrétienne, intuition qui s'exprime dans quelques formules :
« La doctrine communiste a pour moteur une contrefaçon de la rédemption des humbles. »  « Le communisme est intrinsèquement pervers : il ne faut donc collaborer en rien avec lui quand on veut sauver de la destruction la civilisation chrétienne et l'ordre social. » C'est pourquoi le pape le compare à une invasion démoniaque et cite saint Matthieu, comme Dostoïevski soixante ans auparavant avait cité saint Marc :
  «Cette sorte de démon ne peut être chassée que par la prière et par le jeûne. » Toutefois, le pape propose également un autre moyen, et c'est l'application du corporatisme, identifié à la doctrine sociale de l'Église. Ce dernier moyen est sans doute moins efficace que le premier. Il n'est pas exact d'affirmer que la société est « acculée à la ruine par les principes du libéralisme », et d'imputer à ceux-ci la responsabilité première dans la genèse du communisme, puisqu'il était apparent en 1937 que le bolchevisme réussissait dans les contrées qui n'avaient jamais connu un développement libéral de l'économie et de la société.

On ne pouvait attendre de la papauté qu'elle donne, à cette date, une analyse complète d'un phénomène qui déroutait et déroute encore le monde entier. On admire des notations assez fines comme celles-ci : « Ce n'est pas impunément que l'on rejette la loi naturelle et Dieu qui l'a faite; pour cette raison les communistes n'ont même pas pu réaliser leurs plans économiques : et ils n'y arriveront jamais. »  Ou encore cette question pertinente : « Comment se fait-il que cette doctrine, depuis longtemps dépassée scientifiquement et complètement réfutée par l'expérience quotidienne, puisse se répandre si rapidement dans le monde entier? » Mais en même temps quelques imprécisions et une mauvaise position de la question pouvaient porter de mauvais fruits. La tendance à opposer symétriquement socialisme et capitalisme n'est pas redressée. Aussi le bolchevisme est-il présenté comme une simple aggravation du socialisme, alors qu'il est quelque chose de nature toute différente. Il est donc mis en rapport avec la question sociale, comme s'il suffisait qu'elle soit réglée dans la justice pour que les racines du bolchevisme soient coupées. Certes, il est bien vu que les communistes n'ont envers ladite justice qu'un rapport instrumental, et qu'ils utilisent l'injustice à leurs fins, au lieu de vouloir réellement y porter remède. Pourtant, il aurait fallu marquer plus nettement que le ressort du bolchevisme est une séduction intellectuelle s'appuyant sur la recherche d'un salut. Autrement dit, il fallait l'envisager métaphysiquement et non sociologiquement.

Sur ce plan, le pape se contente de condamner le communisme pour son athéisme, ce qui, encore une fois, le met en série avec le libéralisme et le socialisme également condamnés pour ce motif. Mais c'est lui ôter sa spécificité. De plus, c'est substituer au couple juste/injuste du droit naturel, un nouveau couple chrétien/athée, ce qui postule une société chrétienne dont le concept même est impossible à définir et qui risque de pousser vers les diverses utopies de la « chrétienté ». Mais si on se met soi-même quelque peu dans l'irréel, plus facilement on perd de vue le couple fondamental, le seul à garder à l'esprit quand il est question du communisme et qui est le couple réalité/irréalité, ou, sur un autre plan, vrai/faux. Il n'existe pas en effet de société communiste, mais une domination communiste sur une société qui survit comme elle peut. C'est pourquoi il n'est pas exact d'affirmer que, sous le communisme, « tout pouvoir et toute obéissance provient de la société comme de sa source première et unique », ni que les communistes « remettent à la société civile le soin du foyer et des enfants », pour la bonne raison que les enfants sont justement retirés de la société civile et que celle-ci, en droit, n'existe pas. Si l'on convient en effet que le communisme «existe» réellement, il a vocation, comme toute chose existante, à se ranger sous la loi divine et par conséquent on peut toujours espérer le christianiser. C'est une illusion que Pie XI ne partage certes pas, mais qui, dans cette encyclique, n'est pas non plus détruite à la racine. C'est pourquoi elle fleurira après lui.


