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les Actes des Apôtres (1)

Publié le par Christocentrix

 

Époque de la composition du livre :

Saint Luc écrivit les Actes de Apôtres en Achaïe, dans les dernières années de sa vie. La théologie du livre suppose les dernières décennies du Ier siècle, au moment où la constitution de l'Église apparaît déjà clairement. On a même l'impression que la constitution de l'Église, telle qu'on la voit réalisée à l'époque des épîtres pastorales, n'a pas peu influé sur la présentation de la communauté chrétienne des origines. Par exemple, le rôle des anciens à qui est confiée la communauté est clairement et volontairement mis en valeur par l'auteur des Actes ; de même la primauté de Pierre, chef de toute la communauté chrétienne -, aussi bien des disciples venus du judaïsme que des païens convertis. Il est évident qu'avec les années, cette primauté s'est de plus en plus affirmée dans la conscience chrétienne. La réalité de la primauté de Pierre est absolument nette et définitive dans l'Évangile de Jean, à la fin du Ier siècle, et un peu auparavant dans l'Évangile grec de Matthieu ; mais déjà on peut observer qu'elle est plus clairement attestée dans le Livre des Actes que dans les lettres de Paul.
Ajoutons que les Actes font une place généreuse à la culture grecque, en y voyant une préparation à l'Évangile ; or cette interprétation de la culture profane suppose une longue maturation de la pensée théologique chez l'auteur inspiré, après la mort de saint Paul. Dans les lettres que l'on s'accorde à reconnaître comme authentiques, Paul ne fait preuve, semble-t-il, ni d'une vraie connaissance de cette culture, ni d'une semblable générosité. Le Livre des Actes est donc le fruit plus tardif de la méditation et du ministère du disciple de Paul. Tel que l'Église nous le transmet, il peut avoir été composé vers l'an 80 après Jésus-Christ.

Cela ne veut pas dire que Luc l'ait écrit à cette date ; il s'est servi d'écrits et de traditions orales concernant les premières années de l'Église, mais plus encore de notes de voyage et de documents qui devaient faire partie d'un "dossier", à présenter pour la défense de Paul aux magistrats romains qui auraient à le juger. En tout cas, il faut surtout souligner ceci : l'auteur inspiré ne nous a raconté ni l'issue du procès de Paul à Rome, ni ses voyages missionnaires en Espagne et en Asie, ni son martyre. Pas davantage celui de saint Pierre.

L'histoire des origines de l'Église est ici conçue comme un voyage qui a pour terme Rome. Une fois ce but atteint, le temps héroïque de l'Église est terminé. En rompant avec le judaïsme, l'Église se détachait de Jérusalem et transportait son centre à Rome, afin que son détachement effectif de toute race et de toute nation révélât son universalité. La fin du livre, loin de laisser la narration en suspens, se conclut sur la vision théologique du mystère de Rome.

C'est là que le voyage missionnaire des Apôtres a pris fin, là que Pierre et Paul sont morts, là que se termine en quelque manière l'histoire sacrée du monde. Maintenant, il ne reste plus que l'attente de Celui qui doit revenir pour instaurer le royaume de Dieu.

Structure et unité du livre :

Ce livre est assez complet. Il présente dans sa première partie les Actes de l'Apôtre Pierre (chap. 1-5), et dans sa dernière partie ceux de l'Apôtre Paul (chap.13-28), avec un intermède (chap. 6-12) où domine la figure du diacre Étienne, mais où Pierre est présent, lui aussi, et dans son acte le plus décisif pour la vie de l'Église - à savoir le baptême qu'il confère au premier païen. Pierre apparaît encore dans l'épisode de sa délivrance miraculeuse, quand il était prisonnier d'Hérode, et Paul dans le récit de sa conversion, puis dans l'épisode où il est choisi avec Barnabé pour la communauté d'Antioche. C'est précisément cet intermède, chapitre 6 à 12, qui crée l'unité du livre. En fait, les Actes de l'Apôtre Pierre et les Actes de l'Apôtre Paul constituent ensemble l'histoire de l'Eglise des origines. Ils racontent le cheminement de l'Eglise, sa croissance depuis Jérusalem jusqu'à Antioche et Rome, l'accomplissement des paroles de Jésus citées au début du livre : Vous aurez la force de l'Esprit-Saint qui descendra sur vous, et vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux extrémités de la terre (Act. 1, 8).

