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la Confusion des Langues : Conclusion.

Publié le par Christocentrix

Vous trouverez ici un large extrait de la conclusion d'Alain Besançon dans la "Confusion des Langues", 1978.


..."Le marcionisme moderne, dans ce qu'il a de plus gnostique, est de considérer le christianisme comme un message. On sait que le mot "christianisme" et le titre même de "chrétien" ne sont pas d'origine, si l'on peut dire chrétienne mais païenne. Des Grecs, des fonctionnaires romains, enquêtant sur un groupe de juifs et de prosélythes qui, du côté d'Antioche, affirmaient que le Messie (en grec : Christos) était advenu, crurent qu'ils suivaient la doctrine d'un certain Chrestos. Ces gens d'Antioche furent donc déclarés "chrétiens", dans la même acception que tel groupuscule peut être déclaré marxiste, maoïste ou léniniste. Le Chrestos en question sauve par ce qu'il a dit et non par ce qu'il est. Il n'est pas advenu à la suite d'une histoire concrète dont on ne peut faire l'économie et qui définit sa nature.
Marcion distinguait le Messie juif et le Messie du Père, fondateur du « christianisme ». C'est en ceci que le fondateur d'une «nouvelle religion», ainsi que le comprenait Marcion ne fait qu'un avec le Sauveur gnostique. Toute l'histoire religieuse le montre abondamment : le marcionisme, en soustrayant l'Ancien Testament des Écritures, transforme inévitablement le Nouveau en une gnose, car il prive ce dernier de toute autre herméneutique que gnostique. Inversement, la gnose, en jetant par-dessus bord l'histoire concrète, en privant les événements de leur poids, en rejetant le sens littéral, et en remplaçant le tout par l'arrière-sens qui la constitue, n'a que faire des trivialités de la Bible. Elle aboutit donc au marcionisme.

Je m'étais juré de ne pas remonter plus haut que le pontificat de Pie VII. Avec Marcion, me voilà déjà rendu au pontificat d'Anicet. Tant il est difficile, en cette matière, de ne pas chercher les causes toujours plus haut, et jusqu'au déluge!

L'homme de Sinope, ses Antithèses, son Instrumentum ne sont manifestement pour rien dans l'affaire qui nous occupe. En effet, mais si Marcion n'est pas cause, il est type. Il peut servir à désigner commodément une maladie récurrente, à laquelle chaque siècle apporte sa sémiologie particulière.
Pour la clarté de l'exposé nous avons opposé foi et gnose, gnose et idéologie, comme des formes pures. Ce sont des types idéaux dont la réalité ne nous renvoie que des reflets imparfaits et mélangés. Pas de gnose, sauf exception, sans un peu de vraie religion; pas de foi, sauf exception, sans qu'un grain de gnose ne vienne la consolider d'un côté, l'affaiblir de l'autre. Le marcionisme susceptible d'ailleurs de bien des nuances et bien des atténuations fait partie de ces formations intermédiaires. Mais, comme type, il peut, si on l'utilise à bon escient, nous faire entrer dans l'intelligence de notre sujet. Les positions hérétiques ont en commun avec les positions érotiques le petit nombre et l'esprit de réitération. Ce sont toujours les mêmes qui se répètent depuis les hérésies inaugurales des premiers siècles, comme des écarts par rapport à une position d'équilibre dans laquelle il serait utopique de vouloir que l'Église se maintienne constamment sans effort. L'adage classique : semper reformanda est là pour le rappeler. Mais notre propos d'historien est ailleurs. Marcionisme est pris comme un concept commode qui nous donne non seulement une perspective reculée, ce qui réjouit toujours l'esprit historique, mais un point de vue d'ensemble pour considérer les phénomènes, apparemment sans rapport, que nous avons rencontrés dans notre brève étude.

Sous le chapitre du romantisme, nous avons rangé la haine du droit, le mépris de la morale des commandements : c'est du Marcion. Ces asociaux, ces délinquants, ces guérilleros en tous genres, pour qui une certaine presse "catholique" éprouve tant de tendresse, ne sont-ils pas ces Sodomites et ces Égyptiens que le Christ marcionite venait récompenser de leur révolte obstinée contre le Dieu de Justice?  C'est un trait statistique du discours catholique (et du protestant tout aussi bien), observé par Pierre Chaunu et ses collaborateurs, que la verticale chute de fréquence des mentions du nom de Dieu et, ensuite, de la Vierge. Cela est un bon index d'un « christisme », où la relation du Christ à son Père est voilée par un modalisme latent qui fait du Christ une émanation ou un avatar divin (alternativement : humain), ce qui entraîne également un effacement de la mariologie, l'émanation rendant inutile l'Incarnation. Cela recoupe aussi «l'évangélisme», si invétéré depuis un siècle, non pas sola scriptura, mais criptura emendata, selon la ligne de l'instrumentum oublié.

