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sur "L'Idéologie" de Jean Baechler...

Publié le par Christocentrix

Le sommaire de cet essai sur l'Idéologie (400 pages) de Jean Baechler, outre l'introduction et la conclusion bien-sûr, se developpe dans les chapitres suivants :


1 -La nature de l'idéologie (largement reprise sur ce blog, avec ce titre).

2 -Les fonctions de l'idéologie : le ralliement, la justification, le voilement, la désignation, la perception.


3 -La demande idéologique : la demande globale, la demande des groupes, la demande individuelle.


4 -L'offre idéologique : la matière première, le produit, les producteurs.


5 -Les noyaux idéologiques : l'aspiration à la liberté, la volonté de puissance, la cupidité, la vanité, l'envie, l'obéissance, l'amour, la révolte, la haine, le plaisir.


6 -Les systèmes idéologiques : les questions fondamentales, les phagocytoses, la prolifération idéologique.


7 -La consommation idéologique : les choix individuels, les choix des groupes, les choix des sociétés et des civilisations, les chances des idéologies.


8 -L'efficacité des idéologies : l'inefficacité, l'actualisation, la mort, le crime, la sottise.

 

                                                                    ***

L'auteur montre dans cet ouvrage que l'idéologie n'est pas un concept passe-partout mais la manière dont les hommes pensent, parlent et écrivent dès qu'ils font de la politique....qu'il ne saurait y avoir de vie politique sans idéologie et que celle-ci change avec les sociétés. Jadis, l'idéologie pouvait accomplir ses fonctions par un simple parasitage de la mythologie, de la religion, de la morale. Aujourd'hui, avec la disparition de toute langue commune, l'idéologie s'est transformée en système totalisant qui cesse de servir la politique pour asservir tout à la politique.
Somme toute l'idéologie est le prix que les hommes doivent payer pour pouvoir forger leur destinée au milieu des conflits et des incertitudes... mais il arrive que ce prix soit excessif lorsque l'idéologie envahit et corrompt tout.
Dans sa conclusion il rappelle qu'il est inutile de dénoncer les erreurs qui ne découlent pas d'une confusion intellectuelle, mais d'un investissement passionnel. On fera mieux de se consacrer entièrement à dénoncer sans relâche la corruption idéologique des ordres .

[nous y reviendrons... et je serai certainement amené dans des développements futurs sur ce blog à me référer à cet ouvrage... et c'est aussi la raison pour laquelle il était utile de le présenter, parallèllement à la "Confusion des Langues" d'Alain Besançon.]


Dans cet ouvrage sur l'idéologie, l'auteur montre en effet que tous les ordres pouvaient être corrompus par l'idéologie, dans la mesure où celle-ci les dérègle. Par souci d'efficacité, il vaut peut-être mieux que les spécialistes de chaque ordre dénoncent les corruptions qui les concerne. A certains, plutôt la dénonciation de la sottise, qui résulte de la corruption du savoir par l'idéologie. Il y a deux formes possibles de dénonciation.

Ou bien l'on révèle directement la corruption en montrant la distorsion introduite par l'idéologie. On mettra le doigt sur l'incompatibilité des libertés publiques et du parti unique, de l'autarcie et du développement, de la concurrence et de l'égalité, etc. L'auteur tient cette méthode pour très généralement inefficace, sauf en ce qu'elle donne au critique un sentiment agréable de supériorité intellectuelle. Elle ne risque de convaincre que les convaincus, car, derechef, ces corruptions idéologiques ne sont pas des confusions intellectuelles, mais des investissements passionnels. On vise simultanément la liberté et le parti unique non par une erreur de raisonnement, mais parce que l'on a effectivement besoin de ces deux valeurs. Il y a, certes, des imbéciles, dont il faut tenir compte dans l'action, mais qui ne peuvent guère être touchés par un raisonnement correcteur.
L'auteur conclut : "Je n'ai jamais pu me défendre, en lisant ou entendant des réfutations portées à une proposition évidemment fausse, du sentiment que la réfutation se trompait d'objet. La question n'est pas de savoir en quoi autrui pense mal, mais pourquoi il pense mal. La situation est exactement celle des délires psychologiques. Il ne viendrait, ce me semble, à l'esprit d'aucun psychiatre de tenter de raisonner un malade pour lui montrer qu'il a tort de penser comme il fait; il s'efforcera de trouver l'origine du délire, dont les termes et le ton lui serviront de symptômes. La corruption idéologique est une forme de délire, qui, dans ses manifestations extrêmes, devient un délire pur et simple. On connaît même des cas de psychoses artificielles induites par un traitement idéologique intensif. Ce traitement s'appelle le lavage de cerveau, dont le côté rassurant réside dans le fait que le traitement terminé et le sujet replacé dans un environnement normal, sa psychose s'évanouit entièrement. L'idéologie peut rendre les hommes idiots, elle ne rend fous que les prédisposés.