La première partie est extrêmement importante. Elle se termine au chapitre 5, quand le discours de Gamaliel semble indiquer que le judaïsme serait prêt à reconnaître l'origine divine du christianisme.

Le récit s'ouvre sur l'Ascension du Christ. Mais la mission de l'Église commence réellement le jour de la Pentecôte, comme Jésus l'avait promis, avec l'effusion de l'Esprit-Saint sur les Apôtres réunis au Cénacle. Incontestablement, l'évènement a pour l'auteur inspiré une importance incomparable : c'est alors que naît l'Église ; et c'est à partir de ce moment que la mission apostolique révèle son universalité.

La Pentecôte est comparable à la première création, où l'Esprit-Saint suscite les choses du néant et leur donne la vie ; elle est comparable à la théophanie du Mont Sinaï, où Dieu conclut son Alliance avec le peuple d'Israël en lui donnant la Loi.

Remplis du Saint-Esprit, les Douze reçoivent le don de la parole et le pouvoir d'accomplir des miracles. Pierre fait son premier discours au peuple en proclamant que dans la Résurrection du Christ les promesses de Dieu sont accomplies et les "derniers temps" sont inaugurés - le temps du salut. Le premier et le second discours de Pierre sont d'une importance exceptionnelle pour connaître la première théologie chrétienne ; et également important le tableau que l'auteur inspiré nous donne plusieurs fois de la vie de la première communauté chrétienne. Cette première partie n'est pas seulement une description : elle veut tracer une esquisse générale et un peu idéale de l'Église, de son organisation, de sa vie, de sa doctrine, et de son rapport avec le monde dans lequel elle naît.

Ensuite vient une partie centrale, dans laquelle l'Église se donne une constitution plus adaptée aux besoins d'une multitude de croyants qui viennent à elle de plus en plus, et n'ont pas la formation homogène de la première communauté. On élit et on consacre les premiers diacres : ils sont pris parmi les Juifs hellénisants ; mais l'ouverture dans cette direction provoque une tension au sein de l'Église, et surtout des réactions féroces en dehors de l'Église. Le diacre le plus en vue, Etienne, est lapidé, après avoir prononcé un discours où il annonçait déjà que l'Église remplacerait la Synagogue et le Temple. La persécution éclate, et devient l'occasion pour les diacres d'évangéliser la Samarie. Le ministre de la reine Candace d'Éthiopie se convertit alors. Là-dessus, l'auteur nous raconte la conversion qui est sans doute la plus importante de toutes, celle de Saul appelé plus tard Paul, l'un des plus enragés persécuteurs de la communauté chrétienne. Précisément parmi les ennemis les plus acharnés du nom chrétien, le Seigneur choisit celui qui sera le plus merveilleux instrument de la puissance de l'Esprit dans la conversion des païens. Cependant c'est Pierre qui, avant Paul et par révélation divine, reçoit dans la communauté, par le baptême, le centurion Corneille : le premier qui passe directement du paganisme à la foi chrétienne. La chose est si marquante et inouïe pour la communauté qui tout entière vient du judaïsme - palestinien ou hellénistique - que Pierre doit justifier son acte. La persécution continue, et ne vise plus les seuls hellénisants : l'un des Douze, Jacques frère de Jean, meurt par le glaive, et Pierre est jeté en prison. Le danger est extrême ; mais Dieu, miraculeusement, délivre l'Apôtre.

Dans cette seconde partie, la communauté s'étend au-delà de Jérusalem : elle s'ouvre d'abord au judaïsme hellénistique, puis au paganisme lui-même. Avec saint Étienne, elle déclare que Dieu a répudié l'ancien judaïsme et que la communauté chrétienne prend sa place. La persécution qui éclate sauvagement donne à l'Eglise la liberté d'ouvrir toutes grandes les portes aux Gentils.

La dernière partie, la plus longue, et historiquement la plus détaillée, raconte, avec la prédication de Paul et son voyage à Rome, comment l'Église chrétienne commence à réaliser sa mission universelle. Les discours de Paul fondent la théologie chrétienne, non seulement sur l'harmonie des deux Testaments, mais aussi sur les rapports qui existent entre la révélation cosmique et la révélation chrétienne, et même entre la littérature classique et la prédication chrétienne. Par l'Apôtre Paul, l'Église entre en relations toujours plus étroites et fécondes avec les procurateurs romains, avec les rois, avec les hommes les plus représentatifs de l'Empire romain. L'Église venue de la gentilité ne rompt pas avec l'Église de Jérusalem, au contraire : une assistance très concrète, onéreuse pour l'Église venue du paganisme, cimente l'union et l'entretient. Cependant il est clair que l'Église venue du paganisme a bien ses caractères propres, et commence à élaborer sa théologie.

