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retour du Magne (Mani-Péloponnèse)

Publié le par Christocentrix

Motivé par la lecture du livre de Leigh Fermor (Mani, Voyages dans le sud du Péloponnèse) je voulais, livre en main, cinquante ans après, marcher dans quelques uns de ses pas.....

Je reviens enchanté par cette région sauvage ou tout est grandiose... abstraction faite de l'inévitable trace du monde moderne, le puissant particularisme du Magne demeure... ses tours et villages fortifiés, ses monts pelés, ses falaises vertigineuses et flamboyantes au coucher du soleil et qui plongent au Cap Matapan aux portes de l'Hadès...
Région peuplée par les Nykliens d'Arcadie ( Nykli... colonie Spartiate d'Amoulki,  passa un temps sous le joug de la conquête franque et  devint le siège d'une puissante baronnie...Villehardouin et les princes francs de la Morée.....), assez de temps nous dit Fermor pour quelle soit peuplée d'hybrides issus de sang grec et de sang franc (les Gasmouli), aristocratie féodale chez qui parfois la langue et la religion franque dominaient. Après le déclin du pouvoir franc, les Nykliens franchirent le Taygète et vinrent peupler le Magne, reconstituant le système de domination, jusqu'à l'architecture, sur les hauteurs, restant séparés de la plèbe.... Puis vint le temps de la domination vénitienne puis gênoise, qui possedait aussi la Corse... et où vinrent en 1675 s'établirent (Paomia, Revinda, Sagone) 730 Maniotes originaires du golfe d'Itylo....se maintenant sans jamais se mélanger aux Corses. Quand la Corse passa à la France en 1768, certains émigrèrent mais la plupart restèrent; certains s'établirent à Cargèse.... Encore surnommés "les grecs", ils sont aujourd'hui minoritaires à Cargèse... à cause du fait suivant : après la conquête de l'Algérie, beaucoup partirent s'y établirent, jusqu'au petit bled de Sidi Merouane, près de Constantina. Ils étaient trois cent en 1900. De là, avec le temps, ils se répartirent dans toute l'Algérie française, peu à peu fusionnant dans le grand brassage "pied-noir". Aujourd'hui la petite église grecque de Sidi Merouan est fermée pour toujours. Ce fut la dernière aventure de ces descendants des anciens Spartiates et des grands guerriers du Magne. (voir http://fr.geneawiki.com/index.php/Alg%C3%A9rie_-_Sidi-Merouane )

Mais une autre spécialité du Magne reste les "miroloyia" (mots du destin).

La poésie populaire est partout présente en Grèce. On la chante sans cesse et il en existe un genre pour chaque occasion (la naissance, la mort, le mariage, les fêtes religieuses, l'accueil des invités, le fait de boire, le pacage des moutons). Elles varient selon les régions : ballades klephtes de Roumélie et de Morée, amanès oriental, mantinadas aux rimes improvisées de Crète accompagnées à la lyre, cantadas romantiques et italianisantes des îles Ioniennes, chantées au son des guitares et des mandolines. On pourrait en établir une longue liste. Elles ont pour point commun d'être pratiquement toutes composées en vers de quinze syllabes avec, parfois, des distiques rimés. À la lecture, leur métrique peut paraître un peu monotone mais quand on les chante avec leur césure particulière, leurs hémistiches répétés, leurs modulations longuement étirées, leurs exclamations gutturales et leurs interjections, elles sont pleines de vie et de variété. Elles accompagnent fréquemment les danses rustiques grecques.

Mais dans ce domaine aussi le Magne se distingue. On y danse peu, et celui qui entreprendrait un mémoire sur l'origine des Maniotes pourrait à bon droit prétendre (nous dit Fermor) "que l'absence chez eux de poésie populaire est une héritage par défaut, un legs négatif de l'ignorante Lacédémone et de son hostilité aux Muses. Bien-sûr, cette généralisation ne correspond pas tout à fait à la réalité. Il existe bien dans le Magne une forme de poésie populaire, qui depuis l'Antiquité, a totalement disparu des autres régions. Elle est si singulière et si remarquable, si représentative des sombres traditions de la péninsule, que celà compense largement l'absence d'autres variétés de poésie populaire. Les "miroloyia", chants funèbres métriques du Magne, sont un phénomène isolé."
Il s'agit bien là du vieux tétramètre ïambique acalectique.....