L'auteur préfère, pour son compte, la deuxième méthode, "qui dénonce le moins possible pour affirmer et démontrer le plus possible. Je préfère que l'on me montre comment il faut penser en économie, en linguistique, en démographie, en psychologie, etc., plutôt que comment il ne faut pas penser. La méthode est probablement plus efficace que la première. Elle sera sans doute inefficace sur les imbéciles et les fanatiques. Ils sont de toute façon incurables. Elle pourra agir sur la masse des hommes qui ont reçu en partage des doses égales de bon sens et de sottise, tant qu'ils n'auront pas été corrompus par l'idéologie. Il faut, par conséquent, s'adresser par priorité aux générations montantes successives. Or la jeunesse n'a pas besoin de réfutations, elle a un besoin vital - au sens fort - de certitudes. Si les hommes de science ne lui apportent pas d'affirmations, même partielles et provisoires, elle s'adressera nécessairement aux idéologues et sera définitivement corrompue, sauf génie particulier. L'idéologie bénéficie déjà de tant d'avantages sur la science aux yeux de la jeunesse qu'il est inutile d'en rajouter en rendant la science muette. Les avantages sont évidents. D'un seul coup, à vingt ans, on absorbe un système idéologique qui a réponse à tout, même aux questions qui n'ont pas encore été posées. Il est difficile de lutter contre la théorie de l'impérialisme, qui vous donne en vrac la clef de la richesse et de la pauvreté, de la guerre et de la paix, du passé, du présent et de l'avenir, et, en prime, la bonne conscience que procure le drapeau de la Justice. Il est difficile de lutter contre elle, en montrant que les choses sont un peu plus compliquées, que la réussite occidentale ne doit à peu près rien à l'exploitation des autres, qu'il est faux et insultant de considérer les pays pauvres comme entièrement perméables aux influences extérieures, que la paix et la guerre sont liées à la pluralité des unités politiques souveraines et non aux structures politiques ou sociales intérieures, qu'en détruisant les pôles de développement on compromet pour des décennies le développement lui-même, etc. C'est difficile, mais il faut le faire, car, dans la masse, certains seront convaincus et gagnés au bon sens, c'est-à-dire au provisoirement vrai. Il faudrait encore le faire, quand bien même l'échec serait assuré à l'avance. Dans une cité corrompue, il suffit d'un seul juste, non pour la sauver de la corruption, mais pour témoigner pour la justice, pour proclamer que l'aventure humaine méritait d'être vécue. Un seul sage suffit à justifier l'éthique, un seul saint la religion, un seul peintre la peinture, un seul savant la science. Sans eux, l'aventure humaine perd son sens et l'humanité se voit réduite à une fourmilière qui marcherait mal. Après tout, l'ultime corruption introduite par la modernité idéologique consiste peut-être dans la conviction qu'un devoir ou une tâche ne méritent d'être accomplis que s'ils doivent réussir, et qu'ils ne peuvent réussir qu'après avoir rencontré l'unanimité. On peut aussi bien soutenir que la récompense n'est pas dans le succès, mais dans l'effort, même solitaire et méconnu. L'avenir ne s'y trompe pas qui, devenu présent, relève dans le passé les monuments qui témoignent de la grandeur humaine, et abandonne à l'oubli ou aux érudits tous les bruits qui troublaient la transmission du message".

 

 

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