Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Abel Bonnard : de l'Alhambra à Fez

Publié le par Christocentrix

         ..."Ce matin, par un temps d'une clarté admirable, je suis monté à l'Alhambra. J'y ai vu d'abord le palais de Charles-Quint, vide et emphatique, avec des pigeons posés sur ses corniches, comme des pains que le soleil allait cuire. Puis je suis entré dans l'Alhambra. Quel changement! On trouve là, dès le premier pas, tous les raffinements qu'a ignorés l'Occident. Quand on se rappelle ici le palais que j'ai vu d'abord, il ne fait plus l'effet que d'un Hercule qui montre ses muscles : il étale son âme sur sa façade; celui-ci garde la sienne au dedans. Rien n'y est arrangé pour l'orgueil. Les colonnettes accouplées suffisent à leur tâche, sans se vanter de ce qu'elles font. On peut dire de chaque architecture qu'elle répond à l'une des attitudes de l'homme. L'architecture antique, c'est l'homme debout ; la musulmane, c'est l'homme assis; la gothique, c'est l'homme envolé. L'architecture grecque satisfait, l'architecture gothique transporte, l'architecture arabe enchante. L'une est celle de la raison, l'autre celle de la foi, l'autre celle de la volupté. Nos monuments font un geste : ils parlent, ils pérorent, on est parfois las d'entendre tous ces orateurs. Les Palais arabes passent de l'éloquence à la poésie : le support de ces féeries, le noyau de ce fruit délicieux, c'est un rêveur sur un divan, et il y a, entre la taille de l'homme ainsi accroupi et la construction qui l'entoure une disproportion harmonieuse, une sorte de dilatation, de détachement des voûtes, qui traduit admirablement la suspension du rêve au-dessus de la paresse. Peut-être même pourrait-on dire que le luxe et l'afféterie de ces voûtes à stalagtites vont jusqu'à donner une légère impression de fadeur, si l'on ne voyait, à quelques vestiges, combien les couleurs dont elles étaient peintes les réchauffaient autrefois. Du reste, ce n'est pas au moment où un art se montre à nous qu'il convient de se marchander à lui : il sera toujours temps de revenir du plaisir à la critique. Cependant la volupté qui règne ici n'est pas sans frein, sans mesure. La religion la commande encore. Rien ne ressemble moins que la décoration qui couvre ces murs à celle dont les Grecs ont fait usage, ni à la nôtre. Dans ces sculptures méplates, aucun élément ne ressort, aucun n'existe à lui seul. Ces combinaisons de lignes n'ont de centre nulle part; où que l'oeil s'y engage, il n'y trouve jamais un point d'arrêt, jamais une forme qu'il puisse saisir. Toutes ces figures s'engendrent et se défont sans interruption et leur variété monotone entraîne l'esprit dans un rêve abstrait, où il conclut qu'il n'y a pas de réalité ni de permanence. L'arabesque ne fait qu'illustrer l'enseignement religieux, mais, en même temps qu'elle répète que rien n'existe, elle démontre que rien n'est fortuit. Tous ces jeux n'admettent pas une fantaisie. Ces lignes ne s'échappent du piège qui les avait un instant retenues que pour courir à d'autres rendez-vous inévitables. Sans avoir besoin de vérifier toutes ces combinaisons, l'esprit jouit, malgré lui, de leur exactitude infaillible. Cette géométrie n'accepte que deux éléments étrangers, l'écriture et la fleur. Outre que la forme même des lettres s'accorde bien avec les dessins de l'arabesque, la présence de l'écriture y est logique et nécessaire : la phrase qui proclame qu'Allah seul est grand ne fait qu'avouer l'âme du jeu, que jeter à ces lignes l'idée qu'elles ne se fatiguent pas de mettre en oeuvre. Quant aux fleurs, c'est , entre toutes les choses créées, la seule beauté qui ne parle pas de soi. Elles ne durent pas assez pour avoir le temps de croire à leur existence. Elles louent Dieu, avec leur bouche d'un jour. Encore celles qui apparaissent sur ces murs n'ont-elles point la naïve réalité des corolles qui couvrent les faïences d'Asie Mineure, ni la grâce ravissante des fleurs qui abondent dans l'art persan. Déjà plus qu'à demi rendues au principe, elles s'évanouissent dans cette géométrie qu'elles ornent d'un dernier souvenir du monde. On peut distinguer ici deux sortes d'arabesques, l'une, riche en lignes courbes, où la fleur survit encore, l'autre, où n'éclate qu'un jeu rigoureux de lignes droites, qui semble mettre sous nos yeux la trame du monde, et qui, privant l'esprit de l'image même des corolles, le jette à l'autre extrémité de la création, pour ne plus lui présenter que d'absolus rayonnements d'étoiles.

