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qu'as-tu fait de ta jeunesse ? (Henri Béraud)

Publié le par Christocentrix

"L'envie d'écrire ce livre me vînt à Rome le 21 septembre 1935, jour de mes cinquante ans. C'était un beau jour d'automne. Le vent romain, lent et léger, semait sa poussière sur les ruines et la lenteur des siècles semblait s'évaporer dans le charme des jours.

De retour à l'hôtel, je trouvai ma chambre remplie de fleurs. Horace et Adry de Carbuccia ont sans doute oublié ces gerbes de glaïeuls effeuillés par le vent d'Ostie. Ont-ils oublié notre dîner à la villa Borghese, Rome inondée d'or pâle, et le même or coulant avec le frascati dans nos verres ? Pour moi, je n'ai rien oublié. Ce beau soir, ce vin, ces bouquets demeurent présents à celui qui resté seul et penché à sa fenêtre croyait entendre dans le bruit des fontaines la voix de sa jeunesse l'appeler par son nom.
Ainsi fut commencé cet ouvrage. J'écrivis toute la nuit. A l'aube, un chapitre était achevé. Mais le lendemain je dus rentrer à Paris, où des tâches plus rudes m'appelaient. Il s'agissait d'écrire d'une autre encre. On était à la veille des calamités. Ceux qui nous y conduisaient, il fallait les dénoncer. Le devoir était de combattre. Nous avons combattu. Faut-il rappeler ces luttes si proches, tant de vains avertissements, tant d'appels inutiles, tant de cris désespérés ? Disons simplement qu'un citoyen mêlé à de telles vicissitudes eût bien vite oublié ses rêveries d'un soir.

Cinq ans ont passé. Un autre septembre est venu. Seul, dans sa masure au bord de l'Océan, un vieil homme tisonne son feu. Que ferait-il, si dans ces ténèbres il ne cherchait à retenir quelques lueurs du passé ? A cette heure ou tout sombre, n'est-ce pas ce qu'un écrivain solitaire et désoeuvré peut faire de mieux ? Nous, qui vécûmes les beaux jours, nous, trop frivoles témoins d'un temps qui fut peut-être celui du bonheur finissant, aurions-nous le devoir de nous taire ? En aurions-nous même le droit ?

Ceux dont les jours s'achèvent, les plus de cinquante ans, auront vraiment connu deux âges de l'humanité. Depuis un demi-siècle, ils subissent l'insomnie du monde. Mais le film de leur vie, déroulé à rebours, les ramènerait au ralenti dans un très vieux pays, qui fut celui de leurs pères. Un pays où tout allait encore au train de jadis, où chacun vivait selon sa loi, sans souci d'imiter le voisin. Où donc est-il, ce pays ? Où sont tous les pays ? Bientôt sur la terre tout va se ressembler.

Ainsi rêvé-je ce soir, devant les bûches de mon feu, tandis que la mer semble crier vers le ciel et qu'un grand vent courbe les arbres comme des hommes.

Ce récit, où je vais raconter la jeunesse d'un homme, se place entre La Gerbe d'Or, publiée voici douze ans, et Les Derniers beaux jours, long ouvrage auquel je travaille et qui terminera ce portrait d'une génération entre 1885 et 1940.

Fallait-il écrire ces choses en ce moment ? Eût-il fallu les écrire demain ? Laissant courir ma plume, je me demande si ce livre paraîtra jamais. Est-il sage, est-il bon de chercher dans hier un peu d'espoir pour demain ? Beaucoup, parmi ceux de mon temps n'osent pas le croire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.

Vais-je prétendre, après tant d'autres, que je m'adresse à nos fils ? Qu'aurais-je à leur dire ? Rien. Ceux de mon âge n'ont rien à dire à la jeunesse, et la jeunesse n'a rien à leur dire. On ne peut qu'échanger des conseils contre des confidences. Indigne, horrible marché, tout à l'avantage des vieux qui, recevant l'or de la vie, ne rendent que les devises crasseuses et démonétisées de leur expérience. Les dieux me préservent de finir ainsi. Ma vie, heureusement, ne me permet pas de me citer en exemple, et mon ignorance aurait plutôt besoin de leçons. Tout ce que je puis, c'est imiter nos anciens qui, chauffant leurs vieilles jambes sur le seuil de leur chaumière, essayaient de se survivre en disant à voix cassée ce qu'ils croyaient avoir vécu.

Comment userions-nous les jours de notre déclin, sinon en offrant à ceux qui viendront le simple récit de ce que nous vécûmes, une image fanée de ce qu'a détruit la folie du monde, un pâle film animant sur l'écran les dernières lueurs d'une époque oubliée?

Ceux-là ne se tromperont point qui trouveront dans ces pages l'écho d'un chant de regret. Un chant mêlé de rires et de larmes. Ainsi va la vie. Ainsi parlent aux hommes les vrais livres, pétris de faiblesse humaine et d'espoirs perdus.

J'écris pour ceux qui ne verront pas ce que j'ai vu. Si plus tard quelque adolescent au coeur simple ouvre mon livre, il saura que je l'ai fait pour lui. C'est à lui que je penserai durant ces nuits où je vais chercher à tâtons mes fantômes. Et quand à mon tour je ne serai qu'une ombre au pays des ombres, il me connaîtra bien mieux que mes compagnons de route, bien mieux que ces vivants aux trois quarts ensevelis qui sont mes contemporains."

                Henri Béraud, préface à son livre "Qu'as-tu fait de ta jeunesse? " (1941)


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christocentrix 28/09/2009 18:10


Ce texte de Henri Béraud inaugure une nouvelle catégorie intitulée "mon pays me fait mal"....Nombre de mes lecteurs penseront bien-sûr au titre d'un des poèmes que Robert Brasillach écrivait dans
sa cellule de Fresnes, en 1944...trois automnes ont passé aurait pu dire Béraud...
J'ai donc choisi de les assembler l'un et l'autre...disons pour des raisons de coeur....le moins que je puisse faire, pour ceux qui ne connaîtraient pas, c'est de donner dans l'article suivant, le
célèbre poème de Brasillach.