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grâce de l'instant ou "le temps de la transparence" (André Fraigneau)

Publié le par Christocentrix

"Les histoires qui composent ce livre ont elles-mêmes une histoire, fort anecdotique, mais dont j'espère pouvoir tirer ce qu'il est convenu d'appeler une « morale » et quelques explications sans trop alourdir un ouvrage tout dédié aux coeurs d'enfants ni trop importuner ses lecteurs.
Au musée d'Olympie, un été, comme nous sortions, quelques amis et moi, de la salle où nous venions d'admirer l'Hermès de Praxitèle, un groupe de visiteurs conduits par une dame échevelée, de nationalité confuse, et sans doute spécialiste de questions d'art, entra, que nous croisâmes dans la porte. La dame-guide tendant l'index vers la statue sublime cria à l'intention de sa clique: « Je vais vous montrer pourquoi Il n'est pas bon! »

Je prévoyais trop ce que pouvait objecter cette créature laide et perdue de théories abstraites à la grâce pure et simple du dieu nu. Je ne la suivis pas pour écouter ses explications techniques, ce que firent pourtant mes amis. Bientôt d'ailleurs, les éclats de rire, les insolences et les farandoles d'une jeunesse décidée à venger le chef-d'oeuvre de tant de bêtise prétentieuse, conduisirent la spécialiste, sa suite, mes camarades et moi-même dans un grand désordre jusqu'à la sortie du musée où nous nous retrouvâmes chassés par les gardiens. Je continuai à réfléchir : « Il est certain, me dis-je - prenant bien entendu le contre-pied de la technicienne - il est certain que l'Hermès n'est pas, seulement beau, il a l'air bon : pourquoi? Eh! c'est qu'il sourit avec innocence pour enchanter le petit Dionysos qu'on lui a confié et qu'il tient sur son bras gauche à la hauteur de son coeur. Mais, vers quelle promesse perdue au bout du bras droit, perdu, hélas! de l'Hermès, l'enfant Dionysos tend-il ses mains et tout son visage charmé? Une grappe? Une petite tortue? ou bien la lyre qu'Hermès inventa pour la donner ensuite avec négligence à Apollon l'appliqué? Qu'importe! La statue de l'Hermès de Praxitèle est mutilée d'un bras et de sa promesse incertaine, mais il nous reste la perfection d'un corps et le sourire d'un visage où le beau et le bon, comme dans l'unique adjectif grec désignant à la fois ces deux vertus, s'unissent en une seule Grâce qui doit suffire à nous combler.

Cette grâce de l'Instant, il m'apparait que les enfants y sont particulièrement sensibles. J'ai donc choisi comme témoins de certains « moments purs » de la vie humaine que j'ai voulu réunir dans cette suite romanesque, des enfants, un seul enfant, si l'on veut (et qui pourrait être Guillaume Francœur), dont l'âge varie de la treizième à la quinzième année. C'est dans la vie humaine ce que je voudrais appeler le Temps de la Transparence (voir note). Plus tôt, les individus ne me paraissent pas posséder la mémoire nécessaire; plus tard, l'adolescence s'abat soudain comme un uniforme moral, aimable ou ridicule suivant chacun, sombre de couleur, vague de contours, tissé d'inquiétudes, d'aspirations, de vanité ou d'humilité excessives. Elle a ravi chacun de nous, parce que comme tout uniforme, elle nous a rassurés. Mais c'en est alors fini pour le témoignage que je recherche. Un adolescent ne pense plus qu'à soi-même: il espère, il désespère, déjà! Il n'est plus attentif au passage de l'Inespéré.

J'arrête ici ces considérations un peu sèches et bien involontairement prétentieuses. Un mot encore sur la forme de ce livre. Il n'est pas composé de « nouvelles ». C'est une recherche unique qui m'a conduit à travers des affabulations ou des minutes de crise, guère plus diverses que des chapitres successifs de la seule histoire d'une vie d'enfant. Aussi, n'ai-je pas cru devoir étouffer, ou effacer certains rappels de termes, de couleurs et même de situations, qui m'ont paru au contraire susceptibles de renforcer une unité profonde que j'ai ressentie en écrivant et que je désirerais transmettre au lecteur avec des moyens considérés jusqu'ici comme plus musicaux que littéraires, mais pourquoi ne pas reprendre certains droits à d'autres arts, selon le voeu de quelques devanciers ?

Enfin, j'ai présenté mes récits de deux façons, comme deux parties légèrement différentes d'un même roman pour séparer non deux genres d'écriture, mais plutôt deux « temps » d'inspiration. Ce qui est imprimé sans titre a été vécu ou pourrait avoir été vécu par l'auteur. Ce qui suit et porte des titres de chapitres est né des scrupules d'un écrivain qui redoute en art les inconvénients du particulier et du trop personnel. Je m'y suis servi d'un conditionnel assez en faveur auprès de chacun de nous: si j'étais roi? se disait-on autrefois. Si j'avais un million? se dit-on aujourd'hui. J'ai osé poursuivre d'autres rêves : Si j'avais un frère? Si j'avais un fils? Si j'avais un père? Le lecteur jugera du résultat. Il me reste à me targuer d'illustres exemples, et, de même qu'il fallut le grec Theotocopouli pour peindre l'Espagne, le français Stendhal pour être vraiment « Milanese », peut-être sera-t-il permis à un poète sans père, sans frère et sans fils de restituer, aux yeux de ceux qui les possedent, la grâce de certains Biens humains, humbles, lumineux, enviables et tels qu'on les voit de l'exil." (mai 1938).

en note
: Henry de Montherlant, le premier, avec la Relève du Matin a mis l'accent sur l'âge que l'on a coutume d'appeler : ingrat et qui est pour lui : le zénith de la vie (p. 130). Treize à dix-sept ans, écrit-il, c'est le champ de l'action de Dieu. Je place un peu plus tôt le moment de la grâce humaine : de dix à treize ans. Des scrupules me sont venus pendant la révision des épreuves de ce livre. Est-il bien sûr, me suis-je demandé, qu'un enfant de cet âge soit aussi sérieux et à la fois aussi puéril que je l'imagine par mes souvenirs? A treize ans, peut-on s'endormir encore à table, comme "Coucou" (*)? Mais les frères T.. dont je viens de devenir l'ami, ici même, à Venise, me rassurent. Le cadet, Franz, a dix ans et rien ne saurait distraire son regard sévère dans sa figure d'ange pendant l'exécution de mon portrait, au crayon, qu'il vient de commencer. Quant à l'aîné, Egmont, qui a treize ans, étourdi de soleil, écoeuré de gélati à la pistache, il dort à la renverse sur deux chaises et ses longues jambes de nageur touchent la table, où, rassuré sur la « crédibilité»  de mes héros, j'écris ces lignes et ma reconnaissance à mes petits compagnons.
(*) surnom d'un personnage dans un des chapitres du livre.

                                                                
                        André FRAIGNEAU, préface à son livre "la Grâce Humaine", 1938.

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christocentrix 23/09/2009 18:03


Seulement quelques semaines et je ne connaissais pas vraiment Fraigneau, sinon de nom...La lecture de plusieurs de ses oeuvres, dont certaines relues immédiatement, pourrait me faire dire que c'est
beau, que c'est bien écrit, que c'est poétique...que je n'avais rien lû de comparable jusqu'à présent....quel talent!...etc...tenter de communiquer mon enthousiasme et affirmer que ç'est absolument
à découvrir. Mais je préfère résumer en disant simplement : bouleversant. Oui cela m'a profondemment touché....aussi je n'ai pas fini de vous parler d'André Fraigneau....