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Lumière de l'Attique (Camille Mauclair)

Publié le par Christocentrix

...."Avant dix heures, je gravissais les hauts degrés des Propylées de l'Acropole.
D'abord, impression purement physique réfraction solaire si intense, blancheur d'un tel éblouissement que l'on croirait vivre intact dans une flamme. Entre ces grands piliers aveuglants, des rectangles emplis d'un azur ineffablement doux, léger, radieux, plus clair que le saphir, plus coloré que la turquoise. Ce blanc, cet azur, jamais je ne les eusse crus possibles! A mesure que je monte vers eux parmi les décombres, en chancelant presque sous le choc de cette surnaturelle clarté qui violente les yeux et l'esprit, les Propylées m'apparaissent plus majestueux. Et je devine qu'au delà je découvrirai soudainement ce que je suis venu chercher de si loin, ce que j'ai tant désiré connaître, et ce dont je ressens maintenant presque la peur, au point qu'une sorte de lâcheté spirituelle me détourne, à ma droite, vers un petit promontoire rocheux sur lequel se dresse le temple de la Victoire aptère. Face au paysage immense, bleuâtre et lilacé, il se dresse, simple et strict, dans l'innocente candeur de son marbre, avec ses jolies colonnettes, ses frises mignonnes, ses murs n'encadrant qu'un sol jonché de débris et un espace empli d'ombre bleue... Mais non : ni le site ni le bibelot architectural ne me feront tricher davantage avec mon anxiété, mon avidité combattue par la crainte, que je sais absurde, d'une déception. Je fuis en avant, et, sous le portique extrême, je m'appuie à une colonne.

L'Acropole est tout entière devant moi, pareille à un champ de neige, pailleté, scintillant, où s'élève le Parthénon. La luminosité argentée de cette heure matinale irise et givre le sol fait d'une roche crevassée, boursouflée, aux coulées irrégulières: un névé, vraiment. Sur sa base, le Temple. Tous les mots qui me viennent sont abstraits. Quelque chose de péremptoire, de sereinement immodifiable, d'éternellement nécessaire, une perfection atteinte une fois pour toutes, un message définitif énoncé sur une cime au plus haut d'une courbe sublime de l'humanité. J'avais vu cent images : je ne reconnais rien. Est-ce un édifice demi-ruiné qui est devant moi? Il me semble intact. Est-il même fait de matière? Je ne sais, et n'en ai point souci. Je suis en présence d'une Idée qui rayonne avec l'intangibilité d'une étoile. Si le mot spiritualité a jamais eu un sens, c'est ici où, blanc sur bleu, le Parthénon m'apparaît sans densité, mirage entre ciel et terre, création allégée de sa substance, n'étant que forme et esprit.

C'est tellement plus beau et plus pur que ma longue espérance ne l'avait rêvé, que pendant plusieurs minutes je n'ose bouger, Mes regards comptent bien moins que le remerciement obscur de mon coeur. J'ai pu venir là, je pourrai disparaître avec la gratitude d'avoir été cette forme humaine au bord de ce champ neigeux, en adoration devant ce lieu sacré où, il y a vingt-cinq siècles, des êtres touchèrent le fond et dirent l'essentiel sous l'apparence la plus simple. J'ai pu durer jusqu'à cette minute sans prix... Mais enfin je me décide, oppressé, à m'avancer sur ce granit rugueux et à cheminer presque péniblement vers la Merveille. A mesure que j'approche, elle me semble reprendre sa pesanteur et sa réalité. Elle est formidable comme une forteresse. Elle est énorme. J'ai su ses proportions exactes: je les oublie, tant le sortilège qui calcula ses mesures et ses silhouettes abolit toute valeur mensurable. Je suis maintenant assuré de ce dont je m'étais jadis douté à Paestum : un temple grec est de la grandeur de l'âme de celui qui le contemple......
Ses assises abruptes, l'inclinaison de ses axes verticaux vers l'intérieur, lui donnent un aspect de massivité, d'énergie ramassée, qui me stupéfie. L'appareil est rude et presque guerrier. Et alors seulement je remarque, sur les colonnes, les blessures rosées que firent les bombes turques, les cicatrices du sanctuaire assassiné et pourtant immortellement vivant - car rien ici n'est mort, ni l'Idée ni sa forme. Tout a été impuissant, l'explosion elle-même. C'est presque sans intérêt que je regarde les colonnes relevées, et celles qu'on s'occupe de redresser sous un échafaudage: le moindre tambour gisant est par lui-même tellement suggestif et si complet, j'imagine si bien l'ensemble intact! le pathétisme d'un fût à demi-détruit n'altère pas l'intangibilité du plan. Même la cella éventrée n'impose pas la triste idée de décombre. Les chapelles byzantines intruses, les mosquées et les casernes ottomanes, les canonnades des Vénitiens et des pachas, le vol d'un lord Elgin, toutes les brutalités, toutes les injures, n'ont été que négligeable poussière aux pieds d'Athéna.