Ces chants funèbres improvisés, qui sont de véritables poèmes, de longs hymnes, respectent une stricte métrique. Leur particularité vient de la forme utilisée, qui est unique en Grèce. La séquence de quinze pieds, que l'on retrouve dans toute la poésie grecque, est remplacée ici par une série de seize pieds, et cette syllabe supplémentaire change l'aspect du vers. On les improvise autour de la tombe. Il semble que les femmes maniotes jouissent d'une grande facilité d'improvisation. Bien-sûr, à l'exemple des épithètes et des formules toutes faites qui parsèment l'Odyssée, certaines expressions reviennent régulièrement et permettent ainsi de disposer du temps nécéssaire à l'invention des vers suivants.
"Si l'on considère les similitudes entre les miroloyia et certains thèmes de la littérature grecque de l'Antiquité (en particulier la lamentation d'Andromaque sur le corps d'Hector), si l'on tient compte du fait que cette région est demeurée païenne plus de six siècles après Constantin, et si l'on note enfin que ce type de poésie n'existe que dans le Magne, il est tentant de conclure qu'ici encore on se trouve en présence d'un legs direct de la Grèce antique, d'une coutume qui a peut-être ses racines avant le siège de Troie." (Leigh Fermor)
A l'exception de quelques fragments disjoints, les pleureuses sont incapables de se rappeler ce qu'elles ont chanté. Mais lorsque le chant funèbre était remarquable, les gens de l'assistance en rassemblaient les éléments. C'est de cette manière qu'un grand nombre ont pu être repris et diffusés.  Il existe aujourd'hui des anthologies imprimées de ce que pendant des générations, des femmes entonnaient en filant, tissant ou en pressant les olives. Nombre de ces recueils de "miroloyia" sont d'une haute valeur poétique, et il y en a constamment de nouveaux.











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christocentrix 10/05/2010 12:31



sur cette question des "Grecs" de Cargèse, originaires du Magne, et de leur aventure en Algérie (Sidi-Mérouane)....l'aventure n'est pas terminée : je viens de découvrir ceci : 
http://www.litterature.tv/Livres-Plus-haut-que-l-aigle-744.html



christocentrix 23/10/2009 22:20


Non hélas je ne l'ai pas vécu. C'est Leigh Fermor qui le raconte dans son livre. Lui-même a dû d'ailleurs attendre un certain temps avant d'en entendre une démonstration...Je ne peux pas vous
affirmer que de nos jours celà se passe systématiquement comme çà dans une veillée funèbre, par contre le fait que ce patrimoine soit sauvé et utilisé, çà oui. Par Youtube en tapant le mot, ou
encore "mani",  vous pouvez trouver d'autres exemples....n'hésitez pas à explorer les clips vidéos dont le titre est en grec...
Si vous devez vous y rendre, lisez le livre de Leigh Fermor, il y a plein d'autres choses très interessantes dont je n'ai pas parlé...


Sophie 23/10/2009 16:59


C'est très intéressant, merci. Le Magne est une région que je n'ai pas encore visitée et qui fait partie de mes projets. J'aime beaucoup l'idée que vous avez eu de l'aborder par la musique. Et je
retiens cette phrase tout particulièrement:

"A l'exception de quelques fragments disjoints, les pleureuses sont incapables de se rappeler ce qu'elles ont chanté. Mais
lorsque le chant funèbre était remarquable, les gens de l'assistance en rassemblaient les éléments. C'est de cette manière qu'un grand nombre ont pu être repris et diffusés.  Il existe
aujourd'hui des anthologies imprimées de ce que pendant des générations, des femmes entonnaient en filant, tissant ou en pressant les olives. Nombre de ces recueils de "miroloyia" sont d'une
haute valeur poétique, et il y en a constamment de nouveaux."
L'avez-vous vu et vécu ou est-ce une référence dans le livre que vous citez ?