A la tête de l'Église de Jérusalem, nous apercevons Jacques. Quand Pierre, après sa sortie miraculeuse de prison, quitte Jérusalem, et que le gouvernement de la communauté de la Cité sainte passe aux mains de Jacques frère du Seigneur, on a l'impression que cette passation de pouvoirs provoque un raidissement dans la position des judaïsants. L'Église judéo-chrétienne forme certes une seule Église avec celle qui est venu du paganisme, mais elle prend ses distances : elle reconnaît pour son chef Jacques, tandis que Paul est de plus en plus l'Apôtre et le Docteur des Gentils. Pierre n'est le chef ni de l'une ni de l'autre, comme certain passage de l'Épître aux Galates pourrait le faire croire : il est le chef de l'Église dans son unité. C'est pourquoi Pierre disparaît, quand l'Église de Jérusalem se ferme de plus en plus et écarte les Gentils, tandis que l'Église des Gentils se différencie graduellement du groupe judéo-chrétien. Il ne réapparaîtra que quand l'Église judéo-chrétienne et l'Église des Gentils seront présentes l'une et l'autre au Concile de Jérusalem, en la personne de leurs chefs : Jacques et Paul.

En fait, la dernière partie des Actes est moins l'histoire de l'Église dans son unité que l'histoire des Actes de Paul. On comprend que l'intérêt de l'auteur inspiré se concentre sur la grande figure qui a oeuvré plus que personne pour la conversion des païens, et a donné un visage à la théologie catholique ; mais en tant qu'histoire de l'Église, cette dernière partie, qui a les qualités d'un récit analytique et bien composé, reste fragmentaire et incomplète en comparaison de la première, si riche en sa densité symbolique.

L'unité des trois parties - inégales quant à leur contenu - ne tient donc pas à une vision panoramique de la vie de l'Église, mais au dessein de l'auteur sacré, qui met en relief volontairement la réalisation des paroles du Christ citées au début du livre. Celles-ci s'accomplissent dans la progression du témoignage que l'Église porte, d'abord en son lieu d'origine, Jérusalem, puis à travers la Samarie et l'Asie Mineure, jusqu'à Rome, centre du monde : d'abord au Sanhédrin et aux chefs de la nation juive, puis au procurateur romain, à Festus, à Felix, au roi Agrippa, à Gallion frère de Sénèque, enfin à la propre maison de César. Ainsi s'accentue de plus en plus, non seulement l'universalité de l'Église, mais encore le caractère public du témoignage chrétien qui parvient à se faire entendre de l'empereur en personne, le maître du monde alors connu.

Une dernière remarque : les Apôtres continuent la mission du Christ en revivant son mystère. La fécondité du ministère apostolique semble exiger, non seulement le don de la parole et le pouvoir des miracles, mais, comme pour Jésus, la passion. La première partie des Actes se termine (chap. 5) sur l'emprisonnement des Apôtres et leur délivrance miraculeuse. Celle-ci est suivie d'une période de relative tranquillité, qui ouvre la mission de Samarie et permet à l'Église de se donner une structure plus efficace par la création des diacres. La seconde partie s'achève sur l'emprisonnement de Pierre et sa délivrance miraculeuse (chap. 12) ; après quoi le Siège de l'Église se transporte à Antioche, et Paul est envoyé en mission auprès des païens. La troisième partie se conclut sur l'emprisonnement de Paul, qui offre à l'Apôtre la possibilité de porter témoignage devant les rois et d'en appeler à César, pour transmettre à Rome le message du Salut (chap. 19-28).

La prédication apostolique est nécessaire, le pouvoir des miracles est important pour la confirmer ; mais la mission des Apôtres, comme celle du Christ, a dans la passion son efficacité la plus grande.