La séduction communiste provient de ce qu'elle contient une promesse de salut, mais par la découverte rationnelle, et uniquement rationnelle, d'un mécanisme immanent dans les choses que la doctrine met simultanément en lumière et en oeuvre. En cela, le communisme est du type des anciennes gnoses dont l'Église avait une très ancienne expérience. Mais alors, la seule question qui se pose est de savoir si cette gnose est vraie ou fausse, véracité ou fausseté devant s'analyser non seulement au niveau phénoménal (scientifique) mais au niveau métaphysique. Or elle est fausse, et c'est pour cela que le communisme ne peut pas s'incarner dans la réalité. De ce point de vue, la question de savoir si le communisme est athée, est secondaire, car ce n'est pas d'abord pour cela qu'il est condamnable par l'Église, mais parce que sa fausseté radicale constitue une menace pour les humains dont l'Église a la charge, ou au moins le souci, qu'ils soient ou non chrétiens et dont elle doit défendre le statut naturel. Il y a eu des gnoses religieuses et même (comme le bogomilisme ou le catharisme) qui se prétendaient chrétiennes : et pourtant elles n'avaient pas été ressenties, à l'époque où le pouvoir spirituel disposait du bras séculier, comme moins dangereuses. Le communisme n'est pas faux parce qu'il est athée, il est athée parce qu'il est faux. S'il était « religieux » ou « chrétien », il ne serait pas moins faux, et ce « christianisme »-là ne vaudrait pas mieux que son athéisme.


Allons plus loin et osons dire que l'athéisme est probablement ce que le léninisme a de meilleur ou de moins mauvais. C'est en effet le seul endroit où il ne ment pas. Tout est faux dans le léninisme, sa vision du passé, de l'avenir, du présent, ses présupposés scientifiques et historiques, tout sauf qu'il est athée et veut anéantir la religion. Si l'on regarde ses sources, celles de son athéisme sont pré-romantiques. Sur ce point il descend du
XVIIIè siècle matérialiste, mécaniste, critique, soit d'un style de pensée qui se prêtait difficilement à une élaboration gnostique. La gnose romantique est volontiers religieuse et il faut attendre le retour aux lumières des hégéliens de gauche et de Marx pour qu'elle s'infléchisse vers l'antireligion. C'est une heureuse circonstance qu'elle s'y soit fixée.

Jusqu'ici le communisme léniniste ne se prétend pas chrétien. Mais il pourrait découvrir qu'il est de son intérêt de se départir de cette coûteuse franchise et d'intégrer le christianisme comme il prétend déjà intégrer la science et la philosophie. La corruption alors atteindrait son comble et ce que dans le livre de Daniel on appelle « l'abomination de la désolation »: l'idole dans le temple. L'Église ferait preuve de prudence en surveillant ces prétendus «dialogues» entre communistes et chrétiens dont il n'y a rien à attendre, sinon ce progrès décisif de l'idéologie dont celle-ci n'est plus capable par ses propres forces, bien que beaucoup de zélés religieux s'efforcent de l'y aider.

En 1937, on n'en n'était pas là. Le communisme avait été nettement condamné. Mais il n'avait pas été compris dans toute sa profondeur et il était malheureusement d'une nature telle que la condamnation ne pouvait être efficace que si elle découlait de sa compréhension.

Mais cinq jours auparavant, le pape avait publié une autre encyclique sur « la situation de l'Église catholique dans l'Empire allemand »: Mit brennender Sorge. L'Église rencontrait aussi le national-socialisme.


Après la prise du pouvoir par Hitler et la rapide conversion au nazisme d'une grande partie de la population allemande, il y eut un envahissement des paroisses, du laïcat, du clergé par des catholiques qui adhéraient à l'idéologie nationale-socialiste. Il était d'autant plus difficile de résister à cette poussée que la pensée et la politique de l'Église allemande s'étaient mises devant elle en position vulnérable. En effet, l'envahissement matériel par la foule nazie avait été précédé de longue main par l'envahissement, à tout le moins la paralysie des cerveaux, par l'idéologie qui avait peu à peu imposé ses classifications, son langage et sa manière de poser les questions.

La pensée religieuse en Allemagne, plus encore peut-être qu'en France, avait passé alliance avec le romantisme, contre ses ennemis libéraux, francs-maçons, libres penseurs, au demeurant souvent juifs. Elle était donc mal armée pour résister aux séductions des thèmes organicistes, nationaux, communautaires, qui, avec le temps, se chargent d'un appareil « scientifique ». Le vieil antijudaïsme se mue progressivement en antisémitisme, au sens racial du terme. Dans ses célèbres sermons de l'Avent 1933, le cardinal Faulhaber observa que l'Église ne voyait « aucune objection à ce que l'on s'efforce de conserver aussi pures que possible les caractéristiques nationales d'un peuple, et que l'on stimule son esprit national en mettant l'accent sur les liens du sang qui consacrent son unité ». Inconsciemment, une bonne partie du clergé, et même du haut clergé, finit par accepter la dichotomie de l'humanité en aryens et non-aryens comme allant de soi. Par exemple, Mgr Grôber (en 1939) : « Aucun peuple ne peut échapper à cet affrontement entre sa tradition nationale et le marxisme qui s'oppose aux liens nationaux et qui est mené principalement par des agitateurs et des révolutionnaires juifs. » Ce même évêque, dans une lettre pastorale, concéda que le Christ ne pouvait être transformé en Aryen, mais qu'il avait été fondamentalement différent des juifs de son époque. Et Mgr Hilfrich : « La religion chrétienne n'a pas pris sa source dans la nature de ce peuple, c'est-à-dire qu'elle n'est pas influencée par les caractéristiques raciales des juifs. »

