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les différents ordres...et la demande idéologique

Publié le par Christocentrix

Cet extrait -qui ne sera pas totalement intelligible sans la connaissance des développements antérieurs- est néanmoins interessant pour l'illustration des différents ordres. 

..."La religion, par exemple, est l'ordre spécifique, dans lequel le sujet cherche la réponse aux questions ultimes touchant sa propre existence. La science vise le même objectif par des voies rationnelles. Toutes ces activités n'incluent pas la moindre dose d'idéologie, tant qu'elles s'exercent dans leur ordre spécifique. Or la religion comme la science imposent chacune à sa manière une limitation intrinsèque à la passion cognitive. (Ce point important a été aussi vu par Alain Besançon dans Histoire et Expérience du Moi, Paris, Flammarion, 1971, en particulier p. 234-235). La religion pose l'absolu, c'est-à-dire Dieu ou le divin, comme une limite inaccessible et inconnaissable, vers laquelle l'homme religieux ne peut que s'efforcer de tendre. De même la science est toujours ouverte, perpétuellement tendue entre une ignorance et un savoir provisoire et partiel. Lorsque la religion ou la science perdent leur limitation intrinsèque, elles se corrompent en une gnose, dont la caractéristique centrale est la détention d'un savoir absolu. Il suffit que la gnose soit utilisée dans le combat politique pour qu'elle se transforme en idéologie. Au total, les demandeurs structurels d'idéologie se recrutent parmi les partisans, les politiciens et les chercheurs d'absolu.

Pour préciser cette affirmation, il me faut une fois de plus introduire la différence entre les ordres traditionnel et pluraliste. Un ordre traditionnel - selon la définition que nous en avons donnée - est caractérisé par la limitation du politique. Cette limitation entraîne deux conséquences.
D'une part, la proportion des activités privées - c'est-à-dire des activités non publiques, échappant à la détermination par l'instance politique - l'emporte de beaucoup sur les activités publiques. Que ce soit à Rome, en Chine ou dans l'Occident médiéval et moderne, les hommes, dans leur immense majorité, ne connaissent du pouvoir politique que les impôts et ce qu'il en coûte de transgresser l'ordre. C'est pourquoi même des sociétaires en mal de communauté disposent d'issues non politiques parfaitement satisfaisantes : la famille, le lignage, le clan, le village, la paroisse, le quartier, la corporation... Par conséquent, les dépendants névrotiques ne deviendront pas des partisans, mais des membres exemplaires de groupements non politiques.
La deuxième conséquence est l'autonomie des différents ordres. Le politique n'y intervient pas, puisque, dans chaque ordre, le consensus règne, du moins contient les conflits dans des bornes qui n'impliquent pas la dévolution du pouvoir. En un mot, les activités religieuses sont religieuses, les fêtes sont des fêtes, le travail est du travail, etc.