Le message du Livre :

Méditer sur les Actes des Apôtres, c'est aussi méditer sur la mission de Rome, sur le mystère de Rome. Le rôle de la ville de Rome ne petit être éliminé de l'Église, pas plus que l'humanité de Jésus ne peut être éliminée du christianisme. C'est le mystère de l'Incarnation qui continue et qui se rend présent dans ces choix de la volonté divine : choix d'une nature humaine, d'un lieu pour naître, d'un lieu pour mourir, d'un temps pour l'accomplissement de ses desseins. Pour toute la durée qui va de l'Ascension jusqu'au second retour du Christ, le Seigneur choisit la ville de Rome comme centre de son Église. Pourquoi la choisit-il, et comment celà s'est-il fait ? Nous verrons tout cela en méditant les Actes. Faute de reconnaître l'élection de Rome, l'unité du livre nous échapperait, ainsi que son enseignement fondamental.

Le message du livre est, avant tout, la dimension historique et publique du christianisme. La portée du fait de l'Église vient de là. Le christianisme a, certes, une dimension intérieure et contemplative ; et il faut dire que cet aspect est non seulement essentiel mais primordial ; et cependant, cette dimension n'épuise pas le christianisme. L'Église est, en outre, historique et publique ; et les Actes des Apôtres insistent sur ce fait plus que n'importe quel livre du Nouveau Testament. Jésus est vraiment un homme concret, un homme qui a vécu notre vie humaine ; mais peut-on dire que sa vie ait eu une dimension historique, dans l'ordre de l'histoire publique ?

L'histoire pourrait l'ignorer. Il semble que Jésus refuse cette dimension. Mais si notre remarque est juste en ce qui regarde Jésus de Nazareth jusqu'à son Ascension glorieuse, elle cesse d'être vraie après la Résurrection et l'Ascension. Car Jésus obtient par sa Résurrection tout pouvoir au ciel et sur la terre ; et il donne aux Apôtres une mission qui est, de soi, publique et universelle. Lui-même laisse aux Douze cette consigne avant de monter au ciel : Vous serez mes témoins... jusqu'aux extrémités de la terre (Act. 1, 8). Paul recevra, lors de sa conversion, la même consigne : Va, car je t'enverrai au loin, parmi les païens (Act. 22, 21).

Tel est le message fondamental des Actes.La prédication apostolique a un caractère public. Et cette dimension est celle qui distingue les Actes de tout autre écrit du Nouveau Testament.

Soulignons-en l'importance. La vie contemplative elle-même, dans le christianisme, n'est pas évasion du monde, n'est pas évasion du temps, mais doit comporter, et comporte en fait - les Actes des Apôtres nous l'enseignent - une dimension historique qui appartient de droit au christianisme.

La visée fondamentale de Luc est de présenter le christianisme comme la nouvelle de ce Salut que les prophètes avaient promis : salut universel, mais porté à toute l'humanité à travers ceux qui précisément gouvernent les nations. Dans les Actes des Apôtres, la confrontation n'est pas entre Dieu et l'âme, mais entre Dieu et les rois de la terre, entre Dieu et ceux qui commandent.

Pierre, Étienne, Jacques, sont en rapport avec Hérode, Agrippa et le Sanhédrin ; puis Pierre et Paul affrontent les proconsuls - Sergius Paulus, Gallion, Festus - le roi Agrippa et enfin César. Et comme le message chrétien confronte les Douze avec ceux qui gouvernent les nations, les Actes des Apôtres manifestent non seulement le caractère public du christianisme mais son caractère universel, cependant qu'avec les voyages de Paul l'Église s'étend de plus en plus. Le centre est d'abord Jérusalem, puis Antioche, enfin Rome, terme ultime. Toute la Sainte Écriture est un continuel voyage : de l'Égypte à la terre de Canaan, l'Exode ; de la Galilée à Jérusalern, la vie de Jésus ; de Jérusalem à Rome, par l'Asie et la Grèce, la dernière étape de la marche de Dieu sur la terre. De Rome, il parlera à toutes les nations. Là, l'humanité doit rencontrer Dieu ; là sont convoqués tous les peuples de la terre.

Il semble que tel soit le contenu fondamental du livre. Aurait-il donc un enseignement moins spirituel que les autres livres de l'Écriture ? Non ! la spiritualité chrétienne a son fondement dans le Verbe incarné ; et toute spiritualité qui tendrait à se dégager d'un rapport avec l'humanité concrète du Christ tomberait dans le vide. Notre union à Dieu ne peut se réaliser ici-bas que dans l'union profonde, vive, consciente, avec le sacrement qui rend Dieu présent à toute l'humanité. Et ce sacrement est l'Église visible, qui a son centre à Rome.