Dès l'instant qu'on acceptait cette conception du monde, comme une donnée, comme une base rationnelle objective à partir de laquelle il fallait se déterminer moralement, la volonté de l'Église n'était plus libre, mais prédéterminée par le cadre aberrant où elle s'était enfermée. L'Église admettait donc que l'État cherchât à protéger l'Allemagne du danger juif, et en revanche elle lui demandait, tout en étant liée à lui par un loyalisme fondamental y compris sur cette question, d'être modéré et décent pour les juifs. Elle réclamait un nazisme à visage humain. Bien entendu, chaque capitulation consentie pour arranger les choses, pour ne pas envenimer inutilement la question, etc., amenait bientôt une plus honteuse capitulation.

Il y a là un paradigme qui vaut pour n'importe quel régime idéologique. Si la dichotomie juif/aryen est remplacée par la dichotomie capitalisme/socialisme, et que l'Église mette le doigt dans l'engrenage qui la conduise à accepter une telle position de la question, il ne lui restera plus qu'à demander qu'on se conduise décemment avec les « bourgeois » ou ceux que le pouvoir désignera comme tels. Avec le même succès.

 

Quittons le terrain des événements pour s'élever à une vue plus spéculative sur les quatre protagonistes, le chrétien, le juif, le bolchévique et le nazi.


Le communisme peut s'analyser à plusieurs égards comme une perversa imitatio du christianisme. Il promet un salut universel, un salut pour toutes les conditions et pour toutes les « nations ». Son moyen d'expansion est la propagation d'une parole. Il s'étend principalement par la conversion. La structure du parti ressemble à celles des Églises gnostiques, manichéennes ou cathares, avec la séparation tranchée des initiés et des simples adhérents, les premiers ayant tous les droits et des devoirs très lourds, les seconds étant à leur service, manipulables à merci, sans aucun droit mais avec des obligations plus légères. Il est probable que le parti, tel qu'il avait été rêvé dès avant Lénine, dans les cercles populistes, imitait plus ou moins consciemment le modèle démonisé de la Compagnie de Jésus, tel que le présentait la légende noire antijésuite. Il n'était pas besoin de cette imitation, parce que la composante « gnostique » du bolchevisme sécrète spontanément une telle structure. L'ennemi principal, originel du communisme, est donc ce dont il représente la figure inversée, à savoir l'Église, et, semble-t-il davantage l'Église catholique que les Églises protestantes, moins hiérarchiquement organisées et que les Églises orthodoxes, moins universalistes. C'est pour cela que l'antagonisme avec le communisme a été précocement perçu par cette Église, même si cette perception a d'abord été plus instinctive que raisonnée.

Le judaïsme n'avait pas les mêmes raisons de se méfier. Les juifs d'Europe centrale, à moitié détachés de communautés depuis longtemps ébranlées, pouvaient mettre leur espoir dans un mouvement qui leur promettait avec le salut, une émancipation complète. Le communisme leur apportait la destruction de ce qu'ils avaient appris à haïr : un christianisme persécuteur, des anciens régimes discriminateurs et aussi, dans beaucoup de cas, le joug de leurs propres lois et le poids de leur propre milieu. C'est pourquoi, dans les années vingt, tant de juifs se sont compromis dans le bolchevisme, donnant de nouveaux prétextes à l'antisémitisme universel, et à l'antijudaïsme chrétien en particulier. Ils ne pouvaient prévoir que cet universalisme communiste exigerait d'eux d'abord une rupture explicite avec leur peuple, puis comporterait une exception en ce qui concerne justement ce peuple, que ses membres l'aient ou non renié. Autrement dit, la marche du communisme est d'anéantir d'abord l'Église, comme son ennemi principal, ensuite la Synagogue, comme étant la racine et l'origine de l'Église.


Sous le même angle, le nazisme peut être considéré comme une perversa imitatio du judaïsme. Il se présente comme la libération d'un peuple porteur d'une élection. Son but est la conquête d'un "espace vital", justifiée par cette élection, et son moyen d'expansion est la guerre. Il ne se propose pas de convertir, mais de donner à ce peuple, dont on fait partie par naissance, quelquefois par adoption, le moyen de s'organiser et de vaincre, sous un chef désigné par la Providence. C'est pourquoi son ennemi direct, immédiatement proclamé, est le peuple juif dont il jalouse et conteste l'élection.