Il suit que les chercheurs d'absolu se retrouveront dans la religion et non dans la politique. Ceux qui ne pourront se satisfaire de la religion adopteront une corruption religieuse de celle-ci : la gnose, mais aussi l'alchimie, et toutes les pratiques rationnelles ou rationalisantes chargées de livrer le secret ultime. C'est pourquoi la gnose n'est pas la corruption d'une religion particulière, par exemple le christianisme, mais chaque grande religion a sa propre gnose. En conséquence les chercheurs névrotiques d'absolu se retrouveront dans quelque gnose ou autre en savoir absolu.
En résumé, dans un ordre traditionnel les politiciens sont peu nombreux, puisque les activités politiques sont réduites; les partisans sont à peu près inexistants, parce qu'il y a des communautés non politiques; les chercheurs d'absolu trouvent leur voie du côté de la religion. Les demandeurs structurels existent bel et bien, mais ils ne demandent pas de l'idéologie. Avec la modernité - ou le pluralisme, les deux termes sont synonymes, comme ils le sont d'âge politique ou d'ère idéologique - les choses changent radicalement. L'ouverture des choix entraîne la multiplication des conflits, qui détermine la politisation croissante. Car le processus est marqué par un élargissement et une accélération constants. L'augmentation des activités politiques se traduit par un recrutement plus large d'acteurs politiques. Les puissants disponibles dans une société auront des chances croissantes de trouver leur voie dans l'activité qui leur convient le mieux, la politique à tous les niveaux. Je ne prétends pas que tous les politiciens sont des névrosés, mais que les puissants névrosés entrent en politique à mesure que la modernité développe sa logique et ses conséquences. En tant que politiciens, leur demande idéologique augmente considérablement. Les dépendants sont dans la situation la plus inconfortable qui soit. Certaines communautés disparaissent par la force de l'évolution économique et technique : le village, le quartier, la corporation, l'atelier... D'autres sont vidées de leur substance ou ne peuvent plus tenir lieu de communauté exclusive : la famille, le lignage, la paroisse, la confession religieuse, la secte...
Plusieurs solutions sont possibles. La plus probable, dans un premier temps, sera la valorisation désespérée d'une communauté en voie d'obsolescence, ce qui revient à dire que la communauté ou, mieux, la perception que l'on en a est engagée dans un combat contre d'autres solutions, ce qui revient à l'idéologiser. Ce n'est pas une transformation verbale, mais substantielle. Il y a une différence de nature entre la famille, la paroisse, la corporation..., telles qu'elles existent et sont vécues dans leur innocence native, et les mêmes institutions, lorsqu'elles sont menacées et servent de ralliement aux nostalgiques d'un ordre menacé ou détruit. Les ordres de chevalerie médiévaux sont essentiellement autres que les ordres rêvés par Himmler, comme diffèrent les corporations médiévales et les corporations des régimes fascistes. Les institutions ont leur virginité : une fois perdue, elle disparaît à jamais.
Une deuxième solution s'imposera peu à peu : la constitution de communautés nouvelles, ouvertes sur l'avenir et encore innocentes. La naissance de la nation contemporaine n'a pas d'autre cause : la nation a fini par drainer les énergies communautaires libérées par les communautés traditionnelles abolies. Mais, par le fait même du pluralisme, la nation n'est qu'une solution, qui sera contestée par des antinationalistes ou des transnationalistes ou des internationalistes. Bref la nation est un parti parmi d'autres, même si son recrutement est immense. Vers l'intérieur, avec la multiplication des conflits politiques, augmentent les besoins de troupes à envoyer au combat. Les partis politiques, les syndicats, les clubs de réflexion, les sociétés de pensée... sont autant de communautés nouvelles engendrées par l'âge politique.
Une dernière solution nous fait sortir de la politique et ne nous concerne pas ici : les clubs sportifs, les sociétés de colombophilie, les chorales, les orphéons, etc. Notons, cependant, que ces solutions ludiques et privées peuvent subir un détournement idéologique, si elles sont mises au service d'un combat politique. Ainsi les sociétés de gymnastique ou les clubs sportifs lorsqu'ils sont animés par les passions nationales. Je ne prétends pas que tous les membres de ces communautés nouvelles sont des névrosés, mais que les dépendants névrotiques s'y rencontrent en masse.
Enfin le pluralisme entraîne la laïcisation, c'est-à-dire le rejet de la religion dans la sphère privée, au titre d'une interprétation parmi d'autres. Deux issues sont encore possibles. Ou bien la religion est valorisée en tant que telle contre la science et le rationalisme : elle se transforme en bloc en idéologie réactionnaire. Ainsi le catholicisme dans sa phase de lutte contre le modernisme. Ou bien les chercheurs d'absolu s'orientent vers de nouveaux absolus. La science peut devenir la clef de l'absolu et se transformer en scientisme. De pseudo-sciences, comme la théosophie ou l'occultisme, connaissent la vogue. Les idéologies, enfin, s'offrent dans leurs versions extrêmes, celles qui donnent une perception totale. L'heure des systèmes totalisants a sonné : ils pourront recruter parmi les chercheurs d'absolu.


On voit comment, par une marche naturelle et inévitable, les demandeurs structurels deviennent des demandeurs d'idéologie. Une telle transformation ne tient pas à l'apparition de névrosés, mais au fait plus profond que les névrosés sont irrésistiblement poussés, par la logique même de l'ordre pluraliste, vers l'idéologie. L'âge idéologique ne résulte ni d'une erreur, ni d'une perversion, mais de la logique de la modernité.