Comme le Christ est UN SEUL, et qu'il est le Fils de Marie, ainsi il y a sur la terre UN SEUL LIEU qui manifeste l'unité de l'Église, et d'où la parole s'élève pour rejoindre les extrémités du monde.

Les Actes, document public:

Beaucoup d'exégètes, depuis l'Antiquité, ont pensé que le troisième évangile et les Actes des Apôtres sont la documentation réunie par saint Luc, quand Paul était emprisonné, et réunie spécialement pour le second personnage de l'Empire, le plus important après César. "Théophile" est un pseudonyme, et non pas un nom authentique. Il signifie en grec "aimant-Dieu" ; or les "aimant-Dieu", les "craignant-Dieu", sont les prosélytes. Théophile est donc mis pour "prosélyte". Suivant certains exégètes, ce Théophile serait Burrus, le préteur de Rome. Néron, dans ses premières années de règne, gouverne l'Empire par les mains de Sénèque et de Burrus : c'est pour ce dernier qu'aurait été réunie la documentation qui donne naissance au Livre des Actes. Et quelques-uns soutiennent aujourd'hui qu'on ne peut exclure une rencontre entre Sénèque et Paul - qu'elle est même probable.

Le Livre des Actes veut peut-être nous suggérer ce rapprochement quand il met en relief la rencontre de Gallion et de Paul à Thessalonique. Gallion est frère de Sénèque, le grand philosophe de l'Empire. Pendant les années où se déroule l'apostolat de Paul, la Grèce elle-même n'a pas de philosophe plus grand que Sénèque. Par l'intermédiaire de Gallion, Paul est-il entré en rapport avec Sénèque ? le caractère public du christianisme en serait encore plus souligné.

Remarquons que l'Évangile de Luc et le Livre des Actes sont favorables aux Romains. Il n'y a pas un mot de mésestime à leur égard, moins encore d'hostilité. D'ailleurs, il n'y en a pas non plus contre les Gentils en général. Là où Notre Seigneur parlait des Gentils en un sens défavorable, Luc modifie les termes et parle des "pécheurs". Est-ce une

captatio benevolentiae ?

Par sa première destination aussi, le Livre des Actes est un document public, s'il faisait partie des pièces fournies au tribunal romain pour le jugement de Paul. Paul fut acquitté et partit pour l'Espagne, parce qu'en 60 Néron écoutait encore Sénèque et Burrus.

Plus tard, quand Paul reviendra d'Espagne, il sera emprisonné et mis à mort ; mais la persécution contre les chrétiens se déchaîne dans la même période que la persécution de Néron contre les Stoïciens : Sénèque, Burrus... ils sont tous tués.

Qu'est-il advenu ? Pourquoi réunir les chrétiens et les philosophes païens dans la persécution et dans la mort ? C'est un des problèmes de l'histoire, étudions-le attentivement. On a l'impression que l'Église a été sur le point, non de convertir l'Empire, mais de se présenter à l'Empire comme une force qui pouvait le renouveler. Néron, jaloux de son propre pouvoir, refusa l'offre de Dieu et persécuta le christianisme, qui n'était pas uniquement composé de pauvres gens : dans l'Épître aux Philippiens, Paul fait allusion à ceux de la maison de César (Ph. 4, 22). L'un des trois plus grands fonctionnaires de l'Empire - après Sénèque et Burrus - est Trasea qui, suivant les "Annales" de Tacite, fut condamné par Néron comme "ennemi du genre humain", qualificatif attribué alors aux chrétiens. Donc Trasea, grand personnage de l'Empire, s'il n'était effectivement chrétien, passait du moins pour adepte de la doctrine chrétienne.

L'importance du Livre des Actes vient de l'audience qu'avait déjà le christianisme à cette époque.

Valeur spirituelle du Livre:

Un commentaire spirituel du Livre des Actes semble quelque chose de paradoxal, car en fait le Livre des Actes est moins spirituel et mystique que social et historique ; il semble même se trouver dans une certaine opposition aux courants apocalyptiques et eschatologiques du tout premier christianisme primitif. Pourtant, la dimension spirituelle et mystique du christianisme n'est pas anti-sociale ni anti-historique : au contraire, elle s'exprime naturellement en une dimension historique et morale. L'eschatologie chrétienne n'exclut pas l'histoire, et la mystique chrétienne ne se renferme pas dans un intimisme spirituel anti-social, mais crée la communauté des fidèles. La vie spirituelle s'incarne en des personnages historiques qui oeuvrent dans le temps et dans le monde, et dirigent la communauté : ce sont Pierre, Étienne, Paul. La valeur du livre dans le domaine de la spiritualité semble précisément consister en ce que la spiritualité du christianisme n'y est pas enseignée à travers une doctrine, mais se révèle dans la réalité de la vie de quelques personnages qui vivent dans l'histoire. Les Actes nous donnent concrètement le type du saint chrétien.