Parmi les raisons spécifiquement religieuses qui ont conduit tant de chrétiens à se compromettre avec lui, il faudrait évaluer la part du marcionisme. L'opposition entre l'Ancien et le Nouveau Testament, entre le Dieu de Moïse et le Dieu de Jésus est une tentation qui ne s'est pas éloignée de l'Église depuis ses plus lointaines origines. Nulle part, peut-être, à l'époque moderne, elle n'a été aussi pressante que dans l'Allemagne romantique. C'est un des rares points où se rejoignent la tradition issue de Kant et la tradition issue de Hegel. Sectionner la racine juive de l'Église, arracher à Israël son élection, c'était donc ce qui était ouvertement proposé par les autorités nazies à des Églises affaiblies. Faut-il s'étonner dès lors qu'un Mgr Hilfrich ait pu affirmer que le christianisme ne devait pas être considéré comme un produit juif : « Dès que nos ancêtres l'eurent accepté, il s'est trouvé dans une union des plus intimes avec l'esprit germanique. » Cependant, avec la rapidité d'évolution qui caractérise le nazisme, celui-ci, après avoir anéanti la Synagogue comme son ennemi principal, en vint aussitôt à attaquer l'Église comme étant le rameau enté, le greffon de celle-ci. Et c'est pourquoi, sur la requête pressante des évêques allemands, Pie XI publia Mit brennender Sorge.

Il n'y a pas à s'attarder sur cette encyclique qui fut bientôt dépassée par les événements. En considération de ceux-ci, quelques traits semblent intéressants.

Le premier est une explicite condamnation du marcionisme, dans la ligne de ce que plusieurs évêques allemands avaient eux-mêmes proclamé. « Qui veut voir bannies de l'Église et de l'école l'histoire biblique et la sagesse de l'Ancien Testament blasphème le nom de Dieu, blasphème le plan de salut du Tout-Puissant, érige une pensée humaine étroite et limitée en juge des desseins divins sur l'histoire du monde. » Le thème est amplement développé. On peut se demander si cette condamnation théorique du marcionisme n'aurait pas eu une plus grande efficacité à être accompagnée d'une défense explicite du peuple survivant et témoin de l'Ancien Testament. Or, dans cette encyclique, les juifs ne sont tout simplement pas nommés. « le Mythe du Sang et de la Race » y est condamné  mais rien n'est dit sur l'antisémitisme qui n'est même pas désigné.

L'autre trait est une certaine vision du nazisme. De même que Divini Redemptoris ne voyait pas de coupure entre le bolchevisme et le socialisme, de même Mit brennender Sorge ne voit pas la coupure, substantiellement la même, entre fascisme et nazisme. Il voit, dans l'un et dans l'autre, une exagération monstrueuse de ce qui est déjà mauvais. Il est vrai que, dans le contexte de l'époque, l'Église avait su pactiser avec les régimes fascistes, au milieu desquels elle vivait. J'entends par fascisme, non pas l'entité démonisée qui réunit le fascisme avec le nazisme comme l'ont toujours fait et peu à peu imposé les communistes, mais le régime mi-populiste, mi-nationaliste, qui régnait en Italie, au Portugal, en Espagne, en Hongrie, etc., qui était autoritaire mais qui n'était pas totalitaire, qui avait des « chefs » mais qui n'avait pas vraiment d'idéologie, et avec lesquels l'Église avait pu légitimement signer des concordats. Un concordat, sur cette lancée, le pape en avait signé un avec Hitler, et il était maintenant cruellement désabusé. Là encore, il rencontrait un régime idéologique que ses catégories de pensée lui faisaient confondre avec les régimes despotiques dont l'Église avait la plus antique expérience, alors qu'il s'agissait de quelque chose de différent et de nouveau. Comme l'était le bolchevisme, à cause, également, de l'idéologie.

Bien entendu on ne peut vraiment saisir le sens de tout celà que si on a préalablement pris connaissance de ce qui a été largement développé dans la série des articles du même nom. Cet article n'en est pas la conclusion mais une illustration de ce passage de la Gnose à l'Idéologie, via le "marcionisme". Je me suis largement inspiré d'ailleurs du livre d'Alain Besançon "la Confusion des Langues". L'interêt, aujourd'hui, est de vérifier la récurrence du phénomène et la pertinence de l'analyse en l'appliquant aux idéologies non seulement d'après-guerre mais actuelles.

 

 

 
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