Cependant, des salles ainsi décorées, le monde sensible n'est pas tout à fait absent. Ces murs où n'est figuré rien de vivant ne font que donner plus d'importance aux fenêtres : elles remplacent les tableaux. On ne saurait dire quel prix prend le paysage qui y est enchâssé. Pour l'oeil privé de toute autre histoire, le peuplier qui apparaît là devient vraiment un personnage. L'arc surhaussé, avec ce qu'il a d'enveloppant, ajoute encore à ce sentiment. On pourrait l'appeler l'arc amoureux. Le plein-cintre embrasse indifféremment tout ce qui lui est offert; mais lui, par la façon dont il se continue le long de ce qu'il enferme, change cet embrassement banal en une étreinte plus étroite et plus attentive. La petitesse des ouvertures ajoute encore à l'effet. Ce qui s'y présente n'a plus l'air pris au hasard : ce sont des objets choisis comme les mots d'un poème. L'âme musulmane a joui du monde végétal plus qu'aucune autre. Cependant il faut tenir présent que l'esprit arabe, rompu à des comparaisons dont l'ampleur nous étonne et nous déconcerte, était bien moins asservi que le nôtre à la réalité des objets : ceux-ci n'étaient pour lui que les éléments de ses jeux et il est certain que le paysage qu'on aperçoit de ces chambres excitait, chez ceux qui les ont autrefois habitées, bien plus d'idées qu'en nous. Ce spectacle que nous nous bornons à refléter tel qu'il est constituait seulement le thème et la donnée de leur rêverie et la tête encore pleine de poèmes où sont, à chaque vers, rapprochés des objets que nous ne penserions jamais à associer, ils ne pouvaient regarder un cyprès, dont la vue reste pour nous nue et seule, sans que cet arbre leur rappelât le corps de la femme qu'ils aimaient. Cette licence, cette débauche de comparaisons compensait les restrictions que la religion imposait aux arts. Ainsi, en même temps qu'ils jouissaient de ce qu'il y a de sobre et d'innocent dans la contemplation de la nature végétale, les rêveurs de l'Islam n'en restaient point à cette contemplation pure et simple. Par un ensemble de rapports, elle suscitait en eux ce qu'il leur était défendu d'évoquer immédiatement, la beauté sans nombre des créatures. La fleur servait à leur pensée de point de départ, mais après s'être éloignés d'elle, ils y revenaient, et elle leur disait que tout ce qu'elle leur avait servi à rêver était aussi vain qu'elle-même. De là l'importance du jardin dans l'art musulman. Nos palais aussi ont des jardins, associés à eux selon des proportions définies, mais qui, cependant, leur restent ajoutés et extérieurs. Ceux des maisons musulmanes sont enveloppés dans l'édifice, et viennent y représenter la nature. Tel est ce luxe au coeur frais, qui s'oppose au nôtre. On peut dire que les palais du Nord ont pour âme la cheminée, comme ceux de l'Islam ont pour âme la fontaine, et ainsi, dans les demeures mêmes des rois, le luxe et le faste ne font que rappeler, en la glorifiant par tous les moyens des arts, la première joie que, dans chacun des deux climats, l'homme pauvre et misérable ait goûtée, au Nord, celle de n'avoir plus froid, au Sud, celle de n'avoir plus soif. Mais le luxe du Nord, à mesure qu'il se développe, enferme l'homme et l'isole. Au fond des chambres somptueuses, la flamme, en se déployant, semble étaler des tissus plus riches que tous ceux qui sont tendus sur les murs, la braise lutte d'éclat avec les joyaux, le feu provoque l'homme à outrer encore la magnificence. Parmi les choses les plus rares, la fontaine, au contraire, ramène en triomphe la simplicité. Les rois musulmans de Tolède avaient, au milieu d'un lac, un pavillon de cristal et d'or sur lequel l'eau du Tage, élevée par des machines, ruisselait dans les nuits d'été. Cela pourrait servir d'emblème aux goûts de l'âme orientale. Les Orientaux sont fous de pierreries, ils ne rêvent que rubis et perles, mais, même dans cette ivresse, ils sont toujours sur le point de préférer un jardin à un trésor. On pourrait dire que le verger d'Aladin est à la conjonction de leurs deux plus grands désirs, puisque la gemme y est un fruit, et que le fruit y est une gemme. Mais quand enfin il faut opter, et, dans cette hiérarchie des magnificences, exalter ce qui existe au monde de plus précieux, leur préférence n'hésite pas, et le diamant lui-même, malgré son orgueil et sa perpétuelle mutinerie d'étincelles, doit céder le premier rang à l'eau pure."...