Au désétablissement, mais sub specie Marcionis, nous rapportons les tendances à présenter le christianisme comme un « isme », comme un universalisme abstrait. Comme le voulait l'auteur des Antithèses, l'appartenance à un peuple déjà constitué ne définit pas l'identité chrétienne, mais l'adhésion à une doctrine intemporelle, donnée subitement d'en haut, par le Dieu caché ou par des herméneutes. Le marcionisme arrachait le christianisme d'Israël, mais il l'arrache aussi bien du peuple baptisé lui-même, là où il se trouve, dans les paroisses, dans les formes liturgiques et familiales de sa socialité.

Le communisme exerce un appel sur tous ceux qui, vaguement gnostiques ou marcionites, nourrissent du mépris pour le corps et pour la matière, qui admirent un ascétisme qui vise à leur extinction, qui aspirent à l'éradication de la culture acquise et de la civilisation. Qu'on ne croie pas en effet que le marcionite, parce qu'il hait Jérusalem, veuille se rapprocher d'Athènes. Au contraire, après avoir détruit la première, il aspire à détruire la seconde au nom du système gnostique qu'il cherche à implanter. Observons l'histoire de l'Église : ce n'est pas elle qui a détruit les belles lettres, ni les mythologies de la Grèce et de Rome. Dans l'ensemble, elle les a entretenues avec soin. Dans les collèges jésuites du bon vieux temps, on voyait des jeunes gens jouer dans un latin pur, dans des hexamètres coulants, les plus terribles tragédies de l'antiquité, à peine émondées de ce qui pouvait effaroucher l'honnêteté. Cela a été une faute de l'humanisme que son ingratitude envers l'Église : quand celle-ci n'a plus été en mesure de le protéger, il a chu en même temps qu'elle.

Ce n'est pas parce que le communisme se déclare matérialiste que l'Église doit le croire. En y regardant de plus près, on constate au contraire que le léninisme est la doctrine pratiquement la plus idéaliste que le monde ait jamais connue, la première en tout cas qui soit responsable d'une annihilation de la matière sur une aussi grande échelle. C'est pourquoi une prédication spiritualiste, antimatérialiste, dénonçant l'appétit de jouissance, la société de consommation, etc., bien loin de lui nuire, le renforce au contraire, encore que tout le monde sache bien que Marcion lui-même aurait été effrayé par les conditions de vie qui prévalent dans les sociétés communistes.

Si la France, a su parfois éviter de probables convulsions politiques et sociales, si elle a su parfois consulter son intérêt et s'élever jusqu'à la vertu de prudence, peut-être le doit-elle (plus qu'à une fraction de son clergé) à ses cuisiniers, à ses rôtisseurs et à ses sauciers. Il ne faut pas les décourager.

Sur la relation du marcionisme avec l'antijudaïsme, l'antisémitisme, les choses sont assez claires et j'en ai assez dit.

 


Une dernière question se pose : pourquoi, dans l'époque moderne, cette poussée de marcionisme?
Une réponse adéquate devrait faire appel à trop de facteurs pour qu'on songe même à l'esquisser ici. Pour nous limiter, considérons cette série : orthodoxie, marcionisme, gnose, idéologie. C'est une série ordonnée. Un pas vers le marcionisme, comme il a été dit, rapproche de la gnose, puis de l'idéologie. Mais on peut voir aussi dans chacun de ces degrés, un point d'ancrage qui empêche le déport vers le suivant. Nous avons vu que sous l'impact de l'idéologie, le milieu catholique cherchait instinctivement à se replier dans la gnose. Mais, comme il ne se sent pas bien dans cette position, on peut dire que, devant l'offensive gnostique, il se replie sur les positions du marcionisme. Le marcionisme est donc utilisé tour à tour comme porte et comme verrou, pour entrer et pour ne pas entrer. Comment fonctionne-t-il dans ce dernier cas? La littérature catholique de mouvance dostoïevskiste, bernanosienne, péguyste le montre assez bien! Excluant tout mythe adventice, même emprunté à la biologie, à la sociologie, à la psychologie la plus alléchante, il se replie sur le pur évangile qui devient à lui-même sa propre gnose.

Mais si cette position, à son tour, ne donne pas satisfaction, il reste à s'établir dans la niaise ignorance dont nous parlions plus haut, ou bien, qui sait? dans la docte ignorance, dont parle Nicolas de Cuse, c'est-à-dire l'orthodoxie.
Aussitôt prend fin la confusion des langues".

 

                                                             
                                                           Alain Besançon, "la Confusion des Langues", 1978.

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