La sainteté personnelle non seulement ne tranche pas sur la vie de la communauté, mais n'est même pas en marge de celle-ci : au contraire, l'un des enseignements du Livre des Actes - l'un des moins explicites, mais non l'un des moindres - est précisément de suggérer que dans la vie des saints se résume en quelque manière la vie de toute l'Église. Pierre dans les cinq premiers chapitres du livre, Paul dans les seize derniers, sont comme l'hypostase de la communauté : par leur bouche, l'Église parle, accomplit la mission qui est la sienne, et se manifeste aux hommes. De fait, la communauté se serre autour d'eux. Le Livre des Actes met en relief la prière de tous les disciples pour Pierre emprisonné, comme aussi la prière et l'affection des anciens d'Éphèse pour Paul, qui part se faire enchaîner à Jérusalem.

Du reste, la méthode des Actes est celle même dont l'Esprit-Saint avait usé pour nous raconter l'histoire de l'Ancien Testament : c'est toujours dans la personne d'un seul que le peuple de Dieu se reconnaît ; c'est dans la vie d'un seul que se recueille et s'exprime l'histoire de la nation. La communauté et la personne ne s'opposent pas, loin de là : de même que la personne s'affirme d'autant plus, à mesure qu'elle vit une mission plus vaste, ainsi la communauté ne devient vraiment une qu'en se personnifiant. Ce sont Pierre, Étienne et Paul qui caractérisent et distinguent les diverses parties du Livre. Dans la section médiane des Actes, la haute figure d'Étienne se détache sur toutes les autres, du fait de son martyre, mais Pierre continue d'être présent, et déjà Paul apparaît, dans l'épisode de sa conversion, pour remplir ensuite à lui seul la dernière partie du Livre.

Ce qui manifeste la vitalité prodigieuse du christianisme naissant, c'est la grandeur absolue de ces hommes qui, immédiatement après la Résurrection du Christ, inaugurent en son nom l'histoire nouvelle de l'humanité rachetée. L'un des trois avait été choisi par le Christ et avait vécu près de lui, mais Étienne et Paul ne l'ont même pas connu quand il vivait avec les hommes. Étienne le voit, dans l'acte du suprême témoignage ; et Paul sur la route de Damas, alors qu'il se prépare à détruire la communauté de ceux qui croient en Lui. Que l'annonce de la mort et de la Résurrection du Christ soit l'annonce du salut, la vie de ces hommes le certifie, et la puissance de leur amour que ne pourra désormais arrêter aucun obstacle, pas même la mort.

Problèmes historiques que le Livre soulève:

Nous pouvons saisir les critères de la composition des Actes ; mais cela ne suffit pas à satisfaire notre recherche et notre désir de savoir. Sur les Douze, les Actes ne parlent pratiquement que de Pierre. Et les autres ? Qu'ont-ils fait ? Où sont-ils allés ? Comment sont-ils morts ? Les Actes résument la vie de l'Église antique dans la geste de Pierre, puis - après le martyre d'Etienne - dans la geste de Paul. En quelques mots, l'auteur parle des Onze et de l'élection de Matthias, puis il les abandonne ; il nomme Marie, Mère de jésus, puis ne la mentionne plus. Pourtant, la prééminence de Marie dans la prière du Cénacle semblerait en soi exiger qu'on parle encore d'elle dans la suite du récit ; et l'élection de Matthias démontre l'importance décisive des Douze dans la constitution de la communauté primitive. Quel rôle ont-ils joué, en fait ? Comment et sous quel prétexte élimine-t-on sans préavis Jacques, frère du Seigneur, comme l'un des plus représentatifs ? Le Livre des Actes, loin de résoudre les problèmes de l'histoire, les suscite.
 

(extrait de l'introduction de Divo Barsotti dans "les Actes des Apôtres", Téqui, 1976) 

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