 





















..." Grâce à notre guide, il nous fut permis de monter sur le toit de cette médersa, d'où le regard plonge dans la grande cour de la Karaouine. Aux deux bouts de cette cour, deux pavillons abritent les fontaines destinées aux ablutions; avec leurs colonnettes, leurs auvents, leurs arcs festonnés, ils sont plus jolis encore que ceux de l'Alhambra, ou peut-être le paraissent, parce qu'ils baignent toujours dans la vie pour laquelle ils ont été faits. Des hommes traversaient la cour, d'autres étaient étendus sur le carrelage, et tous avaient cette aisance et ce naturel, où je ne peux m'empêcher de trouver quelque chose de superbe, d'un peuple qui ne doute pas encore de ce qu'il fait, qui n'est pas atteint dans sa foi tranquille.

Il y a toujours beaucoup de jardins. Parfois, sur un des vieux ponts, je traversais l'oued Fez, qui tombe, en cascades troubles, entre deux étranges masses de cubes gris, où seul jaillit un palmier aux quartiers lointains où les jardins sont plus nombreux. Quand on entre dans l'un d'entre eux, il lâche brusquement ses oiseaux, et l'on reste avec ses fleurs et ses fontaines. Alors on subit la puissance des parfums. Dans le monde méditerranéen, rien, peut-être, ne marque mieux l'opposition des deux rives que la différence des sens que chacune enivre. Au nord, c'est le pays des images; au sud, c'est le pays des parfums. Alors même qu'elle nous comble de jouissance, l'image nous atteint dans les plus hautes parties de notre être; elle traverse rapidement la zone du plaisir, pour monter jusqu'à l'esprit. Les parfums nous ébranlent dans ces régions sourdes où les paroles ne descendent pas, où vit le désir, qui, dès qu'il s'éveille, fait vaciller les palais de conscience que nous avons bâtis au-dessus de lui. Je restais là, rempli de cette satiété subite que donnent seules les odeurs. Mes yeux n'apercevaient, au-dessus des arbres, qu'un minaret sévère et simple, debout dans le ciel bleu pâle; je le regardais de l'ombre délicieuse où j'étais plongé, et il me semblait alors que je comprenais mieux l'Islam, cette religion qui est, à la fois, plus impérieuse que la nôtre et moins exigeante, et qui commande plus, en demandant moins. Ce minaret, ces jardins me représentaient la façon dont il superpose l'indulgence et la rigueur; en haut, des règles, des pratiques, quelques obligations absolues : au-dessous, cet abandon, ce relâchement, ce naufrage dans la volupté."...

 

 

 

              Abel Bonnard, extrait de "Le Bouquet du Monde",  chapitres "Andalousie"  (1924) et "Au Maroc".

 

Commenter cet article