Les gens normaux ne sont pas à l'abri de l'idéologie. Non seulement chacun en consomme dans la mesure où il fait de la politique : dans un régime pluraliste, à peu près tout le monde s'en mêle un jour ou l'autre, ainsi à l'occasion des campagnes électorales. Mais encore, chaque individu recèle en lui-même suffisamment de germes névrotiques pour que ceux-ci puissent pousser et fleurir rapidement, si les circonstances s'y prêtent. Le phénomène de la foule est sur ce point archétypique. Dans une foule, chaque participant abandonne ses traits différentiels, pour ne conserver que ce qu'il a en commun avec les autres. Or la différenciation consiste dans le contrôle et l'élaboration des passions. Si on la supprime, il ne reste que les passions naturelles. C'est pourquoi une foule peut être animée par la peur, par la volonté de puissance, la cupidité, la vanité, la ferveur collective, l'amour, la révolte, la haine... Le mécanisme de la foule a donc pour résultat de ramener la barbarie au sein de la civilisation. Or chacun d'entre nous peut se trouver noyé dans une foule : nécessairement nous serons entraînés et ramenés à la barbarie des passions naturelles. Tout phénomène de masse est sur la pente de Ia foule et doit avoir les mêmes conséquences psychologiques.
Un autre trait de la modernité est la démocratisation ou la massification. Par conséquent, la modernité tend à encourager les traits névrotiques dans la masse de la population. Ou, pour reprendre notre vocabulaire, les demandeurs structurels d'idéologie sont rejoints par des demandeurs conjoncturels. Il va sans dire que les conjonctures de guerre extérieure, de bouleversements révolutionnaires et de guerre civile sont les plus décisives de ce point de vue. En caricaturant, on dirait que les hommes ne deviennent fous que lorsque la situation est folle, et non inversement. Nuremberg comme Woodstock traduisent un chancellement ou un effondrement de l'ordre et font ressurgir les passions naturelles : qu'elles s'orientent vers la guerre ou la musique tient à des circonstances extérieures, non à la qualité intrinsèque des passions développées.

Cette brève analyse de la demande idéologique aura montré la diversité et la complexité des facteurs qui en commandent la courbe. L'ordre d'exposition adopté répond à l'importance des facteurs. Le niveau global est le plus important. C'est en fonction du niveau requis par une société donnée que la demande idéologique se négocie différentiellement entre les groupes et, à l'intérieur de ceux-ci, entre les individus. Ce qui revient à dire que l'explication doit porter d'abord sur les facteurs historiques et sociaux et seulement ensuite les aspects psychologiques. C'est pourquoi la distinction introduite entre les ordres traditionnel, tyrannique, pluraliste, totalitaire est fondamentale. La demande idéologique dépend d'elle, comme en dépend l'évolution de l'idéologie de la proposition vers le système. L'analyse de l'offre doit nous permettre de préciser cette dernière distinction.....

 

 

  

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C
Avec la laïcisation et l'essor de la science, les justifications ont inévitablement cherché à détourner à leur usage des lois scientifiques. De la justification par la Raison on est passé à la justification par telle ou telle raison. On a rencontré des idéologies raccrochées à l'attraction uni­verselle, aux lois de l'économie ou de la science politique, on a surtout rencontré des philosophies de l'histoire. Une philosophie de l'histoire n'est rien d'autre qu'une tentative vaine pour montrer que la succession des moments de l'histoire est l'actualisation d'un plan unique et orienté. A partir du moment où l'on connaît le plan, on peut évidemment justifier la prochaine étape visée par l'action politique. Indépendamment des diffi­cultés rationnelles que rencontre toute philosophie de l'histoire, leur échec est signé par leur pluralité. C'est la preuve nécessaire et suffisante pour enlever à toute philosophie de l'histoire tout fondement scientifique et lui attribuer un fondement idéologique. C'est parce que, dans un monde laïcisé et scientifique, la justification de l'idéologie tend à être cherchée dans la science, que l'historiographie a été détournée par l'idéologie. Nous aurons à revenir plus en détail sur cet usage idéologique de la science et de la religion. Pour le moment il importait d'en montrer la génèse.