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André Suarès : Crépuscule à Agrigente

Publié le par Christocentrix

 

Quand le soleil descend sur la mer de Sicile, les rêves prennent corps aux yeux du voyageur assis dans la solitude et le silence du roc d'Athéna. Par une rue qui, elle aussi, porte le nom d'Athènes, je venais de la ville ; j'étais sorti de ce gros bourg, farci de pauvres gens, plein de gestes et de cris. Il s'étage en amphithéâtre, au-dessus de la terre antique et des temples. Girgenti est une termitière, la fourmi humaine y pullule, brune et noire. Ce peuple est fait de tous ceux qui se croisent sur la mer classique, depuis des millénaires, et le sang de l'Afrique y domine, sinon celui de l'Orient. Toutes les rues sont en pente, étroites et tortueuses ; et même la rue d'Athènes, la plus longue et la plus riche de toutes, n'est qu'un boyau tors et grouillant.
 Au-delà de la porte et de quelques arbres, que ronge la blanche lèpre de la poussière, la hauteur déserte règne sur l'étendue. Sans effort, on pense à ce qui fut comme à tout ce qui a jamais mérité d'être. Les temples sont là, le désert, les flots pétrifiés de la terre et l'horizon de la mer, pour tout accomplir.

On laisse derrière soi les fourmis et la ville. Ils célébraient une fête, je crois ; ils promenaient en hurlant une statue grossière et ridicule ; ils poussaient un âne caparaçonné, vêtu de velours et de soie, orné de sonailles ; et le grison qui des hommes s'attend à tout, clignait de ses longs cils blancs sur ses grands doux yeux de victime. Ils riaient, aussi ; ou peut-être priaient-ils en riant. Jamais je n'ai mieux senti qu'entre ce tumulte et le silence où j'étais venu m'asseoir, combien l'antique est noble et le monde moderne vulgaire. Je tournais le dos à la vulgarité triomphante, et me livrais de tout mon être à la pure noblesse, toujours vaincue en apparence, à qui doit toujours aller pourtant une secrète victoire. Elle est faite de sereine solitude et de ce calme souverain qui n'écoute plus sonner les heures.

De cette hauteur tranquille, les temples qu'enveloppe la pourpre du couchant n'ont plus rien de pesant ni même de solide. Ils sont soustraits à la gravitation et à la matière. Ils flottent dans l'air rose, ils palpitent doucement ; ils sont prêts à voler, s'ils ne volent. Toutes les formes prennent la même légèreté, qui est celle du caprice et du rêve. L'air est un lac de sang vermillon, où glissent les cygnes des songes. Quelques violettes bordées d'or sont semées sur l'arc lointain de la mer, fumées heureuses qui se dissipent comme s'éloignent les sons. Je rêve les yeux ouverts. Les couleurs et les lignes se succèdent : elles changent aussi doucement, aussi vite que les images dans le sommeil aérien qui suit l'extase amoureuse. Ici, des aigles sur des tours qui voguent, des jardins suspendus, des jonques fleuries de lys et de tulipes, des palais gréés de voiles sur des mâts ; là, des minarets, des oasis, toutes les sortes de palmes veinées de pierres précieuses. Toutes ces images ensemble se déroulent en mélodie ; et toutes si suaves qu'on n'est pas tenté de retenir même la plus douce. Et quand l'ombre se fait plus violette, elle n'est pas plus dense : à l'instant où une angoisse exquise va se glisser dans notre coeur, le regard retrouve les maisons des dieux et s'arrête, comme un chant au point d'orgue, sur la grandeur immatérielle des temples.


                               André SUARES, extrait de "Temples grecs, maisons des dieux". (1937)

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