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Fortune Virile (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Ce livre témoigne de quinze ans de fidélité à une mémoire. Le nom de Barrès écrit en dédicace, se retrouve à presque toutes les pages. Il n'est pas jusqu'à son titre dont je ne sais plus quel fervent de Barrès avait rêvé pour décorer une œuvre inédite de l'auteur de la Colline inspirée. J'avais depuis longtemps décidé d'appeler mon recueil d'essais et de voyages du nom du petit temple romain, quand je lus cette suggestion d'un barrésien inconnu recueillie en note de quelque tome des « Cahiers ». J'y trouvai un encouragement et non une gêne. Une sorte de signe d'assentiment de l'Ombre que j'avais choisie pour guide.

Fortune virile rassemble les thèmes les plus obsédants qui se soient proposés pendant quinze ans à un esprit français soucieux de grandeur..
J'écrivais, en 1929 à la première ligne de l'avant-propos de mon premier livre, Val de Grâce : « Je voudrais écrire sur la grandeur... En 1943, après avoir laissé cohabiter en moi tant d'exemples et de modèles également sollicités, également chéris, après avoir laissé surtout, avec équité, bien des idoles de jeunesse ou de maturité s'effriter d'elles-mêmes et me renseigner ainsi sur leur qualité véritable, je m'efforce de dresser l'inventaire du temple intérieur où persistent quelques dieux efficaces. L'abstraction n'est pas mon fort, ni l'argumentation serrée des clercs. Aussi bien, ai-je toujours cru à la preuve par soi-même et qu'un noble battement de coeur ou une certaine palpitation de l'esprit peuvent tenir lieu de raisons.
Je voudrais dire aux jeunes gens qui ont, suivant la formule du poète, quelques printemps de moins que moi: « Voici les exemples que j'ai reçus à votre âge de certains hommes, de certaines oeuvres, de certains lieux civilisés du monde et aussi de certaines bonnes fortunes du coeur. Il est possible que ce témoignage serve à votre propre développement. J'ai toujours pensé que l'on vivait à plusieurs; que les caractères, les aptitudes et jusqu'aux aventures amoureuses de ceux que nous reconnaissons comme nos pairs nous enrichissent, nous prolongent, nous multiplient et nous appartiennent. »
Dans Val de Grâce, j'écrivais encore: « je crois fermement que si nous étions plusieurs à composer un filet noué de nos veines, si l'on pouvait créer une chaîne de fluide entre ces quelques-uns qui ont connu l'invitation à la grandeur, les choses n'auraient qu'à bien se tenir et plus d'une étoile serait prise. » Et j'ajoutais, avec l'orgueil de la vingtième année: « Cet effort, je veux le tenter avec ce premier livre. » La trentaine dépassée, je me retrouve fidèle à mon désir d'être exemplaire, relié à ceux qui sont faits pour s'entendre avec moi, fidèle aux grands exemples qui m'ont formé et méritaient de durer dans ma tête française assez exigeante mais qui possède surtout le « démon de la Reconnaissance ».
J'ai voyagé. J'ai bénéficié pour mes années d'apprentissage d'un monde ouvert et temporairement apaisé. Avant que les orages ne se rassemblent et ne fondent sur nous, je me suis efforcé de jouer pour moi-même le rôle de Télémaque, ainsi que Barrès, peu de temps avant sa mort, recevant et conseillant mes seize ans avec une bienveillance ironique, me l'avait recommandé.
Qu'est-ce que Télémaque? Un étudiant voyageur parti à la recherche du Père. Si nous pensons à la définition que Goethe dans Faust, donne des Mères, si nous résumons par ce vocable symbolique qui « résonne étrangement », les domaines obscurs de l'Informulé, de l'angoisse originelle, les cavernes aux trésors douteux où de trop nombreux aventuriers de l'esprit plongent, nagent et dont ils remontent sans grand profit pour personne, rechercher le Père, c'est s'élancer à la poursuite de ce qui s'efforce, depuis l'origine, à donner à l'Informe et à toute chose créée un nom distinct. Le Père est ce qui a projeté, fondé, bâti, et légué de grandes Formes et de grands Exemples.
Au fond, comme ceux de mon âge et tous ceux d'après moi, venus au monde au moment de l'explosion des plus solides établissements du passé et parmi le doute universel, je n'ai besoin que de certitude. Cette certitude, j'en ai réuni patiemment et passionnément les éléments dispersés dans les oeuvres les plus hautes de mon pays ainsi que dans celles des civilisations qui lui sont fraternelles.
Se souvient-on du goût immodéré pour les « différences, » qu'affichait l'ère bourgeoise qui nous précède? On aimait ce qui était différent. La certitude que je poursuis est, par contre, à base de ressemblance. Qui se ressemble s'assemble. On ne s'étonnera pas, je crois, de la fraternité mystérieuse qui, de Joinville à Barrès et de Martigues à Athènes fait l'unité profonde de mon livre.
En somme, il s'agit là d'un bagage. Je ne l'estime ni trop pesant, ni trop frivole. Et j'aimerais que ce petit temple portatif (plus mobile et moins beau que son modèle en pierres dorées au bord du Tibre) accompagnât sans les alourdir mais en les enrichissant, en les aggravant, les ustensiles de route des nouveaux Télémaques, tous prêts à s'élancer à leur tour, sur les traces du Père, à l'assaut de leur propre Perfection."

 

                                      André Fraigneau, préface à son oeuvre "Fortune Virile", 1944.

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C
En lisant ce texte, je n'ai pu m'empècher de penser à mes amis les plus chers. Et s'ils ne le connaissaient pas, je voulais vite le partager avec eux.
Dans un chapitre consacré au voyage en Grèce, vers la fin de ce livre "Fortune Virile", Fraigneau ajoute ceci :"le voyage d'Athènes est sans doute celui qui forme le mieux la jeunesse et, comme le disait devant moi, il n'y a pas bien longtemps Drieu La Rochelle, celui pour lequel il est justifiable de tout abandonner. Car nul n'en est revenu qui ne soit point transformé en quelque point de son âme ou de son intelligence, et nul surtout, qui n'en soit revenu embelli."...."bien souvent (reprend Fraigneau) cette capitale couleur de miel m'est apparue comme la simple solidification d'un rayon de soleil qui se fût refusé à disparaître, à quitter la longue plaine blonde où il s'était étendu et dont les dieux eussent favorisé le caprice. La connaissance de cette immatérialité, de cette transparence de l'Attique est indispensable à qui veut obtenir le sens grec. Et cette connaissance est dévolue aux Français de façon naturelle. Quelque chose s'y épanouit et s'y accomplit dans l'absolu que nous respirons déjà chez nous."....