Je touche en frémissant ces cannelures balafrées dont la matière spongieuse rosit à mesure que le soleil monte, et qui deviennent semblables à des coulées de cire miellée, avec des matités et des luisances me donnant le plaisir sensoriel des patines de chefs-d'oeuvre. Entre ces fûts marmoréens dont les perspectives ont la beauté rigoureuse d'une fugue s'encadrent de splendides fragments de paysage fauve et d'ineffable azur. La mutilation des frontons crée sur le ciel des accidents, des brisures dont la ligne primitive n'égalait peut-être pas le mystérieux attrait. Tandis que, lentement, je fais le tour de l'édifice, il se vêt de couleurs nouvelles, tons chaleureux de l'ambre, tons froids des blancs devenus mauves dans le contre-jour, conflits délicieux de nuances musiciennes. Si les peintures et les dorures, que nous eussions peut-être hésité à goûter, ont disparu, la nature a doté le Parthénon d'une polychromie divinement changeante, insaisissable collaboration de la lumière et du marbre.

Me détournant de l'édifice, je prends du recul, et j'erre dans ce site tout minéral. Les vents n'y ont apporté aucun germe. A peine quelques cyprès chétifs, un petit eucalyptus devant l'escalier descendant au musée, et, contre le mur de l'Erechtheion, un olivier très grêle. Même la végétation du jardin planté pour encadrer l'allée accédant aux Propylées est assez pauvre. Ici la pierre veut régner seule, offrir sans partage sa dure nudité au soleil. J'enjambe les blocs épars de ce qui fut l'Hékatompédon, et je me félicite de ce que peut-être là, comme au Forum romain, la destruction ait créé une nouvelle beauté en apportant l'espace et la lumière dans ce qui devait être un excessif entassement d'édifices. Ce n'est point que j'adhère toujours à la théorie de la ruine plus émouvante que le monument, ni que j'aie le culte de la colonne brisée et de la statue mutilée: mais ici, vraiment, si cet Hékatompédon se dressait encore entre le Parthénon et l'Erechtheion, je ne pourrais avoir de celui-ci, isolé dans la clarté, l'adorable vision que j'en garderai. Il devait être enserré dans une sorte de couloir d'ombre. Un heureux incendie, au quatrième siècle, a fait de la place, et les dévastations successives ont effacé les édicules pieux et les multiples ex-votos brisant de leurs encombrantes silhouettes les perspectives: car enfin toute cette sublimité tient dans trois hectares, sur un rocher long de deux cent soixante-dix mètres, large de cent cinquante-six, et dominant de quatre-vingt-douze mètres la ville basse. L'Acropole est petite... Je me répète ces mots exacts et absurdes, car nulle part autant qu'ici la grandeur spirituelle ne prime la grandeur matérielle, et que d'énormités romaines me semblent mesquines et vides......"


Camille MAUCLAIR (extrait d'un chapitre de "Le pur visage de la Grèce" (1934)

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Concernant Camille Mauclair vous pouvez vous rendre sur Wikipedia, bien que la bibliographie donnée soit lacunaire : en effet, Mauclair est l'auteur de plusieurs oeuvres dignes d'un écrivain-voyageur : l'Apre et Splendide Espagne, La Majesté de Rome, Les Couleurs du Maroc, Les Douces Beautés de la Tunisie, l'Ardente Sicile, décrivant au passage, comme dans Le Pur Visage de la Grève, les sites et monuments tant grecs que romains...