Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

la Beauce grecque n'a pas de Chartres (Thierry Maulnier)

Publié le par Christocentrix

"La Beauce grecque n'a pas de Chartres. Peut-être parce qu'elle fut rasée par Alexandre furieux, sa capitale, un des plus vénérables berceaux de la légende humaine, la soeur et l'égale d'Argos aux origines de la tragédie, la ville d'Œdipe et de l'énigme, de l'inceste et de la pitié, Thèbes, Thèbes n'est qu'un marché paysan, une petite cité boutiquière et rustaude où les cafetiers et les marchands racolent à grands cris les touristes à l'escale de l'autocar, où les habitants, par les nuits trop chaudes, tirent leurs lits sur les trottoirs et dorment dans la rue. Pas un temple n'a laissé ici le sceau de ses fondations imprimé sur la terre, pas une colonne perdue, dernière sentinelle, n'y veille sur le passé enseveli. Entre les montagnes et les montagnes, entre la sécheresse presque immatérielle de l'Attique et la Phocide prophétique, la Béotie est un passage de prose, une longue route droite entre les cendres noires des chaumes brûlés sur place pour enrichir le sol, les champs jaunes piqués d'oliviers et de fruitiers tous semblables dans leur rondeur sans imagination.

Est-ce parce que cette terre trop plate et trop grasse semble assoupie, ruminante, dédaignée des dieux et des aigles, qu'un certain mépris, au temps de la Grèce radieuse accabla ses citoyens ? Le fait est que les Béotiens du Vème siècle semblent se résigner à leur destin pataud. Ils ne se font admirer ni comme navigateurs et colonisateurs, ni comme poètes ou philosophes, ni comme bâtisseurs, ni comme athlètes du civisme et de la guerre à la manière des Spartiates, ni par leur science du plaisir à la manière des Corinthiens et des Corinthiennes. Thèbes n'est pas pour la Grèce une citadelle, elle n'est pas un sanctuaire, elle n'est pas un musée. Face à l'invasion asiatique, elle ne joue qu'une partie médiocre de second rôle. Quand s'engage la bataille pour la prééminence entre Athènes et Sparte, elle compte les coups, vend et se vend tour à tour à l'une et à l'autre, ou digère dans son coin.

Mais voici qu'Athènes tombe devant Sparte. L'étroite société aristocratique et guerrière de Laconie, la cité que Lycurgue a organisée en ordre combattant selon les seules valeurs de la discipline civique, de la sélection des forts, de la pauvreté volontaire, de l'ascétisme et du mépris de la mort, a prévalu sur la métropole marchande, sur la démocratie bavarde et brouillonne qui dilapidait sa puissance dans ses plaisirs, préférant les arts aux armes et la parole à l'acte, tuait ou exilait ses meilleurs serviteurs, disséminait aux quatre vents en folles entreprises les tributs de ses cités sujettes, les fruits de son empire de la mer. Telle est du moins l'apparence, tel est le thème qu'offre l'apparence aux déclamations des Caton et des Jean-Jacques de tous les siècles contre les effets corrupteurs de la civilisation. Il se peut que les choses n'aient pas été si simples. Les superbes meutes de combat de l'élevage spartiate ne remportèrent la victoire sur l'adversaire athénien qu'au prix de plusieurs dizaines d'années de luttes indécises. Elles ne s'assurèrent l'avantage que sur une Athènes trahie par certains de ses chefs et épuisée par la folle expédition qui avait fait de la Sicile le cimetière de son armée. Je sais bien que les trahisons étaient imputables aux divisions intérieures, qu'Alcibiade fut le premier modèle de ces raffinés de décadence qui croient plus élégant de travailler à la défaite de leur pays qu'à sa victoire. Il reste qu'Athènes témoigna de vertus militaires comparables à celles de sa rude rivale -, le serment de ses Ephèbes, qui juraient de transmettre leur patrie plus grande et plus glorieuse qu'ils ne l'avaient reçue, était d'ailleurs digne de Sparte, - et que la journée qui décida de sa défaite fut une bataille navale, où les alliés maritimes que Sparte avait pu gagner eurent plus de part que ses propres hommes, qui n'aimaient point l'eau. Admettons pourtant que la victoire de Sparte ait été obtenue et méritée par une éducation plus virile, par une vertu supérieure, et par le dédain où la ville de Lycurgue tenait les activités débilitantes. La chute d'Athènes a lieu en 404; en 371 c'est Leuctres, en 361 c'est Mantinée. Cette prééminence que Sparte avait si longtemps désirée et si durement obtenue, qu'elle n'avait acquise sans conteste que par l'imprudence de sa dangereuse ennemie, ne lui a été accordée que pour le temps d'une génération. Etait-elle épuisée par sa victoire, ou déjà rongée elle-même par le vieillissement, rouillée aux jointures, cette implacable et splendide communauté militaire devant qui tout avait cédé? La volonté de dénuement et de rigueur qui avait renoncé à engendrer des Eschyle, des Sophocle, des Aristophane, des Ictinos, des Phidias, des Platon, qui ne laissait en héritage à l'univers ni une colonne, ni un poème, n'était payée que par un sursis de trente ans. Sparte mourait un peu plus tard qu'Athènes, mais elle mourait toute, tandis que dans Athènes morte Athènes allait survivre.

Ce fut l'exploit de nos Béotiens. Il suffit à cette bourgade de culs-terreux, dont les enfants ne semblaient pas plus doués pour lire les philosophes et pour tailler la pierre que pour se laisser manger le ventre par les renards en silence, d'engendrer un de ces météores de l'intelligence stratégique, de l'audace, de la rapidité dans l'action, de l'instinct organisateur, dont la seule valeur personnelle suffit à bousculer l'histoire. Epaminondas paraît, - encore un nom de matou, - et l'empire de Sparte s'effondre, et voici Thèbes souveraine, gagnante d'une partie qui ne s'est pas livrée en trois siècles de montée patiente vers la domination, mais en deux batailles heureuses. Est-ce enfin l'heure de la vérité, la preuve donnée par l'événement que le dernier mot appartient aux obscures, aux humbles énergies paysannes, amassées dans les coulisses du théâtre du monde pour apparaître un jour sur la scène et d'un coup d'épaule, jeter les orgueilleux premiers rôles à bas des tréteaux? Non pas même. La grandeur de Thèbes, elle aussi, est un château de cartes, déjà à demi effondré quand va surgir le Macédonien.
C'est ainsi que la Grèce, modèle de l'Europe pour le meilleur et pour le pire, nous offre une image analogique, resserrée dans le temps comme dans l'espace, de l'histoire qui sera celle des nations européennes, acharnées dans leur lutte pour la prépondérance au point d'y méconnaître et d'y compromettre leur parenté d'origine et de culture et leur unité de destin, capables l'une après l'autre, au prix de longs efforts ou par l'effet d'une fortune momentanée, de conquérir la première place, mais non de s'y maintenir."

Thierry Maulnier (extrait de "la Grèce où nous sommes nés", 1964).

(photo : monument restauré commemorant la bataille de Cheronée, sous son socle furent découverts les ossements de 254 combattants, attribués au Batailllon Sacré de Thèbes.) 

Il y a comme une suite à ce texte, plus particulièrement consacré au regard de l'Aurige de Delphes.....) 

 

 

Commenter cet article